CHAPITRE YII A
Que le lecteur ne s'attende pas ici à trouver une étude ethnographique, pour laquelle le temps et l'espace nous font également défaut. Nous nous proposons seulement de préparer et de faciliter nos discussions ultérieures par quelques indications sur le naturel et les coutumes des peuplades congolaises.
Juger les noirs sur leur cannibalisme serait vraiment les faire plus noirs qu'ils ne sont. Au fond, ils ne sont ni si stupides ni si pervers qu'ils ne paraissent tout d'abord. On serait tenté de les prendre pour des démons, alors que ce ne sont que des enfants, assez mal élevés, il est vrai, et terribles comme tous ceux qui ont la vigueur de l'adulte, sans en avoir la raison équilibrée. A noter aussi, comme nous l'avons déjà insinué, qu'on verserait dans l'erreur en les supposant stationnaires à leurs débuts : les Congolais ont plutôt rétrogradé jusqu'à une certaine enfance; et nous ne croyons pas d'ailleurs qu'ils y soient replongés pour toujours. Mais actuellement, on reconnaît en eux les caprices soudains et violents de l'enfant, ses excès de défiance et d'aban-
don, ses impressions mobiles, ses promptes colères, et ses faciles contentements. yoici,par exemple, une Congolaise en furie; liez-lui les mains derrière le dos : sa colère tombe comme par enchantement. Considérez cet importun. Ses yeux brillent de convoitise. Quelles instances pour obtenir un petit cadeau, une faveur! Vous refusez : il vous quitte, sans éprouver au cœur le moindre ressentiment. Le noir se dit d'avance : si je réussis, c'est tout gain; si j'échoue, pas de perte; car le temps, pour lui, ne compte pas, non plus que les courbettes.
Comme les gamins, le nègre est bavard, menteur, glouton et assez peu reconaaissant. Si vous ne savez lui en imposer, vous lui verrez faire les niches d'écoliers en révolte. Il a plaisir à vous duper en quelque chose. Que si vous déjouez ses artifices, il s'en ira vanter votre intelligence.
Est-il besoin de le dépeindre imprévoyant et amateur de réjouissances? Le propriétaire d'une exploitation nous racontait qu'il n'avait pas de peine à engager librement des travailleurs nègres. Mais ils se relayaient d'année en année. Le gain d'un an leur servait pour faire bombance l'année suivante. Ne ressemblent-ils pas sous ce rapport à beaucoup de nos ouvriers? Et ne sont-ils pas même plus excusables? Ils n'ont ni coffre-fort, ni armoire, pour garder leurs économies. Et, je l'imagine au moins, la Caisse d'épargne, créée par le décret du 9 décembre 1891, compte peu de succursales à proximité des indigènes.
Mais, par contre, le Congolais sait, en bon enfant,
reconnaître ses torts, accepter une punition, se plier aux commandements. Il comprend le devoir de fidélité envers son maître : les boys sont de parfaits serviteurs, peut-être un peu complaisants pour toutes choses. Les impulsions de son instinct sont parfois sublimes. Deux Pères Blancs du Vicariat du Haut- Congo cheminaient accompagnés de quelques néophytes. Voici que survient une bande ennemie. Les arcs sont bandés, les flèches empoisonnées sont prêtes à partir. Tout aussitôt, les noirs entourent les missionnaires et leur fontunrempartdeleurcorps(l).
Vive et prompte, l'intelligence des noirs offre cette particularité que, vers l'âge de 15 ans, elle s'arrête, obstinément rebelle à toute augmentation de savoir (2).
Nous venons ainsi d'esquisser brièvement le naturel du Congolais. Parlons avec un peu plus d'ordre de ses coutumes.
Religion. — Toutes les tribus du bassin du Congo et des régions avoisinantes pratiquent le fétichisme; mais ce culte varie de peuplade à peuplade. Les
(i) Trait qui nous fut rapporté par Mgr Roelens.
(2) Cet arrêt dans le développement intellectuel, qui se produit à réjjoque de la puberté, serait dû, d'après certains physiologistes, à un épaississement de la matière osseuse de la boîte crânienne assez fort pour déterminer des compressions permanentes du cerveau.
