LUTTE DES TARIFS — ANNULATION ET COMPROMIS
L'HISTOIRE de la longue lutte au sujet des tarifs, qui s'est soutenue si ardente entre le Sud et le îord pendant plus d'un quart de siècle, mériterait l'être racontée avec plus de détails que je ne puis ni le désire le faire. Mais quand on essaye de se rendre ompte de la rupture de l'Union, il est impossible le ne pas s'y arrêter quelque temps, car c'est la lus puissante des causes qui ont amené cette rupure.
L'antagonisme entre le Nord et le Sud, sur ce
point, a été signalé, à l'époque de la Convention, comme Tiin des plus grands dangers que la jeune République était appelée à rencontrer. Mais ce ne fut que dans le courant de la première partie de ce siècle que cet antagonisme trouva son expression dans le Congrès, et dans la législation Fédérale. Depuis ce temps il a toujours été en augmentant, et c'est ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver. Ce que l'un des partis se iSgurait être sa vie était bien réellement la mort de l'autre. Le premier, le parti Protectionniste, était peut-être le plus fort dès le principe, et sa force a continuellement augmenté. Le peuple au milieu duquel il dominait avait pour caractère héréditaire d'être âpre, égoïste, intolérant, et plus impitoyable, probablement, qu'aucun des peuples qui ont existé sur la surface de la terre. Il n'avait pas assez connu l'adversité pour apprendre la tolérance, et on l'avait trop longtemps nourri de flatteries pour qu'il pût apprendre la modestie. Il n'aurait pas cédé d'un pouce par égard pour les droits et les sentiments des autres, et s'il avait un avantage il ne se faisait pas scrupule de le pousser jusqu'aux plus extrêmes limites. Il se trouvera des gens, dans chaque Etat, disposés à agir ainsi, et il est du devoir du gouvernement de les empêcher de trop abuser. Mais ce devoir, le gouvernement des Etats-Unis ne pouvait le remplir; d'abord, il n'en avait pas le pou-
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voir. En second lieu, on avait trouvé le moyen d'entretenir les maux qu'il aurait dû prévenir, à un point qui n'a pas d'équivalent dans aucune constitution connue ; car aucun gouvernement ne s'est jamais doté d'un mécanisme de perturbation aussi puissant que l'élection quadriennalle du Président. I^on-seulement elle excite les passions, mais elle encourage la répétition des engagements factieux. k chaque retour de cet événement il faut acheter l'appui des électeurs du Nord par de plus grandes promesses et aussi par des droits protecteurs plus Sorts. SU n'en avait pas été ainsi, on aurait pu con- ^voir qu'à la longue il fût possible de satisfaire ïaême le Nord. Si la législature et le Président mssent été permanents, ils auraient pu exiger un larif assez élevé, si cela leur était absolument néceslaire, et se contenter de le maintenir. Mais quand Jiy a un grand bouleversement de toutes choses tous ies quatre ans, et quand à chaque retour de cette pédode le parti accapareur se met en mouvement, ^flfrant le secours de ses élus respectifs au prix des dus grandes concessions et de promesses sans nombre k réaliser aux dépens des Etats voisins, ila'est guère lans la nature humaine — et il n'est certainement pas dans la nature de la Nouvelle-Angleterre — de lésister à la tentatipn de tirer parti des circonstances. i J'ai représenté cette question des tarifs comme
étant entièrement le résultat du criminel égoïsme du Nord, mis en œuvre, dans un intérêt factieux, par une coterie d'habiles quoique ignorants trafiquants sur la politique, considérée non comme une science , mais comme un article de commerce.
C'est ce que je veux démontrer. L'honnête Protectionniste qui accepte un tarif élevé sur les choses de première nécessité et sur sa propre industrie, par des raisons de politique générale, est bien rare aux Etats-Unis d'Amérique. Cette question, dans ce pays, n'est envisagée que comme une question entre le Nord et le Sud, comme une question de savoir combien le premier peut tirer d'argent de la poche du second. Je ne pense pas que ceux qui croient à la réalité de ce que j'ai exposé sur la manière dont les choses sont conduites aient grand besoin que la preuve leur en soit fournie. Si cependant cela peut leur être agréable, en voici une.
Le premier document de législation Fédérale sur ce sujet remonte à 1816 (1); et cette mesure avait en partie pour objet une réduction de tarif. L'article particulier d'industrie locale sur lequel ou diminuait la protection, dans une certaine mesure, était l'indigo. Au fond je pense que c'était une
(1) C'est^-dire quant à la Protection : des droits de douane avaient été imposés précédemment, mais seulement à titre de revenu.
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bonne chose ; car certainement les droits sur Tindigo étaient fort élevés et devaient probablement être réduits. Mais voilà le point de la difficulté. L'indigo était une production exclusive du Sod, comme le coton Test maintenant, et en suivant toutes les côtes de l'Atlantique, depuis la frontière de la Pennsylvanie jusqu'à la frontière de la Floride, le marché sur cette production était d'une grande importance. Il vint à l'idée de la Nouvelle-Angleterre qu'en même temps qu'elle s'assurait des avantages élevés pour ses navires et pour ses laines, elle pouvait rendre hommage à la doctrine d'Adam Smith, qui était aussi celle d'Hamilton, et cela avec la poche des gens du Sud, en abaissant les droits sur l'indigo. Cette idée conçue, elle fit en sorte de la faire réussir. Je ne sais pas si les représentants du Sud combattirent vigoureusement cette mesure, mais, qu'ils l'aient fait ou non, dans tous les cas ils acceptèrent la réduction comme un fait, et ils s'y soumirent*. Mais ce qui leur parut un peu trop fort, c'est d3 voir que les gens du Nord, qui se montraient si partisans du libre échange à leurs dépens, ne voulaient rien faire en conformité avec cette doctrine, quand la charge devait peser sur eux personnellement ; quand ils virent que non-seulement ils ne diminuaient pas les droits dont ils retiraient euxmêmes un profit, mais qu'ils les maintenaient en
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les augmentant, et les augmentant toujours, avec une régularité qui suivait celle des élections Présidentielles—c'est-à-dire tous les quatre ans — les tarifs
(non pas sur l'indigo, mais sur les articles produits par le Nord) étaient élevés en vertu d'engagements pris pour acheter les votes du Nord.
