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CHAPITRE III L'HOMME AU CONGO

Article I. — Le nègre

« L'homme n'est qu'un animal comme un autre. » Cette parole sortit de la bouche du célèbre substitut danois sur la foi duquel la Commission d'enquête a accusé les missionnaires catholiques d'attenter à la liberté individuelle des indigènes. Toute triste qu'elle est, la formule ressort comme une conclusion nécessaire de certains systèmes en vogue sur l'origine et la nature de notre humanité. Par bonheur pour nous, les tenants de ces philosophies matérialistes subissent encore trop l'influence du sens moral et des idées chrétiennes, pour ne pas se départir ici d'une dialectique rigoureuse.

Cependant, et de nos informations privées et de la lecture du Rapport de la Commission d'enquête, nous avons gardé cette douloureuse impression, qu'au Congo, la personnalité humaine n'est pas suffisamment respectée dans le nègre.

Rares à coup sûr sont les cruautés commises à plaisir, les assassinats dictés par des instincts sanguinaires. Les monstres qui cherchent une- cible

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vivante pour s'exercer au tir constituent, dans la race blanche, des exceptions anormales, inutiles à citer. Dans leur rapport, nos missionnaires se plaisent à reconnaître que les cruautés proprement dites sont sévèrement punies.

Mais s'abstenir de tuer de sang-froid, ce n'est pas encore entourer, la personne humaine de tout le respect que réclame son inviolable dignité.

Ainsi, c'est méconnaître cette dignité, que de sacrifier des vies d'hommes à certaines fins d'ordre inférieur. Le grandiose de la conception ne justifie pas les hécatombes d'esclaves rendues nécessaires par les pyramides du désert ou le Colisée de la grande Rome. L'existence de l'homme est chose trop sacrée pour pouvoir être immolée à des travaux de luxe.

Dans leur rapport, les Pères Cus et Yan Hencxthoven avaient écrit : « On fait d'immenses entreprises. Puis on dit : « Il faut les ressources en hommes, en vivres, et en revenus.» Une sage administration conseillerait l'étude préalable des voies et moyens, et la remise à plus tard de ce qui n'est pas possible aujourd'hui. Prenons un exemple entre beaucoup d'autres. Les travaux exécutés à Léopoldville sont sans doute magnifiques. Mais quand on voit les lourdes corvées qui en résultent pour les indigènes, et la dépopulation qui en est la suite, l'enthousiasme tombe, et l'on se demande si la conduite fut sage. »

La Commission d'enquête paraît avoir repris à son compte cette observation, quand elle formule cet excellent conseil : « Mais surtout il est nécessaire, avant d'entreprendre, dans des régions éloignées,

des travaux d'une certaine importance, d'étudier avec soin les voies et moyens, et d'examiner si le but visé pourra être atteint sans imposer aux populations indigènes de trop grands efforts (1). »

Une exigence impérieuse de bien général imposet-elle l'exécution immédiate de travaux nuisibles et dangereux : il est légitime de les accomplir. Mais alors, plus que jamais, la contrainte doit être réduite au strict minimum, et le traitement, aussi bien que la rémunération, doit être en rapport avec la peine et le sacrifice.

En observant que « les individus malades ou infirmes et les enfants devront être en tout cas exemptés, comme le prescrit la loi » (2), le même Rapport de la Commission ne laisse-t-il pas entendre, soupçonner tout au moins, que ces faibles ont été astreints quelques fois à l'écrasante corvée du portage?

Épuisante par elle-même, cette corvée ne peut être sollicitée que si on assure le ravitaillejnent convenable des hommes; si on l'assure à l'aller et au retour. L'intelligence du blanc a pour mission de suppléer à l'imprévoyance de ces mineurs en tutelle que sont les pauvres noirs (3). Et le spectacle de ces

(2) Ibidem.

(3) Il ne faut pas se le dissimuler : l'on se heurtera parfois en Afrique à ce même ^enre de difficultés que rencontrent également, dans nos contrées, certains patrons, qui doivent, vis-à-vis de leurs ouvriers, recourir à la prévoyance forcée. Il

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malheureux arrivant au but hâves, défaits, exténués, après avoir vu tomber des compagnons de route, doit être insupportable à son cœur. Or si, même à l'aller, les porteurs ont parfois tant souffert, quelles auront été les privations et les peines du retour (1).

D'une façon générale, la justice envers l'homme a souci des conditions dans lesquelles s'exécutent les travaux. Est-il admissible que, pour un salaire dérisoire, l'on impose aux nègres des cueillettes de caoutchouc, qui les forcent à mener dans les bois une existence misérable et pleine de dangers (2)?

