PRÉSIDENCE
POUR répondre à la question de savoir ce que peut dire le Sud, quelle excuse il peut donner pour voir amené la rupture de cette grande fédération ui avait été considéré par beaucoup de personnes, jon-seulement en Amérique , mais en Europe , bmme la plus grande expérience du système de iberté, il est nécessaire d'examiner un peu son his- )ire.
; La première chose que démontre ce coup d'œil )lté sur son histoire, c'est que l'opposition entre le
Sud et le Nord a existé dès le principe. A la convention qui formula la Constitution Fédérale, parmi les divers antagonismes entre les différents Etats qui furent signalés, celui qui existait entre le Sud et le Nord fut déclaré le plus important de tous. L'esclavage n'avait rien à faire là-dedans, car dans ce temps presque tous les Etats du Nord avaient tout autant d'esclaves que ceux du Sud. Et cependant le caractère des deux peuples différait, comme on pouvait si attendre, puisque d'un côté étaient les descendants des Cavaliers, et de l'autre les descendants des Puritains ; leurs intérêts étaient aussi opposés, pour se servir des propres expressions d'un orateur de cette Convention, que ceux de la Russie et de la Turquie. Malheureusement, le système de gouvernement que la Convention adopta comme base de la Constitution Fédérale fut tel qu'il tendait directement à aggraver l'opposition.
Je crois que le plus habile des hommes d'Etat composant la réunion qui a présidé à la formation de la République Américaine était Alexandre Harailton, descendant d'une famille Ecossaise, né dans les Indes Occidentales, et résidant à New-York. Il n'y avait pas de meilleur défenseur de l'indépendance Américaine, de plus hardi soldat, et de plus sérieux politique. Cependant, bien qu'il fût le plus intime confident du grand Républicain Washington, bien qu'il
ÉLECTIONS POUR LA PRÉSIDENCE. l5
tt le chef de la bande qui la première força les reâiichements Anglais à Yorktown, il était grand adorateur de l'Angleterre et de ses institutions. Je rois que rien n'eût été plus de son goût que d'à- )pter franchement la Constitution Britannique — ci, Chambre des Lords et tout le reste. Mais cela ïait tout à fait hors de question , vu Tétat des esrits en Amérique ; et il proposa ce qu'il trouvait ) meilleur, d'abord un Président à vie, et ensuite, >mme cela ne pouvait convenir, un Président pour X ans. Si l'une ou l'autre de ces propositions eût é acceptée, l'antagonisme que j'ai mentionné irait pu être conjuré. Un Président perpétuel, i un Président nommé pour une longue péode de temps, à un moindre degré, aurait eu un térêt réel à empêcher les opposants d'en venir une collision directe. Un Président pour quatre ks — car ce fut le terme qui, en dépit des ^nseils d'Hamilton, en dépit des conclusions de •n propre comité, fut fixé par la Convention • n'avait pas le même intérêt. La fréquence is élections présidentielles avait pour effet de Itintenir la communauté dans un état constant I tumulte et d'agitation. Comme conséquence, tgitation devient un métier, et le Président arre au pouvoir, embarrassé par des engagements des promesses, qu'il lui a fallu contracter par cen-
l6 LE NORD ET LE SUD
tailles atiii d'obtenir les votes de son parti. Le court terme de ses fonctions ne lui donne pas le temps de s'en afifranchir pour pouvoir gouverner avec tranquillité pendant quelques années, et travailler à l'intérêt général; bien heureux même s'il ne fait pas tout ce qu'il peut pour embrouiller les choses, en intriguant avec chaque faction dans le but d'assurer sa réélection.
Il devient important de s'enquérir de ceux envers lesquels il s'est lié par des engagements et des promesses, pour arriver à la Présidence. L'examen de cette question révèle que c'est peut-être la plus puissante de toutes les causes qui ont amené la chute de la Grande République. Je n'ai pas besoin de décrire comment les élections Américaines sont menées. Si elles étaient directement l'œuvre du peuple, le mal serait déjà suffisant. Les grands" intérêts du Sud et du Nord sont si fortement opposés les uns aux autres, et leur séparation géographique si marquée laisse si peu de chance d'adoucir leurs aspérités par un contact constant, qu'il y a peu d'espoir de voir arriver rien qui ressemble à un compromis entre leurs représentants; et, d'ailleurs, le sufi^rage universel, quels que soient ses mérites, ne tend pas à amener l'élection des hommes les plus dignes, il favorise plutôt celle de ceux qui sont les plus fidèles échos des passions du moment. Mais
\ quelque vicieux qu'on puisse trouver ce système, ce- (lui qui a prévalu est encore pire. Les véritables élec- \ teurs ne sont pas les hommes du peuple, mais une ' classe d'agitateurs de profession. Il est difficile tout ? d'abord de croire à l'immense puissance que cette • classe a acquise ; et il n'y a que la plus frappante évidence qui puisse la rendre croyable. Malheureusement, cependant, cette évidence existe. Ces hommes ne sont pas des hommes d'Etat et n'ont jamais eu la prétention de l'être ; ils ne voient dans la politique qu'un moyen de gagner de l'argent. Voici leur manière de procéder.
Quelque temps avant l'époque fixée pour l'élection présidentielle, les agitateurs de chaque parti s'assemblent dans un conclave, dans le but de choisir leur candidat. Dans le choix de ce candidat, l'habileté et les services rendus à l'Etat sont considérés pour rien ; ils seraient plutôt un titre à l'exclusion. Ils n'ont pas besoin d'un homme qui ait des opinions arrêtées ou une volonté forte, mais d'un homme souple, qui agira d'après la volonté de son parti et de ceux qui conduisent ce parti ; la première qualité requise est Tinsignifiauce. Ce grand principe bien observé, l'élection est faite. Dans le cas où les réunions préparatoires de ces coteries des différents Etats ne sont pas d'accord sur la personne à choisir, leurs représentants se réunissent en assemblée générale dans
l8 LE NORD ET LE SUD :
une localité centrale, et parmi les concurrents on choisit l'homme qui convient le mieux au but qu'on se propose;' puis, après qu'il a pris, vis-à-vis des membres de l'assemblée , les engagements qu'on exige de lui, l'heureux homme se présente au peuple comme le candidat de son parti.