On comprend cependant qu'une culture intellectuelle antérieure puisse, jusqu'à un certain point, neutraliser par des habitudes d'activité l'effet fâcheux de cette cause. Mgr Roelens constate que le noir dont l'esprit a été plus exercé est moins voué à cette stagnation intellectuelle.
féticheurs enseignent et professent différemment suivant les tribus, et l'indigène modifie les enseignements qui lui sont donnés, ajoutant ou retranchant suivant les convenances de sa mentalité enfantine.
Partout le pouvoir civil et le pouvoir religieux apparaissent comme distincts; mais dans tout le cours de son existence, le noir est constamment à la merci des aventures que peuvent créer les croyances superstitieuses. Le chef de la tribu n'échappe point à la loi commune; bien qu'il tienne ses droits de la naissance, il ne saurait, si les féticheurs s'y opposent, se faire reconnaître du peuple; et pendant sa vie il devra constamment compter avec eux, sous peine de voir ses sujets se soulever contre lui.
Ce serait manquer de perspicacité de ne voir dans les religions fétichistes pratiquées par les noirs que les formes puériles de leurs superstitions et les pratiques bizarres et incohérentes de leurs féticheurs.
Pour indéchiffrable que soit l'âme nègre, il arrive parfois que le voile se soulève et qu'on puisse y lire. Certains prétendent, non sans vraisemblance, que les traditions fétichistes contiennent et expliquent les lois en usage dans les peuplades nègres. Des voyageurs qui ont séjourné longtemps dans le Bas-Congo soutiennent que la terrible épreuve de la Kassa (breuvage empoisonné) imposée par les féticheurs aux gens soupçonnés de crimes ou de maléfices ne serait que la dernière des formes du pouvoir répressif
(i) Il y est même moralement obligé par Topinion. Un accusé s'offre spontanément à subir cette épreuve. S'il s'y refusait, il se verrait tellement méprisé que la vie lui serait
dans ce milieu social (1). Malgré l'énergie des sanctions, nos lois n'ont malheureusement pu encore venir à bout de ces préjugés trop profondément enracinés dans les intelligences.
Un point commun à toutes les croyances fétichistes, c'est la survivance de l'être.
Partout, cette mentalité, cependant si inférieure de la race noire, s'est refusée à l'idée d'une mort définitive; et partout le monde des esprits continue à côtoyer le monde des vivants. Cette croyance au monde invisible est générale ; on la retrouve au littoral comme au Tanganika, dans les confins de rUele comme au Katanga. Les indigènes du grand lac portent à manger à leurs défunts et leur font des offrandes; les indigènes du littoral sont avertis de leur propre mort par le chimbindi, qui vient les appeler dans le monde des esprits.
Au sommet de leurs connaissances, apparaît l'idée de Dieu : si les questions posées à ce sujet sont parfois accueillies avec cet effroi que l'on éprouve au bord d'un abîme inconnu, des hommes entendus, qui avaient l'expérience de régions aussi distantes que
impossible. Bref, cette superstition se complique d'un préjugé comparable à celui du duel dans nos régions. Et comme les noirs n'ont pas nos lumières pour s'en affranchir, M. Diderrich conclut justement qu'il faut appliquer avec beaucoup de circonspection les sévères sanctions pénales (Code pénal, art. 6,4) édictées contre celui qui soumet ou fait soumettre un indigène à l'épreuve du poison Nkassa (nom congolais de la Casque) ou qui prépare ou administre le poison. Voyez : Institut colonial international. Compte rendu de la sessiontenue à Wiesbaden, 17, 18, 19 mai 1906, pp. 118, 121.
le sont les Falls du Kwango, nous ont affirmé que les indigènes connaissaient un Dieu unique, Créateur de toutes choses. Mais ce Dieu, appelé de divers noms, tels que Nzambi (Le Très-Haut?), Lésa, Mungu, etc., se désintéresse du monde qu'il a créé. Dans le repos où II s'est plongé, Il ne désire pas être invoqué. Aussi les noirs ne prient pas (1); ils se préoccupent uniquement d'apaiser les esprits mauvais.
