‹ La question congolaiseChapitre 26 sur 58 · I-'HOMME au CONGO · texte numérisé non relu

I-'HOMME au CONGO

renvoi de ces sentilis (1), qui, de simples surveillants de travaux, « s'érigent en despotes, réclament des femmes, des vivres, non seulement pour eux. mais pour le cortège de parasites et de gens sans aveu que l'amour de la rapine ne tarde pas à associer à leur fortune, et dont ils s'entourent comme d'une véritable garde du corps; ils tuent sans pitié tous ceux qui font mine de résister à leurs exigences, à leurs caprices » (2).

11 importe, sans doute, de faire sentir aux indigènes l'énergie d'un pouvoir, d'ailleurs juste dans son action. La promptitude à réprimer un trouble grave peut être conseillée par l'humanité ellemême, en vue de prévenir l'extension du mal (3).

Mais une justice élémentaire veut que le châtiment soit proportionné à la faute! Si, pour assurer la renti'ée de l'impôt, on comprend un certain déployement de forces, simple reconnaissance, tournée pacifique par les villages réfractaires, leur démontrant la folie de toute obstination, l'on ne saurait admettre que, pour une résistance purement passive, on lance des expéditions, avec la prescription laconique «de rap-

(i) Surveillants indigènes, étrangers à la région, et détachés d'un poste pour s'établir dans un village comme inspecteurs du travail. Les simples chefs d'équipe, pris souvent dans le viUage même, s'appellent cgjp/£êj

(2) Rapport, p. 199. Oe sontdes allégations dont la Commission n'a pu, en tous les cas, vérifier l'exactitude. Elle ajoute cependant que le fondement des accusations portées contre les sentinelles paraît résulter d'un ensemble de témoignages et de rapports officiels.

(3) DONNY : Manuel, p. i38.

peler les indigènes à leurs devoirs ». « Le vague, • riinprécision de tels ordres, et, dans certains cas, la légèreté de celui qui était chargé de les mettre à exécution, ont eu fréquemment pour conséquence des meurtres non justifiés (1). > Que dire de ces vraies battues dans la brousse, où des soldats noirs se lancent, non pas contre des fauves, mais contre une population en fuite qu'ils sont chargés de ramener de force, avec les conséquences sanglantes que Ton devine?

— Sans doute, l'envoi de patrouilles non commandées 1 par un blanc a été strictement prohibé; mais, ajoute le Rapport de la Commission, ces prescriptions ont été souvent transgressées (2).

Notre justice européenne ne permet pas non plus d'infliger à tout un village un châtiment exemplaire, parce que certains de ses habitants, demeurés inconnus, se seraient rendus coupables d'un crime ou d'une atteinte grave à Tautorité de l'État. De pareilles expéditions punitives ont été organisées au Congo. Le commandant recevait un ordre libellé d'ordinaire comme suit : <y N... est chargé de punir ou de châtier tel village. )> « La Commission connaît plusieurs expéditions de ce type. Les conséquences ont été parfois très meurtrières. » Et l'expédition, étant donné le caractère des soldats noirs, dégénérait facilement en massacres accompagnés de pillage et d'incendie (3).

(i) Rapport, p. 2i3.

(a) Ibidem, p.ii4.

(3) Ibidem, p. 216.

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La Commission relève en outre des expéditions irrégulières, organisées par les agents commerciaux de certaines sociétés, au cours desquelles des abus graves ont été commis : des hommes, des femmes et des enfants ont été tués, souvent même au moment où ils prenaient la fuite ; d'autres ont été faits prisonniers, des femmes ont été détenues comme otages (1).

Et pour conclure cette lamentable énnmération d'abus que, nous en sommes persuadés, l'État luimême déplore tout le premier, la Commission regrette, à bien juste titre, « la confusion qui existe encore, dans le Haut-Congo, entre Tétat de guerre et l'état de paix, entre l'administration et la répression, entre ceux qu'on peut considérer comme des ennemis et ceux qui ont droit d'être traités comme des citoyens de l'État et conformément à ses lois ». Avec elle, nous ne pouvons qu'être tristement impressionné par des relations d'expéditions dont l'unique motif était un manquement ou un retard des prestations, sans mention d'attaque ou de résistance, et dans lesquelles les auteurs parlaient de « surprises de villages », de * poursuites acharnées », de « nombreux ennemis tués ou blessés », de ^ butin », de « prisonniers de guerre », de « conditions de paix ». Bien rarement, ajoute encore le Rapport, les avis des commissaires de district, transmis à l'autorité supérieure, examinent si l'emploi des armes était justifié. Sous la rubrique Avis et cortsidèrations, ils consignentplutôt « des observations de tactique militaire,

(i) Rapport, p. '2.'2i.

des critiques ou des éloges à propos de Tordre suivi dans la marche, ou des dispositions qui ont précédé l'attaque » (1).