Les auteurs de la Constitution , en adhérant au principe de l'élection populaire, dans le désir d'éviter les dangers du suffrage universel, imaginèrent l'expédient de confier le choix du Président à un corps d'électeurs qui devaient être nommés par le peuple, mais entre les mains desquels, après leur nomination, l'opération devait être entièrement abandonnée. Mais cette difficulté ne devait pas longtemps embarrasser les meneurs. Non -seulement ils choisirent le Président, mais ils choisirent aussi les électeurs ; et peu importait qui étaient ces électeurs, puisqu'ils n'étaient que de simples délégués, chargés non pas d'exercer leur jugement, mais de voter d'après les ordres qu'ils avaient reçus ; tel est le système qui s'est maintenu jusqu'à ce jour. Sous l'empire de ce système, ainsi qu'on peut le voir facilement, pas d'individualité, pas de diversité politique, d'opinion en dehors des grandes délimitations des partis, pas Fombre d'une différence no pouvait .^e manifester ; et c'est ainsi qu'on en est venu à dire, et. non sans raison, qu'il
- n'existe pas de pays au monde dont les habitants ' soient aussi entièrement privés d'indépendance po- , litique que les citoyens de l'Union Américaine.
La manière dont l'élection du Président est con-
; duite suffit pour corrompre la vie publique du
pays. Comme je l'ai dit, les électeurs du pre-
. mier magistrat n'ont pas le pouvoir de choisir;
ils ne sont que les simples délégués de deux cliques
de trafiquants politiques corrompus etsans principes,
; dont une partie s'est engagée à voter en masse pour
' A, et l'autre à voter en masse pour B. A et B sont
, probablement deux hommes obscurs, ayant peu d'an-
' técédents, de peur que ces antécédents ne leur sus-
■ citent des ennemis et n'amènent une scission dans leur . parti, et peu de force de caractère, dans la crainte
■ qu'ils ne se refusent à faire les promesses qu'on veut j, exiger d'eux. Celui qui sera Président est parfaite- : ment connu d'avance, puisque la majorité dans . chaque Etat représente tous les électeurs auxquels j^ cet Etat a droit. Aussitôt que l'élection est termi- \ née, tous ceux qui occupent des places dans l'Union, [ depuis les plus hautes fonctions jusqu'aux plus in- . fimes, sont renvoyés, pour que le Président puisse ; satisfaire aux promesses qu'il a faites; et naturelle- . ment, comme ceux qui réclament leur part dans les ; dépouilles officielles se multiplient, il faut aussi : multiplier les emplois.
Je m'occupe en ce moment de l'élection des membres du Congi^ès plutôt que de celle du Président. Les mêmes vices que j'ai signalés pour l'élection présidentielle se présentent dans l'élection des membres de la Chambre des Représentants, bien qu'à un moindre degré. Mais quand bien même ces élections ne seraient pas menées de manière à laisser place à la corruption directe et à l'agiotage, il serait néanmoins encore impossible qu'elles ne fussent pas affectées par les résultats de l'agitation produite, dans l'esprit des masses, par l'élection présidentielle revenant tous les quatre ans.
Les maux que j'ai signalés se -présentent principalement dans les Etats du Nord. Que le Sud en soit entièrement exempt, ce n'est pas à supposer ; mais, bien que ses Etats soient très- démocratiques d'habitude et de sentiment, il n'y a pas chez eux cette jalousie de toute supériorité intellectuelle ou autre qui se rencontre de l'autre côté de l'Ohio et du Potomac. Je pense que cela a été démontré dans ces derniers temps, non-seulement par la manière dont ils ont confié les pouvoirs exécutif et législatif, leur armée et leur marine aux hommes les plus éminents qu'ils ont pu trouver, mais aussi par les judicieux changements qu'ils ont faits à la Constitution de l'Union, avant de l'adopter pour leur Confédération. Dans un Etat, celui de la Caroline
du Sud, il a été obvié aux dangereux effets de Télection en slraposant pour règle de laisser la nomination des citoyens chargés de choisir le Président à la Législature.
Le résultat naturel fut que les hommes publics que le Sud produisit furent, comme ensemble, supérieurs à ceux du Nord. C'est ce qui leur donna une influence disproportionnée à leur nombre. Mais dans les matières particulières qui firent l'objet de la législation Fédérale, cela ne produisit pas grand bien : car le nombre, dans ce cas, était tout ce qu'il fallait. L'impuissance de balancer le poids écrasant des votes contre lesquels ils avaient à lutter se faisait chaque jour sentir avec plus d'urgence. Pendant la plus grande partie de l'histoire de l'Union, ils réussirent à se maintenir sur l'eau par leur alliance avec les Démocrates du Nord, le parti des Droits des Etats et des Conservateurs. Peu de personnes dans ce pays eussent été disposées à prendre le parti du Démocrate Virginien Jefferson contre le Fédéraliste New^ - Yorkais Hamilton. Mais les choses sont différentes maintenant. Les différentes factions qui se sont succédé, en opposition avec eux, se sont de plus en plus éloignées des principes des Pères de l'Union. Elles sont devenues de plus en plus le parti du Nord et des intérêts du Nord opposés à ceux du Sud. Qu'un tel parti put
exister et qu'il eût une action secondaire sur la marche du gouvernement était peut-être nati^'el ; mais le fait de la prépondérance acquise par ce parti, joint à la manière dont les élections se préparaient dans le Nord, a amené la rupture de rUnion.
Pendant longtemps les choses n'allèrent pas bien, mais c'était supportable. Le Sud et ses alliés recueillaient l'honneur de gouverner. Le Nord recueillait les dollars. Les hommes du Sud dirigeaient la politique extérieure , accomplissaient une guerre heureuse contre le Mexique, et plus d'une fois ils empêchèrent une guerre avec l'Angleterre, quand leurs compatriotes du Nord se sentaient en appétit de conquête. Mais il leur fallait payer chèrement l'honneur qu'ils récoltaient. Il y avait une part du gouvernement à laquelle le Nord attachait de l'importance, et, sur ce point, il était déterminé à conserver sa liberté d'action. Laissons le Sud, si cela lui plaît, fournir les officiers de l'armée et de la marine, les orateurs, les administrateurs et les diplomates. Le Nord peut lui donner cette satisfaction, car le Nord conserve le contrôle des impôts.
Ce n'était pas une petite affaire, car c'est un point d'une grande importance. Il n'y a, ou il n'y avait dans les derniers temps, qu'une manière de
faire atteindre un chiffre élevé à l'impôt Fédéral. On ne pouvait tolérer que les citoyens libres et éclairés de la Grande République, dont l'Aigle Tout- Puissant déploie ses ailes immenses au couchant, pussent être troublés par la visite des percepteurs d'impôts. Mais le noble Oiseau de la Liberté n'avait pas d'objections à élever contre les droits de douanes, et les droits de douanes devaient non-seulement payer les dépenses Fédérales dans une large proportion, mais encore exercer une action protectrice en faveur des manufacturiers du pays. L'idée de faire payer aux étrangers les frais du meilleur Gouvernement de la création flattait en même temps et le patriotisme et l'habileté des citoyens; les
[pieux manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre avaient de plus la satisfaction de réaliser par là un
' excédant assez important sur les dépenses publi-
' ques.