Néanmoins, beaucoup de tribus ont la notion de la récompense et du châtiment dans la vie future. Chez certaines peuplades, les crimes sont punis dans l'au-delà par la résidence assignée aux esprits des morts : ils habitent dans les forêts ou dans les marais, alors que les esprits bons habitent la plaine ou les sommets des montagnes. Les exigences de ces pauvres gens sont parfois très modestes. Une légende assez accréditée, et où se trahit le sentiment de leur infériorité, assure aux noirs qui Tse sont bien comportés l'honneur de pouvoir, dans l'autre monde, laver la vaisselle des blancs.
Le fond religieux de ce peuple se manifeste également par la forte prise qu'à sur eux le christianisme. Ce sont de bons chrétiens, qui s 'imposent volontiers des lieues de marche pour assister régulièrement à la messe. Aux Falls, le travail leur est présenté comme un rigoureux devoir de conscience; et ils se soumettent à la loi.
(i) En ce point, les noirs se montrent à la hauteur do certaines philosophies contemporaines.
Mariage. — Sans toujours vérifier les conditions essentielles du vrai mariage, notamment celle qui veut l'union perpétuelle, le mariage est cependant, dans le bassin du Congo, un contrat très solennel, longuement préparé, et entouré, aussi bien que la naissance et les funérailles, de formalités multiples. Les noirs connaissentdes empêchements de mariage. Ainsi, M. Delhaise (1) dresse la liste suivante pour les Wabembas : la consanguinité, à l'indéfini, même en ligne collatérale; la parenté putative contractée avec un ami (mbozwa) dont l'enfant reçoit le nom ; l'alliance, en ligne directe, entre gendre et bellemère, bru et beau-père. Un jeune homme peut épouser sa tante paternelle; mais jamais sa tante maternelle. Chez les Wahorohoros, les empêchements sont analogues, avec une nuance plus sévère. Ainsi, ni la tante paternelle ni la tante maternelle ne peuvent jamais être épousées. Il est interdit au jeune homme de rester en présence de sa cousine germaine; au veuf, d'épouser sa belle-sœur plus âgée que la défunte. Les fiançailles permettent une cohabitation, qui commence à six ou sept ans, et autorise toutes les libertés, sauf celles de parfaire l'acte du mariage. On comprend que ce noviciat déplaise aux missionnaires. De là ces séparations de prétendus époux qui leur furent un peu naïvement reprochées par le rapport de la Commission d'enquête (2).
Un grand respect pour l'autorité maritale est
(i) Notes ethnographiques , pp. lo et 35. (2) Pvapport, p. 247.
inculqué à la jeune femme; la leçon revêt des formes fort expressives. Chez les Wabembas, on la pince fortement avec les ongles et les doigts, en lui répétant qu'elle doit déposer tout orgueil et écouter les ordres et les conseils des anciens et de son mari. Chez les Wahorohoros, la jeune fille est battue, griffée à sang et même flagellée d'épines ; après cela, l'on espère qu'elle se montrera accommodante en ménage (1).
Ce n'est pas que toute poésie soit absente des noces. Que dire, par exemple, de cette feinte poursuite, où le prétendant se présente en chasseur, armé de son arc et d'une flèche, dont il menace la jeune fille, et qu'il finit par tirer à côté d'elle contre les parois de la salle? Et ce refrain du chant nuptial, est-il donc sans saveur?
Karnhaza, cher petit oiseau, pare-toi de tes longues plumes.
Voici que Vannée est passée et qu'un nouveau printemps commence.
Le petit oiseau a trouvé son maître.
Fais-toi beau, secoue ta belle aigrette. Le petit inperemhe, ici tout près, nous entend et s^ éveille (2).
Des causes futiles autorisent le mari à divorcer, bien que, chez certaines tribus, l'entente mutuelle
(i) Delhaise, Notes ethnographiques, pp. i3 et 36. (2) Ibidem, p. 27.
finisse par être une garantie de perpétuité. Par contre, l'adultère est très sévèrement puni : souvent par la mort ou l'esclavage. D'ingénieuses coutumes facilitent parfois aux époux la surveillance mutuelle; telle, en quelques endroits, une espèce de confession publique, où les futurs époux indiquent, à tour de rôle, les personnes avec lesquelles leurs relations furent trop intimes.