En dévoilant ou en rappelant ces faits, si nous découvrons des plaies saignantes, ce n'est pas pour armer un bras vengeur, mais pour appeler un médecin secourable. Nous ne voulons accabler personne; il nous en coûte de faire quelque peine à d'honnêtes actionnaires ou administrateurs de sociétés, dans les concessions desquelles de si graves abus se sont produits. Mais ils regretteront avec nous que des avantages pécuniaires aient là-bas d'aussi douloureuses répercussions, et, pour emprunter les expressions de M. Picard, que « l'afflux, à la surface, du bien-être pour les uns, ait pour courant parallèle souterrain l'afflux des souffrances pour les autres » (2). Ils nous sauront gré de les tirer de l'ignorance, sans laquelle nous ne nous expliquerions pas leur inaction; et d'éveiller delà sorte la conscience nette de leurs devoirs : ils ont, dans la gestion, une responsabilité égale à leur influence; ils doivent veiller aux garanties morales qu'offrent les directeurs et les employés, et proscrire, dans les engagements toute clause qui puisse être une source de funestes tentations (3). Nous sollicitons

(t) Rapport, pp. 217, 218.

(2) En Congoliey p 23.

(3) Lo chiffre inférieur <lu traitement cause lui-même les plus détestables tentations. Peut-on attendre beaucoup dé gens qui pour quinze ou dix-huit cents francs acceptent toutes les privations, tous les dangers de la vie africaine?

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avec coûfîance leur concours, afin que l'énergie des réformes soit en rapport avec Tintensité des maux. Et la nouvelle de l'imminente mise en exploitation de la région minière nous presse d'insister plus vivement. Certes, l'annonce ouvre une perspective de richesses et de gains qui semble avoir déterminé un mouvement de Bourse très favorable aux actionnaires du Comité spécial du Katanga (1). Nous sommes tout prêt à les féliciter. Mais, avant d'applaudir sans réserve, ne nous faut-il pas être rassuré contre un lamentable contre-coup? Ne nous faut-il pas être certain que les profits seront prélevés sans compromettre la culture intellectuelle et morale de la population indigène? Le travail des mines a toujours paiSsé-4HmiL.le pjus pénible des labeurs. Nous ne nous reportons pas sans une poignante émotion à ces premiers temps du christianisme, où des frères dans la foi entendaient la Rome païenne les condamner ad metalla, et faire d'eux ces servi poenae réduits à mener une vie qui n'était plus qu'un châtiment. A une époque plus rapprochée de nous, l'exploitation des mines d'or parut aux théologiens espagnols entourée de conditions si dures, que nombre d'entre eux, qui admettaient la contrainte pour d'autre» travaux, la proclamaient inadmissible pour le travail des mines (2). Et dans notre pays même, si nous

(i) Le 22 et lo 2.'» mars, les actions sautèrent de fr. 882-5o à fr. y32 5o et à 948 francs. (Chroniqok coloniale, 25 mars.) (*> Voyez SOLORZANO : De Indlutriim îure, t. II, 1. i, c. 4 et i5.

repensons aux pratiques qui furent un temps en usage, quels douloureux souvenirs nous reviennent à l'esprit! Combien certaines exploitations furent fatales à la religion, aux mœurs, à l'intelligence des travailleurs! Il importe donc dès maintenant qu'une main prudente et ferme dicte là-bas, au Congo, cette sage réglementation qui s'entend à prévenir les abus, à enserrer le labeur dans des limites raisonnables, à garantir un salaire en rapport avec la peine, à prescrire tout un ensemble de conditions assurant un travail libre, humain et conciliable avec des intentions civilisatrices.

Tous, ne sommes-nous pas d'accord là-dessus? Il ne faut pas, — qu'on nous permette d'exprimer sous cette figure l'intensité de nos alarmes, — il ne faut pas, qu'après avoir si glorieusement supprimé la traite, l'État puisse être un jour trouvé semblable à un superbe négrier, qui s'avancerait sur l'Océan, doré à la proue et à la poupe, portant, sur un pont magnifique, un certain nombre de passagers joyeux et folâtres, mais cachant dans ses flancs une population noire, grouillant à fond de cale au milieu d'une atmosphère embrasée et corrompue.

