MONTAGNARDE DE L'ALBANIE DU NORD
Soumises à leurs époux qui les consultent volontiers sur leurs affaires et celles du pays, les Albanaises musulmanes, comme les montagnardes chrétiennes, ont souvent donné des preuves d'héroïsme. Lorsque les armées du sultan menacèrent l'indépendance et les privilèges dont jouissait Scutari, elles lurent les premières à jeter le cri d'alarme et excitèrent à marcher pour leur défense leurs maris et leurs fils qu'elles suivirent au combat. Sachant retenir leurs larmes, refréner leur clouleur en présence de la mort des êtres les plus chers à leurs cœurs, ces femmes ont souvent porté leurs cadavres mutilés au milieu des combattants pour exciter les survivants à les venger. L'on cite des mères qui chassèrent de la maison leurs fils parce qu'ils s'étaient éloignés de la mêlée par faiblesse ou par crainte et les ramenèrent elles-mêmes au feu. L'on montre à Scutari des épouses séparées de iQiirs maris qu'elles ne voulaient plus revoir parce qu'ils avaient fui un instant.
L'Albanaise est moins flère de sa beauté, de sa naissance et de sa richesse, que du nombre de ses fils et de leur valeur. C'est en donnant une nombreuse famille à son époux qu'elle s'attache son cœur et excite son amour. La femme, mère de plusieurs fils, jouit du respect de toute sa famille et d'une grande autorité sur son mari qui lui devra le bonheur de ses vieux jours, car, tant que le père est vivant, les fils restent dans sa maison, et, fussent-ils mariés, ils ne doivent quitter ni leur père ni leur mère, afin de les assister dans leur vieillesse. (.H. Hecquard : Histoire et description de la Haute Albanie, page ;{.34l. D. B.
rait à la souveraineté sur Avlona (Valona) et sur tout autre point du territoire albanais, les Serbes et les Grecs abandonneraient également leurs prétentions à la possession de la région au nord du Drin ou de l'Epire septentrionale.
On s'explique difficilement l'indifférence que témoignent à l'égard de l'Albanie, les organes suprêmes de l'Entente. Ceux-ci semblent oublier que l'Etat albanais existe, qu'il possède un acte de naissance régulier dressé en 1913 par le concert des grandes puissances, qu'il n'a pris aucune part volontaire à la guerre et qu'il n'y a, en conséquence, aucune raison d'aggi'aver par des mutilations territoriales les maux résultant du passage et du choc des armées belligérantes sur son* domaine national.
Le droit des peuples, si souvent invoqué, depuis cinq ans, exige le respect de l'indépendance albanaise et de l'intégrité du territoire délimité par la Conférence de Londres en 1913. Quant aux mesures propres à organiser l'Albanie et à lui permettre de vivre et de se déve-. lopper, le moyen le meilleur et le plus équitable serait de les étudier et de les arrêter d'accord entre les représentants autorisés du peuple albanais et les gouvernements des puissances disposées à lui venir en aide.
Colonel L. Lamouche,
Ancien Instructeur de la Gendarmerie en Macédoine,
COUP D'fEIL SUR L'ALBANIE
Si, rAIbanie, géographiquement parlant, est de toutes les régions orientales celle qui a été le moins explorée, on peut dire aussi de ses populations qu'elles sont les moins connues. Cependant ce pays se trouve placé au cœur du vieux continent, face à lltalie, et le peuple qu'il nourrit est l'un des plus anciens de l'Europe. Ne se dit-il pas lui-même descendant des anciens Illyriens. Quoi qu'il en soit, les noms des vallées et des fleuves du pays, comme la langue des habitants, ses traditions, accusent une étroite parenté avec les races celtiques et latines. La seule chose que l'on puisse affirmer avec certitude, c'est que l'Albanais ne ressemble à aucun des éléments du proche Orient avec lesquels on l'a souvent confondu. L'Albanais est européen dans l'acceptation la plus absolue du mot : il l'est par son origine, ses mœurs, sa mentalité. C'est encore là qu'on retrouverait les derniei% vestiges de ce que fut la vie primitive des races indo-européennes. La Macédoine, la Grèce, l'Italie méridionale ont gardé la forte empreinte des dominations qui ont pesé sur elles. Ce n'est pas impunément qu'on passe des Romains aux Goths et aux Vandales, des Byzantins aux Slaves et aux Arabes, enfin aux Turcs.
