AU CŒLTSL DE LA. QUiîSïlON
Cet impôt a^ été jugé modéré, notamment par la Commissîoiid'eiiquéte. Pensez donc, quarante heures! A huit heures par jour, cela fait cinq jours par mois, contre vingt-cinq ou vingt-six de vacances; il n'est pas d'écoliers qui aient si belle vie. On a vanté, de plus, l'effet moral et civilisateur de la mesure : n'est-ce pas bien mériter du nègre paresseux que de le forcer au travail^
Ces assertions seraient fondées si l'impôt en travail était le seul atteignant la population noire; si la perception se faisait dans les limites légales; si le travail était obtenu par ces hommes libres, qu'il y a lieu d'arracher à la fainéantise, et s'il consistait en des besomies dont les effets sont éducateurs.
divers, du travail pour les différentes régions qu'ils administrent. (Décret du t8 nov. igoS, art. 34.)
Vu l'impossibilité de porter les indigènes individuellement sur les listes d'imposition, une ordonnance de M. rinsï)ecteur d'État, Warnant, datée du 12 mai 1905 et approuvée par décret du 22 octobre dernier, permet d'établir les rôles des prestations par groupements indigènes conformes aux us et coutumes.
Le lecteur aimera d'avoir quelque exemple (emprunté à 1908) de ces listes de prestation.
Villages Distance du i>ostr (Kikinga-Pese) Nombre de cases
CliefferiedeBamba Baïuba 8 kil. 40
Kikenga 9 kil. 20
Kitweuga 9 kil. 5 30
Kimbu Kinimi 8 kil. 5 10
La cliefferie doit fournir mensuellement : 5 chèvres ou cochons ou 5o poules, Go kil. de C. T. C. ('caoutchouc), i25 chikwangues de 2 1/2 kil., i5 kil. maïs, arachides, noix de palme, bananes, légumes indigènes, i5 kil. patates douces.
En outre, un homme sur dix est obligé de servir comme travailleur ou porteur; et la chefferie doit fournir un milicien ou
LA MAIX-D'CEUVaE 155
Hélas î comme il nous faut déchanter, dès que de la théorie et de l'abstraction nous passons à la considération de la réalité concrète.
soldat travailleur. Enfin, toute la population du village est employée, un jour sur quatre, à des travaux publics.
Annuellement, la chefferie doit mettre en cultui'e i5 Iiectare.-, planter 400 arbres à fruits et 760 arbres à latex.
Villages Distance du poste Nombre de cases
Chellerie de Kinibainbi KimbambI . . 30 kil. 80
Ginda ...» 75
Baniba ...» 50
La chefferie doit fournir mensuellement : 10 chèvres ou porcs, ou 100 poules ; 120 kil. de C. T. C. ; 25 kil. d'arachides. Travailleurs et corvées, comme ci-dessus, plus deux miliciens. Annuellement, 3o hectares de cultures vivrières, 3 000 arbres à fruits, 5 000 lianes ou arbres à caoutchouc.
Plus récemment, les Pères Cus et Van Hencxthoven donnent dans leur Rapport ces exemples d'impositions exagérées.
a A Bokala, il y a douze hommes soumis à l'impôt. Ils doivent : 1° fournir 5o grands poissons tous les dimanches ; 2» assurer on pirogue le service des courriers vers Kwamouth et Bandundu; 3° faire les transports par baleinière vers Kwamouth : 4° toutes les femmes doivent travailler au poste de l'Étai deux jours par semaine ; 5° dernièrement les femmes ont dû travailler trois semaines pleines consécutives pour le nettoyage des cultures; G» le chef doit fournir du bois de chauffage à la sentinelle de l'embarcadère.
» Près de Bokala, au petit hameau de Mudiamburu, deux adultes doivent fournir 3o grands poissons tous les dimanches. » A Bambuele : 1° les femmes doivent livrer 676 kil. de chikwangues tous les quatre jours; 2» toutes les femmes doivent travailler deux jours par semaine au j)oste de l'État (Bokala) ; 30 tous les hommes doivent travailler deux jours par semaine au poste de l'État; 4° ils doivent fournir le bois de construction au poste de l'État; 5° ils doivent être prêts à toute réquisition et se mettre en route soit avec le chef de poste de l'État, soit avec tout autre blanc se rendant à Tua ou ailleurs; t)'' toutes les femmes ont dû travailler trois semaines pleines consécutives pour le nettoyage des cultures de l'État.
L'impôt qui s'appelle des quarante heures est, en fait, pour beaucoup d'indigènes, un impôt de tous les ^ jours, dont l'obsession, tout au moins, ne les quitte jamais. Interrogés sur leur métier ou leur carrière, nombre de Congolais pourraient répondre qu'ils sont des professionnels de l'impôt. Et comme l'esclave est un homme qui ne dispose pas de ses bras, mais travaille perpétuellement au profit du maître qui lui indique sa tâche, ces Congolais sont vraiment des esclaves ou des serfs de la chose publique. A part quelques différences qui concernent la désignation des chefs d'équipe, et une première répartition des tâches, laissée au goût de chacun, on pourrait voir aussi, dans l'ensemble de ce régime une ébauche grossière et anticipée de la cité collectiviste.