Il y avait pourtant une difficulté. Il est inutile de
[faire remarquer que le fait d'une union Fédérale, accordant la plus parfaite liberté de commerce à tous les membres qui la composent, rendait absolument nécessaire que les droits d'importation, dont étaient
frappées les marchandises de provenance étran-
Igère, fussent identiques dans toute l'étendue du territoire; et il y avait une partie de l'Union Amé-
Jricaine pour laquelle cet arrangement n'était en
aucune façon acceptable. Le Nord était ou devait être en position de se suffire à lui-même. Il fabriquait ses instruments de travail, il tissait ses étoffes, il récoltait son blé. Ses rapports avec l'Europe, en ce qui touche ses propres productions, consistaient à vendre l'excédant de sa consommation et à recevoir en échange l'or étranger. Mais dans le Sud, c'était bien différent. Les Etats du Sud sont complètement tributaires de l'étranger pour leur subsistance. Ils ont, il est vrai, des troupeaux en abondance; mais les produits de leur sol n'ont de valeur que comme articles de commerce. L'indigo de la Virginie, le coton de la Géorgie, le sucre de la Louisiane étaient récoltés eu vue de l'exportation, soit au Nord, soit au Nord-Ouest, d'où ils tirent la plus grande partie de leurs vêtements et de leur nourriture ; ou (ce qui est le point essentiel) en Europe, où ils se procurent les instruments nécessaires à la culture de leur sol et où ils font préparer leurs produits avant qu'ils n'arrivent sur le marché.
Voici maintenant le point délicat. Les Etats du Sud ne sont pas manufacturiers, ils n'ont pas « d'industrie locale «à protéger. La Nouvelle-Angleterre, au contraire, est manufacturière' sur une grande échelle; et elle a son « industrie locale >» à protéger. C'est pourquoi, comme je l'ai déjà dit, il était de l'intérêt du Sud d'avoir un commerce libre,
tandis que l'intérêt du Nord était d'établir de forts iroits protecteurs. Si ces droits étaient assez forts pour détourner les habitants du Sud de tirer ce qui .eur était nécessaire de l'Europe, il en résulterait m splendide mouYement d'affaires pour la Nouvelle- Angleterre . S'ils persistaient à se montrer assez peu )atriotes pour se refuser à acheter des marchandises nférieures, afin de faire profiter les manufactures du ^ord, alors ils devaient payer le luxe qu'ils se donlaient de préférer leurs propres intérêts à ceux de eurs voisins. Et cela de deux manières. D'abord adirectement — en ce que, au moyen des droits de lOuanes, ils payeraient la plus grande partie des déenses Fédérales, et par conséquent déchargeraient 3 Nord de sa part contributive dans les charges du rouvernement Central ; et, en second lieu, direcement — en ce que les propriétaires de navires et 3 grand mouvement des intérêts commerciaux se rouvant dans le Nord, cette partie de l'Union réaliîrait un beau bénéfice sur les importations du Sud, )us forme de fret, de commission et de courtage. Pour arriver à cela, il fallait prendre des ménaements. Comme les tarifs devaient être appliqués ans toutes les parties de la Confédération, ils ne ouvaient pas être mis en discussion dans les assemlées des différents Etats. La décision en était réirvée au Congrès. Dans ce corps, ou dans ces corps.
étaient réunis tous les représentants des Etats qui étaient pour la Protection et de ceux qui étaient pour le Libre Echange, et c'est entre les représentants de ces intérêts opposés que le montant de ce tarif devait être réglé par une espèce de compromis.
Si les représentants du Sud eussent refusé d'accepter quelque tarif que ce fût, la chose eût été tout à fait compréhensible, car ils pouvaient trèsbien dire que, puisqu'ils ne devaient pas s'attendre à ce que le Nord payât quoi que ce fût dont ils dussent profiter, ils ne voyaient pas pourquoi ils consentiraient à payer quelque chose qui devait profiter au Nord. Cependant ils n'adoptèrent pas cette ligne de conduite. La guerre de l'Indépendance Nationale ne faisait que de finir, et elle avait établi des liens d'amitié qui subsistaient encore et les disposaient à faire des sacrifices à l'union et à la Qordialité. Les mêmes sentiments n'étaient pas sans animer aussi les Etats du Nord. Mais la manière d'en faire preuve était diff'érente dans les deux sections. Les habitants du Sud faisaient des sacrifices, par amour de rUnion, à leurs propres dépens. Les habitants du Nord faisaient leurs sacrifices aux dépens du nègre.
Un des représentants de la Caroline du Sud, Charles Cotesworth Pinckney, proposa dans la Convention qu'aucun changement dans les droits d'im-
ortation établis ne fût fait sans le consentement es deux tiers des membres du Congrès. La propoition fut attaquée par un de ses propres collègues, ar la raison expresse qu'elle indiquait un manque e confiance dans leurs frères du Nord, qui avaient lontré leur désir de conciliation et qui avaient roit à ce qu'on répondît à leur bon procédé. Il est rai de dire que la condescendance du Nord ne lui oûtait pas cher. Je crois que c'est ce qui apparaîtra n examinant en quoi elle consistait.
La concession qu'on proposait de faire, et qui léritait, à ce qu'on supposait, qu'on y répondit par ne grande reconnaissance, consistait dans l'offre ui avait été faite d'aider les gens du Sud à se rendre laîtres par la force de leurs nègres en cas d'un oulèvement de ces derniers. Les représentants du iud rép(mdirent à cette proposition qu'ils y étaient Drt sensibles, mais qu'ils n'avaient besoîn d'aucune fisistance : qu'ils étaient tout à fait en mesure de e défendre eux-mêmes en cas d'une révolte de leurs lègres, mais qu'ils n'avaient pas la plus légère rainte d'en être jamais réduits à cette nécessité. #es événements ont prouvé qu'il y avait plus de confance à avoir dans le bon sens du Sud que dans honnêteté du Nord.
; Cependant il faut dire que les hommes du Nord putiennent avoir fait d'autres concessions au Sud.