Un préjugé assez universel entretient la polygamie, empêche la fécondité des unions et conduit à des pratiques immorales. La femme qui allaite un enfant se refuse à son mari, redoutant de tuer sa progéniture. Or, les femmes ne se décident pas facilement à sevrer leurs enfants avant deux ans révolus (1).
Le contrôle des mœurs des jeunes gens n'est pas partout oublié. L'honneur même des parents y est parfois engagé. Ainsi, dans la région de Sungula- Mifusho, entre Kabanbare et le Tanganika, province orientale, on fait une injure grave à l'homme en lui donnant une épouse qui ne soit point rierge.
Organisation politique. — Nous avons parlé de cette organisation, au chapitre II, en examinant les traités conclus avec les chefs indigènes. Un exemple,
(i) La prétendue stérilité des mariages monogamiques des chrétiens au Congo reçoit là, pensons-nous, son explication. Prétendue, disons-nous. A Baudouinville, par exemple, Mgr Roelens ne compte pas moins de trente-neuf ménages chrétiens ayant huit enfants Le préjugé qui impose l'abstinence des rapports est d'ailleurs vaincu dans ces parages.
pour expliquer Tordre des successions au pouvoir par les femmes, se trouve reproduit en annexe. Notons que l'on ne parle aux chefs qu'avec respect, et qu'un cérémonial règle la manière de les aborder.
Propriété. — Ce point, capital à notre point de vue, est négligé dans plusieurs livres. Nous ne pouvons qu'être étonné de ne pas même trouver une allusion aux coutumes concernant la possession des biens dans l'étude si intéressante que M. Delhaise consacre à certaines peuplades du Tanganika.
La courte esquisse qui va suivre est, croyonsnous, d'application suffisamment générale dans V toute l'étendue du royaume.
1^ La propriété définitive et stable, les indigènes la connaissent sous la forme collective, la communauté
^ étant le village ou la tribu (1). Cette propriété s'étend d'ordinaire sur tout le territoire sur lequel le chef exerce sa juridiction. Les limites sont d'ailleurs nettement définies. Il suffit de poser la question : « A qui cette terre? » pour obtenir la réponse : « Ceci est de tel chef; jusque-là, c'est à un tel. » Dans sa traversée de l'Afrique, Stanley, comme tous les premiers explorateurs qui n'étaient pas décidés à passer par la force, eut à payer un droit de passage (posha) chaque fois qu'il franchissait de nouvelles frontières.
(i) Nous nous exprimons de la sorte, parce que la communauté n'est pas partout le village, et que l'autorité du grand chef est tantôt effective et tantôt ne consiste que dans une préséance honorifique.
Il en est cependant qui pensent, notamment Mgr Roelens, que certaines parties de forêts ne seraient réellement à personne; tandis que d'autres estiment que, devançant les lois européennes, les noirs avaient pour principe que les biens sans maître appartenaient à la communauté. Nous ne trancherons pas ce différend.
Mais nous tenons à faire remarquer que nos missionnaires ont entendu très clairement les noirs affirmer et revendiquer la propriété de leurs biens. Ainsi, dans une convention conclue entre les missionnaires et les noirs, nous lisons : « Le mfumu Mbuari et les indigènes déclarent que tout le territoire de Nkimi leur appartient. Ils déclarent, en outre, que tous les indigènes de la terre de Nkimi, à l'exclusion des étrangers, peuvent couper du bois pour les steamers dans toutes les forêts de cette terre. » Même déclaration du mfumu de Kwamouth : « Vous êtes sur mon territoire... Tout ce territoire m'appartient. » S'il arrive, en d'autres circonstances, que le noir tolère sans protester l'occupation de terrains par les étrangers, ce silence s'explique en partie par le prestige du blanc, en partie par l'idée imparfaite qu'ils se font d'un droit absolu, contre lequel la force ne prévaut point ; mais ni ce respect ni cette ignorance ne sauraient enlever à leurs possessions un caractère inviolable. ^
Le chef exerce sur cette propriété un certain droit d'administration et d'aliénation, pour lequel il a d'ordinaire besoin du consentement des anciens. Cette nécessité suggéra un jour la solution arbitrale de la cause suivante :
Un indigène avait obtenu la concession d'un fief. La coutume règle les cas dans lesquels ce fief fait retour au chef suzerain. Mais celui-ci prétendait retirer sa concession. On convint de prendre les missionnaires pour arbitres. Une palabre eut lieu. Après divers éclaircissements, l'arbitre posa cette question :
« Le mfumu pouvait-il, sans les anciens, concéder ce fief?
