‹ La question américaineChapitre 25 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

AVANT de terminer, peut-être dois -je exprimer une opinion sur la reconnaissance. Je ne m'y sens pas fort disposé, mon but ayant été seulement de montrer les raisons sur lesquelles je m'appuie pour déterminer de quel côté est le droit, et non pas d'entrer dans la question de savoir quel est le devoir du Gouvernement et du Parlement.

Je pense qu'en nous plaçant sur le terrain légal et technique, notre devoir est de reconnaître la Confédération. Dans le dernier siècle, nous avons re-

connu quatre ou cinq des Etats dont elle est composée: — la Virginie, les deux Carolines, et la Géorgie. Dans le siècle actuel, nous avons reconnu le Texas. Depuis ces reconnaissances, ces Etats ont jugé convenable, par des raisons qui leur sont plus particulièrement connues, de confier la charge de leurs relations extérieures aux agents d'une communauté appelée les Etats Unis d'Amérique. Depuis ils sont revenus sur cette décision et ils ont formé une nouvelle communauté. Il se peut qu'ils se soient liés de telle sorte que leur séparation soit illégale, comme il se peut quelle ne le soit pas; mais ce n'est pas notre affaire. Si cela nous regardait, nous devrions nous adresser au gouvernement du Président Lincoln, et lui demander de nous fournir les raisons pour lesquelles nous ne devons pas reconnaître le Sud, et examiner ces raisons judiciairement. Mais ce n'est pas notre affaire, nous devons reconnaître le Sud immédiatement et comme simple question de forme (1).

(l) n ne suffit pas de dire que le fait de la formation de rUnicm annule les reconnaissances des différents Etats, il faut le prouver; et le onus probandi est à la charge du Gouvernement étranger. Dans tous ]eà cas, cette preuve serait extrêmement difBcile, sinon impossible à faire. Mais, comme point de fait, les différents Etats ont été énumérés par les Puissances étrangères, dans les traités conclus depuis l'Union et notamment par PAngleterre. Les traités ne sont pas faits avec le Ktats-Unis, mais avec les Etats, nominatim. J'ignore si aucun traité a

Les autres Etats de la Confédération qui ont été formés, soit à l'aide de portions séparées des Etats originaires, soit par suite de cessions faites par la France et par l'Espagne, peuvent aussi prétendre à se faire reconnaître. Leurs droits ne sont pas tout à fait aussi clairs (1); et je pense qu'ils pourraient fournir l'occasion d'une intéressante discussion; mais, au fond, ce n'est pas d'une grande importance. Tout ce qui nous intéresse, c'est le fait d'une Confédération. Savoir si le Kentucky et la Louisiane ont le droit de lui appartenir, c'est une chose qu'on peut parfaitement leur laisser le soin de régler eux-

été fait dans ces termes depuis la formation de la présente Union . Mais s'il en a été fait sous une Union quelconque, cela suffit à prouver que le fait pur et simple de la formation d'une Union ne suffit pas pour annuler les reconnaissances originaires, à moins de quelque clause spéciale en sens contraire. En l'absence d'une clause semblable dans les traités avec les Puissances étrangères, ce simple fait, que l'Union nouvelle serait j^lus étroite et plus obligatoire que l'ancienne, n'aurait aucune influence, et s'il devait en avoir une, l'allégation ne serait pas heureuse ; car les termes de TUnion de 1787, au lieu d'être plus précis, le sont moins que ceux de l'Union de 1778, qui est abandonnée. L'ancien pacte d'Union contient ces mots : — « Cette Union sera perpétuelle. » Aucune clause semblable ne se trouve dans celle qui existe ou est en voie d'exister de nos jours.

