‹ La question américaineChapitre 3 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PEUT-ÊTRE existe-t-il encore des personnes imbues de cette idée, que la cause de la guerre qui sévit en ce moment en Amérique est le désir consciencieux de la majorité des habitants des Etats-Unis de faire disparaître le stigmate honteux que Tesclavage imprime à leur pays ; que la minorité, poussée par la crainte de se voir enlever le droit d'exercer sur les nègres une tyrannie insensée, s'est injustement révoltée ; et que le Gouvernement Fédéral, naturellement indigné de cet essai de rébellion, a

exercé le pouvoir qu'il tient de la Constitution pour forcer les propriétaires d'esclaves à revenir à la soumission, afin de les obliger à renoncer à l'infâme droit de propriété qu'ils s'arrogent sur la chair humaine (1). Il est également possible que ceux qui nourrissent ces idées croient que le Congrès possède en Amérique le même pouvoir que le Parlement en Angleterre, et que les Etats, vis-à-vis du Gouvernement Central, sont dans la même position que les différents comtés de la Grande-Bretagne. Cette opinion a été bien des fois réfutée, mais elle peut encore conserver du poids sur ceux qui ne

(1) Cette hypothèse, que je pose comme une possibilité, s'est confirmée par une déclaration faite, le 28 JuiUet, à la Chambre des Communes, par le représentant de Leicester , qui soutient que «c toute la question est dans la volonté arrêtée et persistante du Nord de détruire Tes* clavage. » Il donne, en même temps, la mesure de son caractère et de ses connaissances, en faisant cette remarque bizarre, mais peu convenable, qu'un des principaux orateurs semblait tirer les faits de M. Spens (je suppose qu'il veut dire Spence), et ses principes de « Manhattan. » Si M. Lindsay agit ainsi, il doit avoir une étrange idée du rapport existant entre les faits et les principes. Il peut prendre ou ne pas prendre ses faits dans M. Spence, quoiqu'il soit fort difficile de dire, en examinant ce qui faisait l'objet du débat, sur quoi M. Taylor fondait son assertion, qu'il a semblait » en agir ainsi. Mais comment, en partant des faits de M. Spence, peut-il trouver les principes de a Manhattan? » Ceci est laissé à l'imagination. On pourrait tout aussi bien dire d'un zélé Presbytérien qu'il emprunte ses faits au Docteur Cumming et ses principes au Docteur Newman. Probablement l'orateur ne s'est jamais inquiété de rechercher quels étaient les principes de « Manhattan. »

prennent à ces questions qu'un intérêt superficiel, sans se soucier d'approfondir les choses.

Môme en partant de cette manière de voir, il -me semble difficile d'admettre qu'on sympathise, comme matière de sentiment, avec le Nord, parce que Tesclavage est permis dans la Confédération. Si la Prusse se livrait à une injuste agression contre la Belgique, je doute que le plus fougueux orateur d'Exeter Hall osât réclamer pour elle nos sympathies, en se fondant sur ce que c'est une guerre engagée par des Protestants contre des Papistes. Une s'est pas écoulé beaucoup de temps depuis que la clameur universelle du pays a forcé le Gouvernement à entreprendre une croisade, peut-être inutile, contre la Russie, en faveur d'un peuple qui est non-seulement propriétaire d'esclaves, dans les plus aggravantes conditions, mais encore Mahométan, polygame et barbare. Cette guerre n'était pas finie depuis longtemps qu'on arrivait à cette conclusion, que le renversement de l'Empire Turc, quelque désordre qu'il eût dû apporter dans l'équilibre Européen, eût été un indubitable bienfait pour les millions d'individus que ce gouvernement retient maintenant dans un état d'abjecte dégradation.

Je ne pense pas que la question entre le Sud et le Nord doive se décider sur le terrain des sentiments. 3ur ce terrain même je crois que les objections ne

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manqueraient pas. Le crime qu'on Reproche au premier, c'est d'avoir hérité, sans qu'il y ait de sa faute, d'une mauvaise institution donnée par nous autres Anglais aux Etats qui le composent, et qui, pour dire la vérité (qu'on cherche autant que possible à dissimuler), leur a été imposée, non-seulement sans les consulter, mais encore sans tenir compte des plus véhémentes protestations. A ce point de vue, l'Amérique, aux yeux du moins des Anglais, serait plus à plaindre qu'à blâmer. Et même en mettant les choses au pire et en n'admettant aucune circonstance atténuante, ce crime n'est pas le seul qui ait été commis. Si le Sud en est coupable, le Nord aussi est coupable d'assez de crimes et d'infamies par rapport à la question des nègres, pour que notre sympathie garde au moins la neutralité, et pour priver le Nord du droit de l'invoquer. A moins que nous ne soyons décidés à soutenir que le fait d'avoir reçu l'esclavage comme un héritage suffise pour priver ceux qui en ont ainsi hérité de tout droit à être considérés comme des êtres humains. Ne peut-on invoquer la sympathie pour un peuple qui, pendant quatre années, a soutenu pour son indépendance une lutte telle, que rien ne peut lui être comparé dans l'histoire?