Ils ont consenti à laisser passer la Loi sur les Esclaves Fugitifs. Je ne vois guère le préjudice qu'ils se sont imposé en le faisant. Mais, s'il y en avait, il était atténué par le fait que cette loi était soutenue par le grand nom de Washington: je ne crois pas faire tort à la Convention en disant que Tinfluence de Washington y était énorme. Washington était lui-même propriétaire d'esclaves, bien que je ne suppose pas qu'il se laissât beaucoup influencer par cette particularité ; et bien que je ne puisse pas le considérer comme un héros tout à fait sans reproches, je crois qu'il n'y avait pas dans son caractère la moindre tache d'égoïsme ; et, comme je l'ai dit, il était fortement en faveur de cette mesure. Mais la Convention avait une meilleure raison pour cette loi que de la faire passer sous le couvert d'un nom, quelque splendide qu'il fût. En effet l'opinioi\ contre l'esclavage, qui est si puissante à l'époque actuelle, était presque inconnue au moment de la formation de l'Union. La déclaration de l'Indépendance Américaine, en constatant que tous les hommes- naissent égaux, n'a pas voulu dire que ce principe général posé s'appliquait aux esclaves; pas plus que Périclès ou Licinius Stolo ne l'eussent entendu s'ils avaient eu à faire une déclaration semblable. Cela peut être triste à penser, mais c'est la vérité. Ce que cette dame Française disait de son
jpmestique, lorsqu'on lui demandait pourquoi elle puffrait qu'il lui apportât son chocolat pendant ix'elle était en déshabillé, et qu elle répondait : î Appelles-tu cela un homme? » exprime le senîment qui existait alors, non pas peut-être univer- Mlement, mais très-généralement, dans l'esprit des lancs envers les noirs, et il était encore plus fort ans le Nord que dans le Sud.
Mais ceci est presque en dehors de la question, est à peine nécessaire de discuter les motifs qui istifient une concession faite par le Nord au Sud, ir il n'y avait pas même l'ombre d'une concession ielle. Bien loin de là; quoique le membre chargé 3 soutenir la proposition appartînt au Sud, sa otion était fondée sur une pétition de l'Etat de . Pensylvanie du Nord, dont les citoyens se plailaient d'avoir souffert un préjudice, faute d'une sposition semblable dans la loi. Au temps de la Dnvention, l'esclavage n'était pas la marque disfictive entre le Nord et le Sud, car les Etats du ord avaient tout autant d'esclaves que leurs voiis du Sud. Il n'y avait qu'une seule exception, le seule : le Massachusetts n'avait pas d'esclaves, ît Etat en était arrivé à cette conclusion que, sous n climat, le travail des esclaves n'était pas profîble et que ses nègres étaient pour lui un incoiinient. Aussi s'était-il délivré de cette « institu-
3o LE JSOBD ET LE SUD :
tion particulière » en convertissant ses esclaves... en hommes libres ? Non ; en argent, — car il les vendit à qui voulut les acheter, et de cette manière il recueillit le double avantage de se débarrasser d'une gêne et de réaliser un beau bénéfice du même coup. Je ne sais s'il ne s'est pas, de plus, considéré comme atteignant une haute élévation morale : probablement non, et cela non parce qu'il voyait la moindre objection à s'enorgueillir à la contemplation de sa propre vertu, mais parce qu'il n'a dû venir à la pensée d'aucun de ses habitants que les nègres eussent des droits quelconques. II y aune chose dont je suis certain, c'est que, si la Nouvelle-Angleterre eût considéré comme possible de faire payer le rachat de l'esclavage, elle ne l'eût jamais abandonné. Cette agglomération d'Etats possédait, et possède encore maintenant, les spécimens de la race humaine les plus âpres et les plus dépourvus de pitié que le monde ait jamais vus. La Liberté et le Protestantisme n'ont jamais présenté un aspect plus désagréable et plus repoussant que parmi les descendants des « Pères Pèlerins. >♦
Il était presque inutile d'expliquer aussi complètement pourquoi la Loi des Esclaves Fugitifs n'était pas une concession de la part du Nord envers le Sud, mais que Ton s'est plu à la présenter sous cet aspect*
ÉLECTIONS POUR LA PRÉSIDENCE. 3l
e crois qu'il y a quelques personnes en Angleterre ui sont sous cette impression, qu'elle a été propoée dans ces quelques dernières années, par M. Maon, de l'afifaire du Trenty et qu elle a passé au aoyen de l'énorme prépondérance des votes du Sud ans le Congrès ; aussi n'était-il pas inutile de menionner que cette loi a passé sous la Convention qui . formulé la Constitution en 1788 — qu'elle avait our base une pétition de l'Etat de Pensylvanie — u'elle était approuvée par Washington — et qu'elle
passé sans une seule voix d'opposition.
Si la Loi des Esclaves Fugitifs ne peut pas être onsidérée au point de vue d'une concession réelle iu Nord envers le Sud, cependant il existait une utre disposition de la Constitution à laquelle on ouvait justement donner ce nom. La voici. Des deux 'hambres du Congrès, le Sénat devait représen- Dr les Etats, et ses membres devaient être nommés ionformément au nombre des Etats, petits comme rands ayant la môme importance. Mais la Chambre ies Représentants devait être formée en tenant bmpte de la population, et chaque membre repréenter tant de votants. Dans les deux Chambres, les lections étaient faites par les Etats, car l'idée ies districts électoraux n'était pas entrée dans la ïie des auteurs de la Constitution, et il est même robable que, si cette combinaison avait été soumise
aux chambres législatives des Etats, elle n'eût pas été adoptée.
Mais, pendant que dans la Chambre Haute du Congrès, Rhode Island avait autant de pouvoir que le Massachusetts, et le Delaware que la Virginie, dans l'autre Chambre, les votes du Massachusetts et de la Virginie, s'ils arrivaient à se coaliser, devaient couvrir plusieurs fois ceux des deux autres. Comme entre le Nord et le Sud la prépondérance, par rapport à la population, était si clairement en faveur du premier que cette combinaison de leurs représentants aurait eu pour résultat de faire passer à la Chambre Basse du Congrès n'importe quelle mesure il pourrait lui plaire de présenter, ce fut en vue de cette possibilité que le Sud fit cette proposition. Il proposa que, dans le partage proportionnel des votes, les nègres fussent comptés à raison de trois votes par cinq personnes de couleur. Comme on pouvait bien s'y attendre, cette proposition rencontra quelque opposition ; mais finalement elle fut admise dans la Constitution, et le Sud avait quelque raison d'être reconnaissant de l'assistance des représentants du Nord, dont le secours lui avait fait obtenir la majorité. On a quelquefois, je crois, interprété cette disposition en ce sens, que les maîtres devaient avoir trois voix par chaque cinq esclaves qu'ils possédaient. Les esclaves ne s'accumulent pas dans la
iossession des individus, comme cela avait lieu dans 'ancienne Rome ou même au Moyen Age. Cependant il y a encore dans le Sud des maîtres qui ont propriétaires de plusieurs centaines de nègres, tt je crois que, même actuellement, il existe deux lersonnes qui possèdent chacune plus de mille eslUives. Si ces deux personnes, en plus de leur vote ersonnel, pouvaient encore disposer de plus de six ents voix, à raison du nombre de leurs esclaves, js hommes du Sud pourraient être appelés à bon roit des aristocrates. Mais il n'en est pas ainsi. a réglementation n'a pas été faite dans le but de mder une oligarchie, mais dans celui de protéger le ad contre les dangers de la prépondérance du Nord, 'invention était grossière et illogique, et elle est avenue tout à fait dérisoire dans la pratique, mais le montre que les chefs de partis du Nord, ou lelques-uns d'entre eux, n'étaient pas aussi hosles au Sud que leurs successeurs l'ont été.