N'est-il pas profondément regrettable, que les déplacements exigés pour les dépositions judiciaires soient eux-mêmes préjudiciables aux noirs ; et qu'il vaille cent fois mieux être accusé en Belgique, que témoin au Congo? « C'est une triste vérité d'expérience, nous disent tous les magistrats, qu'un grand nombre de témoins noirs, forcés de se rendre du Haut-Congo à Boma, ne revoient jamais leur village, mais meurent au cours du voyage qui leur est imposé. La résistance de l'indigène aux changements de régime et de climat est pour ainsi dire nulle. Même lorsqu'ils sont l'objet de tous les soins désirables, on voit bien vite s'éclaircir les rangs de ces malheureux que mine la nostalgie de la grande forêt équatoriale.

est arrivé que les porteurs noirs, pour alléger le fardeau, rejetaient secrètement au départ les provisions de riz destinées à leur entretien.

(i) L'exemple cité plus haut, p. i6o note, les laisse deviner.

(2) Rapport, p. 191.

Faut-il s'étonner que la mortalité soit plus forte encore lorsque, comme il arrive parfois, ils sont, au cours de leur voyage ou dans les localités où ils doivent être entendus, mal logés ou insuffisamment nourris (1). » Hâtons-nous d'ajouter cependant, avec le Rapport, qu'une circulaire parue en janvier 1905 au Recueil mensuel, entre dans de minutieux détails au sujet des soins dont doivent être entourés les témoins noirs appelés à déposer en justice.

Dans le recrutement de l'armée, apparaît lamême inattention à des besoins primordiaux deB'existence des indigènes. Les soldats enrôlés ne servent pas sur le territoire de leur tribu. Tactique habile, jugée indispensable (2) pour s'assurer de leur fidélité. Il faut cependant accommoder cette nécessité aux besoins de la personne humaine. Les déplacements ne peuvent pas se transformer en déportations de personnes libres et irréprochables dans des districts dont le climat leur est aussi fatal que celui de la Nouvelle- Calédonie ou de l'île du Diable l'est pour des Européens. Or, il n'a pas été tenu suffisamment compte des immenses oppositions climatériques qui régnent dans un empire aussi vaste que l'État Indépendant.

La liberté des allées et venues est un droit formellement reconnu aux indigènes. On ne s'explique donc pas ces circulaires qui, sous prétexte d'impôt à fournir, ne prétendent pas que l'indigène s'installe ailleurs que dans le village qui l'a vu naître, sans y

(I j Rapport, p. 269.

(2) Voyez DONNY : Manuel da voyageur, I, p. i4o.

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avoir été autorisé par l'État (1), ni ces engagements d'office pour trois, sept ans, dont se plaignaient des jeunes gens du Lac Léopold II ; alors surtout, qu'ils désiraient venir s'instruire à la Mission. « Nous désirons tous, disait une femme de pagayeurs, venir ici, mais quand nous parlons de cela, on nous met au bloc (2). »

Toute mesure arbitraire outrage la personne humaine. A condamner, par conséquent, avec la Commission d'enquête, ces chefs de poste qui voient un délit politique dans le retard à payer l'impôt (3), ou qui, « usurpant un droit qui ne leur a jamais appartenu, ont fait appliquer la chicotte à des récolteurs qui n'avaient pas fourni complètement leurs impositions », et sont même allés jusqu'aux sévices (4).

Les égards sont dus même aux prisonniers condamnés. On y manque, lorsqu'on néglige l'état des locaux, qu'on ne fournit pas le nécessaire aux détenus, jusqu'à faire constater parmi eux une mortalité considérable : griefs signalés ^à la Commission d'enquête (5).

Tout sentiment de dignité ne fait pas défaut aux noirs ; loin de là ; et une étroite solidarité unit la tribu à son chef. Ce sentiment respectable, que les bonnes traditions coloniales évitent de heurter, n'a-

(i) Rapport, p. 2i5.

(2) Rapport des Pères Cus et Van Hencxthoven et lettres de missionnaires.

(3) Rapport, p. 278.

(4) Rapport, p. 195.

(5) Ibidem.

t-il pas été offensé de plusieurs manières? On a ré- ' clamé des filles de chefs pour en faire, malgré elles, de vulgaires concubines; on a infligé à des chefs des punitions humiliantes, des détentions arbitraires, sans faute personnelle de leur part; et leur rôle s'est vu réduit à peu près à celui de collecteurs d'impôts.

