LIBRE
JE me suis laissé entraîner par cette discussion sur l'esclavage, et j'ai presque perdu de vue le point qui était ma seule excuse pour l'avoir entamée — c'est-à-dire son rapport avec l'histoire de l'Union. Peut-être sera-ce diminuer ou peut-être augmenter ma faute que de dire que j'ai été aussi court *que possible, et jusqu'à un certain point trop court pour être parfaitement clair.
Il faut donc en revenir à l'histoire. J'ai dit, quelques pages plus haut, que, n'importe ce qui devait arriver
pour les Etats du Golfe, rinstitution de l'esclavage eût probablement disparu de la Virginie et des autres Etats Frontières. Mais le cri poussé par les anti-esclavagistes vint apporter une entrave à la marche des choses daas ce sens. Les Etats Frontières se seraient peut-être débarrassés de l'esclavage, si ont leur eût laissé toute leur liberté d'action; mais ils ne pouvaient admettre l'idée de l'abandonner comme contraints et forcés; ni que le Congrèsprît des dispositions législatives contre cette institution. La Constitution était trop claire sur ce sujet pour qu'il fût probable qu'une tentative faite dans ce sens pût réussir. Mais les Abolitionnistes firent quelque chose qui était tout aussi mal et tout aussi inconstitutionnel. Dans ces Etats, de la majorité desquels ils disposaient, ils firent passer dans les Assemblées particulières des Etats ce qu'ils appelèrent des Bills de Liberté Individuelle, qui étaient, en fait, l'annulation de la Loi des Esclaves Fugitifs. On peut dire que ces Bills, s'ils étaient inconstitutionnels, étaient l'explosion d'un généreux sentiment d'horreur contre l'esclavage. Mais en mettant de côté la question de savoir jusqu'à quel point ces généreux entraînements sont bien dans le caractère de la Nouvelle-Angleterre, on doit comprendre que les hommes du Sud pouvaient bien en vouloir à leurs voisins de violer les lois pour se
montrer généreux à leurs dépens. Il n'y a aucun doute à élever sur ce point, que le premier Bill de Liberté Individuelle qui fut voté brisait le contrat Fédéral, et qu'on pouvait soutenir qu'il avait détruit rUnion. De telle sorte que, si la sécession était inconstitutionnelle en elle-même, elle était par là devenue légale. Le Sud n'avait pas besoin de se servir de ce moyen de défense pour justifier la mesure qu'il avait tous les droits possibles de prendre, tant au point de vue de la légalité qu'au point de vue de l'équité. Mais il n'y a pas de mal à ajouter un contre-fort aux murs d'un édifice, lors même qu'il pourrait se soutenir sans cela.
Néanmoins, ce n'était pas là le pire de l'affaire. L'établissement de ce droit de Liberté Individuelle n'était pas trop préjudiciable, car je suppose que les occasio]is de s'en prévaloir ne devaient pas se pré^» senter souvent, car les Etats du Nord ne sont pas un tel paradis pour les nègres, qu'ils doivent bien souvent recourir à leur protection. Et bien que ce fût une insulte, elle n'était pas d'une nature telle que le Sud fût obligé de la relever. Mais les cris poussés contre l'esclavage, ou plutôt contre les propriétaires d'esclaves, cris qui étaient répétés de « plat form » en « plat form » à travers toutes les villes du Nord, il n'y avait pas possibilité de ne pas en tenir compte. Ils faisaient l'objet des articles de
journaux, et on les reproduisait sous forme de nouvelles émouvantes avec force incidents, foncés en couleur. Ils fournissaient matière à déclamation pour les orateurs du Nord. Ils étaient fulminés dans la plus vigoureuse phraséologie que pouvaient extraire de la Bible les prédicateurs du Nord. Pour des gens qui avaient la plus grande peine à vivre sous le joug onéreux que leur imposaient les Protectionnistes du Nord et qui faisaient tous leurs efforts pour le supporter afin de sauver l'Union, il devait y avoir de quoi rendre fou d'entendre ces mêmes Protectionnistes, qui s'engraissaient de leur misère, pousser des clameurs pour leur enlever leur seul moyen d'existence, les maudire et les accuser dans les termes les moins mesurés et appeler l'Union une union avec la mort, une alliance avec l'enfer, parce que les gens du Sud faisaient partie de l'Union. C'est pour maintenir cette alliance avec l'enfer que leurs accusateurs ont causé le massacre d'un million d'êtres humains et la désolation de presque la moitié d'un continent.
