LES SUJETS BLANCS DE SA MAJESTÉ LÉOPOLD II
que sont les missions catholiques, la Belgique a-t-elle jamais compté ce qu'elle sacrifie en hommes et en argent? De tout temps, la Flandre et la Campine furent fécondes en missionnaires; et les entreprises apostoliques jouissent, dans tout le pays, de la plus grande popularité. L'endurance, la facilité à s'initier aux langues étrangères, le sens rassis, joints à une foi profonde, ont fait louer les qualités exceptionnelles des Belges pour l'évangélisation des contrées barbares. Et derechef, leur zèle religieux apparaît pur de toute autre préoccupation. Ils se gardent bien de mêler un souci de races et de frontières à une cause qui intéresse tout le genre humain et le véritable culte de Dieu. Aussi, sans regarder aux possesseurs du territoire, nos missionnaires apportent à la plus grande des œuvres le concours le plus désintéressé.
Ces réflexions sur le caractère et les aptitudes des Belges nous font conclure, que, même en se plaçant / au simple point de vue politique, il fallait, pour ' populariser et faire réussir l'entreprise cone^olaise, faire appëFariêurs sentiments religieux. L'œuvre réclamait des dévouements nombreux et stables ; une sagesse élémentaire ne commandait-elle pas de presser les ressorts qui les mettraient en jeu?
Il fallait d'emblée, nettement fonder la civilisation de cette terre sauvage sur la moralisation chrétienne; il fallait loyalement présenter l'entreprise comme évangélique aussi bien qu'humanitaire, et s'adresser à la foi de notre race.
Quel autre accueil eût été fait aux avances royales ; quel autre avenir immédiat se fût dessiné
(pour l'œuvre dont Léopold II avait la glorieuse paternité ! Les missionnaires se seraient offerts nombreux et dévoués jusqu'à la mort; par les missionnaires on rassurait les parents dont les fils auraient voulu s'engager au service de l'État; avec les missionnaires on gagnait les familles généreuses qui les auraient donnés; et jusque dans les villages les
plus reculés, on intéressait au Congo tout ce qu'il y avait de plus sain dans la population.
« Au moment où il fut question de choisir le drapeau de l'Association internationale africaine, lisonsnous dans le livre de M. le baron Descamps, un des hôtes illustres du Roi proposa de camper au milieu de l'étendard nouveau un sphinx, emblème de la séculaire et redoutable énigme africaine qu'il s'agissait de résoudre. Mais. le Roi préféra au symbole du doute l'étoile, signe de direction lumineuse et de radieuse espérance (1). » Assurément, l'étoile valait mieux que le sphinx; mais une croix lumineuse eût valu mieux encore qu'une étoile incertaine. Elle eût rappelé de qui nous tenions la lumière, et ce rappel eût été un acte de reconnaissance louable et béni. Tandis que l'étoile isolée ne donne aucune direction ferme, ne symbolise que de vagues espoirs, le symbole de la croix eût dit clairement où l'on allait et tout ce qu'on pouvait attendre.
Hélas! le symbole rédempteur fut écarté, et la grande âme du cardinal Lavigerie poussait ce gémissement douloureux : « La croix, qui, depuis dix-huit siècles a été le drapeau de la civilisation pour tous les peuples chrétiens, est oubliée ici pour la première fois (2). »
Ce n'est pas que l'on témoignât de l'hostilité pour l'évangélisation. Un des hommes qui concoururent le
(i) L'Afrique Nouvelle, p. 3i. Lo choix fut fait dans la séance du 21 juin 1877.