D'où vient ce désaccord entre la promesse et le résultat?
L'impôt des quarante heures ne grève pas seul d'abord la population congolaise: Il vient s'ajouter par surcroît à la mainmise générale sur les immeubles et les droits usagers; comptez, en outre, la saisie de tout l'ivoire vivant, les droits à payer, si jamais les noirs se mêlent d'opérations commerciales, sans parler de la lourde charge d'un enrôlement forcé qui ne dure pas moins de sept ans.
Si encore les limites légales étaient strictement respectées ! Mais, à rencontre de ce qui se passe en Belgique, où les fraudes des particuliers allègent le fardeau fiscal, au jCongo la charge effective des contribuables dépasse la cote officielle. Si l'État Indépendant faisait un avec la Belgique, une compensa-
LA main-d'œuvre 157
tion originale rendrait là-bas au fisc tout ce qu'il perd ici et le rendrait avec usure. En tout cas, au Congo nous trouvons une division nouvelle et non classique de l'impôt en impôt légal et impôt extralégal.
I/impôt en travail, nous Pavons dit, a même commencé par être extralégal. En ce qui concerne cette redevance, la distinction ne date que de la fin de
Nous constatons déjà un désaccord entre la loi et les instructions écrites qui sont censées pourvoir à son exécution. D'après la loi, le travail doit être rémunéré, et le taux des salaires locaux actuels est un minimum ; par contre, les quarante heures effectives sont un maximum. A la lecture des circulaires (1), on se convainc que les proportions légales sont renversées; le minimum de salaire devient maximum, et le maximum de travail descend au rang de minimum.
En effet, la circulaire interprétative du 29 février 1904 défend de dépasser le taux des salaires locaux^ et elle recommande aux commissaires de district de ne pas majorer les prix payés auparavant . Or, veuton connaître par un exemple l'arbitraire de ces estimations? En 1896-97, l'État Indépendant donnait aux indigènes des Falls 50 centimes par kilogramme de caoutchouc; dans le district de l'Aruwimi, il l'achetait un centime et demi. Ce bon
(i) Voyez les réflexions de la Commission d'enquête, p. 169 et 171.
marché, il est vrai, fut payé cher, car il fut suivi d'une terrible révolte des Bassokos.
Quant aux quarante heures, comment ne pas les considérer comme minimum, quand la même circulaire fait entendre aux commissaires de district que l'application de la nouvelle loi sur les prestations devait avoir pour effet, non seulement de maintenir les résultats acquis pendant les années antérieures, mais encore d'imprimer une progression constante aux recettes du trésor (1).
Au surplus, ce genre d'impôts que nous avons appelé extralégal se subdivise en trois espèces.
Il y a d'abord toutes les contraintes non légales imposées par les agents de l'État ou des Compagnies suivant les besoins des circonstances. Ces opérations, qui ne sont pas rares, donnent ainsi lieu à un arrimage, non de marchandises, mais d'hommes libres arrêtés sur la grand'route et expédiés vers tel ou tel endroit, pour fournir telle ou telle corvée, sans qu'on leur demande si l'aventure est de leur goût, s'ils ne sont pas empêchés par des affaires personnelles ou des nécessités de famille.
Voici un petit dialogue dont nous garantissons l'authenticité. L'on s'apercevra que l'un des interlocuteurs est un magistrat, très honnête serviteur de l'État.
« X., commissaire de district, commet d'office et par jour des douzaines d'attentats à la liberté individuelle. Mais qu'y faire! Ces contraventions sont
(i) Kapport, p. 169. Peut-être, cependant, espérait-on obtenir l'effet, en multipliant les rôles et contributions.
LA MArX-D'ŒUVKE -159
nécessitées par une grande entreprise (fui ne. saurait se passer de travailleurs. En pareils cas, Fiotervention du magistrat serait une imprudence ruineuse, et de nature à troubler la région.
— La loi pourtant !
— Ob ! la loi, au Congo î Elle n'est pas applicable.
— Mais, en offrant un prix convenable, n'auraiton pas des ouvriers volontaires?
— C'est là justement ce dont l'État ne veut pas entendre parler. 11 prétend avoir l'entreprise effectuée pour rien. »
La seconde espèce comprend les impôts ou corvées réclamés par ceux qui n'en ont pas le droit. Abus malaisés à rencontrer, pensera-t-on, vu que les sociétés commerciales reçoivent délégation pour percevoir les taxes en nature, lis sont possibles cependant, notamment dans ce qui reste de la zone libre; et la (Commission d'enquête nous donne un échantillon de la pratique, quand elle nous dit : « L'indigène n'est astreint à aucun impôt... Toutefois, il se croit obligé de récolter du caoutchouc pour les factoreries (1). »
Mais l'espèce la plus riche en variétés consiste dans de multiples exagérations.