Enfin en 1828, lorsque les tarifs avaient déjà été modifiés trois fois pour plaire à la Nouvelle- Angleterre, on proposa de les modifier une quatrième fois, toujours dans le même intérêt; le Sud, qui avait, chaque fois en vain, combattu contre le flot envahissant de la Protection, résolut d'essayer de se sauver lui-même par un autre moyen que celui d'une stérile opposition. Il avait raison. Sous le gouvernement de la majorité acquise au Nord, il marchait à grands pas vers la ruine. En dépit des grandes exportations que son industrie le mettait en position de faire, et qui s'étaient élevées, sur quatre articles seulement, à une valeur de huit cent millions de dollars pendant le demi-siècle qui s'était écoulé depuis la Révolution, — le Sud tombait de plus en plus. Je ne puis mieux faire que de citer les paroles prononcées à cette époque par un membre du Congrès : — « Rareté générale de l'argent, « devenu insuffisant même pour les besoins cou- « rants — toutes les propriétés dépréciées — le « pays abattu et languissant — les villes et les places
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« de commerce déchues de leur importance — les «* habitudes de frugalité du peuple poussées jusqu^à ♦♦ la privation du nécessaire... Tels sont les effets « désastreux de la législation Fédérale. Sous cette « législation les exportations du Sud sont deve- •« nues la base du revenu Fédéral. L'impôt an- M nuel levé sur les marchandises importées pour « les dépenses du Gouvernement, est prélevé sur « ses cotons, sur "son riz, sur ses tabacs, soit en « diminuant le prix qu'il a à recevoir pour ces <♦ articles dans les ports étrangers, soit en augmen- « tant le prix des articles de sa consommation inté- ** rieure. La Vilenie, les Carolines et la Géorgie «* défrayent, on peut le dire, les trois quarts de la H dépense annuelle du Gouvernement Fédéral, et « sur cette grosse somme fournie annuellement par « elles, rien, ou presque rien, ne leur revient sous « forme de dépenses gouvernementales faites dans « leur intérêt. Cette dépense se porte dans une « autre direction — elle se dirige et s'écoule vers « le Nord d'une façon uniforme, non interrompue, ♦* et cela depuis une longue suite d'années. C'est la « raison pour laquelle la richesse disparaît du Sud ^ et s'augmente dans le Nord. Tout ce mal est le « fait de la législation Fédérale. Il se produit à « l'aide de cet éternel procédé qui consiste à lui u prendre toujours sans jamais rien lui rendre, *
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Ceci nous amène à une autre considération. Nonseulement c'est le Sud qui doit trouver tout l'argent, mais c'est le Nord qui doit avoir tous les profits; non-seulement parce qu'il est déchargé de tout impôt, non-seulement par la protection indirectement accordée à ses manufactures, mais aussi directement par des libéralités puisées dans la bourse publique. Le patronage de l'Union est exclusivement accordé aux gens du Nord. Peut-être le Sud gagne-t-il aussi quelques petites choses ; mais quel est l'homme sensé qui peut avoir la pensée de gaspiller son bien en y faisant participer ceux qui n'ont pas le moyen de faire que leur concours vaille la peine d'être acheté. C'est désagréable, mais il y a encore quelque chose de pire. L'argent que le Gouvernement consacre aux travaux d'utilité publique dans toute l'étendue de TUnion est presque entièrement absorbé par le Nord. De sorte que, pendant que la Nouvel le- Angleterre obtient force choses avec l'argent du Sud, le Sud voit ses intérêts grossièrement négligés et, par suite, a beaucoup à souffrir. Je vais en citer un exemple.
Toutes les côtes des Etats, bien qu'abondamment pourvues de ports, sont quelque peu dangereuses, par suite des bancs de sable, des écueils sous-marins, etc., etc., et par conséquent les phares sont d'une grande nécessité. Cela regarde le Gouverne-
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ment Central. La manière dont il remplit cette obligation est un bel exemple de l'esprit qui anime les hommes qui ont ce service dans leur département. La ligne des côtes des Etats du Nord a environ huit cents milles de longueur. Celle du Sud est environ de deux mille cinq cents, c'est-à-dire d'une étendue plus de trois fois plus grande. Croira-t-on que, malgré les dangers que présentent les côtes du Sud, qui sont tout aussi grands que ceux qu'on rencontre sur les côtes du Nord, le nombre des phares dont les premières sont pourvues n'atteint pas plus de la moitié de ceux qui existent dans le Nord, et que peut-être il ne l'atteint même pas? Et il faut remarquer que ceci profite au Nord de trois manières : — P par les travaux de construction des phares, qui procurent de l'emploi aux ouvriers dans le Nord ; — 2° par le découragement que le défaut de phares jette parmi les armateurs du Sud qui pourraient vouloir y fonder quelques entreprises; — 3° par la nécessité dans laquelle se trouve le commerce étranger, qui serait disposé à se porter directement dans le Sud, où se trouve le principal marché, dépasser par l'intermédiaire de Boston et de New- York, dont les citoyens récoltent ainsi un très-beau bénéfice.
Je me suis laissé aller à de grandes digressions; il faut révenir à mon sujet. Je disais donc.
b2 LUTTE DES TARIFS :
qu'en 1828 le Sud résolut, puisqu'il ne pouvait pas réussir à se protéger contre le flot, toujours grandissant, des tarifs du Nord, par la voie d'une opposition frappée de stérilité, d'avoir recours à un autre moyen. Et ce moyen fut de faire une proposition au Congrès, contre laquelle on aurait pu croire qu'aucune objection ne se serait élevée. Si les Etats du Nord eussent eu le moindre sentiment d'amitié pour ceux du Sud, ils auraient été enchantés d'accepter une proposition qui ne donnait pas à ces derniers une pleine satisfaction, mais sur laquelle ils pouvaient se mettre d'accord, puisqu'elle ne venait pas heurter les intérêts égoïstes qui seuls les touchaient. Eussent-ils même été les plus cruels ennemis de ces Etats, on pouvait encore espérer les voir accepter, ne fût-ce que par pudeur.