— Non.
— Vous autres, anciens, avez-vous accordé la concession?
— Oui.
— Le chef peut-il retirer seul ce que seul il n'a pu donner?
— Non.
— Voulez-vous, les anciens, que la concession soit révoquée?
— Non.
— Dès lors que le vassal conserve paisiblement la terre qu'il a obtenue. »
Et tout le monde s'en fut content.
En sous-ordre, il existe une propriété individuelle, mais temporaire, qui affecte le terrain actuellement en culture ou couvert d'une habitation. C'est là cette occupation bonitaire dont parle M. Descamps (1), mais qu'il a le tort de considérer comme la seule forme de possession pratiquée par les indigènes. Cette propriété s'évanouit quand cesse la mise en
(i) L'Afrique Nouvelle, p. 384-
valeur de la terre, pour se reconstituer sur une autre partie du domaine collectif, où, sans permission à demander, les indigènes peuvent se choisir un emplacement. Cependant, nous le savons de source autorisée, dans la région des Cataractes, certaines gorges, certaines vallées appartiennent à titre individuel et stable à des indigènes qui en cèdent la jouissance à d'autres indigènes moyennant une contribution fixe.
De plus, les indigènes jouissent en commun de droits d'usage et d'usufruit qui rappellent les pacages et les bois communaux de nos contrées. La forêt leur livre le bois avec lequel ils construisent leurs chimbeks, alimentent leur feu; le caoutchouc où ils insèrent la pointe de leurs flèches, et même certains fruits savoureux. Mais, de plus, elle contient la faune, comme les cours d'eau, les poissons; et la chasse et la pêche remplissent leurs journées. Il est important de l'observer; la chasse n'est pas, au Congo, un usage accessoire du domaine : c'en est peut-être le principal; et, à ce titre, l'exercice de la chasse peut constituer un signe irrécusable d'appropriation, comme le serait chez nous l'exploitation agricole. Aussi le tribut à fournir aux chefs consiste d'ordinaire dans une cuisse des grandes bêtes abattues. Un jour, deux missionnaires reçurent la visite du chef sur le territoire duquel ils s'étaient établis, d'ailleurs fort pacifiquement : « C'est moi, dit-il, le vrai chef de la contrée. Vous vous êtes installés chez moi. Et jusqu'à présent vous ne m'avez offert aucune partie des bêtes que vous aviez prises. » Il j-éclamait
le tribut. Ce droit de chasse donnait lieu à des réglementations minutieuses, qui prévoient notamment le cas où une bête, frappée à mort, vient s'abattre sur un territoire étranger. L'éléphant, par exemple, reste acquis au chasseur, sauf une défense à livrer aux propriétaires du terrain. Et l'on spécifie laquelle : celle qui touche le sol de plus près, d'après la façon dont l'animal est tombé.
Les indigènes exploitaient aussi quelques mines de fer et de cuivre, par exemple, au Katanga [Kambool), et surtout quelques salines, notamment celles de Muashia et de Molenga. Le sel est si estimé, qu'en certains endroits il forme l'étalon monétaire.
Activité, aptitudes. — Le reproche de paresse qu'encourent les nègres est, jusqu'à un certain point, mérité; mais, formulé d'une façon trop absolue, il devient une calomnie. Qu'ils soient capables de travailler, le proverbe : Travailler comme un nègre, n'est-il pas là pour nous l'attester ? Leurs compagnes sont très laborieuses; leurs esclaves sont soumis au travail. L'homme libre seulement est souvent désœuvré. Est-ce étonnant? N'ayant pas appris à lutter contre son égoïsme natif, il profite de l'avantage de sa force pour faire peser le poids du jour sur plus faible que lui. Hélas ! L'Afrique a-t-elle le triste monopole de semblables abus? Pour ne pas médire de l'Europe, ce désœuvrement ne peut-il pas être également reproché aux Chinois? Puis, le reproche s'applique surtout à l'agriculture, qui passe pour un vil métier; il se
vérifie moins pour certains métiers plus nobles, que la population mâle exerce, sans doute d'une façon élémentaire, mais où, cependant, une longue patience sait mettre du fini et même quelque beauté. Tel est, par exemple, le travail du fer et du cuivre.
