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LE PASSÉ ET LE PRÉSENT DE LALI! VNIE

[Traduit de V anglais)

L'Albanie a un très long passé et un présent (barge de troubles et d'anxiété. Pendant les sept deritières années ce pays a été la victime des grandes et des petites puissances, de la Turquie, du Monténégro, f'e la Serbie, de la Grèce et de la Bulgarie. Les armées nutrichiennes ont pillé et massacré ses habitants. L'opuis 1912 ce pays a été transformé en un champ de bii aille et l'on ne peut s'empêcher de porter sur sa triste situation un regard de pitié. Son passé remonte très haut dans l'histoire. L'Albanie moderne est issue des liibus primitives qui habitaient la péninsule balkanifi.ie et dont l'origine se perd dans la nuit des temps, nous entendons parler des Illyriens. des Macédoniens, des Dardaniens, des Molosses, etc. La vieille Illyrie avait une étendue considérable et comprenait la Bosnie-H( rzégovine, le Monténégro, la Serbie, la Dalmatie et s'ét( lidait, au Nord, vers Trieste. Au sud, d'autres tribus fonn-iient le royaume d'Illj'^rie. Epirotes, Illyriens et Macédoiûens, d'après Strabon, tous parlaient une même lingue qui n'était pas le grec. L'albanais moderne en dérive et à ce titre on peut considérer cette langue comme la plus ancienne des Balkans. Pour la première fois les Illyriens firent parler d'eux lorsque leurs pirates s'attaquèrent à la marine marchande de Rome, ce qui leur attira en l'an 240 avant J.-C. une expédition militaire sur leurs territoires. La capitale de leur pays était Scodra, la moderne Scutari, mais que les Albanais nomment Schkodra. La résistance opposer par les Illyriens à l'invasion fut si énergique qu'ils ne purent être réduits qu'en l'an 109. Dès ce jour l'Ill;' rie fut annexée à l'Empire romain. Il est probable (se les admirables aptitudes maritimes qui distinguent t ncore les D aimâtes sont un héritage de leurs vieux ancêtres illyriens. Nous savons par les exploits du roi Pyrrhus que les Epirotes opposèrent encore une plus vl e résistance au conquérant. Les Albanais ont encore son

nom (Ml vénération cl c'est de Pyrrhus (jue dérive l'expression Bure qui signifie homme brave.

La formule « A je bure? » (Comment ça va, mon brave ?) est le salut ordinaire des montagnards quand ils se rencontrent. Je me souviens avec quelle fierté un gendarme albanais, un musulman, qui me servait de guide dans mon voyage de Permeti à Tépéleni, me montrait une montagne qui disparaissait dans les nuages où, d'après lui, se trouvaient les ruines du château du grand Pyrrhus. A Scutari, en temps de Carnaval, le travesti le plus en vogue est celui qui représente ce roi. Nous savons par Plutarque que ses soldats l'avaient surnommé V Aigle, et il est intéressant de rappeler à ce propos que les Albanais modernes ne se servent pour désigner leur nation que du mot Chkiptar qui signifie aus^i aigle. Le nom d'Albanie était celui d'une vieille tribu connue sous le nom à'^Arberia ou Arbenia, cantonnée dans l'Albanie centrale. En albanais, liria, signifie liberté et les albanais se plaisent à traduire le mot Illyrie par le pays de la liberté.

Le fait est qu'il n'est pas de race au monde qui, à travers les âges, ait comme l'Albanais lutté pour ses libertés. Son histoire n'est qu'une longue guerre contre les invasions successives qui se sont produites dans les Balkans. Nous n'entreprendrons point de la retracer ici, il suffira de noter que l'Albanais a résisté aveo succès par sa seule vigueur morale à toute tentative étrangère qui avait pour objet son écrasement et la destruction de ses coutumes nationales. La grande intelligence de ce peuple apparut aux jours de la domination romaine, car les vaincus devinrent les maîtres du vainqueur. Dioctétien, Justinien, Constantin le Grand et autres grands empereurs non moins marquants, étaient de sang illyrieii.

Dans les tumulus qu'on découvre en Albanie, on retrouve des armes en fer et en bronze, des armements métalliques qui témoignent que ce peuple possédait bien avant l'arrivée des Romains la connaissance des arts et qu'il fut parmi les premiers peuples qui surent travailler le fer. Encore aujourd'hui les ornements en usage en Albanie sont fabriqués dans un style propre au pays et qui s'inspire des plus vieilles traditions.

Le christianisme pénétra de bonne heure en Dalmatie

et se propagea dans le pays illyrien. Bon nombre de tribus du Nord sont restées fidèles à Rome. Scutari était érigée en évêché en 307 et cette ville eut des évêques jusqu'au moment où elle devint, au siècle dernier, un archevêché.

