LES ÉLÈVES D'UNE ECOLE ALBANAISE D'ELBASSAN
Le concours des Albanais l'ut décisif pour le rétablissement du régime constitutionnel dans l'Empire Ottoman en 1908. Confiants dans les promesses des Jeunes-Turcs, les Albanais saluèrent avec enthousiasme le nouveau régime dont ils attendaient la reconnaissance de ces droits nationaux (jui, parmi tous les peuples balkaniques, n'étaient interdits qu'à eux, comme la liberté d'enseigner la langue maternelle et celle de posséder des institutions religieuses en propre. En effet, la Turquie se refusait à reconnaître l'existence de la nationalité albanaise : les Albanais musulmans étaient considérés connue Turcs, les orthodoxes comme « roumis <>, et les catholiques comme « latins ». Elle craignait qu'en reconnaissant aux Albanais, dont la jjlupart sont musulmans, des droits nationaux, tous les autres peuples musulmans qui faisaient partie de l'empire, mais qui n'étaient pas de nationalité turque, auraient élevé des prétentions analogues.
Aussi les Ali>anais accueillèrent-ils avec grande joie le changement de régime. Ils se mirent de suite au travail. Des clubs et des écoles nationales s'ouvrirent partout en Albanie; des sociétés de commerce et des imprimeries furent fondées dans les villes principales ; des revues et des .i(.urnaux apparurent à Janina, à Koritza, à Monastir, Elbassan, Scutari et Uskub; des Associations philarmoniques et sportives se constituèrent à Koritza et a Scutari ; enfin la ville d'Elbassan vit s'ouvrir la première école normale destinée à la préparation des instituteurs nécessaires à l'enseignement albanais.
Nul ne s'attendait à un essor aussi énergique de la renaissance albanaise. Les Jeunes-Turcs, effrayés à la pensée que ce mouvement pourrait aboutir à l'indépendance de l'Albanie, cherchèrent les moyens de l'entraver et cela ne leur fut pas difficile; les moyens employés par les Vieux-Turcs étaient à leur portée. Donc, on connnença par des i)ersécutions dirigées contre ceux qui enseignaient l'albanais et on finit par fermer les écoles sous différents prétextes. Pour couronner leur «euvre, ils inventèrent l'écriture arabe à l'usage de la huigue albanaise et i)réchèrent aux Albanais musulmans la théorie « qu'il est contraire aux prescri])tions du Coran d'employer pour leur langue une écriture chrétienne » : les lettres latines.
Cette nouvelle tentative pour semer la iliscorde parmi les Albanais, ne réussit i)as, et cela n'étonna guère ceux qui les connaissent.
Les Jeunes-Turcs ignoraient l'esjjrit de tolérance des Albanais musulmans et la force de leur sentiemnt national.
« Au creuset de l'Islam, dit un voyageur français, M. Louis-Jaray, la nationalité albanaise seule en Turquie d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais est resté Albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur et de la force du sentiment national albanais. » (Au Jeune Royaume d'Albanie, page 198.) D. B.
ottomane, ont été les guides de la nation dans sa marche vers toutes les émancipations.
Cette élite est plus considérable qu'on ne le pense généralement. L'Albanie ne compte en tout qu'un million d'âmes, ou environ, sans y comprendre les provinces, cédées à ses voisins, mais ses intellectuels se comptent par milliers. Depuis longtemps la classe commerçante avait pris l'habitude d'envoyer ses enfants s'instruire dans les universités d'Italie, d'Autriche et de France. Je relève sur une statistique des chiffres qui attestent qu'au point de vue de la culture de l'esprit les Albanais ne le cèdent à aucune des nationalités que la Conférence de la Paix a jugé dignes de vivre selon le principe que chaque peuple a le droit de disposer de lui-même, principe que le traité de Versailles a solennellement consacré.
On compte actuellement :
Médecins diplômés 300
Docteurs et licenciés en droit.... 80 Docteurs es lettres des diverses
facultés 40
Diplômés des sciences politiques et
sociales 20
Ingénieurs 30
Vétérinaires 36
Pharmaciens diplômés 150
Prêtres catholiques, musulmans et
orthodoxes 660
Diplômés des écoles de commerce. 2.000
Officiers de carrière • . . 300
Le réveil national se manifestait une première fois au lendemain du Congrès de Berlin sous la forme d'une ligue qui groupait les clans du Nord dans une même volonté de résistance aux usurpations slaves. Les Albanais combattaient déjà pour leurs privilèges et leur indépendance. II se manifestait avec non moins de spontanéité, mais avec plus d'ampleur et de force lorsque le pays entier se souleva à la voix de ses chefs contre l'exclusivismxe chauvin des Jeunes-Turcs. Battue en plus
(riiiic rciuonlrc cl refoulée juMjuc dans la vallée du Vardar, l'armée ottonuine dut évacuer Prichlina et Tskul) où les Albanais entraient en vain([ueurs. Elle était battue tandis que les Jeunes-Turcs niaient encore l'existence do la (fuestion albanaise et essayaient de faire croire à l'Europe que les Mirdites et les Malissorcs n'en voulaient qu'à leurs chefs qui les ruinaient impitoyablement. Le soulèvement albanais préluda à la guerre qui devait un instant cimenter l'alliance formée par les Bulgares, les Grecs et les Serbes. En efi'et, deux mois à peine s'étaient écoulés depuis que la révolution albanaise avait imposé ses conditions à la Porte ({ue se formait la coalition qui devait briser la domination turque en Europe. On peut dire sans exagération que c'est à l'Albanie que revient le mérite d'avoir donné aux balkaniques le signal de l'émancipation. Le ministre bulgare Guechov se plaît à reconnaître dans son ouvrage V Alliance balkanique que le soulèvement albanais a été la cause déterminante de la coalition et de la guerre entreprise contre le néfaste gouvernement du Comité Union et Progrès. « L'effort albanais, écrit-il, avait mis à nu ses faiblesses et son incapacité. »
Cet effort de l'Albanie n'a pas eu la récompense qu'il méritait. Chose étrange et digne d'arrêter l'attention, le mouvement libérateur dont elle avait donné le signal, s'est même retourné contre elle. Par une singulière ironie du sort, elle a été envahie et spoliée par ceux-là même qui auraient dû lui tendre la main et reconnaître le service qu'elle venait de rendre à la cause commune. Comme entrée de jeu, les alliés de 1912 pénétraient sans façon dans les provinces d'où était parti précisément le mouvement d'émancipation. Le fait est sans précédent et constitue incontestablement l'un des épisodes les plus singuliers du tumultueux drame balkanique.