Ces deux grandes causes de querelle. Protectionnisme et Abolitionnisme, peuvent être considérées comme les éléments principaux de l'histoire de l'Union. Ils agissent et réagissent l'un sur l'autre. L'égoïsme des Protectionnistes était sanctifié, et le zèle des Abolitionnistes était rendu plus ardent, par
ce fait qu'ils avaient tous deux le même objet. Comme les prêtres de Baal, ils offraient des sacrifices avec une grande pompe religieuse et des invocations bruyantes à leur divinité, mais ils avaient bien soin de réserver les victimes pour leur consommation. C'était une sainte alliance qu'il fallait célébrer avec des tournoiements d'yeux et de grandes actions de grâces pour la faveur de ne pas tomber dans le péché qui souillait d'autres hommes, — de nuire aux gens du Sud, dont les intérêts étaient opposés aux leurs, sans faire du bien à ces diables de nègres; et de rendre plus facile leur chemin vers le ciel eu jonchant d'or leur passage sur cette terre.
L'inévitable conflit entre le Nord et le Sud fut ajourné par ce fait, que le grand parti Démocratique fut assez fort pour contenir les plus furieux des deux sections, Nord et Sud, sans leur permettre d'engager une collision. Ce parti, le seul parmi les nombreuses combinaisons que l'Amérique avait enfantées avec tant de profusion, qui put remonter, en suivant la succession de ses représentants, jusqu'à la fondation de l'Union, avait été, du moins dans ce siècle , celui qui avait mérité le nom qu'il essaye, je crois, de porter maintenant, c'est-à-dire le nom de parti Conservateur. Il avait été autrefois le parti des droits des Etats contre l'Union, il était devenu le parti des droits des Etats par amour pour
rUnion. Je m'imagine qu'aussi longtemps que cela se borna à une question de protection et de liberté de commerce, les démocrates du Nord furent assez opposés au Sud, car, dans ce conflit, les champions du Nord, quoique combattant dans un esprit inconstitutionnel, se servaient d'armes constitutionnelles. Mais quand le cri Abolitionniste a été poussé, leurs sympathies furent entravées. Ce cri était en contravention directe avec la Constitution, et il était certain, humainement parlant, qu'il devait détruire l'Union.
C'était dans les Etats du Centre — New- York, New- Jersey et la Pennsylvanie — que ce parti était le plus fort. Je n'entends pas dire que le caractère de ces Etats fût particulièrement séduisant; mais il était moins répulsif que celui de la Nouvelle- Angleterre. Les habitants des Etats du Centre étaient égoïstes et disposés à s'engouer des modes nouvelles. Mais leur égoïsme et leur amour des modes nouvelles contribuaient à les faire pencher vers le Sud. New-York devint socialement, sinon politiquement, la capitale de l'Union; car c'était évidemment sa plus grande cité commerciale — une sorte de composé de Paris et de Liverpool ; et ce résultat était, en grande partie, dû aux gens du Sud. Les riches habitants du Sud avaient l'habitude de s'y rendre en grand nombre. Naturellement les dépenses
qu'ils y faisaient étaient très-profitables. Mais si c'était une des raisons de leur influence» ce n'était peut-être pas la principale. La vérité est que c'était le Sud qui donnait absolument le ton à la fashùm. On a souvent ri de cette phrase, la « Chevalerie du Sud, » en en faisant Tapplication à quelques habitants de certaines parties du Sud. Mais au fond il y a quelque chose de vrai. Bien que sur les confins des Etats nouvellement formés on puisse trouver le type le plus complet dans le genns canaille qu'il soit possible de rencontrer dans le monde entier, cependant, appliquée aux anciens Etats du Sud, cette phrase a, une signification. C'est seulement dans cette partie de l'Union qu'on peut trouver quelque chose qui approche du gentilhomme campagnard Anglais.
C'est là seulement qu'on trouve des familles qui, possédant les mêmes terres, de génération en génération, depuis une longue période d'années, ont acquis le respect de soi-même, les habitudes du commandement, l'élévation de caractère qui se développent dans une société depuis longtemps en possession du pouvoir, et le raffinement, conséquence naturelle des fortunes héréditaires. C'est là seulement qu'on peut rencontrer des hommes qui se sentent assez forts pour maintenir leurs idées personnelles contre les tripoteurs d'élections, qui exercent une si funeste influence dans le Nord. C'est
là sealement qu'existe cet esprit de corps qui permet aux classes plus éclairées de soutenir et de faire triompher une opinion qui ne subit pas le joug des criailleries du moment; c'est là seulement que cet air mâle et cette franchise d'allures qui semblent résulter de la vie en plein air et de l'habitude des exercices corporels, peuvent se développer avec une certaine puissance. Le sang des anciens Cavaliers d'Angleterre, qui coule dans les veines des Virginiens et des Caroliniens, se manifeste chez eux, comme celui des Puritains se fait reconnaître chez leurs antagonistes de la Nouvelle-Angleterre.