La proposition était d'insérer dans le bill une clause additionnelle élevant les droits sur l'indigo. Les paroles que j'ai citées précédemment, pour dépeindre la malheureuse condition à laquelle la plus forte moitié de l'Union avait réduit la plus faible, étaient extraites du discours prononcé par celui qui avait proposé la mesure. L'auteur de cette proposition était Benton, un homme éminent de l'Etat de Missouri — le même, je crois, dont on peut voir la statue ou au moins l'ébauche, à Rome, dans l'atelier de Miss Hosmer. Cependant je n'en suis
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pas positivement sûr. Il fit cette proposition non comme représentant d*un Etat du Sud, mais bien de rOuest, car dans ce temps-là le Missouri partageait plutôt les sentiments de l'Ouest que ceux du Sud, et dans tous les cas il n'avait aucun intérêt dans la question de l'indigo ; un sentiment de justice et le désir de maintenir l'Union était ce qui le faisait agir. Les membres des Etats du Sud au Congrès l'appuyèrent de toute leur force, car, ainsi que je l'ai dit plus haut, l'indigo est une production spéciale à tous les Etats du Sud, depuis la Virginie jusqu'à la Géorgie. Mais cet appui ne provenait d'aucun abandon de principes. « Je suis «< opposé à ce bill, » disait un représentant de la Caroline du Sud qui avait appuyé la motion, comme second, « quant à ses principes et quant à ses dé- « tails... Je suis déterminé à ne pas proposer « d'amendement contre lui. Mais quand je vois des « amendements proposés par d'autres, la meilleure « règle à suivre, selon moi, c'est de s'efforcer de « le rendre conséquent avec lui-même... Comme '* homme du Sud , je ne voudrais demander aucune « faveur pour le Sud ; mais je dois dire que cette * protection de l'indigo repose sur les mêmes « principes que tous les autres articles que ce bill « a pour but de protéger. »»
Tout fut inutile, la majorité ^u Nord ne voulut
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pas entendre parler de cette application de ses principes Protectionnistes, et elle rejeta la proposition de Benton. Comme pour ajouter l'insulte à l'injustice, non-seulement elle refusa d'augmenter les droits sur l'indigo, mais elle les réduisit encore, et elle eut l'effronterie de donner pour raison que par là elle ferait bénéficier les manufactures de drap du Nord.
Si tel fut le sort de la proposition de Benton dans le Sénat, où tous les Etats, petits et grands, sont représentés dans des conditions d'égalité, quel sort probable devait l'attendre dans la Chambre des Représentants, où les votes sont en rapport avec la population et où la majorité numérique du Nord devait parler d'elle-même? Les représentants du Sud se sentirent sans forces, livrés pieds et poings liés à leurs ennemis. Mais ils purent exprimer leurs sentiments, car dans ce temps-là le Président Lincoln n'en avait pas encore fait un crime. Ecoutons, c'est encore la Caroline du Sud qui parle. Elle parle dans un autre style, et avec des accents plus indignés, mais la voix est la même. Un court extrait suffira.
« Messieurs, » dit son représentant, *< si l'union «* des Etats doit un jour être brisée et leurs liber- *♦ tés détruites, l'historien qui rapportera ces dé- « sastres devra leur attribuer pour cause les me- ** sures du genre de celle-ci. Je crois sincèrement
f- qu'il n y a pas de gouvernement , pas de gou- |. vernement libre qui puisse exister, pendant un I' quart de siècle, sous un semblable système de fc législation. Sa tendance inévitable est non-seuii; lement de corrompre tous les fonctionnaires L publics, mais toutes les portions de l'Union, k toutes les classes de la société, qui ont un intérêt f réel ou imaginaire dans les libéralités qu'il pro- I cure au moyen des taxes imposées aux autres I sections, aux autres classes... Quelles sont, Mesi sieurs, la nature et la tendance du système que 1 nous sommes en train de discuter? Il a une ana- ^ logie lamentable et frappante avec celui qui a L corrompu la pureté républicaine du peuple Rol main. Que Dieu nous garde de voir couronner j^ son triomphe par une semblable catastrophe ! ce I qui n'aurait rien d'improbable si nous continuions i périodiquement à faire des lois du geme de I celle-ci et à faire coïncider l'élection dî^remier I de nos magistrats avec le partage des dépouilles » de certains Etats entre les capitalistes influents [ des autres Etats de l'Union. Messieurs, quand je i considère que, par un simple acte comme celui-ci, i une aussi grosse somme d'argent peut être trans- » férée d'une portion de la communauté dans une » autre — quand je considère le masque de patrio- P tisme désintéressé sous lequel la plus basse et la
« plus coupable ambition peut accomplir un tel M acte d'injustice et de prostitution politique, —je «• ne puis hésiter à déclarer que ce système dé libé- « ralités indirectes est l'instrument de corruption «• le plus prodigieux qui ait jamais été placé entre « les mains des fonctionnaires publics. Ne voyons* N nous pas, dans ce moment môme, le specta* « cle de moins d'une centaine de capitalistes exer- « çant, au moyen de cette combinaison frauduleuse, « un contrôle absolu et despotique sur dix millions •• de citoyens? Messieurs, je ne veux pas anticiper « sur les événements et me faire prophète de mal- « heurs; je ne me permettrai pas de croire que la « Présidence des Etats-Unis doit toujours être ache- « tée et vendue à l'aide de ce système de faveurs et •• de prohibitions. Mais je puis dire qu'il y a cer- •• taines parties de l'Union dans lesquelles, si un « candidat à la Présidence se présentait avçc ce M bill dans la main, rien ne pourrait faire obstacle •« à ses prétentions, si son adversaire était opposé à « cet injuste système d'oppression. »»
On pourrait dire peut-être que Jacob ne montre pas beaucoup l'habileté qui lui est propre, ni aucune des qualités de son caractère, sauf sa détermination à ne s'arrêter devant rien, pourvu qu'il pousse son frère au pied du mur; car il ne semble arriver à ses fins que par l'emploi de la force brutale et par le poids