Des auteurs ont vanté la reconnaissance officielle des chefferies indigènes, admise en principe par le décret du 6 octobre 1891. Certes, une sage pensée inspirait cette mesure. Malheureusement, l'économie de la disposition s'est tout aussitôt trouvée méconnue dans les instructions, qui prescrivaient aux commissaires de district de s'appliquer à grouper les populations de même race et coutume sous un petit nombre de chefs reconnus. C'était enlever aux uns l'autorité qu'ils possédaient et attribuer à d'autres une autorité usurpée. Les chefs confirmés dans leur autorité par le gouverneur général et porteurs, à ce titre de la médaille officielle, ont même parfois été choisis en dehors des autorités que les indigènes respectent : de là des tiraillements au sein de la tribu, et un usurpateur protégé en face du chef héréditaire (1).

Qu'on juge par un trait de l'âme congolaise et de sa juste fierté. Assez récemment, le chef de poste de Bokala vient offrir au mfumu Buaru une médaille de chef. Noble refus. « Il faut d'abord que l'État me restitue les villages indûment atribuésàMukuku et à

i) LouwERS, 4o4, et sources indiquées à cette page.

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Sheaaba. > Buaru avait raison. Le missionnaire rencontre Mukuku, et lui raconte rincident.« C'est vrai, dit-il, mfumu Buaru est seul chef. Aussi, pourquoi l'Etat m'a-t-il donné la médaille? Je n'y tiens pas. C'est la même choseàBokala. On a donné la médaille à Poke, qui n'est pas chef. » Dans le cas présent, le dénouement fut heureux. Le bon droit de Buaru fut reconnu ; on lui restitua ses terres, et, dansées conditions nouvelles, il accepta la médaille (1).

Il est un ordre de sentiments plus intimes encore, que l'on ne peut froisser, sans atteindre dans son fond la personne humaine. Comment lire sans une douloureuse émotion le passage suivant du rapport des Pères Cuset Van Hencxthoven? « Tout récemment encore, un agent de l'État devant se mettre en route, réquisitionna des pagayeurs indigènes. L'un d'fMitre eux se fit excuser : sa femme était gravement malade. L'agent partit et revint peu de jours après. Il manda l'indigène récalcitrant. Celui-ci, pour légitimer son refus antérieur, porta aux pieds de l'agent sa femme malade. L'agent fit enfermer le mari dans la prison et reporter la malade à son

(i) Ainsi qu'il arrive souvent, des incidents plaisants se sont mêlés à de plus tristes. En 1894» un explorateur ne trouva pas moins de quatre médaillés à Buku N'Lobe. Fort au courant de l'idiome de ces indigènes, il leur marqua sa surprise de voir quatre chefs pour une chef ferie. « Oh ! répondirent-ils, nous tenons ces médailles de Boula-Matari. Chacune nous a coûté deux moutons. »

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domicile. Le soir venu, les soldats lièrent Findigène •les bras en croix. Sur les instancesdu chef du village, le malheureux fut retiré de sa pénible position, mais il fut néanmoins retenu en prison pendant deux jours. Immédiatement après, l'agent se remit en î*oute, et força l'indigène à prendre charge à sa suite. Le mari étant en route, la femme mourut. L'indigène dut, malgré tout, accompagner l'agent jusqu'à son lieu de résidence. Là il eut à faire deux autres jours de prison.

» L'indigène nous ayant raconté ces faits, ajouta : « Voilà tant d'années que je sers fidèlement FEtat, » où ai-je mérité d'être traité de la sorte ? »

En 1904, un magistrat trouva, près de Lukafu, sur la route de Kambove, des indigènes que l'impôt des quarante heures retenait depuis treize mois loin de leur village. La corvée n'avait pas été interrompue. Leurs récriminations ne servaient à rien. Et il y avait là des mères séparées de leurs enfants, des hommesqui regrettaient leur épouse, des femmes qui demandaient leur mari. Le magistrat écrivit une lettre, pour attirer l'attention du chef de poste sur ces violations de la loi et des arrêtés. 11 reçut pour réponse, « qu'on n'avait que faire de ces recommandations gratuites ». Néanmoins, les gens furent, par ses soins, renvoyés chez eux.

Toutefois, les excès les plus regrettables se sont produits à Foccasion de la surveillance des travaux et des mesures de répression. Alors, les égards dus pour la vie de l'homme ont été foulés aux pieds par

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