(I) Rapport, p. 234. Voici l'explication du lait. L indigène qui exploite le caoutchouc dans la zone libre doit remettre à l'Etat, au double titre de redevance domaniale et dimpôt et contre quittance, une quantité en nature, que (iétermine le gouverneur général et dont la limite maximum est le cinquième du total récolté. (Décret du 3o octobre 1892, art. 7.)
Re<!evance difficile à percevoir. Senlement, tcitït non-indi-
160 AU CœUR DE LA. QUESTION
Quoi d'étonnant? «Lors de l'inspection de la Corajnission, la loi (de 1903) n'était appliquée que dans quelques districts (1). » L'on comprend également que le système des équivalences diverses représentant quarante heures de travail, donne lieu à des équations très imprécises et de construction très arbitraire. Mais, quelque style qui ait été adopté, le noir ne gagne jamais au change, l'aiguille de la bonne chance semble aimantée : elle ne s'arrête jamais de son côté.
Lui réclame-t-on des marches : l'on ne compte que les jours où il marche chargé, et dans ces jours, les seules heures de travail effectif (2). Et nous avons à nous représenter ces lugubres caravanes de porteurs mal ravitaillés, jalonnant parfois la route
gèno qui fomdo un comptoir ou un établissement de récolte peut, moyennant déclaration au fjouverneur général, racheter cette redevance en nature en payant une taxe de 25 centimes par kilogramme de caoutchouc récolté: (Art. 8.)
lï est aisé de comprendre que les factoriens, qui, par ce payement de 25 centimes au kilo exemjjtent l'indigène de la redevance et de l'impôt, laissent croire à l'existence, envers eux. d'une obligation véritable.
(i) Rapport do la Commission, p. i68.
(2) Des données, obligeamment fournies, nous permettent de préciser, et de faire saisir sur le vif les conséquences défavorables que cette estimation peut entraîner pour les noirs, au double point de vue de la rémunération et de la charge fiscale :
Au point de une de la rétnunératioa. — Convoqués par un cApita ou un travailleur, les porteurs <3oivent d'abord se réunir à un poste de l'État. De ia part de plusieurs, ceci exige tttt déplacement, nullement rémunéré, de cinq, de dix jours, parfois davantage. Du poste, ils ont à fournir une marche de
LA. main-d'œuvre 161
d'hommes qui succombent en chemin. Le portage, dit le Rapport de la Commission d'enquête, « épuise les malheureuses populations qui y sont assujetties et les menace d'une destruction partielle ». Et il avait remarqué, peu auparavant, que « pour une route de portage supprimée grâce à la construction du chemin de fer, plusieurs avaient dû être établies, à mesure que des régions nouvelles s'ouvraient à l'action de l'État » (1).
dix: jours, par exemple, soit pour transporter des bagages^ soit pour faire escorte à un blanc. Cette marche leur est payée (an. Katanga)une brasse d'étoffe (i°»75, revenant 80-90 cent, à l'Etat). Le retour au poste leur vaudra la même indemnité, s'ils reviennent chargés. Sinon, on ne leur donne qu'une ration de nourriture. Et ils doivent à leur frais regagner leur village, comme ils en étaient partis. En résumé, dans l'hypothèse où nous nous sommes placé, pour trente ou quarante jours de peine, ils ne peuvent compter avec certitude que sur dix jours de paye.
La ration de nourriture (posho) s'est trouvée elle-même bien chichement calculée. En igoS, un magistrat observa que Von donnait diux perles pour trois jours. Avec une perle, les noirs pouvaient acheter un épi de maïs.
Au point de uue de l'impôt. — On ne compte jïar jour que les cinq ou six heures de marche effective, et on ne compte que les journées où les porteurs ont marché chargés. Il s'ensuit que s'ils sont revenus sans bagages au poste, ils auront gagné une brasse d'étoffe, auront été nourris pendant vingt jours, et auront fourni soixante heures d'impôt. En quarante jours ils auront rempli leurs obligations pour un mois et demi. Ils pourront donc, presque immédiatement, être repris pour une corvée analogue, à accomplir aux mêmes conditions. Le témoin que nous citons a vu des porteurs rentrés la veille après un long voyage, ressaisis le lendemain, ramenés au poste la corde au cou, et forcés, malgré leurs récriminations, de recommencer un voyage.
(i) Rapport, p. iii7.
162 AU CŒ.V.R DE LA OUESTION
Réclame-t-on des coupes de bois? Les réquisitions sont imprévues et, en certains cas, excessives ; et si l'on emploie concurremment une main-d'œuvre salariée, les travailleurs à gages cherchent à se décharger de leur tâche sur les contribuables. La Commission conclut à la suppression de cette forme d'impôt, vu ses graves inconvénients (1).
Fait-on la récolte des produits naturels, tels que le caoutchouc? On néglige de tenir compte des distances à parcourir pour arriver sur le terrain productif. Ces distances sont parfois de deux jours et même davantage. Aussi arrive-t-il que les noirs préfèrent acheter le caoutchouc à fournir, malgré l'énorme écart entre le prix qu'ils payent et la rémunération officielle, tarifée sans égard pour la valeur du produit (2).