du nombre. Mais ce serait se montrer grossièrement Injuste envers lui. Il ne brille pas par la sagesse de rhomme d'État. S'il la possédait, les paroles de Benton et des deux Caroliniens auraient quelques poids pour lui. Mais, bien qu'il n'ait pas ce genre de sagesse, il est abondamment doué d'une bassô flûesse. Il sait comment on divise pour régner. Les Etats de l'Ouest n'ont pas le désir de protéger les intérêts particuliers de New-York et de la Nouvelle- Angleterre, et il faut acheter leurs votes; il est possible qu'il faille pousser ce procédé encore plus loin 3t acheter même les votes de quelques Etats du Sud, |ui, sur certains points, peuvent avoir des intérêts lui ne sont pas identiques avec ceux des autres Etats lu Sud. Aussi, en étendant le nouveau bill de tarif, les promoteurs y ajoutèrent des clauses qui avaient »our objet de s'emparer des votes de- certaines parles du Sud. Jacob ne réussit que trop bien. Les labitants des Etats qu'on avait l'intention d'acheter, [ui n'aimaient pas le système de la Protection [uand il ne profitait qu'aux Yankees, l'envisagèrent 'un autre œil quand ils y trouvèrent un bénéfice ; t quoique leurs représentants aient pu voir le maiége qui dictait cette proposition et comprendre u'il n'était ni prévoyant ni digne de s'y laisser •rendre, ils n'osèrent cependant pas voter selon Bur conscience, car la déplorable façon dont les
élections sont conduites les avaient réduits au rôle de simples délégués. Benton, le Missourien, comme nous l'avons vu, essaya de mitiger le mal en proposant d'étendre aux Etats de l'Atlantique du Sud cette protection pour leur industrie, que les habiles Nordistes avaient le désir d'accorder à l'Etat de Missouri. Mais il fut obligé de voter pour le bill, qu'il contint ou non la clause sur l'indigo, et lui et les autres représentants de l'Ouest, tout en grinçant des dents de rage et de honte, furent forcés de suivre le char triomphal de la Nouvelle-Angleterre. Cependant ils ne purent s'empêcher de murmurer et leur déplaisir se fit jour dans les paroles d'un sénateur du Kentucky. « C'est en vain, »» ditil, « que ceci est appelé le système Américain. Il ** n'y a qu'un seul système Américain, et c'est ce- « lui qui est défini dans les Constitutions des Etats « et dans la Constitution Fédérale. C'est le sys- " tème de l'égalité des droits et des privilèges as- *« sure par le principe représentatif, un système « qui, au lieu de soumettre le produit de quel- ** ques-uns à des taxes qui n'ont en vue que d'en- « richir les autres, assure à tous le produit de « leur travail et exempte tout le monde des taxes, " à l'exception de celles nécessaires pour subvenir « au maintien de la puissance du Gouvernement. " Comme impôt nécessaire au soutien du Couver-
a nement, je pourrais le voter, quel que soit le " nom qu'il vous plaise de lui donner. Comme ** impôt créé dans un autre but, et spécialement w dans le but auquel j'ai fait allusion, il a toute " ma réprobation individuelle, sous quelque nom ** qu'il se présente. »» Mais après l'expression décidée d'une semblable opinion, comment l'orateur conclut-il? Il continue ainsi : ** On pourrait « supposer, d'après ce que j'ai dit, que je veux « voter contre le bill, mais je ne suis pas libre de « substituer mon opinion individuelle à celle de " l'Etat auquel j'appartiens; »» et il poursuit dans le même sens.
Certainement on peut regarder maintenant l'Union comme ayant cessé d'exister, si Ton doit la considérer comme ayant été instituée pour le bien commun de tous ceux qui la composent. On a eu, dans les temps passés, cette idée, que les sujets existaient pour le profit de leurs souverains, bien que j'aie peine à supposer que même les courtisans de Jacques II ou de Louis XIV l'aient exprimée aussi clairement. Mais que, dans ce siècle, la moitié des citoyens d'une République Fédérale et leurs divers Gouvernements soient supposés exister pour le profit de l'autre moitié — qu'ils soient imposés pour eux — qu'ils soient obligés de conserver un système de législation commerciale à leur avantage, lorsque ce
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système les conduit eux-mêmes sur le bord de Tablme — que tandis qu'ils voient leurs voisins s'engraisser de leurs dépouilles, ils se voient euxmômes privés du petit avantage qu'ils pouvaient trouver dans Tapplication d'un système imaginé contre leurs intérêts— que la Virginie doive se laisser arracher le pain de la bouche, pour que le Mash sacbusetts mange des soupes à la tortue et que ses appartements soient tendus de damas -^je crois que le plus fanatique Filmerite serait frappé d'épouvante à cette idée. Il n'aurait jamais pu croire que ses successeurs éclairés pussent soutenir que la majorité ne pouvait mal faire. Ne se peut-il pas que le -Sud ait dit que la Liberté et l'Union sont de bien belles choses ? Mais si c'est comme cela qu'ils l'entendent, il n'est pas aisé de voir pourquoi nous nous sommes révoltés contre le Roi George ; et ne devrions-nous pas désirer que nos ancêtres l'eussent laissé en repos? Pourquoi ne se sont-ils pas séparés à l'instant? Ils avaient parfaitement le droit de le faire ; et quand bien même la Constitution serait tombée du ciel, portant inscrit en lettres d'or : « Art. I. Aucun *♦ Etat ne peut se séparer de l'Union, n'importe dans u quelles circonstances, » leur séparation pouvait encore trouver sa justification (1). De bien moins
(1) Dans les articles do l'Acte constitutif de l'Union Fédérale Germanique, il existe une déclaration, que la Confédération est indisso-
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grandes provocations avaient produit le soulever ment que leurs oppresseurs du Nord célèbrent, le 4 Juillet de chaque année, avec un débordement d'enthousiasme si excessif; soulèvement que, mal«gré son illégalité , les Anglais ont fini par oonsif dérer eux-mêmes comme justifiable. Je suppose qu'il ne leur aurait pas semblé possible que leur séparation pût soulever la moindre objection, mais ils avaient encore le plus grand attachement à l'Union. Cette grande Fédération qui dut tout d'abord son existence aux hommes du Sud (car nous pouvons bien le dire, si nous passons sous silence la part que Hamilton a prise à la formation de sa Constitution) et qui a été gouvernée, presque sans interruption, par des Présidents originaires du Sud, depuis son origine en 1788 jusqu'à 1824, quatre ans seulement avant l'époque dont nous parlions, avait de profondes attaches dans leur affeoiion . Les gens du Nord auraient pu vouloir briser ■leurs liens avec la vieille Union, dans le cas où il leur aurait semblé avoir un intérêt à le faire ; et il n'y a pas si longtemps que quelques Etats de la ^'Nouvelle^Angieterre avaient menacé de prendre ce
f^^luble. Les pouvoirs légaux que la Diète Germanique possède contre L les Etats individuellement sont plus grands que ceux attribués au I Président et au Congrès en Amérique, encore bien que ses fonctions ^fioient naturellement moindres.