(l) Quand je dis : « Leurs droits ne sont pas si clairs, » je veux dire leurs droits à être reconnus par les Puissances étrangères, par les motifs ci-dessus mentionnés. Quant au droit constitutionnel de sécession en lui-même, je considère, d'après ce qui est à ma connaissance, que le Kentucky et le Tennessee auraient de plus fortes raisons à faire valoir devant une Cour de Justice, que n'importe quel autre Etat de la Confédération, la Virginie exceptée, peut-être.

mêmes. Dans un des débats au Parlement sur ce sujet, il a été sérieusement soutenu par les organes du Gouvernement que la reconnaissance était impossil)le, parce que les armées Fédérales occupaient certains points, énumérés avec soin, du territoire Confédéré. Il n'est pas aisé de voir quelle influence cela peut avoir sur la question, mais cela répondait au besoin de recueillir des marques d'approbation, et peut-être était-ce tout ce qu'on voulait.

Mais bien, comme je l'ai dit, que les Confédérés aient le droit d'être reconnus, néanmoins il parait douteux qu'ils jugent convenable d'insister sur ce droit. Si nous les avions reconnus dès le principe, je pense qu'il n'est pas impossible que cela eût prévenu la guerre. Mais le retard que nous y avons apporté, injustifiable comme il l'était, nous a mis dans cette poi>ition, que si nous les reconnaissions, nous nous exposerions à faire une aussi triste figure que les Etats-Unis eux-mêmes, quand, après avoir reconnu la Hongrie comme roj^aume indépendant, ils se sont vus bafoués par le triomphe de l'Autriche ; et peut-être avons-nous eu raison de nous refuser à courir ce risque. Il est, je crois, fort peu douteux maintenant que le danger que nous mentionnons soit passé. L'asservissement du Sud est à peu près aussi probable que la rentrée des Bourbons dans Naples. Mais il y a une autre question, et

c'est celle-ci : Le fait de notre reconnaissance de la Confédération du Sud ne nous engagerait-il pas dans une guerre avec le Nord? Je suis pleinement convaincu qu'il n'en serait rien. Ce qui peut être naturellement affirmé, c'est que les Fédéraux tempêteraient et feraient grand fracas. Mais il est difficile de croire qu'ils pousseraient les choses plus loin, à moins que d'autres raisons ne leur fissent considérer comme avantageux pour eux d'agir ainsi, et dans ce cas, ils ne sont guère gens à reculer par absence de prétexte. Je crois également que, s'ils se décidaient à nous faire la guerre, le résultat de cette guerre serait tout ce que pourrait désirer le plus ardent Sudiste. Cependant, si le Gouvernement croit — sincèrement, sérieusement — que la guerre serait l'inévitable conséquence de la reconnaissance, ne pourrait-il pas se justifier en disant : — *« Messieurs, il se peut que vous ayez parfaitement raison de soutenir que vous avez droit à être reconnus; mais si nous faisions ce que vous demandez, nous nous exposerions à d'ejËfroyables maux, que les plus glorieux succès pourraient à peine compenser, et il est douteux qu'il en résultât pour vous un grand bien. Fiat justifia, ruât cœlum n'est pas une maxime d'une application universelle. »•

C'est un peu à contre-cœur que j'insiste sur cette excuse, car je ne crois pas moi-même à sa valeur, et

si j'y croyais, je serais presque honteux de l'exprimer, et je n'éprouverais pas de satisfaction à la voir accepter; car concéder que cette excuse peut être admissible, c'est accroître la force de l'argument qui suit : — «* Nous n'insist.erons pas sur notre droit à être reconnus, quoique vous connaissiez parfaitement bien quelques-uns d'entre nous, malgré les tentatives que vous faites pour paraître ne nous avoir jamais vus. Mais la guerre est un grand malheur, nous l'apprenons à nos dépens, et nous serions désespérés de vous faire courir ce risque, si vous croyez réellement y être exposés. S'il en est ainsi, tenez-vous à l'écart. Vos lois de neutralité retombent durement sur nous ; mais nous saurons nous y soumettre. Nous pouvons peut-être espérer que, tout bien considéré, si jamais la loi peut être outrepassée, cela serait en notre faveur, et que dans tous les cas il ne sera pas permis à nos ennemis, qui ont déjà de si énormes avantages de leur côté, d'outrepasser d'une ligne la lettre de la loi. Et, bien que vous ne puissiez pas pousser la courtoisie jusqu'à nous reconnaître comme nation, nous espérons naturellement que vous nous donnerez toutes les autres marques de bienveillance courtoise qu'il vous sera possible de nous donner. Vous ne pouvez agir illégalement, simplement pour être polis. »» En supposant qu'ils fissent suivre cette allocution de cette