Il peut y avoir divergence d'opinion sur la question de savoir lequel des deux caractères Cavalier ou Tête-Ronde — ou comme nous avons dit précédemment, Esaii et Jacob — est le meilleur; mais il ne peut y avoir aucun doute sur la question de savoir lequel est le plus séduisant. L'homme du Sud, vif, généreux, et peut-être un peu arrogant, avec sa téméraire insouciance et son mépris de l'argent, peut n'être pas de force contre les méticuleux calculateurs de la Nouvelle-Angleterre, et les attentifs commerçants des Etats du Centre, dans les antichambres et dans les couloirs du Congrès de Washington ; mais il est plus que de force avec eux dans la société de New- York. Plus grande encore était l'influence des dames du Sud. La beauté des femmes du
Sud, quoique pouvant facilement soutenir la comparaison avec celle de leurs sœurs du Nord, n'avait peut-être pas une supériorité marquée ; mais elles remportaient en grâce et en rafdnement d'élégance ; elles avaient cet air de supériorité qui peut bien faire détester celles qui le possèdent, mais qui, lorsqu'il repose sur quelque chose, manque rarement de s'imposer et de se faire reconnaître. L'égalité démocratique du Nord, quoique très-jalouse de toute espèce d'ascendant, s'inclinait d'une manière presque sans exemple partout ailleurs, devant l'ascendant de la fashion ; et pour la fashion l'empire du Sud n'était pas discuté. On dit qu'au commencement de cette guerre, le sentiment des femmes, dans toute l'étendue de l'Union, au Nord comme au Sud, était presque entièrement pour les Confédérés. Il est difficile qu'il en soit ainsi maintenant. Les « Isms ♦» ont triomphé dans la Nouvelle- Angleterre, et une nouvelle « aristocratie " s'est élevée à la surface des Etats du Centre. Néanmoins la tyrannie de la fashion est si impérieuse et si irrésistible, que, je ne serais pas surpris du tout si ce sentiment de faveur pour les Confédérés existait encore plus qu'on ne pourrait le croire.
Quoi qu'il en soit, l'ascendant du Sud à New- York reposait sur quelque chose de plus grave que la oeauté et le charme des femmes, ou « l'aristocratie
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de leur ton et de leurs manières. Sir E.-B. Lytton, dans *< Le dernier des Barons, »» fait dire à Edouard IV, que ce soit avec ou sans l'autorité de Thistoire, c'est ce que j'ignore, au moment où il débarque dans un endroit effroyablement stérile, lors de sa dernière tentative heureuse pour s'emparer de la couronne, endroit où Henri IV était descendu avant lui pour tenter la même entreprise : — « Si cette terre peut produire quelque chose, elle ne peut produire que des rois. ♦» Je crois qu'on pourrait dire quelque chose d'analogue relativement au Sud. Aucun des grands marchands et des grands capitalistes de l'Union, aucun de ses poëtes et de ses historiens — Bryant ou Longfellow, Cooper ou Hawthorne, Irving ou Prescott, n'appartenait au Sud(l). Mais tout en cédant la prééminence au Nord, non-seulement en commerce, mais en littérature, il pouvait se prévaloir d'avoir fourni au pays le plus grand nombre de ses hommes d'État et de ses soldats. L'homme d'État dont le Nord a le plus de raison d'être fier, Alexandre Hamilton, était né dans les Indes Occidentales, et par ses sentiments, aussi bien que par l'origine de sa famille, il était Ecossais : en
(1) Je ne savais pas, lorsque j'écrivais cette phrase, qu'Edgar Poe était Virginien. Peut-être ne peut -on pas le considérer comme ayant fait plus d'honneur à son pays natal par son génie, qu'il ne lui a fait de tort par son caractère comme homme.