Article II. — Le surhomme

Sur toutes les routes (qu'elle parcourt, la caravane

\[ humaine semble ne pouvoir s'avancer sans souffrir,

sans faire souffrir. Dans la voie même des progrès,

des victimes tombent à chaque pas. Les plus beaux

résultats coûtent des peines, des larmes, du sang.

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L'on a recherché les causes qui, dans les colonies, rendent parfois si méchant l'homme que Ton pensait adouci par une longue civilisation.

Elles résident, croyons-nous, dans une mentalité complexe, une psychologie intime qu'il vaut la peine de pénétrer et d'analyser.

Les nécessités, les conventions, les rapports étroits de la vie sociale imposent aux vices euxmêmes une sorte de retenue, une mesure, un frein tout au moins extérieur. S'il accepte d'être l'esclave plus ou moins secret de ses passions, l'homme éprouve, par contre, un besoin d'estimequi l'empêche de donner libre carrière à ses mauvais penchants. Toutefois, ce besoin d'estime a son champ limité à la société organisée avec laquelle l'homme a des attaches. Enlevez celui-ci à son milieu, et jetez-le au centre de l'Afrique. Dans son isolement, il devient un être extra-social, un « déraciné ». Ivre de liberté, il commence une marche effrénée; et, s'il cherche un appui, il ne le trouve nulle part. L'Europe n'est plus là, ni l'église, ni le prêtre, ni le foyer avec tout ce qu'on y respecte, père, mère, frère, sœur, ni les bons amis, ni le travail honorable, ni les divertissements honnêtes... Plus rien! Il y a bien le noir. Mais, avec lui, quelle société est possible? Il faudrait d'abord le comprendre. Et, d'ordinaire, on ignore sa langue. Quel supplice, à ces premières heures où l'on rêve de civiliser! Mais l'étude est difficile. On n'est là que pour trois ans. A quoi bon se donner tant de peine? Et l'on se résigne à ne jamais pénétrer ni les désirs, ni les prétentions des noir^;

OQ consent plus aisément encore à ne jamais leur apprendre les droits qu'ils tiennent de la nature ou de la loi. Et quand même certaines critiques, certaines plaintes des indigènes trouveraient une expression intelligible, on récuse de pareils juges; s'ils allaient jusqu'à condamner,on opposerait à leur verdict le mépris qu'inspirent des gens qu'on qualifie d^ animaux.

Forte et complète est donc la sensation de vide; et, sous cette impression, la tête tourne, on est pris de vertige, on chancelle, on tombe... Et on se relève, non pas converti et pour racheter la faute par une conduite meilleure, mais on se redresse plus orgueilleux. De coupable on devient obstiné. On cherche l'excuse de ses bassesses dans une illusion de supériorité. Bref, comme l'insinue la Commission d'en<[uête (1), on s'abandonne à ces penchants égoïstes et dominateurs où Nietzsch a puisé les traits de son surhomme.

Tous n'apprécient pas la félicité si réelle et si élevée que procure une bienfaisante clémence envers le- faible, pas plus que tous ne soupçonnent les délices d'une vie pure. Et même parmi ceux qui entrevoient la vérité, combien glissent sur la pente où les passions les entraînent! Or, une passion existe qui porte vers la tyrannie ; elle tend, à des degrés divers, à nous donner la soif de cette âpre jouissance que le tyran éprouve à pleinement dominer

(i) Rapport, p. 28 î

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un être qui se roule suppliant et souffrant à ses pieds. L'observation de Tenfance a fait dire qu'il y a un tyran dans chaque homme.

Si cette funeste passion est rarement poussée à l'extrême, ne s'aperçoit-on pas toutefois que l'Afrique est bien de nature à l'exciter? Elle l'excite par ce soleil tropical qui met du feu dans le sang, qui, tout en déprimant le vouloir, exaspère la fureur et enflamme les plus vils appétits. Elle l'excite, par tous les aliments qu'elle fournit à la volupté, dont la cruauté est un raffinement. Elle l'excite par l'illusion fascinante que produisent sur l'Européen, d'une part, la bassesse rampante, l'infériorité morale du nègre, et d'autre part, la conscience de grands bienfaits rendus. Le nègre ne lui doit-il pas la suppression de la traite? Le spectacle même de l'oppression du plus faible, esclave ou femme, là-bas sans cesse sous les yeux, finit par exercer une funeste contagion.