parti ; mais les gens du Sud n'auraient pu s'y décider avec une telle insouciance ; ils ne pouvaient prendre sur eux d'abandonner l'Union, alors même qu'elle se montrait pour eux une si cruelle marâtre, et ils se décidèrent à supporter leurs griefs pendant quelque temps encore, dans l'espérance que les choses prendraient un tour plus favorable.
Ce serait peut-être se montrer injuste envers le Nord que de dire qu'il ne partageait pas ces généreux sentiments, et que la seule attention qu'il leur donnât consistait à en faire l'objet d'un trafic. Je crois qu'il n'est pas impossible que le Nord — c'est-àr dire ses représentants au Congrès — ne se soit montré sincèrement heureux de laisser les choses en cet état, et qu'il ne se soit contenté de voir son frère (car c'est ainsi qu'il continuait à appeler le Sud) abattu sous ses pieds, sans vouloir encore trépigner sur son corps; mais malheureusement cette gracieuse condescendance ne put durer au delà de deux années, car après deux années la vieille histoire recommença — les intrigues pour l'élection du Président, l'agitation des trafiquants des réunions préparatoires, les discours trompeurs et sans conviction, le renouvellement des promesses pour s'assurer les votes, les coups d'éperon donnés à la Nouvelle-Angleterre, qui n'est déjà portée que de trop bonne volonté, pour la pousser à faire une nouvelle récolte
dans les poches des gens du Sud. Les orateurs et les éditeurs de journaux, qui se font les organes de l'opinion populaire, avaient probablement compris qu'il n'y avait pas de danger sérieux, bien que les niais pussent dire qu'il pouvait bien n'être pas fort honorable de suivre ses penchants, car le Sud pourrait peut-être bien murmurer, mais ne ferait jamais rien de plus. Puisqu'il avait pu supporter le tarif de 1828, il pouvait tout supporter.
Ainsi donc, en 1832, revint, avec sa régularité quadriennale, la clameur en faveur d'une augmentation de protection pour l'industrie du Nord. Le Sud était dans l'impuissance de résister. Car, en outre de la phalange compacte des électeurs de l'Est, déterminés à exiger une autre livre de chair, sans se préoccuper si cette opération devait épuiser le peu de sang qui restait au Sud, il voyait se dresser devant lui, tirant sur la chaîne qui le retenait et qu'il était dans l'impossibilité de briser, les représentants non-seulement du Nord-Ouest, ùiais aussi ceux du Kentucky , du Missouri et (hélas ! hélas ! il faut bien le dire) de la Louisiane. Le Sud vit bien que contre un tel assemblage de votes, achetés ou intéressés, il ne pouvait rien faire, et qu'il lui fallait se soumettre à passer encore au laminoir au profit du Nord, à moins de parvenir à persuader à son rival de renoncer à abuser de ses avantages. Il fit un dernier appel.
non à la justice, mais à la pitié. Il n'employa ni les grands mots ni la menace, mais il ne montra non plus ni pusillanimité ni faiblesse. Nous allons l'écouter encore une fois, et ce sera la dernière de mes citations. Son langage est digne de ses anoètres Anglais, et cette fois enoore c'est la Caroline du Sud qui porte la parole.
« N'allez pas croire, Messieurs, que l'opposition « du Sud au système de protection n'est pas basée u sur des principes élevés et d'une haute impor- H tance. Elle n'a rien à voir avec les partis poli» M tiques et les questions de personnes. Elle s'élève - bien au-dessus de pareilles considérations. Elle « n'est pas non plus influencée par des calculs d'intt térôts, mais elle prend sa source dans de plus *« nobles passions. L'instinct de l'intérêt personnel « nous aurait bien suscité le moyen facile de nous « soustraire à l'oppresion; mais nous avons mé» *t prisé, dans un combat pour la conservation de nos « droits, de recourir, pour les maintenir, à des a moyens qui n'auraient pas été francs et loyaux. M L'esprit qui nous anime dans cette affaire est à peu « près le même que celui qui enflammait nos pères « quand ils se virent les victimes de l'oppression, w et si nous n'avons pas imité leur exemple, c'est M parce que nous nourrissions les plus vifs senti* ♦< ments de confraternité pour nos frères et le plus
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» chaleureux attachement à TUnion. S'il y avait u eu la moindre division entre nous sur ce sujet, « la source de cette division n'aurait pu provenir w que de la différence d'appréciation du véritable «♦ caractère de l'oppression, et du plus ou moins « d'espérance qu'on pouvait avoir de le faire cesti ser. Chacun depuis des années a prévu cette K crise d'où doit sortir l'accomplissement de ses u espérances ou la confirmation de ses craintes. et Plaise au Ciel que le résultat puisse en être fa- H vorable! Messieurs, j'en appelle aux représen- H tants de toutes les parties de l'Union, pour qu'ils H abordent cette discussion avec nous dans un vé« H ritable esprit de conciliation et de concession, M Ecartons, je vous en supplie, cette source tou-* « jours renaissante de querelle. Desséchons dans u sa source cette fontaine aux eaux pleines d'à-* f» mertume. Rétablissons l'harmonie qui a été trouu blée. Il est en votre pouvoir de le faire aujour- ♦« d'hui. Il n'existe pour cela qu'un seul moyen « sous le ciel, et ce moyen c'est de rendre une H égale justice à tous. Soyez assurés que celui enu vers lequel le pays sera redevable de ce bienfait H sera considéré comme le second fondateur de la « République. »
Ce fut en vain. La majorité du Nord insista pour Dbtenir le Bill, l'intégralité du Bill, et rien que le
Bill. Le Sud avait demandé de la justice à ceux dont le mot d'ordre était « Notre pays (notre Etat) qu'il ait raison ou tort. » Il avait été aussi loin que possible en implorant la pitié, mais il n'en trouva pas. Le seul résultat fut qu'un tarif, plus sévèrement protecteur, passa dans les deux Chambres du Congrès, par la seule force de la prépondérance numérique des délégués des trafiquants électoraux du Nord.