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somme, si sa vie s'était prolongée, il est très-probable qu'il aurait été iSnir ses jours dans le comté d'Ayr, auquel appartenait sa branche des Hamiltons. En dehors de lui, le Nord ne peut citer que quatre ou cinq hommes qui aient marqué leur passage dans l'histoire, et le plus grand nombre d'entre eux appartient à un seul Etat — le Massachusetts. Il en était tout diflFérerament à l'égard du Sud. Le seul Etat de Virginie aurait pu remplir une Walhalla bien supérieure quant au nombre et à la qualité à celle que pourraient offrir tous les Etats du Nord réunis ; et les autres Etats du Sud, bien qu'en, cédant la palme à la « Vieille Province, » se montrent ses dignes émules. Il en avait été de même pour l'armée et pour la marine. L'histoire et la position des Etats-Unis n'avaient pas donné à leurs citoyens beaucoup d'occasions d'acquérir une grande réputation dans ces carrières ; mais partout où il y avait eu de la gloire à récolter, elle avait été principalement le partage du Sud. Au commencement de la gTierre actuelle, le seul général de quelque nom que possédât la République, l'homme auquel on avait tout d'abord confié la tâche de ramener Tordre et la paix, était le Général Scott, qui avait gagné, dans la guerre contre le Mexique, autant de gloire qu'on pouvait
I en recueillir en se battant contre un pareil ennemi;
l et le Général Scott était du Sud. A mesure que
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le conflit prit des développements, la différence entre les deux sections devint plus frappante ; et Ton ne sait si Ton doit plus s'étonner de la richesse du Sud en génie militaire que de la pauvreté du Nord sous ce^ rapport. Comme toute chose, ceci a ses causes. L'amour de la réputation, l'amour de l'utilité, l'esprit d'entreprise et d'activité, pour lesquels les gens du Nord ont fondé tant de débouchés — commerce, manufactures, agiotage, colonisation, littérature — n'avaient dans le Sud, généralement parlant, qu'un seul débouché, et c'était le service naval et militaire du pays. En conséquence, les hommes du Sud abondaient dans ces professions ; ils n'avaient pas beaucoup à souffrir de la concurrence de leurs rivaux du Nord, car l'armée et la marine, bien que très-honorables, n'étaient pas très-lucratives; d'où il s'ensuivit que la plus grande partie des officiers des deux services appartenaient au Sud.
Non-seulement il en était ainsi, mais les Etats mêmes de cette section s'étudièrent à se donner une organisation militaire. Dans cette partie de l'Union se fondèrent en effet des écoles militaires où les éléments de cette profession étaient enseignés, et où l'instruction était poussée fort avant dans les différentes sciences. Des arrangements avaient été pris pour assurer à ces établissements la
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surveillance et rinspection des officiers du service régulier (1).
Comme de raison, tout ceci doit servir à expliquer ce qui s'est vu dans la guerre actuelle. Les qualités des soldats modernes — la bravoure, les connaissances militaires, les sentiment honorables, tant envers les amis qu'envers les ennemis, la chevalerie, l'humanité — ont été aussi remarquables du côté du Sud que leur absence du côté du Nord ; et bien que la lutte entre les deux partis n'en fût
(1) Depuis que ceci est écrit, j'ai découvert un curieux renseignement sur les officiers tant du Nord que du Sud, qui peut être considéré comme venant à l'appui de ce que je viens de dire. Je le copie dans V Indes du 25 Août.
« Un fait qui n'est pas généralement connu, c'est que le Général « Grant, comme le Président Lincoln (qui, lui, cependant, avait émigré « dans rillinois dans sa première jeunesse), est originaire du Kentu- « cky. Ce n'est pas un cas isolé; la majorité des officiers qui se sont « distingués dans les armées du Nord et dans sa marine sont nés dans « les Etats à esclaves. Ainsi, le Général Thomas, qui sauva l'armée « Fédérale d'une entière destruction, dans la ville de Chicamauga, « est Virginien de naissance. L'Amiral Farragut, qui vient de gagner « la victoire de Mobile, est né à la Nouvelle-Orléans ; le Capitaine « Winslow, commandant du Kearsarge, est de la Caroline du Nord, et a son premier lieutenant, de la Virginie. Ces exemples pourraient être « multipliés, et s'ils étaient tous réunis, pourraient donner un curieux « résultat total. La seule contre-partie dans les armées du Sud serait « le Général Pemberton, né en Pennsylvanie, et le Général Lovel, indi- « que comme de New- York, mais né dans le Maryland, et, par une « étrange et fatale coïncidence, ces deux noms se trouvent associés « aux deux plus grands revers des armées Confédérées — à la prise « de Vicksburg et h celle de la Nouvelle-Orléans. »
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pas encore venue au point où elle est arrivée depuis, déjà cependant l'influence de l'éducation et du caractère, qui sous la pression de l'adversité produisent de pareils fruits, était fort sensible et contribuait à créer l'ascendant que les citoyens du Sud exerçaient ù New- York. D'un autre côté, le caractère de la Nouvelle-Angleterre, grossier, avide, égoïste, dépourvu de sensibilité, mais non sans une certaine rigidité de principes entendus et manifestés à sa manière — produisait un effet de répulsion. C'est ainsi que New-York était divisé dans ses tendances; son intérêt et son association politique l'unissaient au Nord ; ses sympathies, comme ses antipathies l'entraînaient vers le Sud. Il ne faut donc pas s'étonner qu'à New-York et dans les- autres Etats du Centre les Démocrates l'aient emporté.