L'impression grandit par l'effet du régime légal. Tandis que de multiples précautions sont prises pour protéger sa personne, sa liberté, pour tirer une rigoureuse vengeance de tout attentat dirigé contre lui, le blanc remarque la facile impunité laissée à plusieurs de ceux qui ont violé la personne ou les biens des noirs. Dans la prison même, et pour les condamnés, comme la justice dispense autrement ses rigueurs suivant qu'il s'agit d'Européens ou de Congolais! Condamnés à la servitude pénale, les noirs portent la chaîne au cou, et sont employés à de rudes

travaux; condamnés à la servitude pénale, les blancs passent leur temps à jouer aux cartes.

Et si le privilégié de l'heure présente a jadis souffert dans une situation inférieure, s'il a été soumis à une discipline rigoureuse, s'il a dû dévorer des affronts en silence, la tentation se renforce d'un triste désir de revanche, dont le noir fera tous les frais.

Sous l'influence de toutes ces causes on se persuade être arrivé là où Zarathustra (1) enseigne à tendre avec effort. Voyez, dans cette chaise à porteurs, cet homme blanc mollement assis. Comme, de tout le buste de son corps, il dépasse les noirs qui le transportent, les épaules meurtries par les brancards! Au moral, il croit les dépasser plus encore. C'est le surhomme, dont Nietzsch fait la raison d'être de la terre. C'est le surhomme qui reçoit pour maxime : « Soyez dur, et résistez à la pitié. »

* Vous êtes tous mes esclaves », dit un jour un fonctionnaire supérieur de l'administration au Congo. Et il s'adressait à des blancs. Combien plus aisément ceux-ci auront-ils pareille idée des nègres! Et alors, on s'explique, tout en les regrettant, et le ton dictatorial de commandements arbitraires, et des exigences aussi capricieuses qu'impatientes de tout retard, et des châtiments infligés pour les moindres oublis (2), et des brutalités, et même quelquefois des tourments infligés à plaisir.

(i) Personnage dont Nietsche, dans ses ouvrages philosophiques, fait son porte- voix.

(2) Tel chef de poste donnait vingt-cinq coups de chieotte, s'il trouvait un seul moustique dans sa moustiquaire.

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Le nègre devient vraiment l'homme ordinaire au sens où Tentend Nietzsch : « une corde tendue entre l'animal et le surhomme. » Il cesse d'être un but, pour n'être plus à peu près qu'un moyen subordonné aux volontés et aux intérêts du surhomme.

Un interlocuteur, au Congo, du vicomte du Bourg de Bozas, s'exprimait comme suit : « Peut-être, comme on le dit en Europe, les nègres sont-ils nos frères (1). > Il ne témoignait certes pas d'une forte persuasion.

Un honnête homme, le baron de Mandat, après avoir vu brutaliser une négresse, fut sur le point de s'apitoyer sur elle ; mais il se ravisa : « Je réfléchis que si cette même femme me rencontrait malade ou blessé seulement à dix ou douze kilomètres de là, elle se ferait un plaisir et un devoir de me détailler pour me manger avec une sauce à l'huile de palmier et au piment, et à cette pensée, je sentis toutes mes velléités d'attendrissement se dissiper. On est vraiment bien excusable de traiter sans beaucoup d'égards des gens qui ont de pareilles habitudes (2). >

Combien elle est prompte à se lasser^ la pitié, l'humanité d'une philosophie pour laquelle la fraternité de l'homme blanc et de l'homme noir n'est pas chose démontrée! Et je me convaincs, une fois de plus, que seule la religion chrétienne vient vrai-

Ci) Au Congo, p. 49.

(2) Mission scientifique du Bourg de Bozas; de Za Mer Rouge à l'Atlantique, à travers l'Afrique tropicale, p. 38i. Cité d'après Catties. Étude, p. 319.

ment du Père commun des hommes, parce que seule elle a le secret de les faire tous aimer. Elle s'adresse à notre cœur pour nous dire que si, entre le sau- A^age et Thomme civilisé, la distance paraît énorme, toute distance s 'efface devant celle que Dieu a franchie pour venir à notre secours; et au lieu de nous présenter dans le nègre un homme inférieur, à peine un homme, elle couvre tout ce qui en lui nous répugne, tout ce qui pourrait arrêter l'empressement de notre charité, en projetant sur lui Tinfinie amabilité du Christ.

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