Mais, commeje le disais, je ne pense pas que la décision de la question puisse rester sur le terrain

des sentiments. Si les hommes du Sad ont le droit de se séparer de l'Union, nous devons désirer qu'ils réussissent, quand bien même cette institution de l'esclavage serait aussi odieuse qu'on l'a souvent dépeinte. Pour décider si ce droit existe, il faut répondre aux trois questions suivantes ; si, sur une ou plusieurs d'entre elles, la réponse est affirmative, cadiû quastio.

1. Les nations ont-elles le droit de changer la forme de leur gouvernement?

2. Ce droit acquiert-il ou perd-il de la force parce qu'il s'agit de l'Amérique ?

3. La Sécession peut-elle être considérée comme ane rébellion?

Il y a donc trois points. Une personne qui ne voudrait pas reconnaître le droit de Naples de secouer le joug des Bourbons, pourrait-elle admettre que * ^s habitants de la Virginie Occidentale avaient le liroit de renverser le gouvernement de leur Etat pt d'en élever un autre? Il est vrai qu'il n'en résuljterait pas pour cela que le Président Lincoln ait eu aucun droit de le faire pour eux. Et une personne jjui serait d'avis que les habitants de la Vallée de Kanawha devaient rester sous le Gouvernement de tlichmond, qu'ils le voulussent ou non, pourrait-elle cependant penser qu'il était permis au Gouvernepentde cet Etat de se séparer de l'Union Fédérale?

Supposons que la réponse à la première question soit négative. Nous supposerons un ferme croyant dans ce qu'on appelait autrefois le Droit Divin des Rois, et ce qu'on appelle aujourd'hui la Cause de l'Ordre. Non^ dit-il. Si Rome se révoltait contre le Pape — si la Vénétie s'insurgeait contre l'Autriche, — Rome et Venise commettraient un grand crime. Le mouvement qui a formé le royaume actuel d'Italie est complètement abominable. Nos ancêtres ont eu le plus grand tort de renverser Jacques II, et les Grecs de chasser les Turcs.

Bien! mais sans entrer dans cette question, les Américains n'ont-ils pas, jusqu'à un certain point, le droit de choisir leurs chefs? N'y a-t-il point de précédent semblable dans leur histoire?

Ouiy il y en a un; mais il est mauvais. Le succès ^des treize colonies ne prouve pas qu'elles étaient dans leur droit. Elles n'avaient pas môme la misérable excuse de soutenir qu'elles étaient opprimées, elles en ont fait elles-mêmes l'aveu. Franklin dit que la révolte n'était fondée que sur un point d'honneur; et Franklin peut passer pour un juge compétent, car il a pris une grande part à l'événement. Mais, quoi qu'il en soit, du moment que leur indépendance était reconnue, la question entrait dans une nouvelle phase. Par cette reconnaissance, George III plaçait le Gouvernement Améri-

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cain dans la position que lui-même avait prise.

Quel gouvernement reconnaissait-il? Reconnaissait-il l'Union Américaine comme ne faisant qu'un seul corps? Il ne reconnaissait rien de semblable. [1 reconnaissait les treize colonies comme des États séparés, indépendants et souverains. L'Union est une création de plus fraîche date. Les Etats se sont réunis en une fédération pour l'avantage commun ; ils se sont engagés à faire ou à ne pas faire certains actes spécifiés; ils ont reconnu au gouvernement central des pouvoirs définis, certains attributs de la souveraineté , et ils se sont réservé les autres. D'après les principes du Droit Divin, les •ebelles ne sont pas les Etats qui se sont séparés, aoais le Président Lincoln et ceux qui Font aidé' dans jon essai de démembrer ces Etats, pour en former ie nouveaux.

Mais la question de la Sécession va plus loin. La Sécession n'est pas une infraction aux lois suscep-»ible d'être justifiée, car elle n'est nullement une infraction aux lois. Je ne suis pas embarrassé de Soumir les preuves de cette assertion, elle est si daire qu'il suffit de lire. Produire les extraits de a Constitution Fédérale et de celles de tous les difi*érents Etats pour la démontrer, serait aussi fastidieux lu'inutile. Je crois que l'abondance des preuves qui pûstent sur ce sujet a fait à la cause du Sud plus de

mal que de bien ; car ses avocats, désireux âe ne rien omettre de ce qui pouvait donner de la force à leur cause, se sont tant appesantis sur ce que la Virginie a dit en se joignant à l'Union, sur ce qui a été dit par le Kentucky en effectuent sa jonction, §t sur lamanière dont Washington et Hamilt'on, Madison et Jefferson se sont exprimés sur la matière, qu'ils ont couru le risque de compromettre leurs droits à la liberté en entrant dans ce labyrinthe de textes et de discussion techniques. J'éviterai ce danger et cet ennui en me contentant de dire que je crois que si, avant de se séparer, la Caroline du Sud avait soumis l'examen de son droit à un tribunal compétent et impartial, sa "réclamation eût été admise sur le terrain de la stricte légalité, sans se préoccuper des motifs qu'elle pouvait avoir de désirer sa séparation. Pour ceux qui ne sont pas partisans du gouvernement de Droit Divin, tout ceci peut paraître superflu ; mais, d'après les raisonnements qu'on entend, on serait tenté dépenser que, si les sujets des rois peuvent se révolter quand il leur plaît, les citoyens des républiques ne le peuvent pas; en d'autres termes, que les institutions libérales sont les seules sous lesquelles la liberté ne soit pas permise. Je crois qu'on pourrait trouver un assez grand nombre de personnes qui, tout en admettant que les hommes du Sud avaient le droit de se séparer, leur donne-