L'impôt consiste-t-ii en vivres, par exemple en chikwangues (pain de manioc)? On compte le temps pour les apprêter, mais non pour les apporter. Et le Rapport de la Commission d'enquête permet de nous figurer les sentiers du Congo incessamment parcourus par des fiies de noirs qui se croisent dans d'interminables allées et venues, pour apporter, comme qui dirait de Tournai à Bruxelles, un pain de 1 fr. 50 (3).
Et les croiseties (ba-vres de enivre en forme de croix de Saint-André), dont, au Kassaï, par exemple, les chefs doivent apporter un certain nombre à titre
(i) îiapx>ort, 184.
(a) En ce qui concerne les digtances, Toyez Rappcirt, p. 191. (3) Ibidem, p. 176,
LA maîn-d'œuvhe 163
d'impôt? Impôt de conception originale et quelque peu mystérieuse. L'État compte les croisettes à l'indigène 1 fr. 20 ou 1 fr. 25 et les recède à la Compagnie du Kassaï 3 fr. 50. Or, c'est à celle-ci que l'indigène doit luimême les acheter contre ducaoutchouc pour pouvoir les fournir. Il est clair que la Compagnie usera de son droit de ne revendre qu'avec bénéfice; et il est probable qu'elle tiendra la dragée haute. Il s'ensuit que cet impôt des croisettes est, au fond, un impôt en caoutchouc, qui coûte à l'indigène la valeur du caoutchouc (1) donné en échange de la croisette,plus le travail nécessaire pour aller cueillir le caoutchouc, chercher les croisettes et les apporter à l'Etat. La Compagnie du Kassaï gagne la différence entre le prix qu'elle paie par croisette à l'Etat et celui qu'elle exige de l'indigène en nature. Différence qui nous est inconnue. Et l'Etat revient, comme actionnaire de la Kassaï, toucher la moitié du bénéfice.
Voilà qui sufiit pour nous édifier sur la modération de l'impôt.
Quant aux effets civilisateurs du travail forcé, ils sont malaisés à découvrir. Si l'on va au détail, l'on s'aperçoit que l'impôt frappe trop souvent les femmes et les esclaves; tel, pour la plus grande part, l'impôt de la chikwangue, qui devient de la sorte un surcroît de besogne pour une partie déjà accablée de la
(i) N'oublions pas qu'au Kassaï les forêts ne sont pas domaniales. Combien un impôt de 2 fr. a5, par exemple, serait î>îus léger.
population (1). Nous ne voyons non plus rien de très éducatif dans un portage homicide (2), ou des cueillettes de caoutchouc (3), qui obligent le récolteur à mener, durant plusieurs jours, une existence misérable dans la forêt, loin de son village, « exposé aux intempéries de Tair et aux attaques des bêtes fauves » (4).
Et comme effet d'ensemble, le Rapport de la Commission d'enquête nous met sous les yeux des villages appauvris, des industries abandonnées, des populations découragées renonçant à l'élevage, épuisées, vouées à la misère, décimées, en fuite (5).
Si l'on avait appris aux indigènes à perfectionner les procédés de leurs industries, on aurait pu leur
(i) Rapport, pp. 173, 174.
(2) Tel nous a dit avoir vu tomber ainsi dans une marche, treize cadavres ; quarante, entre deux autres étapes. L'ancien sentier des caravanes est, à certains endroits, littéralement bordé par une double haie de squelettes (de Mandat : Au Congo y \>. 6).
(3) La cueillette n'a pas toujours elle-même tous les ag^réments que la Commission croit pouvoir lui reconnaître (p. 191). Voici un des procédés en usage. Accroché à un arbre, le nègre recueille sur son buste le latex collant qui en découle. Devenu ainsi par le haut du corps un ballon de caoutchouc, il doit ensuite, après la descente, enlever cette gomme gluante, qui ne cède qu'à l'effort, et emporte les couleurs dont la poitrine était bariolée.
(4) Rapport, pp. 191, 192.
(5) Ibidem, pp. 177, 18, 188. La page 177 cite cette déposition effrayante d'un missionnaire : ce Si ce système, qui oblige les indigènes à nourrir les trois mille travailleurs de LéoppldviUe, continue encore pendant cinq ans, s'en sera fait de la population du district. »
LA MLAIN-DŒUVRIL 165
rendre, à l'occasion de l'impôt, un service d'ordre civilisateur. Mais « l'Européen s'est, jusqu'ici, borné à enseigner à quelques noirs certaines industries à lui, telles que l'imprimerie, la cordonnerie, etc. ; il ne s'est pas attaché à perfectionner les industries indigènes dont l'importance est vitale pour le nègre. Ainsi, la chikwangue se prépare aujourd'hui exactement de la même manière qu'il y a vingt-cinq ans, avec des procédés incroyablement rudimentaires et défectueux » (1).