Néanmoins, en dépit de l'insuffisance, qui a dii re apparente dès le principe, de la concession li avait pour objet de rétablir l'équilibre entre la ction la plus faible et celle qui était la plus forte. Sud l'accepta avec satisfaction comme signe des spositions modérées et conciliantes de ses rivaux, lant à l'avenir, il s'en rapporta à la bonne chance, '.'habileté de ses hommes d'État, à l'espérance que
les nouveaux Etats qui devaient être formés pourraient trouver que leurs intérêts n'étaient pas identiques à ceux de la Nouvelle-Angleterre, et à la probabilité qu'il y aurait toujours dans le Nord suffisamment d'hommes sensés et modérés pour arrêter le débordement de l'égoïsme de leurs collègues, et dont les votes pourraient venir à son secours, s'il avait à résister à des essais de législation trop exclusive.
C'est ainsi que la garantie demandée par Pinckney fut écartée, ou du moins faiblement soutenue. Il ne put pas même entraîner avec lui ses propres collègues, et le vote de la Caroline du Sud (car les votes à la Convention étaient comptés non par tête, mais par Etats) fut enregistré contre la motion de son éminent concitoyen. Il faut faire honneur au Sud de n'avoir pas soutenu cette motion avec toute la puissance de ses Etats, parce que cela montre chez ses représentants l'absence du désir de prendre des garanties contre leurs frères, et une confiance dans la bonne foi de ces derniers, qui peut être louable , quoique les événements aient prouvé que c'était une erreur. Si le Sud avait fortement appuyé cette motion, peut-être aurait-elle sauvé l'Union.
Ainsi, nous voyons le Nord et le Sud, avec des intérêts directement opposés, enchaînés ensemble
t incapables, par la nature des choses, de se mettre
l'accord pour suivre chacun une marche diflFérente,
bmme l'Angleterre et l'Ecosse ont fait pour la
iaestion de l'établissement de l'Eglise. Et la diffé-
bnce était encore plus irréconciliable qu'entre
'Angleterre et l'Ecosse. Il est probable, ou au
(oins concevable, que la masse des Ecossais aurait
a s'accoutumer à une Eglise Episcopale, si cette
^lise avait eu le bon sens de s'abstenir de toute
Brsécution; et quoiqu'elle eût été probablement
his exclusivement Calviniste que celle d'Angle-
nrre, et que les dissidents eussent toujours été
Issi nombreux, je ne pense pas que le simple
ît de l'Episcopat l'eût rendue intolérable pour
(ujours. Mais une cause de dissentiment comme
ille qui existait entre le Nord et le Sud des
tats-Unis ne pouvait que s'envenimer avec le
mps. Il n'était pas probable que l'habitude pût
ire que la Virginie et la Caroline pussent regarder
imme désirable de payer les impôts pour les habi-
nts du Nord, et, bien qu'il pût arriver que les
marnes du parti opposé, suivant l'impulsion de
ar grand homme d'Etat, Alexandre Hamilton, se
nvertissent aux doctrines d'Adam Smith, cepen-
nt le fait même de F Union devait les en empêcher:
ibord parce que la raison même qui devait faire
aellement sentir au Sud les maux du système pro-
tecteur devait faire que le Nord les ressentit fort peu ; et, secondement, parce que l'opposition à ce système, manifestée par une partie de l'Union, devait faire de son maintien un point d'honneur pour l'autre partie ; ce système devait devenir le centre d'une multitude d'autres idées qui, en se réunissant en faisceau, devaient créer en sa faveur comme un sentiment de patriotisme. Des deux côtés ce sentiment, au lieu de s'affaiblir avec le temps, ne devait au contraire que prendre plus de force. Et il n'avait pas besoin de se fortifier; .car, môme au temps de la Convention, à une époque où les hommes des deux contrées étaient disposés à se rapprocher et à croire qu'ils pouvaient avoir des intérêts communs, il s'est rencontré un orateur pour dire, comme je l'ai déjà rapporté, que les intérêts de la Nouvelle- Angleterre et ceux du Sud différaient autant que ceux de la Russie et de la Turquie. Je ne crois pas qu'on ait essayé de démentir cette assertion.
La marche naturelle à suivre pour tout observateur sans passion aurait dû être que, puisqu'il était impossible, vu le conflit de leurs intérêts, de réunir les deux sections dans des conditions convenables pour toutes deux, ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de consentir à se séparer. Mais ceci ne convenait ni à l'une ni à l'autre des deux parties. Le Nord et le Sud étaient tous les deux enflammés
Mtr le souvenir du succès de la Guerre de Tlndépenlance et par l'idée assez naturelle, bien que peutrtre un peu vulgaire, qu'ils se faisaient des gloieuses destinées et de la grandeur future de l'Union; le plus, le Nord avait ses raisons pour maintenir la jonnexion comme moyen de se décharger du fareau des impôts. Je ne crois pas que les hommes .'Etat du Nord qui ont pris part aux travaux de la îonvention aient tout à fait prévu l'avantage que 3urs compatriotes devaient en tirer, et s'ils l'eussent lit, je ne crois pas que cette idée leur aurait beau- [)up plu. Mais l'idée de séparer les Etats et d'en )rmer deux Unions leur eût certes paru moins abirdeet moins abominable que d'essayer d'empêcher 3tte séparation, si elle devait être soutenue par la ►rce des armes.