L'Albanais, retranché dans ses montagnes, n'a point oonliu ces contacts jusqu'au xvn^ siècle. Les invasions ont glissé sur lui sans trop l'entamer. Isolé, d'autre part, par la large nappe de l'Adriatique des rives italiques, il a gardé avec ses coutumes la pureté du sang ancestral.
Il a vu indifféremment passer ou s'établir au pied de ses montagnes les gouvernements les plus divers sans s'attacher ni aux uns ni aux autres, opposant aux conquérants, qu'ils vinssent du Nord, de l'Orient ou de l'Occident, la plus farouche résistance. Si complet a été son isolement que, jusqu'en ces dernières années, son état social différait peu de celui de nos Gaulois à l'époque où ils émigraient vers le Bosphore de Thrace.
L*Al]),inaJs a garde ses vieilles habitudes non par dédain ou indilîérence pour ce qu'il est convenu d'appeler le progrès, mais par esprit d'indépendanoe et parce que ;tussi, pour tout dire, n'ayant aucun besoin, ne demandant rien à personne, il voulait se mettre en position de n'avoir rien à donner. De tout temps il s'est mon l ré rebelle aux agents de l'administration et aux colicc leurs d'impôts. Ses mœurs ressemblaient d'ailleurs, en tous points à celles de la Corse et de la Sardaigne qu'ont si longtemps protégées des influences extérieures les flots de la Méditerranée. Mœurs farouches, si l'on veut, âpres comme l'air qu'on respire sur les cimes neigeuses, mais saines, familiales et chevaleresques.
L'antiquité de sa race est attestée par la survivance d'une foule d'usages qu'on retrouve encore un peu partout dans le pays; mais principalement dans le lacis des montagnes septentrionales et dont Fustel de Coulange a si merveilleusement expliqué la mystérieuse signification religieuse et sociale. Encore, comme aux temps préhistoriques, les Albanais entretiennent le feu sacré qu'on ne laisse jamais s'éteindre, et c'est à la femme qu'est abandonné ce soin domestique. C'est au nom du feu immortel qu'on prête serment, et lorsqu'on veut vouer quelqu'un à l'exécration on souhaite que son. foyer n'ait plus de feu. On détruit le foyer de l'homme qui meurt sans postérité et les arbres de son jardin sont coupés à la racine.
Ces usages se sont conservés dans toute leur pureté primitive dans les régions où subsiste encore le régime des clans et l'islamisme qui est professé par les montagnards a dû s'en accommoder. Ils professent pour la femme le plus grand respect et la polygamie n'a jamais eu d'adeptes parmi eux. La caractéristique de l'Albanais est son attachement aux traditions, et il est évident qu'il y a puisé la force qui a maintenu l'intégrité de son esprit racial.
L'Albanais a les qualités de ses défauts : il est intrépide, fidèle à la foi jurée. Très excitable, le point d'honneur s'exalte en lui jusqu'à la passion, en quoi il ressemble à nos preux du moyen âge. C'est en ce point qu'il diffère aussi de l'Asiatique qui n'a pas, au même degré, le sentiment de la dignité personnelle. La dissi-
mulation n'est pas dans ses moyens. Le trait le plus caractéristique de ses mœurs était la. vendetta, au sujet de laquelle maintes sottises ont été débitées. On ignore que la vendetta avait ses règles que nul n'aurait osé enfreindre sous peine d'être mis au ban de la société. La cupidité ne dirigeait jamais le bras du meurtrier, car en tuant il ne visait qu'à satisfaire aux lois de l'honneur. Dans une société fîère et libre, fondée sur les lois naturelles, n'était-ir pas après tout rationnel que chacun prît l'habitude de se faire son propre justicier. Au surplus, les adversaires ne s'attaquaient jamais sans s'être prévenus mutuellement et la vengeance avait toujours un motif légitime à invoquer. Les règles sociales y apportaient, en outre, diverses restrictions qui en tempéraient la rigueur et qui témoignent des qualités chevaleresque de la race. Ainsi, jusqu'à l'âge de 16 ans, le jeune Albanais ne pouvait attaquer ni être attaqué et la coutume lui interdisait le port des armes. Ne pouvait être également attaqué tout homme qui renonçait à sortir armé. Il suffisait également à un Albanais de se faire accompagner d'une femme pour échapper à la vengeance d'un ennemi.