Sévères, en somme, dans leur critique du système fiscal de l'État Indépendant, les juristes de la Commission d'enquête se sont quelque peu attendris en remarquant que la loi payait les corvées. Ils ne furent pas loin d'y voir une largesse excessive. * Le principe de la rémunération, écrivent-ils, se concilie difficilement avec l'idée de l'impôt »; mais ils se consolèrent en pensant à l'avantage qui en pouvait résulter de faire comprendre à l'indigène la valeur du travail (2).
Seulement, pour être efficace, la leçon ne supposet-elle pas un prix sérieux? Et celui-ci le fut-il toujours? Le minimum légal de paye, avons-nous vu, est devenu le maximum dans l'instruction interprétative. N'est-ce pas la Commission d'enquête ellemême qui nous apprend qu'assez souvent la rémunération était insuffisante et que le payement s'est parfois effectué dans des marchandises n'ayant guère
(i) Rapport, p. 180.
{2) Ibidem, p. 170.
de valeur dans la région (1)? Et ces tarifs apparaîtront plus dérisoires encore, si Ton songe qu'en pratique la corvée dépassait la quantité légalement exigible. Pour expliquer rinfériorité des tarifs, on a mis en avant que seule la main-d'œuvre devait être estimée, puisque le produit appartenait à l'État (2). Mais était-ce l'idée des noirs que l'on voulait former au travail? Et, en supposant même la légitimité de l'appropriation par l'État de tout le caoutchouc, n'estimons-nous pas toujours équitable que l'ouvrier obtienne une part dans de grands bénéfices? Et cette équité ne revêt-elle pas la forme d'un strict devoir dans les rapports d'un État tuteur envers un peuple pupille?
Quelles réflexions n'aurions-nous pas à émettre au sujet de la répartition de l'impôt! Il frappe très inégalement les surjets noirs de l'État. Le Rapport le constate pour les chikwangues et les coupes de bois. Et comme il pèse le plus lourdement sur les villages avoisinant les centres européens ou situés dans une région caoutcboutière, on pourrait dire peut-être que la contrainte ou l'impôt est en raison inverse de la distance où se trouve l'Européen ou le caoutchouc. Faut-il ajouter qu'au moral l'attraction est, à son tour, en raison inverse de cette contrainte ?
Enfin, comme s'ils voulaient achever de rendre le travail aimable, dans ces centres ravitaillés si péniblement par le labeur excessif des femmes et des
(i) Rapport, p. i6G.
(2] Ibidem, p. 170.
LA main-d'œuvre 167
esclaves indigènes, des Européens ne rougissent pas d'étaler le scandaleux spectacle de concubines oisives et affranchies de toute corvée. Les femmes des soldats noirs eux-mêmes paraissent déjà participer à cette immunité. « Il n'est pas juste, conclut à bon droit le iiapport, que les femmes indigènes fournissent, par un travail excessif la nourriture à d'autres qui ne font rien et qui passent leur temps à jacasser et à se disputer (1). »
Que dire maintenant de l'emploi de l'impôt? L'impôt suit-il sa destination obligée, retombe-t-il en pluie bienfaisante sur la population dont il représente les sueurs? Le million affecté aux plantations agricoles, à supposer que celles-ci reviennent à la population, les subsides donnés aux missions, quelques autres affectations sont évidemment excellentes. Ces destinations n'absorbent cependant qu'une minime partie des ressources. Et l'on constate, avec quelque surprise, les assauts importuns que l'on doit faire en Belgique à la charité privée, pour procurer uueéglise à Boma,ailleurs u n hôpital pour les malades. Bref,nous n'exagérons pas en disant que les dépenses publiques n'apportent pas aux indigènes, en retour de ce qu'on leur impose de sacrifices, une somme suffisante de bienfaits appréciables par eux et de nature à les attacher au gouvernement civilisateur (2).
(i) Rapport, p. 178.
(2) Un regard sur les prévisions budgétaires mettra notre conclusion beaucoup plus en évidence.
Les recettes et les <lépenses pour 1906 sont sensiblement les mêmes que l'année précédente. D'après les prévisions, elles s'équilibrent aux environs de 29 loillions et demi (29 4^2 725).
« L'impôt en travail, comme tout impôt, ne doit absorber qu'une faible partie de l'activité individuelle; il doit servir uniquement aux besoins du gou-
Dans les recettes, le produit du D. P. de l'État et des impôts payés en nature par les indigènes figure pour i6 millions.
Analj'sons avec un peu plus de détails les dépenses ordinaires, d'après les chiffres du Bulletin officiei,.
Dépenses totales fr. 29 452 725 dont (pourcentage approximatif) :
Adniaistration de l'État en Europe 587 360 ~ à peu près 2 p. c.
Service administratif d'Afrique, Département de rintértear
Service administratif d'Afrique . . 4 663 795— 15.8 p. c.
Force publique 5 710 760= 19.3 p. C.
Autres services africains ressortissant à l'intérieur :
Marine . 2 081265= 7.i p. c.
Sanitaire 557 645 = moins de 2 p. c.
Travaux publics 1128 429= 3.f p. c.
Missions div. et établissements d'instr. 123 425= 0.41 p. c.
Service administratif d'Afrique, Département des Finances
Service administratif d Afrique . . 558 125= 1.8 p. c.