Le meilleur parti à suivre, s'ils avaient pu prendre ir eux de se séparer, eût été d'avoir un gouverneent central fort. Ce pouvait être un Protectorat, )mme celui de Cromwell, dans lequel le Protecur aurait eu le droit de nommer son successeur, 1 une Présidence à vie, dont on aurait réglé les ►nditions comme on l'aurait entendu. Je crois le ces formes de gouvernement auraient suffisament exprimé l'horreur d'une monarchie héréditaire L élective. La seule chose qui aurait pu faire re- 1er, c'est qu'il fallait que le chef de l'Etat eût les
pouvoirs les plus étendus pour empêcher les deux sections de se quereller — pouvoir législatif pour servir les intérêts de Tune sans nuire à ceux de l'autre — et pouvoir de les empêcher de s'emparer des lois pour s'en servir au détriment les uns des autres. En d'autres termes, le Président devait avoir un pouvoir aussi absolu que celui de l'Empereur des Français actuel ; et encore ce n'eût pas été assez, car il leur aurait fallu non-seulement une monarchie, mais une succession de rois tels que Auguste, Léon l'Isaurien (1), Charlemagne, ou Pierre le Grand,
(1) Le nom de Léon Tlsaurien, Ëmperenr de Constantinople au commencement du huitième siècle, est probablement moins familier que les autres noms cités, mais il était assez grand pour prendre place à côté d'eux ; et, de plus, son exemple est plus décisif sur le point en question. Les autres ont gouverné comme représentant, avec habileté et justice, la prépondérance d'une race forte sur une multitude de races moins fortes. Léon, outre qu'il avait à résister aux attaques d'un ennemi puissant et entreprenant, avec les seuls moyens que pouvait lui fournir une société désorganisée, affaiblie et corrompue, avait en même temps à gouverner un empire composé de nombreuses races distinctes et tranchées, toutes en état de mutuel antagonisme, mais dont aucune n'était assez forte pour prendre une influence décisive sur les autres. Néanmoins il a réussi à établir un système de gouvernement assez fort pour les maintenir réunies solidement sans s'identi6er avec aucune d'elles, et assez stable pour s'être maintenu, pendant cinq siècles, contre de formidables ennemis au dehors et contre les dangers pires encore de l'incapacité et de la corruption au dedans. Retenir ensemble des nationalités différant peu quant à leur degré de puissance, mais essentiellement différentes sous tous les autres rapports, était juste ce qu'il fallait aux Etats-Unis.
Mais non : si la séparation était mauvaise , la monarchie était encore pire ; du moins c'est ce qu on pensait alors, quoique le Nord ne semble plus avoir la même opinion maintenant. C'était une démocratie Fédérale, et elle devait rester telle. Les Etats du Nord et les Etats du Sud refusèrent de prendre l'un ou l'autre de ces deux partis, dont l'un aurait pu avoir pour efifet d'empêcher un conflit, et l'autre d'empêcher qu'il ne devienne trop violent ; et ils ont accepté la lutte. L'histoire nous offre souvent des exemples de semblables conflits. Il y a deux types qui semblent avoir été opposés l'un à l'autre à presque tous les âges du monde. Cette opposition s'est reproduite si souvent qu'il semble que la nature prend plaisir à les réunir afin de voir quel est celui qui l'emportera. Les divers cas sont toujours différenciés les uns des autres par quelques nuances introduites dans les caractères pour les empêcher d'être absolument identiques ; mais ils ont tous une ressemblance de famille. L'un de ces caractères est celui d'un être humain, franc, énergique, épris du jlaisir, plein d'impulsions, dont l'ensemble est généreux, ne manquant pas d'habileté et d'une habileté [souvent d'un ordre élevé, insouciant, présomptueux, un peu arrogant et quelquefois peu scrupuleux. •L'autre est d'un type différent : il est rusé, flegma- .matique, profondément égoïste, doué de lapercep-
tion nette de ce dont il a besoin et déterminé à se le procurer à tous prix ; souvent inférieur à son antagoniste sous le rapport du talent, mais supérieur à lui par. l'opiniâtreté avec laquelle il poursuit son but — opiniâtreté qui ne se laisse ébranler par aucun sentiment de pitié, ni arrêter par aucune petitesse, ni par aucun crime. Un autre côté de leurs caractères respectifs est celui-ci : pendant que le premier est libre penseur, ou, s'il est religieux, n'en parle guère, le second fait parade de sa dévotion, non pas nécessairement par hypocrisie, mais parce qu'il a une grande foi dans les pratiques extérieures de la religion et qu'en fait il est disposé à être excessivement superstitieux. Le premier exemple de cet antagonisme que nous connaissions s'est présenté plus de dix-sept siècles avant Jésus-Christ, dans les personnes d'Esatl et de Jacob ; et c'est seulement la mort opportune de l'une des parties, juste au moment où le combat s'engageait, qui nous a empêchés de le voir recommencer sur une grande échelle à l'époque où nous vivons.
J'ai décrit ces deux caractères plutôt comme une abstraction qu'avec l'intention d'aucune application particulière; et bien loin de prétendre que ces types sont reproduits dans chaque exemple avec une parfaite exactitude, je ne suis pas sûr qu'il y ait un seul cas où ils puissent s'appliquer sans y changer
quelque chose. En conséquence, je ne puis être responsable de l'application précise de tout ce que j'ai dit ou être considéré comme ayant voulu peindre le caractère d'un individu ou d'un peuple. Je dis peuple, bien que le tableau que j'ai tracé se rapporte plutôt à des individus, parce que l'antagonisme dont j'ai parlé s'est vu plus d'une fois entre nations aussi bien qu'entre hommes. S'il n'en eût pas été ainsi, je n'aurais pas été excusable d'en parler.
Eh bien, Jacob et Esau — Jacob du Nord, et Esau du Sud — sachant parfaitement bien que leurs intérêts réels ou supposés sont incompatibles, et n'étant probablement pas sans soupçonner que leurs caractères ne le sont pas moins, ont arrêté dans leur esprit de faire maison commune. Ils ne veulent confier à personne de pleins pouvoirs pour traiter pour eux les affaires et les forcer à des concessions mutuelles àl'avantage commun. Ils persistentà envoyer leurs représentants à Washington , non pour agir, comme des hommes d'État, dans l'intérêt général, mais pour voter, comme délégués, conformément aux injonctions de leurs Etats respectifs; et les deux sections ayant des intérêts irréconciliables, le Congrès ne peut faire des lois qui conviennent à toutes les deux. Aussi, à moins que ses membres ne soient doués d'un grand esprit de modération digne i'hommes d'État, et ceux dont ils sont les délégués
d'un grand esprit de charité Chrétienne, ily a beaucoup de chances pour qu'il se présente des questions à régler qui mettent à l'épreuve la solidité de rUnion.
Hélas! il y a bien peu d'espoir qu'un tel esprit vienne à prévaloir. Il est difficile de faire comprendre à des individus, même s'ils sont assez sensés et bien élevés, qu'il est sage de sacrifier ce qu'ils considèrent comme leur intérêt personnel par égard pour le bien général. Il serait encore plus difficile d'amener une assemblée ordinaire à agir ainsi, et quant à réussira inculquer une pareille idée à la masse des citoyens d'un Etat chez lesquels l'égoïsme prendra la forme du patriotisme, la chose, humainement parlant, sera de toute impossibilité. S'il existait quelques raisons positives de faire ce sacrifice, elles pourraient peut-être ne pas paraître très-claires à un homme ayant reçu de l'éducation. Elles paraîtraient de peu d'importance à l'homme qui ne paye pas le sens électoral. Et pour la plus grande partie des votants, sous le régime du suffrage universel, elles sembleraient antinationales, pour ne pas dire entachées de trahison.