L'Albanie professe pour la femme le plus grand respect et il ne parle jamais de la sienne qu'en l'appelant la maîtresse de sa maison. Si l'influnce des mœurs asiatiques a pénétré dans les villes d'Albanie, le montagnard y a échappé totalement. Les mœurs s'inspirent encore de traditions patriarcales. Toute la parenté vit sous un même toit et sous l'autorité du chef de la famille. Celui-ci distribue la tâche aux plus jeunes et veille aux intérêts de la maison. Lorsqu'il préside aux réunions de famille, il se tient auprès du foyer qui est la place d'honneur.
Le fleuve Schkoumbi sépare l'Albanie en régions qui divisent ce pays en deux catégories, les Guègues et les Tosques. Les premiers habitent les parties montagneuses, et se distinguent par un extérieur imposant et fier. La taille élancée, secs, ils se distinguent par leur esprit positif. Les autres sont de taille moyenne, plus souples de corps et d'esprit. Ils parlent des dialectes qui diffèrent peu entre eux. Tosques et Guègues sont restés fidèles au costume national et sortent armés. Les premiers portent la foustanelle qui n'est que le kilt des highlan-
(ItMs rcossîiis avec (jui ils ont une frappante ressemblance physi(jiu' v[ un folklore commun. Ils vivent d'agriculture et j)rati(iuent l'élevage. Ils émigraient en Turquie où tous les emplois leur étaient ouverts, ceux de l'adminislralion et de l'armée. L'autre catégorie, les Guègues, cantonnés dans les ])rovinces du Nord, vivent principalement de l'élevage et de petits métiers. Beaucoup de Tosques se sont enrichis dans le commerce à Constantinople, à Trieste et à Alexandrie. '
Cependant, tous ces usages tendent à disparaître comme disparaissent les préjugés qui les entretenaient sous l'influence de la nécessité où sont aujourd'hui les peuples de s'adapter aux conditions de la vie mondiale. L'Albanais se transforme à vue d'œil comme se sont transformés les Sardes, les Corses et les magnâtes du Péloponèse. Depuis une quarantaine d'années il voyage et s'instruit, et de ses lectures comme des pays qu'il traverse, il rapporte chez lui des notions qui le modifient sans trop cependant altérer son individualité.
Autrefois il n'émigrait qu'en Turquie, en Grèce et en Roumanie; mais depuis quelques années il pr^nd les routes lointaines de l'Occident, principalement celles d'Amérique où ses aptitudes trouvent un emploi rémunérateur.
Les principaux centres d'émigration étaient, après la Turquie, la Roumanie et l'Amérique du Nord. Bucarest compte plusieurs milliers d'Albanais qui se sont groupés en une association déjà vieille de trente ans, et qui est devenue, par son activité dans toutes les branchs du travail intellectuel el économique, un ferment de progrès pour les autres colonies d'Eg^'ptc et d'Amérique, un modèle qu'elles se sont empressées d'imiter. C'est à Bucarest que débutait en 1880 l'œuvre de renaissance nationale, mais il n'est que juste de rappeler que les germes en avaient été jetés à Gonstantinople par les chefs les plus éclairés de la nation, au nombre desquels il convient de distinguer Naïm Fraschery et son frère Samy à qui l'on doit des manuels scolaires, et le meilleur dictionnaire turco-français. Ecrivain dramatique des mieux doués, il a fait représenter à Gonstantinople la pièce Bessa qui est l'œuvre la plus brillante du théâtre albanais, et dont le succès fut très grand à son apparition.
On peut dire des Albanais de Roumanie qu'ils furent les ouvriers de la première heure. Des écoles s'ouvrirent à Bucarest où, pour la première fois, on enseigna la langue maternelle. Des institutions y prirent naissance qui ont suscité tout un mouvement littéraire. A l'imitation des autres nationalités qui, depuis le commencement du xix^ siècle, se sont successivement détachées de l'Empire ottoman, l'Albanais a cherché en lui-même les forces de résurrection qui ont transformé l'Orient en rendant à la vie une foule de nationalités que l'on croyait bien mortes.