C'en était trop. Toujours, ou presque toujours, depuis le commencement de l'existence de la République, toutes les périodes de quatre années avaient été marquées par un nouveau coup de lancette du Nord dans les chairs du Sud. La victime ne s'était pas plainte, pendant longtemps, tant qu'elle avait cru que les impôts étaient prélevés pour assurer le revenu de l'Etat; mais après 1816 on avait de plus en plus avoué ouvertement que le but était la Protection ; et avec la conviction qu'il n'était saigné qu'au profit de son voisin, vint aussi la conviction que ce procédé devait le priver de la vie. La dernière paille avait été ajoutée à la charge du chameau; et la merveilleuse patience des Etats à indigo fut poussée à bout. La Caroline du Sud, l'Etat le plus impétueux, le plus passionné — et peut-être aussi alors le plus riche en talents — de toutes les Républiques de la Fédération, fit en-
tendre ses murmures. Mais elle ne voulait pas encore rompre ses liens avec l'Union, pour laquelle elle avait si bien combattu au temps jadis. Il fallait encore vingt-huit ans de cette législation partiale, aggravée encore par d'autres sujets de querelle, pour l'amener à cette extrémité. Mais elle essaya de concilier son adhérence à TUnion avec le salut de ses habitants, et à ce point de vue elle fit passer dans l'Assemblée de son propre Etat le célèbre Acte d'Annulation ( «« NuUiflcation Act »» ), qui mit toute l'Union en feu. Par cet acte, les droits protecteurs récemment imposés étaient mis de côté en ce qui la concernait, et les marchandises étrangères étaient admises d'après les conditions du tarif de 1828, que, toutes désavantageuses qu'elles étaient, le Sud avait acceptées quoique bien contre sa volonté, et que par suite il ne trouvait pas honorable de s'en affranchir.
Il se fit un effrayant vacarme dans toute l'Union. La Nouvelle-Angleterre était exaspérée d'une pareille audace, et poussa un cri dé guerre ayant :une certaine analogie avec ce qui se passe de notre temps. Par-dessus tous les autres Etats le Massachusetts faisait entendre ses cris pour ramener par la force les rebelles à rentrer dans l'obéissance. Le chef de ses hommes d'État, homme d'une grande habileté, Webster, le John Bright de l'Amérique, semblait
avoir perdu le sens. « Point de faiblesse pour les rebelles, »» disait-il ; « pas d'abandon des principes « sacrés de la protection; pas de compromis. La - Nouvelle-Angleterre exige un tarif prohibitif, et «« elle l'aura. Il n'est point nécessaire d'appauvrir « notre jeu en traitant avec le Kentucky et le Mis- •• souri. La Nouvelle- Angleterre n'a pas})esoin d'al- ** liés. » Ainsi les deux Etats de l'Union qui avaient le plus de titres pour être considérés comme des Etats représentatifs, les deux plus parfaits exemples des deux types que nous dépeignions quelques pages plus haut, se posaient en ennemis. Le Cavalier était opposé à la Tête-Ronde— le fier et bouillant Dara contre le dévot et le flegmatique Aureng Zeyb. Chacun de ces Etats possède presque le dernier des hommes d'État qui reste encoreàTUnion. Webster est maître des voix du Massachusetts : la Caroline du Sud est guidée par Calhoun.
Le reste de la Fédération semblait rester en observation , comme si ces deux formidables champions allaient en venir aux prises. S'ils eussent été limitrophes, il est impossible de dire quel eût été le résultat. Mais, heureusement, plusieurs Etats considérables les séparaient, et ni l'un ni l'autre ne pouvait agir contre son ennemi sans entraîner avec soi une vaste masse d'alliés qu'il était quelque peu difficile de mettre en mouvement» Pendant les
longs préliminaires, un médiateur se précipita entre eux, ce fut Clay, du Kentucky.
Nul médiateur plus convenable , soit comme homme, soit comme origine, ne pouvait se rencontrer. Le Kentucky est un Etat du Sud et de l'Ouest en même temps. Il faisait autrefois partie du vaste territoire de la Virginie, et quand , par un acte de la Législature Fédérale, avec le consentement et l'approbation de la Virginie, il se constitua eu Etat indépendant , il n'abandonna pas les sentiments de sympathie qui le liaient au Sud, comme firent TOhio et les autres Etats de l'Ouest qui faisaient aussi partie de «la Vieille Province » (1). Non-seulement il était lié au Sud par ses sentiments, mais encore par ses intérêts. Il avait consenti à se vendre pour avoir sa part au festin, c'est-à-dire un droit sur le chanvre, le grand produit du Kentucky, et par là il s'était rangé du côté du Nord dans la grande lutte des tarifs.