question : — *♦ Comment ces devoirs ont-ils été accomplis? » il me semble que je ne saurais trop que répondre . J 'ai quelque espoir que les peuples de la Confédération ne confondent pas la nation Anglaise avec le Gouvernement Anglais. S'ils se laissaient aller àfaire cette confusion, nous pourrions bien avoir fait germer dans leur cœur d'amers ressentiments, dont nous pourrions éprouver les effets quelque jour à venir, quand nous nous serons bien convaincus du peu d'avantage qu'il y a pour nous à nous prêter aux infractions faites à la loi et à nous soumettre à l'insolence dominatrice des Fédéraux, et quand ceux qui ont tiré de nous toute l'assistance que nous pouvions leur donner, sauf celle d'une déclaration positive d'alliance, dans le but avoué d'exterminer huit millions de leurs compatriotes pour s'emparer du territoire qu'ils occupent , nous auront fait voir combien peu nous avons à attendre de retour pour les faveurs que nous leur avons accordées.

Après tout, nous avons certainement rendu un service à ce brave et vaillant peuple qui, maintenant et depuis si longtemps, tend les mains vers nous pour nous prier de lui accorder cette reconnaissance qui légalement lui est due. Quoique le Gouvernement Anglais l'ait regardé d'un mauvais œil — quoiqu'il ait appuyé, autant qu'il a pu, pour faire pencher la balance du côté de ses ennemis déjà prépondé-

rants — quoiqu'il n'ait pas eu un mot de sympathie pour lui pendant la lutte gigantesque qu'il soutient, non-seulement pour la défense de sa liberté, mais de son existence, tandis que quelques-uns de ses membres considéraient comme convenable, dans la position qu'ils occupent, d'exprimer hautement leur cordiale approbation pour ses ennemis,-^ cependant la nation Anglaise a fait beaucoup pour atténuer l'effet des actes de ses chefs. C'est on faux-fuyant communément employé par ceux qui ne marchent pas d'accord avec la politique de leur gouvernement, que de prétendre que si le peuple était consulté il leur donnerait son appui. Mais dans ce cas je crois que ce faux-fuyant aurait pour lui la réalité. Il me semble que les Confédérés peuvent s'assurer, s'ils ont quelque intérêt aie faire, que si de tous les Gouvernements Européens le Gouvernement Anglais est celui qui leur est le plus hostile — de toutes les nations la nation Anglaise est celle qui leur est la plus favorable. Sur le Continent, la longue oppression des gouvernements despotiques a rendu les peuples disposés à tomber dans les plus farouches excès de la démocratie ; et, pour eux, la rupture de la grande République Transatlantique, vers laquelle tout leur espoir et toutes leurs aspirations sont tournés depuis si longtemps., est apparue comme un signe que 1 expérience de la liberté