Agriculture 1 553 931 = 5.3 p. c.
Exploitation du domaine (subdivisé 6 521 790 comme suit en 1 905. Cattier, p, 21 6) :
Rémunérations payées aux indigènes. 2 802 190= 9.52 p. c.
Transp., fret, assurance, droits sortie. 3 719 800= !J2.«3 p. c.
Service de la caisse d'épargne, des intérêts des emprunts et des capitaux garantis 2 922 000 = moins de 10 p. c.
Transports non détaillés au budget . 1250 000= 4.25 p. c.
Service admlaistr. d'Afrique, Départ, des Afiarres êtrans- et Jnstice
Postes 91 000 = 0.4 p. c.
Justice 1030 000= 3.5 p. c.
Navigation 183 200= 0.6 p. c.
Cultes 350 000 = 1.2 p. c.
Imprévus Pour divers services . . 140 000 ^^ 0.48 p. C.
Dépenses extraordinaires couvertes par les ressources de l'emprunt : 4 798 076 affectés à achat d'immeubles, annuités dues pour expropriations et divers, augmentation du portefeuille (ou participation de TÉtat dans le capital de diverses sociétés d'études pour la construction de chemins de fer et pour
LA main-d'œuvre 169
vernement, être en rapport avec les bienfaits que les contribuables mêmes en retirent; il doit enfin pouvoir se concilier, autant que possible, avec le principe de la liberté individuelle (1). » De ces règles si parfaitement exprimées rapprochez les faits, tels du
recherches minières, etc.); service de navigation du Haut- Congo, télégraphes, téléphones, travaux publics et missions diverses ; service de l'agriculture ; études de chemins de fer ; missions scientifiques, commerciales et divers.
A considérer ce tableau, les services dont les noirs retirent une utilité au moins partielle, nous paraissent les suivants : Service sanitaire . . soit 2 p. c. des dépenses ordinaires Travaux publics . . w 3.8 » »
Diverses missions, établissements d'instr. » 0.41 » » Agriculture .... » 5.3 » »
Salaires » 9.62 » »
Justice » 3.5 » »
Cultes » 1.2 » »
Ceci nous donne en tout un peu plus de 25 p. c. Faisons-nous la part trop belle aux Européens en leur attribuant la moitié du profitdecesdépenses? Resteraient alors pour les noirs, i2.5p.c., chiffre que l'on peut renforcer, pour moitié encore, de ce que coûte l'armée (soit 19 p. c. des dépenses totales), à diviser par deux = 9.5 p. c , ce qui nous mène à un pourcentage total de 12.5 + 9-5 = 22 p. c.
Mais la proportion réelle est encore moins favorable aux noirs. Le p. c. devrait être calculé, non sur des prévisions inférieures à la réalité, mais sur les recettes réelles, en y comprenant les revenus du Damaine de la Couronne où le régime de l'impôt est également appliqué.
On ne peut non plus s'empêcher de relever le peu d'importance qu'ont, dans ce pays à civiliser, les frais de culte et les dépenses consacrées à des institutions directement humanitaires.
(i) Rapport, p. 187.
moins qu'ils existaient au moment de l'enquête. Force vous sera de reconnaître que nous, gens d'Europe, nous ne présentons pas, ici encore, l'exemple si moralisant d'une justice large et loyale, mais plutôt le spectacle déprimant d'une oppression vexatoire. Nous confirmons les barbares dans leur idée d'une force qui tient lieu de droit. Par les yeux et par les oreilles leur entre la morale du fabuliste: « La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
Il nous resterait à parler de la sanction pénale, très peu déterminée (1), que l'indigène encourt pour refus de l'impôt. Mais ces refus étant d'ordinaire collectifs, amènent ces répressions collectives dont nous traiterons brièvement, en appréciant, au chapitre suivant, la condition de l'homme en Afrique centrale. Quelques lignes doivent tout d'abord être consacrées au travail libre dans l'État Indépendant.
Article II. — La main-d œuvre libre
La main-d'œuvre libre est-elle, en Afrique centrale, une possibilité? Le nègre travaille-t-il sans contrainte? Des écrivains ont donné à cette question une réponse négative, qui fut acceptée comme un axiome et qui se colporte encore sans beaucoup de contrôle. L'on comprendque les persuasions, en cette matière, ne restent pas spéculatives, qu'elles inspirent une
(i) L'art. 54 permet, à défaut de biens saisissables, d'imposer nn travail forcé, mais ne spécifie ni la manière ni le temps. Des circulaires fixent le maximum de la contrainte à un mois .
LA main-d'œuvre 171
conduite privée et une politique dont les noirs vont ressentir l'heureux ou le triste contre-coup. C'était donc et c'est encore un devoir de ne pas se former une opinion à la légère, de ne pas témérairement fournir une facile excuse aux pires abus.