Durazzo était reliée à Salonique par la célèbre voie Egnatienne. La civilisation romano-illyrienne fut ruinée par les invasions barbares. Des hordes serbes vinrent refouler les Romains jusqu'aux rivages de l'Adriatique où se retrouvent encore des traces de leur séjour. Quant aux aborigènes, ils furent rejetés dans les montagnes, comme les Gallois en Angleterre, et c'est dans les montagnes qu'ils sont restés jusqu'à nos jours. Les colonies romaines n'ont pas disparu. Elles sont représentées par les groupements koutzo-valaques et il est intéressant de noter qu'elles se sont établies sur le parcours de la fameuse voie Egnatienne, à Elbassan, Ochrida et Monastir. Ils parlent un dialecte latin. Des croisements ont mêlé le sang des populations, et l'on s'en aperçoit à la grande ressemblance physique qui existe entre les Koutzo-Valaques et certains types albanais.

Les Slaves envahisseurs étaient païens et l'on comptait peu de chrétiens parmi eux avant le neuvième siècle. Leur conversion fut l'œuvre des missionnaires saloniciens. Quand la séparation des Eglises fut consommée, les Slaves passèrent à l'Eglise byzantine. A l'époque où, sous leur roi Nemania, ils pénétrèrent très avant en Albanie ayant conquis Scutari et les montagnes environnantes, ils essayèrent de slaviser les populations, fait qui, ajouté aux persécutions religieuses, contribuèrent à exciter la haine des Albanais.

En 1321, les Albanais catholiques implorèrent l'intervention de Charles d'Anjou et du prince Philippe de Tarente pour contraindre le roi serbe Miloutine à respecter leurs droits religieux. En 1332, un Français, frère Brocardus, raconte qu'en ce pays « on compte deux peuples: les Albanais et les Latins qui relèvent tous deux de l'Eglise romaine ». Il énumère les évêchés : Anthibaire (Antivari), Cathare (Cattaro), Dulcedine (Dulcigno), Suacineuse, Scutari et Drivasto (actulellement ruinée). Pelât Major, Pelât Minor (Haut et Bas Poulati), Sabbate (Sappa) et Albanie (Elbassan et Durazzo). Tous ces évêchés sont soumis à l'Archevêque

d'Anthibère. Ces peuples sont opprimés par les slaves qui l'ont ])eser sur eux la plus abominable servitude. »

Des lois extrêmement sévères qui remontent au règne de Douchan (1336-1366), furent édictées contre les catholiques.

Ces persécutions ont laissé dans l'âme albanaise un germe inextinguible de haine contre les Slaves. Au cours de la guerre balkanique (1912-13), ces derniers ont fait preuve du même esprit d'intolérance qu'au xiv^ siècle. Des centaines d'Albanais ont été mis en demeure d'opter entre l'apostasie et la mort. Pour avoir voulu rester fidèles à leur foi, un franciscain fut martyrisé et des centaines de malheureux furent expulsés et dépouillés de leurs biens.

Le grand Empire serbe, qui dura un peu plus de deux siècles, fut morcelé à la mort du Tzar Douchan (1356). Des dissensions éclatèrent parmi les nobles serbes, chacun luttant pour établir sa suprématie sur les autres. Les Albanais affranchis de leur joug, constituaient à ce moment la principale force balkanique et purent opposer à l'invasion turque une résistance indomptable. Au début, les Grecs avaient appelé les Turcs à leur aide pour arrêter les progrès de Douchan, mais une fois dans la place, ces derniers s'établissaient dans le pays et faisaient tache d'huile dans la péninsuje subjuguant successivement toutes les races. Cependant, de tous les peuples balkaniques, les Albanais furent les derniers à succomber. Un siècle après la défaite serbe, les Albanais continuaient encore la lutte. Le chef national le plus illustre par ses exploits fut le fameux Georges Kastriot connu sous le nom de Skenderbeg. Il peut être considéré comme l'un des plus grands guerriers de l'histoire. Successivement deux sultans marchèrent contre lui à la tête de puissantes armées. Murad II le combattit à la tête de 40.000 hommes, mais il dut battre en retraite. Continuellement victorieux, pendant 24 ans, le héros albanais étendit son royaume de Croïa à Dibra. Il implora le secours du pape; s'il avait été écouté il est probable que la péninsule balkanique eût connu d'autres destinées. Mais la voix du pape appelant les chrétiens à une nouvelle croisade resta sans écho. Scanderbeg, abandonné à ses seules ressources, succombait à Alssio aux atteintes de la fièvre, en 1476,