Clay était l'homme qui convenait pour médiateur, comme le Kentucky était le pays en position de le fournir. Avec Webster et Calhoun , il prenait rang en première ligne parmi les hommes de ce temps et même, on peut le dire, de tous les temps. [1 n'était certainement pas inférieur au premier,
(1) Manière de désigner la Virginie.
8o LUTTE DES TARIFS :
probablement il ne l'était pas non plus au second, et peut-être était-il supérieur à tous les deux. Il était Sudiste, et le Sud avait toutes les raisons possibles d'être fier de lui; et cependant il était le fondateur du parti *« Whig, »» comme on l'appelait, qui, s'étant détaché du grand corps des Démocrates sur une question purement personnelle, était entraîné par degré à se donner une couleur qui le rapprochait du parti Nordiste. Il était décidé Protectionniste; mais il pensait que cette doctrine devait recevoir une application universelle et profiter au Sud aussi bien qu'au Nord. Il pouvait donc se placer entre Webster, qui soutenait qu'il fallait un tarif élevé dans les intérêts du Nord, et Calhoun, qui soutenait qu'en ce qui touchait du moins le but de protection, il ne fallait pas de tarif du tout.
Il arrivait maintenant avec une proposition de compromis qui, pour la résumer brièvement, avait pour effet d'opérer une réduction graduelle des droits, échelonnée pendant une période de dix années, il l'expiration de laquelle ils seraient amenés à un point qui pourrait sembler tolérable, mais qui établissait que le principe d'un tarif élevé, du moins au point de vue du revenu, devait être maintenu.
Je dis un tarif élevé , car aucun droit ne devait être réduit, à moins qu'il ne dépassât vingt pour cent; et même, après la réduction opérée, les droits ré-
ANNULATION ET COMPROMIS. 8l
iuits ne devaient pas descendre au-dessous de dix 90ur cent. Ainsi donc cette proposition de Clay ne )ouvait être considérée comme abondant d'une fajon extravagante dans le sens du Sud; et les partitans de la liberté du commerce, s'ils eussent agi dans e même esprit que les Protectionnistes du Nord, auraient pu dire que ce n'était pas assez. Mais rien [e semblable ne fut dit. Calhoun déclara que, loin le faire des objections contre le délai de dix ans, il e serait opposé à tout bill qui aurait eu pour objet e faire immédiatement d'importantes réductions ar les droits, à cause de la grande perturbation ue cela aurait causée dans le commerce du Nord. 3 me demande si, dans le cas où les rôles eussent té intervertis, Webster, ou tout autre représentant a Massachusetts, eût fait une semblable déclaition. t
Probablement non. Car, rien qu'en apprenant qu'il ait question de demander au Nord de rendre le oindre atome du butin qu'il espérait faire sur ses dsins du Sud, le Massachusetts et toute la Nouille-Angleterre poussèrent un cri de fureur. Weber ne comprenait pas pourquoi tout ce fracas. Il Y avait pas de danger pour l'Union, comme l'avait étendu Clay, et il était absurde que la Nouyelleïgleterre, cette pauvre innocente, eut à abannner ces droits chéris, qui lui étaient si profita-
82 LUTTE DES TABIFS *.
bles, pour plaire aux gens du Sud ou à d'autres. Si Taigle de Jupiter avait pu parler, il eût probablement tenu le même langage quand Hercule lui donna à entendre qu'il devait à l'avenir chercher ailleurs sa pâture que dans le foie de Prométhée.
Je doute fort que même l'énorme influence de Clay eût été suffisante pour sauver l'Union de cette crise. Mais heureusement l'Amérique possédait, au moment dont nous parlons, un quatrième grand homme d'État, et heureusement aussi il se trouvait dans une résidence où, depuis ce temps, les grands hommes d'Etat se sont rarement trouvés — c'est-àdire à la Maison Blanche à Washington. C'était le Président Jackson. Comme Clay il appartenait au Sud-Ouest. Il était du Tennessee, Etat qui est dans la même position vis-à-vis de la Caroline du Nord que le Hentucky vis-à-vis de la Virginie. Comme Clay, il était chef départi. Mais, contrairement à Clay, sa vie fut un long succès. Tous deux avaient passé leur vie à se combattre, non dans un but tangible comme celui pour lequel luttent le Massachusetts et la Caroline du Sud , mais dans un but ayant un caractère plus personnel , et leur combat avait été marqué par une violence, une absence de scrupules et une férocité, du moins de la part de leurs adhérents, qui surpassaient tout ce qui avait existé jusque-là, même dans un pays qui avait été témoin
*dumeurtred'Hamilton(l).Ils avaient combattu pour *^ savoir qui serait le chef du parti Démocratique dont ;la direction était restée aux mains de Jackson, et la 'minorité qui soutenait Clay s'était séparée du reste et avait formé un nouveau parti, sous le nom de parti Whig. Trois fois ils avaient lutté pour la ^Présidence. La première fois, Clay, désespérant de jpéussir lui-même, avait fait échouer Jackson en pesant de tout son poids dans la balance en faveur d'Adams le jeune. La seconde fois, son union avec Adams avait échoué , et Jackson avait été porté en triomphe à la Maison Blanche. La troisième fois, les âeux rivaux étaient personnellement en présence. Le résultat fut le même que précédemment; et Jacklon obtint Fhonneur de garder la Présidence penlant deux périodes successives. Depuis lors nul Pré- »ident n'a joui de cette faveur. Après cette seconde lériode de Présidence, il avait assez des grandeurs lolitiques, et il se retira dans son Etat natal, objet l'une vénération qui, probablement, n'a été le parâge d'aucun homme d'Etat Américain depuis Wahington. Clay passa sa vie en luttes infructueuses our obtenir la Présidence. L'objet de son ambition tait constamment placé, pour ainsi dire, entre ses
(1) Hamilton, comme son homonyme le Duc du temps de la Reine ane, avait été tué en duel, à la suite d'une querelle dont le motif el, sinon ostensible, était politique.