(2) Baunard : Le Cardinal Lavigerie, II, p. 8.
plus à la fondation de l'État Indépendant, Emile Banning, ne faisait-il pas remarquer à propos : « L'histoire démontre que le christianisme possède une vertu particulière pour retirer de la barbarie les races incultes, et leur faire franchir rapidement les premières étapes de la civilisation (1). » Dès 1876, après la Conférence géographique, puis en 1879, des démarches successives furent faites, au nom du Roi, auprès de deux instituts, malheureusement trop engagés dans d'autres entreprises apostoliques pour oser prudemment, avec les hommes et les ressources dont ils disposaient, assumer la responsabilité d'une nouvelle et immense charge (2). Mais ces instances ne furent pas assez connues pour faire bénéficier l'œuvre congolaise de la popularité des mission-
(i) L'Afrique et la Conférence géographique de Bruxelles, p. i48.
(2) Ces deux Instituts étaient la Congrégation des missionnaires du Cœur Immaculé de Marie, dite de Scheutveld, et la Compagnie de Jésus. Les démarches se firent auprès de la première, en 1876, 1884, 1886-1887. Le ir mai 1888, parut le bref érigeant la Mission du Congo, confiée à la Congrégation de Scheut. Il réunissait à la Congrégation le séminaire africain, érigé en 1886 à Louvain, sous la direction de l'épiscopat belge. (Voir, sur ce séminaire, I'Annuaire de l'Université, 1887.)
La Compagnie de Jésus fut sollicitée en 1879, i885, enfin en 1892, année où lui échut la mission du Kwango.
Le succès de ces négociations est dû. en grande partie au cardinal Lavigerie, qui, dès la première heure, n'avait cessé de presser le Saint-Siège d'envoyer des missionnaires en Afrique, et y avait établi ses Pères Blancs dès 1878. Des pourparlers entre lui et le Roi eurent lieu en 1879, en vue de l'érection d'une station hospitalière, sur le Congo, entre l'Ougogo- et le Tanganika.
naires. Elles ne se produisirent pas assez ouvertement au grand jour (1) ; et surtout, elles parurent méconnaître le rôle de l'apostolat chrétien. Au lieu d'y voir le fondement de toute véritable civilisation, on n'y chercha qu'une coopération utile sans doute, mais plutôt secondaire et accessoire, qui serait reçue en général avec bienveillance et même encouragée, mais tenue, en même temps, dans une dépendance suffisante (2) pour pouvoir, au besoin, être restreinte et contrariée.
Il parut plus habile d'imputer l'idée mère de l'entreprise à cette philanthropie purement et froidement humaine, qui compte si peu de vrais apôtres, et dont le masque d'honnêteté a couvert de si tristes visages.
(i) Cette remarque nous rappelle une anecdote que nous tenons d'assez bonne source, pour pouvoir la garantir vraie en substance. Le Roi-Souverain s'entretenait avec Gordon-Pacha, le futur héros de Khartoum, au sujet de l'organisation congolaise :
« Sire, dit le vaillant officier, il vous faut des missionnaires.
— Oui, répliqua le Roi, j'y ai songé, et je compte faire appel à la Société X (une société protestante de Londres). »
Cette réplique était apparemment suggérée par la religion de l'interlocuteur, protestant. Mais celui-ci reprit vivement:
« Oh ! non, Sire, pas ceux-là; il faut appeler des missionnaires catholiques. »
(2) Cette demi-défiance se trahit dès les débuts, dans la proposition faite en 1879 au cardinal Lavigerie. Celui-ci demandait 80,000 francs pour établir la station dont nous avons parlé à la note i. Le Roi promettait plutôt une pension annuelle de 6,000 francs, « ce qui tenait la station dans sa perpétuelle dépendance et suggestion «. (Baunard : Vie du cardinal Lavigerie, Ily p. 71,) Le cardinal refusa respectueusement, et préféra fonder la station aux frais de la Société des Pères Blancs.
N'est-ce pas elle qui arrachait à M. De Mandat- Grancey cette parole, peut-être un peu cruelle : « J'ai toujours soutenu que la race nègre, qui a résisté à trois cents ans de traite, serait détraite par cinquante ans de philanthropie (1). » L'œuvre congolaise fut présentée comme une œuvre neutre! Dès lors elle ne pouvait exciter que les défiances des catholiques, et lui aliéner les sympathies les plus précieuses à conquérir.