ne laissant aucun général après lui capable de le remplacer. Les montagnards du Nord portent encore son deuil. Les Albanais alliés des Vénitiens continuèrent la lutte encore pendant 10 ans après la mort de Georges Kastriot. Les villes tombèrent au pouvoir de Tenvahisseur les unes après les autres, et le pays était enfin submergé par les hordes turques. Un contemporain fait un triste tableau de l'exode albanais vers l'Italie où se trouvent encore quelques-unes des colonies que les réfugiés du xv^ siècle y ont formées. Ils y ont conservé leur langue et leurs coutumes. En vain sollicitèrent-ils l'aide de l'Europe; en vain les Mirdites et les Doukaghines des montagnes adressèrent-ils leurs appels à Venise jusqu'en l'année 1916. Quand ils perdirent tout espoir d'être secourus, ils traitèrent avec les Turcs qui leur reconnurent une autonomie. Réfugiés dans leurs montagnes, ils ont conservé leurs mseurs et usages jusqu'à ce jour. Au commencement du xvii« siècle ils commençaient à adopter l'Islam. Beaucoup de Grecs et un très grand nombre de Slaves l'avaient déjà fait.

Le pape Clément XI, qui était Albanais par la ligne maternelle, pris de pitié, essaya un effort pour sauver ces populations de l'apostasie. Il envoya sur les lieux un légat pour faire une enquête sur la situation, mais à la mort de ce pape, Rome parut se désintéresser de l'Albanie. Aussi le christianisme y déclina-t-il rapidement au profit de l'Islam. Ces conversions en masses furent désastreuses pour ce pays. Cependant, le musulman albanais n'a jamais oublié le sang dont il est issu; par ignorance, il a été longtemps considéré comme un Turc. Loin de devenir Turcs, les chefs musulmans, dès qu'ils en eurent la possibilité, commencèrent à s'imposer et à déployer des efforts pour leur indépendance. Les tribus rejetées dans les montagnes par l'invasion, descendirent dans les plaines d'où les Slaves avaient jadis expulsé leurs ancêtres et reprirent leur bien. La ville de Djakova (San Giacomo) fut fondée par une branche de la tribu chrétienne des Merturis. Lorsqu'en 1690 les Serbes de Kossovo eurent accepté l'invitation de l'Empereur d'Autriche à s'établir dans le Banat, les territoires qu'ils abandonnaient étaient aussitôt occupés par les Albanais qui s'étendaient jusqu'à Mitrovitza, Nich, Uskub et Monastir. C'est ainsi que se reconstituait, en partie.

Tancionne Illyrie. Là ils n'eurent plus à souffrir de l'ingérence turque. Musulmans et chrétiens s'entendirent pour conserver langue, coutumes et usages. D'ailleurs beaucoup de temps devait se passer avant qu'ils pussent combattre pour leur complète indépendance. Le fameux Ali Pacha dans le Sud, et Buschatlî au Nord du pays se rendirent quelque temps indépendants. Ils ne furent réduits par les Turcs qu'au prix de durs combats. Ali Pacha succomba le premier. Après que les Turcs eurent pris Scutari ils exilaient les Buschatlis.

Toutefois la nation n'a jamais oublié ses traditions. Un ennemi plus dangereux, que les Turcs, la Russie, voulant étendre son hégémonie à Constantinople et dans la presqu'île des Balkans, travaillait pour l'expansion des Slaves balkaniques. Elle s'appliquait à ravir à l'Albanie le plus possible de ses territoires pour agrandir la Serbie et le Monténégro. Si on l'avait laissé faire, il n'y aurait eu dans les Balkans que des Etats slaves. De ce fait l'Albanie se trouvait dans une position très difficile. Pour se mettre à l'abri de ses tentatives, les Albanais se virent dans l'obligation de se mettre à côté des Turcs. En vain les Albanais demandèrent-ils au Congrès do Berlin que les Puissances voulussent reconnaître leur nationalité. On ne voulut point les écouter. En désespoir de cause, ils formèrent la Ligue bien connue, qui réunit les différents clans du Nord pour s'opposer par les armes aux tentatives d'annexions du Monténégro. La Ligue, dont le quartier général était à Prizrend, et qui avait des ramifications dans tout le pays, ne parvint pas à sauver tous les territoires que les Puissandes avaient attribués à la principauté slave et aux Grecs; mais ses efforts ne restèrent pas complètement infructueux.

A ce moment, la Grande-Bretagne favorisait la formation d'une grande Albanie autonome qui aurait compris les villes de Scutari, de Janina et une bonne portion des vilayets de Monastir, de Kossovo que Lord Edmond Fitzmaurice et Lord Goschen considéraient comme territoires albanais; mais une telle politique ne répondait pas aux visées particulières de l'Autriche, ni à celles de la Russie. Les Puissances demandèrent à la Turquie les réformes, après quoi la Ligue fut dissoute et ses chefs furent mis à mort ou exilés.