Baient tort d'avoir exercé ce droit. Leur argument ist celui-ci : Bien que le Nord ait commis un grand irime en empêchant les autres d'exercer un droit lui leur appartenait, cependant le Sud n'a pas été ixempt de blâme en faisant, par pur caprice, un icte qu'il savait devoir provoquer la guerre, et nonleulementenla provoquant, mais encore en la comaençant.

La seule manière de répondre à cet argument, l'est d'en contredire tous les termes. Les Etats du »ud ne se sont pas séparés par caprice, mais par les motifs suffisants pour justifier non-seulement une écession, mais unerébellion.Ilsn'ont pas provoqué Bi guerre; car toutes les provocations, si l'on peut ppliquer ce mot aux menaces les plus violentes et ux injures les plus grossières, répétées pendant une 3ngue suite d'années, sontvenues des Aboli tionnistes u Nord. Ils ne l'ont pas commencée; car le premier cte de guerre a été la perfide tentative faite par I. Lincoln pour envoyer des renforts dans le Fort umter. Enfin, ils ne pouvaient pas savoir que le lord était résolu à résister par la force ; car non- Buleraent rien dans la Constitution ne pouvait faire révoir cette résistance, mais le fait qu'il était aussi légal que coupable et ridicule d'essayer de forcer îs Etats à entrer dans une voie qui n'avait pas leur pprobation, a été attesté par de nombreuses au-

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torités depuis le temps de Jefferson et de Madison jusqu'à celui de M. le Secrétaire Seward et d'Horace Greeley. Il est vrai que Seward et Greeley sont maintenant de véhéments défenseurs de la guerre. Philippe ivre est revenu sur le jugement de Philippe à jeun. Je rendrai à M. Seward la justice de dire qu'il n'est pas ivre, c'est seulement à jeun qu'il joue. La consistance dans les opinions est une vertu dont les politiques Américains ne se piquent guère; et peut-être M. Seward est-il un des exemples les plus frappants de cette inconsistance (1).

(1) Uopinion de M. Seward, quant à la légalité de la Sécession, a trouvé sa manifestation il n^y a pas trës-longlemps, et d'une remarquable manière. Un sénateur de la Nouvelle- Angleterre, probablement Abolitîoniste, a présenté à la Chambre dans laquelle il siégeait une pétition pour la dissolution de PUnion. La motion proposée à ce sujet ne trouva, en dehors de son auteur, que deux soutiens. Ces deux sénateurs étaient M. Seward et M. Chase. Le fait, que ces deux hommes aient pu occuper, et que Tun deux occupe encore un siège dans le Cabinet du Président qui a entrepris et soutenu une guerre longue, sanglante et terrible contre un acte beaucoup moins fort que la mesure que tous deux ont votée, et qui n'était accompli que dansTexercice de droits que celui qui reste encore attaché au Cabinet de ce Président a si hautement reconnus, pourrait sembler tout à fait incompréhensible, à moins de supposer que la moralité politique du Nord eit descendue au niveau de ceUe de la France au temps de la Convention ou de l'Angleterre au temps de la Cabale. Quoi qu'il en soit pour ce qui concerne M. le secrétaire d'Etat, M. Seward ne peut éviter la critique en rejetant le blâme sur les circonstances au milieu dcsqueUes il se trouve. Les faits auxquels il est fait allusion dans sa biographie, rapprochés du honteux épisode de fl Old Whitey, » et de la célèbre é^le, dont le oôté comique ne sauve pas ce qu'il y a de disgracieux,

Néanmoins, j'admets que si le Sad s'était séparé r pur caprice, il y aurait beaucoup à blâmer dans conduite, car il se serait rendu coupable de trafon envers la mémoire de ses plus grands cirens. Je jjense qu'il devrait être en mesure de )uver que le renversement de l'œuvre de Wash- [ton ne doit pas être considéré comme un aban- % des principes de Washington. Si l'obligation prouver que la guerre est justifiable incombe Nord, le droit de justifier la Sécession devrait e concédé au Sud par les Américains qui ont eu tfque amour pour leur Union.

IToyons ce qu'ils pourront trouver à répondre.

. cela combiné présente un tableau qai est plus remarquable qu*at- •nt. Si Juvénal ou Pope pouvait revivre actuellement en Amée, M. Seward aurait des chances pour passer à Timmortalité.

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