CHAPITRE XI LES PARTIES FAIBLES DE L'ÉDIFICE
Originalité et solidité ne sont pas synonymes. Nous l'avons vu; à l'originalité du but, l'État joignait celle d'être indépendant. Né, lui seul, entre f tous les États, d'une pensée civilisatrice et humani- ^ taire, il apparaît comme un idéal; mais, faute d'attaches à une mère-patrie, comme un idéal qui frise l'utopie. Et si ce mot est trop fort, de rapides considérations suffiront à démontrer que, du moins, l'État naissait faible, et que sa viabilité elle-même pouvait être mise en question.
Une mère-patrie sait, comme toute mère, consentir, en faveur de son enfant, à des sacrifices qui, d'ailleurs, sont rarement perdus. Car un enfant d'avenir, comme est toute bonne colonie, rend avec usure à sa mère ce qu'il en a reçu (1).
Mais l'indépendance privait l'État du Congo du ferme appui d'un autre État quelconque, parvenu à
(i) La restitution peut être indirecte et cependant très avantageuse. Ainsi les Indes grèvent le trésor public de l'Angleterre, mais enrichissent les Anglais. Le déficit de l'État est comblé et au delà par le profit de la Société qui alimente le trésor public.
l'âge adulte et à la prospérité. Parmi les États, il faisait l'effet d'un enfant trouvé, qui n'a pas beaucoup à attendre de la charité publique, et qui ne peut espérer que des soins collectifs, trop incertains pour calmer les craintes d'avenir, trop impersonnels pour suffire aux exigences particulières des circonstances et du tempérament.
Réduit bientôt à ne compter que sur lui-même, pareil enfant risque d'avoir à fournir avant l'heure un travail qui épuise ses forces en les dépassant, et compromet son âge mûr. Et le danger est d'autant plus considérable, que pour gagner des sympathies, l'enfant doit se montrer beau et fort.
Cette remarque générale se renforce, pour peu qu'on l'applique à l'État congolais.
^ D'ici longtemps, l'Afrique centrale ne saurait être une colonie de peuplement. L'acclimatation des Européens dans ces contrées n'est pas même .1 entrevue à l'heure présente. Impossible de faire fond, en ce moment, sur l'installation définitive de familles belges ou européennes sur le continent noir. La civilisation doit y être apportée dans des vaet-vient successifs, où les hommes changent, se relayent, mais porteurs de la même pensée et poursuivant le même but. vSans mère-patrie, comment réaliser cette unité dans la variété, cette permanence dans la succession, cette suite dans le changement?
La civilisation suppose encore des ouvriers de choix, capables de comprendre une entreprise belle mais longue, et d'y consacrer une généreuse mais