Sur la question de l'esclavage, il n'y a pas de doute que les Démocrates, et les Etats où l'influence Démocratique était forte, ne fussent avec le Sud. En premier lieu, ils* n'avaient pas d'intérêts particuliers se rattachant à cette question, comme dans la question des tarifs, qui put faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre ; et en second lieu, tandis que la Constitution les laissait libres de faire des lois sur les tarifs au gré de la majorité, sur la question de l'esclavage il était positivement reconnu qu'elle ne laissait pas la même latitude; New-York
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ne se souciait certainement pas de violer la Constitution par considération pour les noirs, pas plus que pour les Abolitionnistes. Mais malhenreusement, soit par hasard, soit par suite d'une habile manœuvre de Jacob, les deux questions se trouvèrent mêlées l'une avec l'autre, sur un point particulier, de façon à réunir tous les Protectionistes du Nord en une seule masse comme opposants à l'esclavage, et cela de telle sorte qu'il ne pouvait plus être question de la Constitution. Ce point fut l'admission de nouveaux Etats dans l'Union.
Dans le principe, cette question ne semblait pas devoir soulever un grand antagonisme. Il était de l'intérêt du Sud, tout spécialement, que de nouveaux Etats fussent admis dans l'Union. Comme nous l'avons vu, la prévision de leur formation était un argument qui avait engagé ses représentants à la Convention à ne pas insister aussi fortement qu'ils l'eussent fait sur la clause de la majorité des deux tiers à propos des tarifs ; et quand la Virginie avait abandonné à l'Union la totalité de ces vastes territoires qui s'étendent de la Pennsylvanie jusqu'au Mississipi, et qui depuis sont venus former les Etats de l'Ouest, il ne pouvait avoir aucune idée que leur abandon put jamais être exploité de manière à ce qu'ils se tournassent contre lui. Mais le dégoût qui se manifesta dans ces Etats contre les nègres et
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dont les Protectionnistes de l'Est surent tirer parti, en le faisant servir au succès de leurs desseins, amena cette question, d'abord inoffensive, à devenir une pomme de discorde aussi dangereuse que les tarifs eux-mêmes.
A première vue, on ne sait guère comment il pouvait en être ainsi. Il ne semble pas faire question que ces Etats devaient être reconnus comme des Etats à esclaves. Non pas qu'il résultât de ce fait, que la Virginie avait été maîtresse des territoires à l'est du Mississipi, et la Louisiane de ceux à l'ouest, que les lois de ces nouveaux Etats, après leur séparation, dussent subir l'influence de leur origine ; mais les territoires en question ayant été cédés à l'Union devaient appartenir à l'Union entière et devaient rester ouverts à tous ses citoyens, à quelque Etat qu'ils appartinssent, et il devait paraître absurde qu'un groupe d'Etats coalisés ensemble put interdir l'accès des terres qu'il s'agissait d'organiser aux citoyens des autres Etats ; car, naturellement, permettre l'esclavage, ce n'était pas exclure les hommes des Etats du Nord, tandis que le défendre, c'était exclure ceux du Sud. L'homme du Nord pouvait aller où il lui plaisait, sur les terres libres comme sur les terres à esclaves, et y apporter ce qui lui appartenait. Mais pour l'homme du Sud, propriétaire d'esclaves, l'émigration sur une terre
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libre emportait la confiscation de ce qui constituait le plus clair de sa fortune.