Les Albanais d'Amérique, piqués d'émulation, sant allés plus loin dans la voie tracée par leurs prédécesseurs. Ils forment présentement aux Etats-Unis une colonie de 40.000 immigrants qui, au début, et sous l'influence de l'esprit particulariste encore vivace, s'étaient divisés en groupes régionaux. Plus tard, les diverses associations se fondaient en une seule fédération qui prenait le nom de « Vatra » (le foyer). Elle créait des journaux, des périodiques dont les principaux sont le Dïelli (le Soleil), paraissant à Boston, VAlhania, le Koha (Le Temps) et une revue en langue anglaise, The Adriatic. Des ouvrages choisis parmi les chefs-d'œuvre de la littérature étrangère étaient traduits. Des prix, pour récompenser les meilleurs travaux sur la littérature et le folkore albanais étaient institués. En signe d'émancipation, les orthodoxes ont fini par rompre tout lien avec le patriarcat œcuménique et ^par se constituer en Eglise autonome. Leurs compatriotes musulmans, suivant le ^même exemple, ont organisé un Djami national. Le côté le plus caractéristique de l'évolution albanaise a été, peut-être, la tendance de plus en plus marquée de plier aux préoccupations confessionnelles, pourtant si vivaces en Orient, la nécessité, enfin reconnue et proclamée par tous, d'un regroupement national.
Il ne faudrait pas croire cependant que le pays albanais fût totalement privé de tous moyens d'instruction. Grâce à la protection spéciale que l'Autriche avait étendue sur les populations catholiques du Nord, cellesci jouissaient largement des bienfaits de culture. En 1859, s'ouvrait à Scutari un séminaire pour l'instruction du clergé sous la direction des pères jésuites; bientôt après un gymnase inférieur y était annexé où
étaieiil tnscii^iu's rilalicn et le français. En 1861, les pères franciscains organisaient des cours élémentaires qu'ils divisaient en (juatre classes. Par les soins de Tarchevêchc de Scutari, les sœurs franciscaines ouvraient en 1880 une école frécjuentée par 100 jeunes filles dont quelques-unes musulmanes, puis une école maternelle. A partir de IIKM) toutes ces écoles donnaient renseignement en albanais. Aussi peut-on dire ([ue la ville (Te Scutari, peuplée de 50.000 âmes compte peu d'illettrés. Ces religieux publiaient, depuis une trentaine d'années, deux périodiques : Le Progrès et V Etoile dn Matin, celui-ci édité par les sœurs franciscaines.
A l'autre extrémité de l'Albanie, en Epire, la propagande scolaire n'était pas moins active, bien qu'elle se heurtât à plus d'un obstacle du fait de l'administration turque. Chaque village avait son école qui fonctionnait à l'insu des autorités. Tout Albanais, un peu lettré, s'improvisait instituteur bénévole et répandait l'instruction de son mieux. Les enfants apprenaient l'histoire de Scanderbeg dans l'ouvrage en vers de Naïm Fraschery. A Koritza, les habitants ouvraient en 1886 une première école albanaise qui se remplissait d'élèves; mais elle devait fermer ses portes sur l'injonction des autorités. Seule, l'école américaine fonctionnait librement malgré les intrigues du clergé orthodoxe. Fondé avec l'argent de l'Autriche, le séminaire était imposé au gouvernement turc par l'autorité du consul français Hecquard. Ajoutons en passant que c'est à cet homme énergique que l'on doit un des livres les plus intéressants qui aient paru sur l'Albanie, ainsi que le recueil de vieilles chansons qui furent traduites en plusieurs langues (1).
Sans doute, ce travail de renaissance est le fruit d'une élite. Sans elle il n'aurait pu se produire, mais il ne se serait jamais produit s'il n'avait trouvé dans les masses un terrain favorable et prêt à recevoir les germes qui l'ont fécondé. 11 est évident que le sentiment existait avant la renaissance littéraire, et que celle-ci n'a fait qu'extérioriser et définir un instinct qui était en puissance dans la race. Les lettrés, qui se sont formés loin de la terre natale et à l'abri de l'intolérance
(1) Histoire et description de la Haute Albanie ou (iuégarie.