Bien mieux que l'avis d'un seul observateur, c'est un ensemble de témoignages autorisés que nous entendons dans l'excellent Manuel du voyageur et du résident au Congo. Le distingué président de la Société d'études coloniales, M. le général Donny, a résumé dans ce livre les renseignements recueillis avec soin et sagacité auprès des hommes les plus versés dans les choses africaines. Il est nettement favorable au travail libre. « Si l'Européen, dit-il, procède avec méthode et conscience, s'il s'applique à se faire comprendre du noir et à lui montrer, en lui donnant l'exemple, ce qu'il attend de lui, il arrive bientôt à des résultats surprenants.
» Les indigènes ont donné mille preuves de leur aptitude à s'initier, sous une direction intelligente, à des métiers relativement compliqués et difficiles ;
on a pu en faire jusqu'à des aides mécaniciens
Bien dirigés, les travailleurs indigènes ne tarderont pas à égaler en valeur les auxiliaires de couleur que l'on recrutait un peu partout, sur la côte d'Alrique, au milieu de toutes sortes de difficultés que mettaient à leur engagement les gouvernements dont ils dépendaient... Les règles à suivre sont toujours celles que nous avons indiquées au début de ce chapitre... : montrer de la fermeté, énormément de patience, et surtout prêcher d'exemple; le don d'imi-
tation, si développé chez le noir, fera le reste (1). » Dans sa conférence, donnée à l'exposition de Liège, le 3 novembre dernier, un témoin qui pouvait parler d'expérience, M. le colonel Thys, s'est exprimé de la sorte : « Je suis l'adversaire du travail forcé et je crois avoir suffisamment démontré, par l'organisation du travail du chemin de fer du Congo, où les terrassements des 200 derniers kilomètres ont été faits par des nègres travaillant à prime, que le travail libre... est en fait, et au bout d'un certain temps, supérieur au travail forcé, même au point de vue spéculatif (2). »
Répondant aune objection fréquemment répétée, un ancien magistrat nous écrivait : « Le noir n'a pas beaucoup de besoins, mais il s'agit précisément de les lui créer petit à petit. Je pense que si un commerçant libre s'établissait dans n'importe quelle con-
(i) Pp. i5o, i56.
(2) C'est-à-dire, pensons-nous, au point de vue de la spéculation commerciale et financière. Voir aussi, là-dessus, l'intéressant article paru dans le Mouvement géographiqiue du 17 décembre 1905, sous la signature de M. Goffin.Nous y apprenons que la Compagnie du chemin de fer recrute sans peine, par des offres spontanées, sa légion de i 600 travailleurs noirs, depuis qu'elle les attache à la besogue par une ration convenable et un salaire suffisant.
La ration dont les noirs sont friands se compose, par jour, de 5oo grammes de riz, 25o grammes de viande salée ou de poisson séché, et de 260 grammes de biscuit. Le salaire est de fr. o.5o par jour. Comparez avec d'autres chiffres du Katanga, où le régime passe comme convenable : les travailleurs, nous assure-t-on, outre l'entretien, reço vient joar mois pour i franc de marchandise (valeur réelle), soit 12 francs par an.
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trée avec un magasin bien fourni de marchandises intelligemment choisies et variées, s'il offrait, sans contrainte, ses marchandises contre des produits indigènes ou contre une somme de travail déterminée, il obtiendrait, en fort peu de temps, des résultats merveilleux. Seulement, il ne faut pas aller trop vite et ne pas demander trop à la fois. »
L'organisation défectueuse du travail, l'insuffisance de la rémunération, le payement en marchanchandises dépréciées, voilà souvent les causes qui retardent, chez le noir, le goût du travail et le développement du sens commercial.
Cette indication est parfaitement confirmée par le petit dialogue suivant, qui eut lieu à la fin d'avril de l'an passé. Un chef de poste vint annoncer un relèvement des tarifs officiels. On allait donner, par jour de bon travail, fr. 0.50. « A ce taux, s'écria le missionnaire en riant, tous les adultes vont s'offrir à vous. » Et le brave chef de poste d'avouer un embarras nouveau genre : « Je vais avoir trop de travailleurs. »
Cependant, nous l'avouerons franchement. En interrogeant de nombreux coloniaux pour chercher à nous former une conviction refléchie, nous avons constaté une certaine divergence dans les opinions.
A côté d'adversaires décidés de toute contrainte, se sont rencontrés des partisans d'une solution plus modérée, qui soutenaient qu'actuellement certaines peuplades nègres n'avaientpas assez de besoins pour être stimulés par l'aiguillon de l'intérêt.
Mais en remarquant que les observations, dont ces avis étaient l'écho, avaient été faites dans des parties différentes du Congo, nous avons été conduit à une conclusion qui rallierait, pensonsnous, presque tous les suffrages des hommes au courant des choses africaines.
Dès à présent, non seulement pour les tribus du Haut-Congo, que la main de fer des Arabes (1) a pliées au travail, mais pour beaucoup d'autres tribus la contrainte n'est plus nécessaire, si l'on veut se résoudre à traiter convenablement les ouvriers engagés. Il est vrai que les essais ont été trop rares, jusqu'à présent, pour permettre une expérience décisive.