C'est pourquoi la stricte justice aurait voulu, comme je l'ai dit, que tous les nouveaux Etats fussent des Etats à esclaves, c'est-à-dire des Etats dans lesquels les citoyens du Nord, aussi bien que ceux du Sud, pussent s'établir comme colons et trouver le niveau qui leur convint ; le résultat qui en fût advenu était fort peu douteux. Les conditions de tous les territoires de l'Ouest, quant au climat et quant au sol, étaient telles, qu'elles devaient être très-défavorables au travail des noirs ou à l'institution qui protège le travail des noirs ; et il était fort improbable que le Sud, qui possède plus de terres, pour lesquelles ce genre de travail' est convenable et peut-être nécessaire, qu'il ne peut espérer en mettre en culture pendant tout un siècle, pût avoir l'envie d'envoyer ses citoyens dans le climat défavorable des grands bois ; de telle sorte que le plus sincère esclavagiste pouvait, en se montrant juste envers le Sud, se consoler par cette conviction, que cette raison de climat était plus puissante que toute la législation Fédérale pour garantir les Etats de l'Ouest de la souillure de l'esclavage. Bien plus, en examinant la question avec les yeux de l'équité, ce n'était pas une affaire qui regardât le Congrès de quelque façon que ce fût. Les Etats de l'Atlanti-
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que ont leurs constitutions séparées qui règlent si l'esclavage doit être ou non permis. Bien positivement les Etats de l'Ouest devaient avoir la même latitude.
Mais, bien qu'à proprement parler ce ne fût pas une question à faire décider par la législation Fédérale — bien que, si le Congrès avait été consulté, les lois qu'il aurait rendues eussent dû autoriser l'esclavage — et bien que, s'il l'avait fait, il n'y eût aucune chance que l'esclavage s'étendît de ce côté — l'état d'exaspération des esprits produit par cette longue querelle nationale, et qui était devenue de plus en plus forte, éleva une barrière fatale contre le parti que la justice commandait de prendre, et qui aurait assuré par la nature même des choses le résultat que désiraient les partisans de l'émancipation. Le Congrès essaya de faire des lois; ces lois avaient pour objet d'écarter les gens du Sud de territoires qui leur appartenaient tout aussi bien qu'à leurs rivaux, et le résultat fut de pousser l'esclavage dans des régions où, s'il avait été laissé libre, il ne se serait jamais montré. L'alliance entre l'Est et l'Ouest — de ceux qui attaquaient l'esclavage parce qu'ils voulaient la protection, et de ceux qui se laissaient imposer la protection en haine de l'esclavage — força ceux contre lesquels la coalition était formée à établir une connexité entre ces deux idées.
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Pour plaire aux Etats de TOuest, ceux du Nord- Est résolurent d'exclure, s'ils le pouvaient, les esclaves de tous les nouveaux Etats admis à faire partie intégrante de l'Union; pour plaire aux Etats du Nord-Est, ceux de l'Ouest consentirent à appuyer devant le Congrès les principes de la protection, sous la réserve de quelques stipulations particulières qui empêchaient qu'elle ne fût trop onéreuse pour eux. L'alliance entre ces deux puissances — ippelons-les, si vous voulez, les enfants de Jacob et les enfants d'Ismaël — fut consacrée par l'offre d'un sacrifice sur l'autel de leur grand dieu, le Tout-Puissant Dollar, et le pauvre Esaù fut choisi comme victime. Il était entendu que chaque nouvel Etat admis ians l'Union devait à la fois adopter le principe du sol libre et celui de la protection — liberté du sol, pour satisfaire les Philo-négristes de l'Est et les Miso-négristes de l'Ouest, et protection, pour satisfaire les manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre.
Tant qu'il ne s'agissait que de liberté du sol, le Sud n'avait pas d'objection bien particulière à opposer. Certainement il pouvait trouver insultant ju'on défendît à ses citoyens d'aller où ils avaient Darfaitement le droit de se rendre, si cela leur conirenait, lors môme qu'ils n'avaient nulle envie de le îaire , — surtout lorsque cette défense provenait d'une
certaine autorité qui avait constamment cherché à lui nuire et à l'entraver. Cependant, le point d'honneur mis de côté, il n'y avait pas de raison suffisante pour engager la bataille. Mais l'élément protectionniste en fit une question de vie et de mort. La certitude qu'une victoire sur la question du sol libre était aussi une victoire sur la question de protection fit que ceux qui étaient opposés à la dernière question manifestèrent la même opposition contre la première. De là vint l'aigreur de la lutte qui s'établit lorsqu'il fut question de procéder à l'admission d'un nouvel Etat. 11 devint important pour les gens du Sud de profiter de toutes les occasions de renouveler la discussion; car bien que, dans la question des tarifs, les chances de la lutte eussent été contre eux, ils conservaient cependant l'espoir, à l'aide de la création de nouveaux Etats à esclaves dans l'Est, d'empêcher le mal d'aller plus loin. Ces Etats n'auraient pas eu l'envie de posséder un seul esclave dans l'intérieur de leurs limites ; mais dans cette grande querelle qui divisait la Fédération, l'absence de toute législation dictée par le Nord directement les rangeait du côté du Sud. A moins de dispositions contraires, ils appartenaient au Sud. J'ai trop cédé à la tentation d'entrer dans les détails sur la question du Libre Echange contre la Protection. Je crois pouvoir l'éviter ici, car la ten-