Cet acte d'injustice est la source de toutes les difficultés que la Conférence de la Paix est appelée à résoudre et qu'elle ne résoudra pas sans soulever un concert de récriminations. Les peuples balkaniques sont ainsi faits qu'ils refusent à leurs voisins ces mêmes droits à la liberté et à la justice qu'ils invoquent pour leur propre compte toutes les fois que ces principes cadrent avec leurs intérêts. Ils sont tour à tour persécuteurs et furieux d'être persécutés ils se plaignent des excès de leurs
ennemis et ils n'hésitent pas à porter eux-mêmes la dévastation chez leurs voisins. La Yougo-Slavie se plaint que l'Italie, abusant de la complaisance des Alliés, s'applique à élever un mur infranchissable entre elle et le reste du monde, mais il est nécessaire d'insister aussi »ur ce fait qu'elle-même n'a guère plus d'égards pour un pays faible à qui elle a ravi — on a vu de quelle façon — plusieurs centaines de milliers d'habitants qui ne veulent pas être yougo-slaves.
Le régime d'oppression qui, de ce fait, pèse sur une bonne partie de l'Albanie a eu pourtant cela de bon qu'il a puissamment contribué à consolider l'unité morale de la portion du pays restée libre. La conscience nationiale exaspérée par les obstacles que rencontre la reconstitution d'une patrie unifiée a définitivement prévalu sur les antiques rivalités de clans et aboli pratiquement les divisions confessionnelles qu'avait pendant longtemps exploitées l'étranger. Parlant des habitants de la province de Scutari et de leur attachement à la patrie commune, M. Aubaret, dans un mémoire présenté à la Commission de la Roumélie orientale pouvait déjà écrire: « Ils vivent dans une harmonie complète, ils sont Albanais avant tout. S'il est vrai de dire que les catholiques sont sincèrement attachés à leur foi, il est non moins vrai que, pour eux comme pour leurs compatriotes musulmans, le sentiment national, l'attachement au sol, le respect des anciennes coutumes, sont pour eux des considérations de premier ordre. »
Cette unité morale du peuple albanais est en progrès et l'on peut affirmer qu'elle est aujourd'hui complète. S'il reste encore beaucoup à faire pour améliorer les conditions d'existence de l'Albanie au point de vue de la culture physique et morale qui permettront à ce pays de remplir dignement son rôle dans les Balkans, la grandeur de la tâche, loin de décourager l'Albanais aura, au contraire, pour effet de stimuler son zèle. A cette tâche, il ne faillira point. L'Albanais a passé de tout temps pour incarner la force d'énergie dans l'action. En Orient, où il était craint et respecté, il a donné la mesure de sa valeur personnelle. Ses condottieri ont vécu les plus beaux romans d'aventures que l'on connaisse. Il a le génie militaire et celui de l'administra-
lion. ClîîHiiU' fois (\uv les Turcs surent exploiter ses (jualités ils trouvèrent en lui un soldat excellent. Il leur suffisait pour s'assurer son dévouement de respecter ses usages et de lui reconnaître certains privilèges. L'Albanais a fourni à TAsie son unique réformateur dans la personne de Mehmed Ali pacha d'Egypte, à la Turquie ses meilleurs fonctionnaires, à ITtalie, d'illustres artistes comme l'Albane. Mais tout cela appartient au passé. Pour la première fois depuis le héros Skender bey, dont les exploits contre les formidables armées de Mahomed II eurent pour effet de reculer quelque temps l'asservissement de l'Europe orientale, il poursuit un idéal qui sera irrésistible dans son action, car il a à son service, non seulement le droit, mais les vertus d'une race débordante de sève juvénile. L'Albanie est bien petit pays; mais tant vaut l'homme, tant vaut la terre.
Pour se mettre à l'œuvre de relèvement de leur pays que le régime ottoman a laissé dans un état d'indescriptible détresse, situation que n'ont fait qu'aggi'aver les guerres qui s'y sont succédé depuis l'automne 1912, les Albanais n'attendent que les décisions de la Conférence de la Paix. Ils nourrissent le ferme espoir qu'il sera fait droit à leurs revendications qui se résument dans le respect de leur indépendance, dans l'intégrité de leurs territoires. En donnant satisfaction à ces vœux légitimes, les Puissances, victorieuses ne feront qu'un acte strictement équitable et conforme a leur promesse de proléger les libertés des petits peuples contre des voisins plus forts.
Bertrand Bareilles.