LES SUJETS BLANCS DE SA MAJESTE LEOPOLD II
chose de leur verve railleuse; ceux du nord ont accentué ses penchants positifs; le flegme de ses cousins d'outre-mer a même un peu déteint sur lui. Il se défend de l'engouement, et tient beaucoup à passer pour pratique. C'est une habitude, chez le Belge, de contredire avant d'approuver, de critiquer avant de souscrire, d'un peu résister avant d'obéir. Prévenu contre la séduction des apparences, il accueille avec défiance toute nouveauté, et redoute un piège dans les propositions séduisantes. Trop avisé pour se passer d'un gouvernement, il aime à lui faire opposition : c'est sa revanche de sujet. Sa précipitation à refuser des avances l'obligera parfois à se rétracter; il saura alors faire les choses convenablement, sans trop regretter d'avoir perdu l'occasion d'un beau geste. La Constitution qu'il s'est taillée circonscrit l'action royale dans des limites fort étroites. Léopold P' disait : « On voit bien que la Constitution a été rédigée sans le Roi. » Et néanmoins l'esprit belge reste hanté de la peur du pouvoir personnel.
Ajoutez une complète inexpérience de la vie coloniale; une répugnance héréditaire pour les expéditions maritimes et lointaines, dont le détournent également le confortable de son intérieur et ses affections familiales (1).
L'idée d'une expansion au Congo venait du Roi.
(i) Voyez exemples dans Pirenne, Histoire de Belgique, I, p. 245 (xiiie siècle); II, p. 178-180 (xive siècle); II, p. 4o3 (xve siècle).
On promettait monts et merveilles. C'étaient là deux raisons pour accueillir le projet avec cette indifférence sceptique qui avait déjà fait échouer plus d'une tentative antérieure (1). Le mot de M. Malou résumait bien l'opinion dominante : « Sire, je n'ai ni la foi ni l'espérance, comment voulez-vous que j'aie la charité? »
Cependant, les traits cités plus haut ne suffisent pas pour donner du Belge un portrait complet et achevé. Le pays où Léopold II règne constitutionnellement rachète en dévouement réel ce qui lui manque en entraînement facile. S'il a les ardeurs moins promptes, il les a plus durables et plus convaincues. Le Belge est capable de ressentir une généreuse flamme; il sait quitter sa patrie, il sait s'arracher aux siens, mais pour une cause qui lui en semble valoir la peine. S'il a peu connu, jusqu'à ce jour, l'enthousiasme national, il a de tout temps connu et pratiqué l'enthousiasmé religieux. Témoin les croisades : nulle part que dans nos provinces l'élan ne fat plus général et le motif plus pur. Nos croisés étaient des pèlerins qui n'avaient en vue que la libération du tombeau de Jésus (2). Et lorsque, au siècle passé. Pie IX enrôla des volontaires pour sa défense, les zouaves que fournit le sol belge ne furent ni les moins nombreux ni les moins intrépides. Pour ces expéditions, religieuses encore, mais pacifiques,
(i) Descamps: La neutralité de la Belgique. (2) PiRENNE : Histoire de la Belgique, I, p. 89.