tation est moins forte. La première grande contestation s'éleva en 1820, quatre annéesaprèsla grande lutte sur les tarifs. La discussion s'engagea à propos de l'admission du Missouri. Je n'en ferai pas l'historique. Ce serait une trop longue histoire s'il fallait donner les détails nécessaires pour expliquer — comment le Sud, appuyé non-seulement sur ses droits naturels, quant à ces territoires, mais aussi sur les stipulations faites avec la France dans le traité par lequel la Louisiane était cédée à l'Union , ne put arriver à faire reconnaître ces droits et à faire respecter ces stipulations qu'en consentant à subir la dure ettyrannique loi appelée le «« Compromis du Missouri. ^ Par ce compromis le Sud consentait non-seulement à abandonner le droit qu'avaient ses citoyens à ce que l'Ouest tout entier leur fût ouvert aussi bien qu'aux citoyens du Nord, en souffrant qu'une ligne fut tirée, au nord de laquelle il leur était interdit de passer à l'avenir, mais encore, en admettant que cette ligne fut tirée dans des conditions qui ne tenaient pas compte des plus justes réclamations qu'il aurait pu faire, et de telle sorte que si elle avait été prolongée vers l'est, elle aurait exclu les Etats du Kentucky, de la Virginie, du Maryland, et du Delaware. Il faudrait dire aussi comment les Etats du Nord, après avoir eu tous les avantages sur leurs rivaux dans ce compromis, re-
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fusèrent de se considérer comme liés par lui ; comment, par deux fois, ils s'opposèrent à l'admission du Missouri comme Etat à esclaves; comment la querelle recommença sur la question de f Arkansas, qui était aussi positivement au sud du Missouri qu'une brique est au-dessous d'une autre brique dans un mur ; et comment, lorsqu'on proposa de considérer la ligne comme traversant tout le Continent jusqu'au Pacifique, il s y refusèrent, et s'y refusèrent avec succès, en faisant passer un bill dans le Congrès prohibant l'esclavage dans l'Etat de Californie. Ce fut dans cette dernière occasion, quand le Nord victorieux abusa de sa majorité numérique pour mettre de côté, par la seule raison que cela lui convenait, ce même compromis qu'en 1820 il avait extorqué à la faiblesse où à la modération du Sud, que le Congrès entendit, bien qu'en y prêtant fort peu d'attention, les dernières paroles d'un des plus grands et des plus nobles citoyens que l'Amérique ait jamais produits — le brillant et admirable Calhoun. Il parla comme s'il était déjà descendu au tombeau. Sa voix était trop faible pour qu'il put se faire entendre; mais ses sentiments, exprimés par écrit, furent transmis au Congrès par un sénateur de la Virginie, devenu célèbre depuis comme Tun des principaux personnages de l'afiaire du Trent. Comme Chatham, Calhoun consacra le dernier effort
de ses facultés au service de son pays. Mais tandis que Chatham employait son dernier effort à féliciter ses concitoyens à propos d'une guerre juste et équitable, Calhounavaitàlesdétourner de la guerre, et à les presser de lui préférer des mesures de paix beaucoup plus justes et beaucoup plus équitables.
Mais aucun orateur, fût- il même un Démosthènes, n'aurait produit plus d'effet sur le Congrès de 1850. Dans l'Agora d'Athènes ou dans le Parlement d'Angleterre, bien qu'il y ait eu et qu'il y ait encore bien desfactions, il restait et il reste cependant ilne chance pour qu'une question soit discutée et pour qu'un discours soit apprécié selon ses mérites ; mais quelle
. chance reste- t-il pour que cet heureux résultat soit obtenu quand l'auditoire n'est composé que de simples délégués des meneurs d'élections? Même dans les assemblées qui sont considérées comme les plus insensibles et les plus sourdes à l'éloquence, comme la Chambre des Lords et le Grand Conseil
. de Venise, il n'est pas sans exemple que la parole d'un homme ait fait changer des résolutions. Mais rien de semblable ne peut se produire dans une assemblée de délégués. Calhoun était un charmeur habile, et il se trouvait dans des conditions qui auraient dû doubler la force de ses séductions; mais le serpent du Nord se bouchait les oreilles, ou plutôt il n'avait pas à se boucher les oreilles ; c'était une
opération qui avait été faite précédemment. Le Nord envoyait ses représentants, non pour écouter, mais pour voter.