manquait pour toujours. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, pour des esprits aigris par cette pensée et qui voient dans la chute de ce qu'ils se sont habitués à considérer comme la liberté Américaine, le coup de mort donné à toutes leurs espérances, le cri si retentissant poussé par le Nord, que sa grande République était déchirée et divisée parce qu'il avait essayé d'accomplir la noble tâche de briser les fers des esclaves, ait acquis une puissance irrésistible. Mais en Angleterre nous sommes trop accoutumés à la liberté, trop exercés à distinguer la vraie liberté de la fausse — et je puis ajouter, trop intéressés par le spectacle d'un peuple issu de notre sang, engagé dans une guerre comme celle que soutient le Sud, pour que chez nous la masse ne se sente pas entraînée vers lui par la plus forte sympathie. Il y a, je crois, une autre contrée où les Confédérés ont des amis. C'est la contrée dans laquelle, à raison des souvenirs de son histoire aussi bien que de sa situation présente, ils doivent espérer trouver le plus d'amis. C'est la contrée qui comme la nôtre peut être offerte comme le plus grand exemple de réussite dans la tâche de combiner la liberté avec l'ordre, la contrée qui depuis plus de deux mille ans sait ce que signifie le mot liberté, et qui a donné les plus brillants exemples du patriotisme dont le monde ait eu connaissance — le pays de Pythagore

et de Dion, des Valères et des Gracques, de la Ligue Lombarde et des Vêpres Siciliennes (1).

Mais il y a encore un plus grand bien qui, par nous, a été conféré aux Confédérés; un bien pour lequel ils ne nous doivent aucune reconnaissance, et qui pourrait bien nous attirer leur animosité. Mais pour un Anglais dont le cœur est avec les hommes du Sud — bien plus, pour les hommes du Sud eux-mêmes — la pensée peut venir, quelque jour, que la froideur de l'Angleterre leur a été plus profitable que son plus ardent appui — même que son assistance armée — aurait pu l'être. Que l'Angleterre ait immédiatement reconnu la Confédération, que les autres Puissances Européennes aient imité son exemple et que le Gouvernement de Washington se soit incliné, la nouvelle République échappait à des misères indicibles, et elle occuperait maintenant une place tranquille, quoique peu remarquable, dans la famille des nations. Si c'est l'Angleterre qui a entravé ce résultat, si c'est elle qui a plongé les Etats du Sud dans cette mer de sang dans laquelle ils ont failli

(1) Depuis que ceci a été écrit, j'ai eu des raisons do croire que, dans Une grande proportion, c'était devenu inexact. Les propensions ver» le Sud, de ce côté de l'Atlantique, ne sont plus limitées à P Angleterre et il l'Italie. Une forte minorité Confédérée, puissamment représentée dans la presse, s'est formée en France, et les marques de sympathie dans le môme sens ne font pas défaut môme en Allemagne.

être submergés, ils pourront se rappeler, lorsque le flot se sera retiré, lorsque cette terrible lutte sera terminée, que cette mer a non-seulement lavé toutes les impuretés dont ils avaient été souillés par les fautes de leur ancien gouvernement, mais aussi toutes celles qu'une longue période de paix et de succès peuvent produire chez toute nation; et que non-seulement cette lutte leur a enseigné la connaissance de la guerre et l'art de la victoire, mais qu'elle a développé chez eux de bien plus essentielles qualités qui sont le principe de vie des peuples — la confiance en soi-même, l'habitude de ne compter que sur soi, le dévouement, la constance, et ce sentiment qui triomphe de toute faction et de tout égoïsme, et qui unit une nation comme un seul homme dans le combat qu'elle soutient pour conquérir ce qui lui semble digne d'être recherché au prix de travaux et de sacrifices inouïs. Peu de nations, s'il en a existé d'autres, ont eu à subir une aussi longue et aussi dure épreuve que celle qui a été imposée au Sud. Peu de nations, s'il en a existé d'autres, se seraient montrées dignes de la chance qui leur était offerte de devenir grandes. Et les descendants des Virginiens et des Caroliniens de l'époque actuelle pourront peut-être se sentir au fond du cœur reconnaissants à l'Angleterre pour l'éducation que, sans le vouloir, elle leur aura pro-

curée ; reconnaissants à l'Angleterre de sa coupable inaction, qui lès aura forcés à élever un si splendide portique à l'entrée de leur histoire, et qui leur permettra de résumer la liste glorieuse et encore incomplète des actes de courage et de sacrifice qui diront comment la Confédération a été formée, en rappelant ces anciennes paroles : —

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