Certes, la grosse majorité de ceux qui s'embarquèrent étaient indifférents, sinon hostiles à la religion; et le Grand-Orient de Belgique pouvait, dans sa tenue du 25 septembre 1900, préconiser l'établissement d'une loge au Congo afin de « lutter contre l'œuvre déprimante des missionnaires », et alléguer comme motif cette constatation : « Nombreux sont les maçons belges qui se sont rendus dans cette région et y sont restés plus ou moins longtemps ou définitivement, soit pour y remplir les fonctions officielles, militaires, judiciaires ou administratives, soit pour y exercer des professions libres (2). »
Cette attitude équivoque, cette neutralité d'indifférence, que, même dans la suite, l'Acte de Berlin n'obligerait pas à adopter en recommandant la bienveillance (3) vis-à-vis des différeates confessions
(i) Au Congo, p. 7.
(2) Dooiiment publié par la presse belge, notamment parle BiKN Public, 14 novembre igoS.
(3) Nous ne voyons pas même à quel titre une attitude de bienveillance générale exclurait une aide positive accordée à ces auxiliaires plus sincères et plus méritants que sont, pour l'État Indépendant, les missionnaires catholiques belges.
chrétiennes, constitue ce que nous appelons la faute originelle de la politique congolaise. L'État Indépendant continue d'en ressentir les conséquences.
On s'empressait peu de s'enrôler sous un étendard civilisateur auquel on avait peine à se fier.
Une autre bannière, il est vrai, pouvait être déployée. Et l'un des intrépides de la première heure, le colonel Thys, la désignait par ce mot qui fit fortune : « Les Belges ne marcheront que convaincus par l'évidence de gros bénéfices. » Inutile de le faire remarquer : ces Belges-là ne pouvaient être les plus recommandables au point de vue civilisateur.
Mais cette évidence même tardait à se montrer à l'horizon. Stanley avait dit, et la parole se colportait : « Sans un chemin de fer, je ne donnerais pas, pour le bassin du Congo, une pièce de deux sous. » Or, la construction de la voie rencontrait des difii- f (J) cultes imprévues, et prenait les apparences d'une affaire sous tous rapports désastreuse. Les ouvriers mouraient comme des mouches; trois ans étaient employés à faire les sept premiers kilomètres; et le coût total de la ligne fut de 75 millions au lieu de 25.
Il se fit ainsi, les auteurs sont d'accord pour le dire, que la Belgique a commencé un peu malgré elle à devenir mère-patrie. Le Parlement accorda d'assez mauvaise grâce et la faculté de porter la couronne de l'État Indépendant, et surtout l'appui financier de quelque 30 millions. Encore, sans l'autorité de M. Beernaert, est-il probable que les Belges
ne se seraient pas, suivant l'expression d'un auteur français, « laissés guillotiner par persuasion » (1). Quant aux dévouements personnels, le Roi fit d'inutiles démarches auprès des meilleures familles. Il n'y avait rien dans l'entreprise qui pût les enflammer, rien même pour rassurer leur religion ou leurs mœurs. Nous sommes tout les premiers à déplorer ces abstentions, qui obligèrent à se montrer très facile dans les admissions. Et il nous plaît de reconnaître d'admirables mérites isolés. Mais le plus souvent, nous devons bien le dire, on s'embarqua pour le Congo par intérêt ou par nécessité; il arriva même que le motif déterminant fut l'appât de la licence, la perspective d'y assouvir ses passions tout à l'aise. Pauvres noirs, livrés à de pareils civilisateurs ! Vraiment, sans le franc concours que le Roi trouva dans l'armée belge, l'on peut se demander si, sous des dehors et des formes extérieures plus correctes, beaucoup de pionniers de la civilisation africaine n'auraient pas fait songer à ces brigands qui peuplèrent à ses débuts la cité de Romulus.
(i) p. Mille : Au Congo belge, p. ii.