Aussi il allait de l'avant, encore et toujours. Pourquoi alors, ainsi que je Tai déjà demandé, le Sud ne se séparait-il pas? Il avait assez souffert de rUnion pour apprendre que, quels que fussent les avantages que le Nord en retirait, il n'avait, quant à lui, aucun avantage à espérer, et chaque session prouvait qu'il fallait de moins en moins s'attendre à une législation égale pour tous ; car la majorité qui lui était opposée s'élevait, grandissait de plus en plus, et cette majorité n'avait ni pitié ni bonne foi. Mais, comme je l'ai déjà dit, le Sud était attaché à l'Union par ses sentiments d'affection, et il persévérait à espérer, contre tout espoir, que les choses iraient mieux. Le grand parti sur l'alliance duquel il lui était permis de s'appuyer était encore puissant et conservait généralement le dessus. Fortement opposés au Sud sur les questions de tarifs, les Démocrates du Nord étaient disposés à appuyer le Sud sur celles que soulevait l'esclavage. Ils avaient le désir de préserver l'Union de toute atteinte et de faire respecter la Constitution; et si en corps ils ne pouvaient pas résister à la tentation de placer sur le dos du Sud mesures protectives sur mesures protectives, espérant toujours que la dernière ajoutée ne
suffirait pas pour lui rompre les reins, ils comprenaient néanmoins qu'ils couraient un risque, et que ce serait le comble de la folie de lui donner une nouvelle tentation de se séparer en agitant une question qu'il était douteux qu'on dût soulever, même en cas d'admission de nouveaux Etats, surtout quand cela ne présentait qu'un mince intérêt. Il y avait outre cela, comme je l'ai dit déjà, la grande influence sociale du Sud.
On peut s'étonner que ce parti n'ait pas paralysé le Nord dans sa tentative d'exclure le Sud des nouveaux Etats plus complètement qu'il ne l'a fait. Mais les victoires que les Démocrates recherchaient étaient celles qui avaient pour objet les honneurs (et les dépouilles) du Gouvernement, de préférence à celles qui avaient rapport aux débats du Congrès; et c'était au Congrès que la lutte sur les territoires, et ce qu'on devait en faire, était engagée. Néanmoins ils firent quelque chose. Ils réussirent, après plusieurs échecs, il est vrai, à forcer le Nord à accepter le marché très-avantageux dans l'affaire du Missouri; et ils réussirent également à faire échouer la scandaleuse tentative d'exclure l'esclavage de l'Arkansas. A l'époque où se débattit l'admission de la Californie, ils n'avaient plus le pouvoir, car la Présidence et ses dépendances étaient échues auxWhigs, et ce qu'il y avait de pire, c'est que c'était par
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suite d'une division dans leurs propres rangs. Une fraction du parti, ayant à sa tête Tex-Président Van Buren, avait mis en avant l'idée du sol libre, et lui avait donné, ce qui ne s'était pas encore vu précédemment, le caractère d'un mot d'ordre politique, adopté par une grande et puissante coalition. Ce n'était pas une désertion pour passer aux Whigs, car les Whigs, comme parti, n'avaient jamais épous ces doctrines. Les lignes de démarcation qui séparaient les partis sur la question du sol libre contre l'esclavage n'étaient pas identiques ; on aurait presque pu dire qu'elles s'entrelaçaient avec celles qui séparaient les Whigs des Démocrates; cependant des deux partis, c'étaient les Démocrates, avec leurs sympathies pour les hommes du Sud, leur respect de la Constitution, et leur horreur des Abolitionistes, sur l'appui desquels les hommes du Sud devaient compter ; et quand une fraction de ce parti passa ouvertement et comme question de principes sous la bannière de l'ennemi, on pouvait bien voir que les chances de faire adopter, à l'égard de la Californie , les principes du Compromis du Missouri étaient bien faibles*
En elle-même, l'impossibilité d'introduire des esclaves dans le nouvel Etat signifiait peu de chose ; car je suppose que, lors même que c'eût été constitutionnellement possible, cela n'eût pas été prati-
cable; le travail des nègres ne pouvant être d'aucun secours en Californie. Je ne pense pas non plus que ce fût ridée de Calhoun; c'était l'esprit qui faisait agir le Nord qu'il redoutait et contre lequel il protestait. Qu'il put se former une fraction qui eût la volonté et qui exprimât l'intention de violer une convention qu'elle-même avait imposée et dont elle avait largement profité, était un fait d'un trèsfâcheux augure ; mais que cette faction pût prendre le dessus et se mit en contradiction avec la législation du Congrès Fédéral, c'était un signe que la fin de l'Union approchait.