D'autres peuplades du Haut-Congo sont actuellement insensibles aux offres les plus avantageuses de travail libre. Les charmes d'une vie indolente continuent d'avoir pour elles d'irrésistibles attraits.
Mais cette paresse n'est pas invincible. Pourvu que l'on veuille user de patience, la force n'est pas nécessaire pour convertir au travail l'universalité de la population congolaise.
L'armée congolaise elle-même ne fournit-elle pas un argument à l'appui de cette dernière assertion? n a suffi de bien traiter le soldat, de lui permettre le mariage, pour qu'un recrutement, estimé par
(i) Mais à quel prix ! Le cardinal Lavigerie a démontré que l'islamisme est la ruine matérielle, intellectuelle et morale d'un pays. C'est un proverbe oriental : « L'ombre d'un Turc stérilise pour un siècle le champ qu'il traverse. » (Baunard, Vie du cardinal Lavigerie, II, p. 819.)
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beaucoup exagéré, se fasse sans difficulté notable. Sans doute, la vie militaire est moins distante des habitudes anciennes qu'un travail régulier. Mais, dans les raisons de popularité dont le service militaire est parvenu à jouir, la nature du traitement, et surtout la satisfaction de l'amour-propre qui résulte du prestige militaire, n'ont pas eu peu d'influence. Des mobiles analogues peuvent être mis en jeu pour attirer les Congolais au travail. « Il suffit, dit Girault, d'un peu de psychologie. Il faut tenir tout d'abord scrupuleusement les engagements pris, laisser partir le travailleur et ne pas essayer de le retenir malgré lui une fois son temps expiré. Il faut flatter son amour-propre par quelques compliments, lorsque le travail est bien fait. Il faut aussi lui permettre les douceurs qui font le charme de l'existence et dont nul être humain ne peut se passer. Il faut surtout d onner au travailleur le désir de gagner de l'argent, en éveillant chez lui de nouveaux besoins (1). »
Les décrets du 6 novembre 1888, du 15 mai 1905, et les arrêtés du P" novembre 1898 et du 10 juin 1905 (2) règlent, au Congo, le contrat de travail entre noirs et non-indigènes.
La législation place les noirs et les travailleurs sous la protection du directeur de la justice en personne ou de fonctionnaires délégués à cet effet par le gouverneur général. (Art. 1, décret du 8 nov. 1888.)
(i) Colonisation et législation coloniale^ II, p. 129. (2) LouwERS, pp. 443, 444, 448, 7o3, ss.
L'engagement ne peut dépasser une durée de sept ans. (Art. 3.)
Tous les contrats doivent être présentés aux visa des autorités compétentes, qui s'assurent notamment que les travailleurs avaient parfaite connaissance des clauses de l'engagement (art. 13). Aux termes des arrêtés du gouverneur, chaque travailleur doit être muni d'un livret.
« Les officiers du ministère public saisis par le directeur de la justice pourront agir au civil par voie d'action principale, au nom et dans l'intérêt des noirs qui auraient été lésés (art. 1) ».
Sauf la disposition qui permet un engagement pour la durie excessive de sept ans, nous n'avons rien à objecter à cette législation, qui appartient aux meilleures parties de l'édifice juridique construit à l'usage de l'État Indépendant. On remarquera d'ailleurs que le décret principal est antérieur à la nouvelle politique domaniale. .
Il ne manque qu'une chose à ces lois protectrices, c'est d'être mises partout sérieusement en vigueur. Nous regrettons d'avoir à le dire. D'après des renseignements très sérieux, beaucoup de travailleurs sont sans livret, et la signature de l'cfficier de police est loin de toujours constituer la garantie qu'elle devrait être. Trop souvent, les sociétés privilégiées obtiennent des signatures de complaisance ; et il est arrivé qu'un fonctionnaire a eu à pâtir, pour avoir voulu conscienscieusement s'acquitter de sa tâche. La Commission d'enquête distingue, sous ce rapport, le Bas-Congo, où la loi est généralement
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appliquée, et le Haut-Congo, où « presque nulle part les intentions du législateur, sinon la lettre de la loi ne sont respectées » (1).
Aussi nous ne saurions dire quelle est en fait l'importance du travail libre au Congo. Des engagements libres se font, notamment au Mayumbe, nous le savons de source certaine. Peut-être sont-ils plus rares là où l'on exploite le caoutchouc, vu la répugnance de l'indigène pour s'appliquer à cette récolte.
Quoi qu'il en soit, s'est-on assez aperçu de la grave objection que la productivité caoutchoutière soulève contre les procédés administratifs en usage au Congo ?
Impossible d'obtenir la quantité de caoutchouc que l'État met annuellement en vente par un travail limité à quarante heures par mois, surtout si l'on songe que bon nombre de ces heures sont absorbées par d'autres corvées. De deux choses l'une, par conséquent. Ou le surplus est fourni librement; et alors, comment alléguer sérieusement la nécessité de la contrainte? Ou ce travail supplémentaire est luimême forcé ; et alors la loi des quarante heures est convaincue de n'être qu'une loi de façade.
(i) Rapport, p. 25G.