L'Albanie n'avait personne pour la couvrir de sa protection. Elle n'avait ni écoles ni finances. Soucieux de paralyser le développement du sentiment national, le Sultan s'évertuait à empêcher l'ouverture d'établissements pour l'enseignement de l'albanais. L'administration turque ne tolérait aucune imprimerie et aucune école. Toute personne inculpée d'avoir imprimé, publié ou fait circuler des journaux albanais se voyait condamner à une détention qui pouvait durer quinze ans et la même peine était infligée aux maîtres d'écoles. Le gouvernement n'autorisait que les écoles où l'on enseignait le turc à l'élément musulman et les Albanais orthodoxes étaient admis à fréquenter les écoles grecques. Le Gouvernement turc divisait pour régner. Néanmoins, au prix des plus grands risques et bravant les menaces, les patriotes albanais ne laissèrent pas cependant de répandre la littérature nationale à travers le pays, de sorte que le mouvement national n'a cessé de s'accroître et de gagner du terrain. Il n'est pas d'histoire plus édifiante que celle des efforts des Albanais pour cultiver leur langue. En vain le clergé excommuniait-il les orthodoxes qui se refusaient à envoyer les eqfants dans les écoles grecques; en vain le gouvernement turc terrorisait-il les Albanais qui s'obstinaient à apprendre leur langue. Une seule école avait été autorisée à ouvrir ses portes dans le sud de l'Albanie. C'était l'école de jeunes filles de Koritza^ placée sous la protection de la Mission américaine. A Scutari on comptait quelques établissements d'instruction protégés par l'Italie et l'Autriche qui poursuivaient dans ce pays une lutte d'influence.

On sait que la révolution turque fut, dans une large mesure, l'œuvre des Albanais. Cet événement fut salué avec joie dans tout le pays. Du jour où la liberté fut proclamée, l'instruction publique y reçut une vive impulsion. Des écoles et des clubs s'ouvrirent aussitôt de tous côtés avec un empressement étonnant, mais clubs et écoles furent fermés d'autorité par les Jeunes-Turcs. Cependant cette attitude détermina une vive réaction et un soulèvement général s'ensuivit qui devait doner lieu à une guerre qui devait durer de 1910 à 1912. Les Turcs refoulés partout furent rejetés sur Uskub où ils deman-

dèrent à traiter. Pour prix de ses victoires, TAlbaiiic obtenait une autonomie pleine et entière.

Mais la création d'une Albanie grande et forte était la dernière chose que les Etats balkaniques pussent souhaiter. Aussi prirent-ils prétexte de la guerre qu'ils allaient déclarer à la Turquie pour envahir l'Albanie. En cette circonstance, les Albanais s'adressèrent aux Puissances dont ils implorèrent la protection. Cette fois,' ils furent entendus. Les Puissances reconnurent l'indépendance et la neutralité de ce pays à la Conférence de Londres et ses frontières furent délimitées.

Toutefois, cette délimitation arrachait à ce pays une notable portion du domaine national. Elle lui enlevait les agglomérations les plus peuplées et les plus prospères pour les céder à ses ennemis, et cela pour complaire à la Russie. Au surplus, les grandes Puissances lui imposaient un prince allemand qui se montra inférieur à sa tâche. Ce fut dans ces circonstances que la grande guerre vint surprendre l'Albanie. Elle éclatait avant qu'elle eut le temps de pourvoir à son organisation intérieure, avant qu'elle put instituer une gendarmerie. Au mépris de la garantie d'indépendance que lui assuraient les traités, l'Albanie était encore une fois envahie par les Autrichiens, les Italiens, les Bulgares, les Français et les Anglais. Néanmoins, elle se consolait à l'idée que les grandes Puissances, qui avaient dénoncé la neutralité de la Belgique et qui se battaient pour le droit et la justice, finiraient par lui rendre justice; elle espérait qu'elle pouvait tout attendre de ceux qui lui avaient reconnu rindépendance en 1913 pour arriver à obtenir les réparations légitimes.

La race albanaise se distingue, parmi les nations balkaniques, par la supériorité de son intelligence, par ses aptitudes au travail et aux opérations commerciales. Pour prendre une place digne d'elle dans le concert des nations européennes, il suffirait qu'on l'aidât dans son travail d'émancipation et d'organisation. Ses amis espèrent que les promesses de 1913 seront tenues et que la Conférence de la Paix aura à cœur de compléter son indépendance et de consolider un état de cliose qui sera une garantie pour la paix des Balkans.

Edith DuRHAM.

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