Toutefois les aptitudes du nègre sont surtout commerciales. Stanley le proclamait né commerçant. Une brochure favorable à l'État Indépendant estime que « le nègre a la passion du négoce. Chaque fois qu'on explore une contrée nouvelle, les indigènes se présentent en foule avec tous les objets qu'ils croient susceptibles d'être échangés contre des articles de provenance européenne » (1). C'est un commerçant habile, écrit M. Wauters, retors, parfois entreprenant, qui a toutes les ruses et toutes les malices (2).
Ces aptitudes et ces goûts se démontrent notamment dans le développement des marchés, tant des moins importants, installés sur tout sentier quelque peu fréquenté, que des grands, qui se tiennent à jour fixe et à tour de rôle dans les différents villages, à peu près comme nos foires annuelles. On y accourt de plus de vingt-cinq à trente lieues à la ronde ; des emplacements fixes sont assignés aux difîérents produits (3). C'est encore une observation de Stanley : les femmes fréquentent les marchés comme elles tiennent en nos pays à courir les boutiques.
(i) Réplique d'un ami de la vérité au négociant hollandais, lors des controverses de TÉtat avec les compagnies.
(2) L'Etat Indépendant^ p. 829.
(3) Ibidem, p. 33o.
Le nègre se révèle également commerçant dans l'adoption de la monnaie, et la rapidité avec laquelle il saisit les avantages de nos instruments d'échange. Même avant l'arrivée des Européens, les différentes régions avaient leurs unités monétaires, qui répondaient aux définitions essentielles de l'économie classique. Au Kwango, M. Dhanis trouva le caoutchouc fragmenté en petits cubes qui servaient d'unités; là même et ailleurs, on admettait le mitako, fil de laiton, de deux millimètres d'épaisseur et de longueur variable, suivant les régions; dans d'autres districts, on emploie la croisette, formée de baguettes de cuivre, réunies en forme de croix de Saint-André. Plusieurs districts, spécialement aux Falls, admettent un morceau de fer, choca^ dont la forme rappelle une semelle et dont la valeur équivaut à 50 centimes. Les perles, les coquillages, parfois les esclaves eux-mêmes, servent de mesure commune aux valeurs. Bien qu'elles soient sujettes à de notables fluctuations, suivant leur abondance et la mode, les étoffes sont assez facilement acceptées en payement, celles d'Europe surtout, dont la supériorité fut très vite reconnue. De même, l'introduction, dans le Bas-Congo, de la monnaie frappée y a rapidement fait concurrence aux mitakos. Un dernier trait. La variété des monnaies a provoqué l'établissement, sur les marchés indigènes, de véritables petits comptoirs de change.
M. Wauters fait à bon droit remarquer quel facteur, pour le développement des ressources et l'évolution progressive, constitue cette ardeur à trafiquer.
La langue qui prédomine dans le bassin du Congo est très riche, très rationnelle; elle forme ses mots par agglutination, et témoigne, elle aussi, d'une culture antérieure (1).
Et pour exprimer l'impression d'ensemble que produisent les descriptions du caractère des Congolais et de leurs us et coutumes, l'initiation des fils de Cham par ceux de Japhet à la vie et à la marche en avant, pourra être laborieuse, mais elle n'apparaît pas impossible. Le Roi-Souverain ne doit pas désespérer de ses sujets noirs; on serait injuste, en appliquant à leur moral le proverbe, qu'à lamr la tête d'un nègre, on perd sa lessive.
(i) Sur cette langue, Bantone, voyez de Préville, Les Sociétés africaines^ eh. VII; Trombette, L' unité d'origine del lingaaggio, pp. 4449.