Je ne trouve point de mal à tout cela. Si le citoyen du Massachusetts ou de New-York se plaisait à penser que l'intérêt de son Etat est attaché à la
Protection, il serait de son devoir de voter pour la
Protection. Pour un habitant de New-York, son
pays est l'Etat de New- York. A cet Etat il attribue
les intérêts et les devoirs qui attachent les peuples
du monde entier à leurs pays respectifs. C'est dans
ses limites que se trouve la maison où il est né, c'est
à lui que se rattachent ses premiers souvenirs, ses
plus importants devoirs, ses plus chers intérêts; la
famille à laquelle il appartient , les voisins et les
connaissances avec lesquels il est le plus fréquem-
f ment en contact, tous résident là, et ses rapports
I avec eux sont réglés par ses lois. Sa vie et sa pro-
^priété sont protégées par ses magistrats; ses procès,
' s'il en a, sont jugés dans ses cours de justice. La
f seule force militaire qu'il doit probablement voir, à
[moins qu'il ne réside près d'un des points qui,
[dans certaines parties de la contrée, sont confiés à la
[ garde de l'armée appartenant à la Fédération, est sa
[milice; et généralement, dans tous les cas où un
t homme dans des conditions ordinaires se trouve en
l^lîontact avec le Gouvernement, le seul Gouvernement
î-'avec lequel il est obligé d'avoir des rapports est
kelui de l'Etat de New-York. Sans aucun doute
h\ se glorifie à la pensée que New-York fait par-
ftie d'une grande et puissante union d'Etats qui,
^aux yeux des étrangers, présente l'apparence d'un
f'Seul corps de nation qui ressent l'injure faite à l'un
de ses membres comme si elle était faite au corps entier. Nul doute qu'il ne soit fier de la grandeur comme étendue et comme ressources de Tagrégation d'Etats et de Territoires dont l'Union est composée. Nul doute que, comme citoyen de l'Union, il n'éprouve une jalousie des agressions, ou de ce qu'il qualifie ainsi, de la France contre le Mexique et de l'Espagne contre Saint-Domingue, jalousie que, comme simple citoyen de New-York, il n'éprouverait pas. Nul doute que, dans certains cas, il n'ait des devoirs à remplir envers l'Union directement; mais ces devoirs ne sont que de second ordre. Il appartient à la République des Etats-Unis parce qu'il appartient à la République de New- York. Siamo Veneziani, poi Cristiani.
Je reconnais que l'habitant de New-York ou de Boston a non-seulement le droit, mais encore le devoir de s'occuper davantage des intérêts de New- York ou du Massachusetts que de ceux de l'Union. Mais s'il est membre du Congrès Fédéral, d'autres obligations doivent préoccuper son esprit. Dans un Congrès Européen, le représentant de l'Angleterre est dans son droit en soutenant exclusivement les intérêts Anglais, car il n'est là que comme représentant de l'Angleterre; et il sait que si, dans quelque question vitale, par exemple, pour la Russie, il réussit à obtenir une majorité contre elle, la Russie
n'a rien à faire qu'à refuser de se laisser lier par cette décision; et, par conséquent, il n'est pas du tout obligé de se préoccuper de l'intérêt Russe. Mais si la décision devait lier la Russie, et si les Congrès Européens étaient dans l'habitude de prendre des résolutions générales sur les points que maintenant chaque Etat décide par lui-même ou par des traités spéciaux avec les autres puissances, alors le représentant Anglais serait tenu d'examiner la question au point de vue Russe, aussi bien qu'au point de vue Anglais.
Les conflits des devoirs envers l'Etat particulier et envers l'Union pourraient, dans bien des cas, être conciliés par ce sentiment, qu'il ne peut jamais être à l'avantage de l'Union de faire des lois contre les intérêts de quelques-uns des Etats qui la composent. Dans le récent traité conclu par l'Angleterre avec la France, le seul argument réel contre les larges concessions que le Gouvernement Britannique a faites était celui qui soutenait que, si à Londres on ne s'était pas montré si prompt à tout accorder, on aurait pu obtenir davantage en échange. Il y avait quelque force dans cette assertion ; car le trop grand empressement des ministres Anglais à donner leur assentiment a privé l'Angleterre des moyens de négocier un traité similaire pour son mutuel avantage dans l'avenir. Mais, en somme, plus on a
accordé et meilleur cela a été , aussi bien pour l'Angleterre que pour l'autre partie contractante; et si la France n'avait pas réservé quelques droits d'importation, l'Angleterre aurait pu abandonner tous les siens, non comme faveur, mais comme intérêt personnel bien entendu. En se plaçant à un point de vue éclairé pour apprécier ce qui valait le mieux pour eux, les gens du Nord auraient dû en venir à cette conclusion, que ce qui profitait au Sud devait leur profiter aussi; mais, malheureusement, ils étaient possédés de l'idée que leur intérêt exigeait la protection; et il ne peut y avoir aucun doute que le système de protection est excessivement préjudiciable au Sud.
S'ils s'étaient séparés, chacune des deux sections aurait suivi son système sans opposition , à moins que , ce qui n'est pas improbable , quelques habitants des Etats du Nord, et spécialement ceux de New-York, de New-Jersey et de Pensylvanie, n'eussent trouvé qu'en somme la liberté du commerce avait ses avantages. S'ils avaient eu un chef avec des pouvoirs despotiques, ayant une tète comme celle de Cromwell et pouvant s'appuyer sur une forte armée, un compromis perpétuel eut pu être imposé entre les dissidents. Mais on ne voulait pas entendre parler d'une semblable idée. Il leur fallait une Union Fédérale et basée sur les principes d'une pure démo-
cratie. Toutes les questions, et spécialement celles relatives aux taxes, devaient être décidées à la majorité des voix: tant pis pour la section qui comptait le moins de voix.