mains, et lui était arraché au moment où il étendait le bras pour s'en saisir. Dans une de ces occasions, il perdit toutes chances par une décision prise par les meneurs des réunions électorales de son parti, de placer avant lui, comme candidat, un personnage insignifiant dont le nom fut accueilli par des cris de dérision ; et je ne crois pas qu'il y ait de preuve plus forte de la toute-puissance de ces meneurs. Les citoyens composant le grand parti Whig, quoique frénétiques de rage et de honte en voyant leur illustre chef mis si cavalièrement de côté, ne se hasardèrent pas cependant à résister aux arrêts de leurs maîtres, et ils furent entraînés, comme des moutons, à aller porter leurs votes pour cet insignifiant personnage dont l'élection fut emportée , et qui peu de temps après fut littéralement tué par la fatigue et le travail exténuant qui lui fut imposé par les solliciteurs d'emplois dont il était assiégé. Les caractères de ces deux hommes d'État éminents, Clay et Jackson, pourraient fournir un intéressant sujet pour une étude comparative, seulement cela m'entraînerait trop loin. Peut-être y aurait-il un bon moyen de donner une idée de leurs deux caractères, du moins sous certains aspects, en disant que l'un était le Gladstone et l'autre le Palmerston de l'Amérique.
Je me suis laissé entraîner hors de mon siget par
la mention de ces deux grands noms, car il ne s'agit pas maintenant de leur rivalité, mais de leur action commune. En opposition sur toute autre chose, ils étaient d'accord quant à leur désir de maintenir la paix dans l'intérieur du pays. Ils y réussirent. L'éloquence de Clay, le sérieux de son caractère, la chaleureuse affection qu'il inspirait à ses partisans, donnèrent de la force aux appels faits par lui à la majorité du Nord pour ne pas rendre une guerre ; civile inévitable. Jackson, doué peut-être dune i moins grande puissance de parole, était plus géné- ■' ralement populaire, et il avait le talent, que ne pos- ' sédait pas Clay, de toucher la fibre nationale. Peut- : être était-il, des deux, celui qui excitait l'amour le ' moins enthousiaste, mais il plaisait plus générale- I ment, et l'on subissait plus facilement son influence. Tous deux réunis, ils sauvèrent l'Union. La puissante éloquence de l'un, et la grande influence de l'autre calmèrent l'impatience qui possédait le Sud ■ de suivre la Caroline du Sud dans la voie dont elle 'avait pris l'initiative, et à relâcher un peu les liens ! de la coalition qui unissaient les Etats du Nord. ^ Grâce à ces deux influences réunies, le compromis 'des dix années, proposé par Clay, fut accepté par le Congrès.
La question, toutefois, n'était pas abandonnée. Les nouvelles élections présidentielles, avec leur
86 LUTTE DKS TAEIFS :
cortège de maux, revinrent, et, avec elles, le renouvellement des anciens sujets d*aigreur ; et quand enfin les dix années furent écoulées, alors que l'Union devait avoir définitivement abandonné le système de Protection et ne maintenir les droits sur les marchandises étrangères qu'au point de vue exclusif du revenu, le Nord eut assez d'influence pour imposer de nouveau des droits élevés, dans un but avoué de Protection ; et la vague qui , dix années auparavant, avait menacé d'engloutir l'Union, reparut aussi haute et aussi violente que précédemment.
Il semble que sa force s'était quelque peu affaiblie par l'idée qui prévalait dans le Sud, que les Etats deTOuest qui, pendant ce temps, avaientgrandi en richesse et en population devaient s'apercevoir qu'il était de leur intérêt de résister à la Nouvelle- Angleterre, et qu'il y avait utilité à s'unir pour renverser les tarifs. A l'époque de la Convention par laquelle l'Union avait été établie, un des arguments qui avait induit le Sud à ne pas insister sur le vote des deux tiers proposé par Pinckney était que les Etats de l'Ouest seraient probablement aussi opposés que lui-même aux droits protecteurs et que leurs efforts réunis suffiraient pour tenir le Nord en échec sans qu'on eût besoin d'aucune sauvegarde. Et j e pense que c' est une i dée semblable qui empêcha toute
répétition, de la part de la Caroline du Sud, de son Acte d'Annulation. Les Etats de l'Ouest avaient, il est vrai, été amenés à offrir leur appui pour obtenir la protection de leurs intérêts privés, mais on pensait que le moment devait venir où ils reconnaîtraient que leur prospérité véritable dépendait de la liberté du commerce, et que les droits protecteurs que le Nord leur avait jetés , comme un os à un chien, étaient moins un bien qu'un moyen de pallier le mal, et qu'ils avaient plus d'avantage à s'en délivrer entièrement.
Jacob de la Nouvelle-Angleterre vit parfaitement bien la chose, et il se mit en quête d'un plan pour obvier à ce danger. Le plan qui consistait à faire la part des Etats de l'Ouest ne lui plaisait pas d'une manière complète, car, naturellement, un droit protecteur dont il ne devait pas profiter lui-même était, quoi qu'il arrive, une perte pour lui, et il avait assez distinctement exprimé ce sentiment quand on lui avait demandé un droit protecteur pour l'indigo. A la fin il lui vint à l'idée qu'il y avait une question qu'on pouvait mettre sur le tapis, qui, vis-à-vis des Etats de l'Ouest, pouvait avoir presque la même valeur que la protection de leur industrie, et qui avait en même temps l'avantage de ne lui rien coûter. Si cela devait lui faire perdre l'appui du Kentucky et des Etats d'origine Française, cela aurait
8 s LUTTE DES TARIFS.
pour contre-poids dans la balance de séparer irrévocablement le Nord-Ouest d'avec le Sud-Ouest; de jeter dans ses bras toute la grande région qui s'étend entre l'Olîio et les frontières des possessions Britanniques ; de réaliser une union de tout le Nord reposant sur des liens de sentiments. aussi bien que d'intérêts, et d'en faire une masse compacte à opposer au Sud. Cette question était celle de l'Esclavage des Nègres.