LES PARTIES FAIBLES DE L'ÉDIFICE
souvent obscure coopération. Combien cette sélection est malaisée, sans mère-patrie pour produire et récompenser les dévouements ! Quel avenir est assuré aux jeunes gens après quatre ou cinq années de travail au pays noir ? Aspiraient-ils à une position officielle, ils reviennent sans titre reconnu et sans grades pour rejoindre ceux qui les ont devancés en Belgique. Le magistrat, à son retour du Congo, n'a aucune ancienneté à faire valoir. Même constatation pour les carrières ouvertes à tous. Ni l'avocat ni le médecin, tandis qu'ils se dévouaient au loin, n'ont pu se préparer une clientèle en Belgique. Pour l'ingénieur lui-même, un stage dans une usine belge sera plus apprécié que les meilleurs certificats rapportés du centre de l'Afrique. Bref, pour la plupart des professions, le séjour au Congo constitue une perte sèche au point de vue de l'établissement en Belgique. Dès lors, le recrutement du personnel se heurte à d'insurmontables difficultés, qui menacent de nuire beaucoup à l'entreprise humanitaire. On . est forcé d'accepter ce qui se présente, voire même i de recourir à des pays étrangers, que la cause con- ' golaise ne touche aucunement. Au lieu du flambeau de la lumière, c'est le fouet du maître d'esclaves qui risque là-bas de passer de main en main; au lieu de volontés ou d'intentions bienfaisantes, on court danger de n'avoir que d'impatientes cupidités.
Seuls, les règlements militaires ont pu se plier aux \ exigences de ces situations embarrassées, et tenir compte aux volontaires du Congo de leurs services en Afrique. Cependant ces égards eux-mêmes sont
considérés d'un œil jaloux par des rivaux, des concurrents, qui peuvent objecter que le drapeau de FÉtat Indépendant est, du moins par fiction légale, celui d'une puissance étrangère. Loin, d'ailleurs, d'avoir complété leur formation militaire en Afrique, nos officiers, chargés souvent de besognes civiles, y ont plutôt désappris. Aussi, à leur retour, bon nombre d'entre eux disent définitivement adieu à la vie militaire.
Il n'y a pas jusqu'aux stipulations de l'Acte de Berlin qui n'aient embarrassé le jeune État à ses débuts. Un zèle quelque peu excessif pour une liberté commerciale illimitée poussa les plénipotentiaires à interdire aux puissances possessionnées en Afrique même l'établissement de droits de douane, sauf quelques taxes compensant des frais occasionnés par le commerce. C'était par trop couper les vivres à qui ne pouvait compter que sur lui-même. L'État demeura astreint à cette clause jusqu'à la Conférence antiesclavagiste de Bruxelles. La déclaration du 2 juillet 1890 relâcha cette rigueur.
En somme, le jeune État devait, avec de minces , ressources, faire face aux dépenses extraordinaires de tout premier établissement, aggravées ici des ^j frais d'une campagne militaire. Si, d'une part, la prudence conseillait, dans les commencements, une grande circonspection et une modestie économe, il fallait, d'autre part, séduire par un bel étalage. Comme la tentation se faisait pressante d'assurer à