Je crois qu'il n'était pas difficile de prévoir comment cela devait finir; mais du moins le résultat final était ajourné pour quelque temps. Nous avons des institutions libérales, et les institutions libérales, si elles valent quelque chose, doivent produire des hommes d'État qui s'apercevront que, s'il doit exister une Union, ilfautque sa politique tienne compte de l'intérêt de tous. Mais l'Union est composée d'Etats, et les électeurs doivent d'abord penser aux intérêts particuliers de leur communauté et envoyer des hommes chargés de les soutenir dans les chambres. Surgirat-il des hommes ayant assez de sens pour comprendre ce qui convieni; le mieux, et assez d'influence sur leurs compatriotes pour les empêcher de se précipiter dans le gouffre ouvert sous leurs pieds? Si ces voix peuvent être couvertes par les clameurs d'une faction, elles doivent finir par se faire écouter à la fin. Une multitude peut être privée de raison, mal dirigée, entraînée par des excitations factieuses à méconnaître ses véritables intérêts ; mais, généralement, dans les masses il y a du cœur, et l'opinion des hommes de bien , des hommes sages a l)ien aussi son poids. Hamilton, Franklin, Adams et
la grande succession de Présidents Virginiens, qui furent la gloire des premiers temps de la République, ne sont plus — mais il ne s'ensuit pas que tout le génie, toute la vertu de l'Amérique aient été ensevelis dans leurs tombeaux. Ils ont sans doute laissé derrière eux quelques représentants.
C'est une triste perspective pour un pays, quand toute espérance d'un bon gouvernement consiste à s'attendre à ce qu'une multitude excitée oubliera ses passions, ce qu'elle croit être ses intérêts, à la voix d'hommes qui dédaignent de faire usage des artifices à l'aide desquels la faveur populaire s'acquiert. Mais quelque faible que soit cette chance, elle n'existe pas pour les Américains. On ne laisse pas la multitude libre de suivre son bon vouloir et ses impressions naturelles ; s'il en était ainsi, il est déjà bien douteux qu'elle prendrait le bon chemin. Dans l'état actuel des choses, il est presque certain qu'elle prendrait le mauvais. Car le peuple se meut comme un troupeau de moutons dans la direction qui lui est désignée par les assemblées particulières de l'Etat auquel il appartient, et ces assemblées sont complètement entre les mains des trafiquants politiques.
J'ai déjà fait mention de ces assemblées ou caU" cuseSj mais je n'ai pas parlé du grand ressort qui les met en mouvement. Ceux qui les dirigent ne sont pas
es hommes d'État , désireux d'assurer la préominance de ce qu'ils regardent comme les meilmrs principes de gouvernement. Cène sont pas non lus des hommes ambitieux, poussés par la soif de i célébrité et de la renommée; ce sont simplelent des intrigants dont le but est d'obtenir la plus irge part possible dans la distribution des fonctions ubliques. Le patronage du Président est consiérable ; et on attend de lui qu'il en fasse usage our récompenser ceux qui ont voté pour lui. Nairellement, il est assez juste qu'il prenne parmi 5s partisans ceux qui sont appelés à remplir les motions qui peuvent se trouver vacantes. Mais , Dmme nous l'avons vu , ceci ne suffit pas aux trafiiiants électoraux. Ils ne prétendent à rien moins ii'à la totalité du patronage de l'Union ; et par conîquent chaque nouveau Président qui entre en mctions, en présence des immenses clameurs de îtte multitude de gens qui attendent de lui le payelènt de leurs votes, doit renvoyer tous ceux qui tien- Bnt un emploi quelconque du Gouvernement Fédéil, depuis le secrétaire d'Etat jusqu'au possesseur X plus mince bureau de poste des plus petites locales, pour les satisfaire. Je n'ai pas besoin de dire aels bienfaisants effets il en doit résulter pour l'ex- Sdition des affaires publiques. Un des articles de , nouvelle Constitution de la Confédération du Sud
a pour but d'obvier à la possibilité d'un semblable état de choses.
Mais si les trafiquants électoraux doivent être achetés, ils doivent aussi avoir quelque chose à vendre, et s'ils ont la puissance de faire le Président , ils n'y arrivent pas sans travail. Il ne faut pas supposer qu'ils maintiennent leur influence par la manifestation de leur sagesse éclairée et la puissance de leur éloquence. Ils ont à travailler les électeurs et à les stimuler par les mêmes moyens qui les font agir eux-mêmes. Les basses classes du peuple veulent avoir les fonctions inférieures que les maquignons d'élections dédaignent pour euxmêmes , et il leur faut aussi une forte dose de ces flatteries ampoulées dans ce style orné de paillettes et de clinquant qui est si agréable à leurs oreilles. Mais la Nouvelle- Angleterre, en tant qu'elle est représentée par ses manufacturiers, exige quelque chose de plus; il faut qu'elle influence la législation, il faut que le Congrès fasse ce qu elle veut, et les courtiers d'élections, parmi lesquels, sans aucun doute , se trouvent un grand nombre de manufacturiers , sont trop heureux de satisfaire les demandes qui leur sont adressées à cet égard.
Il ne serait pas juste de représenter le Nord comme unanime sur cette question de tarif depuis les commencements de l'Union. Ce n'est qu'au
ar et à mesure que le temps a marché que le daner est devenu apparent. Il y avait et il y a encore n fort parti dans le Nord qui , sans être dépourvu é ce puissant esprit de corps des gens du Nord, n'a as le désir de pousser les choses à l'extrême ; ses tembres sont zélés pour la Constitution, zélés pour ® droits particuliers des Etats, zélés pour la conserition de l'Union, et pleinement convaincus qu'elle ne iut être maintenue que par une politique de condition entre ses différentes parties. Comme on peut t l'imaginer, beaucoup des hommes d'État du Nord, l'il ne faut pas confondre avec les hommes politiies , se trouvent dans ce parti , et il s l'ont touj ours diçé de manière à tenir en échec les tendances ultra- Drdistes de leurs compatriotes plus exaltés et moins •évoyants. Aussi les a-t-on généralement considés comme des amis du Sud ; et leur habileté supémre, leur plus grande science politique, leur ant ordinairement donné une position prépondérite dans les sphères gouvernementales de l'Union, i amènent les rapports les plus fréquents avec I étrangers, il en est survenu cette idée, très- DQmune en Europe, que le Sud jusque-là avait ijours obtenu toute liberté d'action et qu'il s'ét séparé , dans un accès de mauvaise humeur , ?ce qu'il n'avait pas réussi à mener à bien une ction, comme un enfant qui se met à pleurer
parce qu'on ne lui sert pas son dessert avant tout le monde. La plus légère connaissance de l'histoire de la législation Fédérale démontrera que, le Sud était bien loin d'obtenir satisfaction, et que, sur des questions qui avaient pour lui la plus capitale importance, non-seulement il n'avait pu influencer la décision, mais qu'il s'était vu, sans défense, livré à la merci de ceux que leur froid égoïsme poussait à agir envers lui d'une façon qui, pour un observateur impartial, devait sembler dictée par la haine la plus cruelle et la plus opiniâtre.