‹ La question congolaiseChapitre 27 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CAOUTCHO'JC OU CIVILISATION

Solitude, milieu, ignorance, passions, sentiraent de supériorité personnelle, que d'influences par ellesmêmes préjudiciables à la population noire! Fallaitil en aggraver les poussées en introduisant un facteur nouveau d'une impitoyable énergie? Ces hommes, si aisément disposés à traiter avec rigueur la race nègre, devaient-ils être de plus sollicités par l'intérêt? L'intérêt? Nous savons combien sa seule présence est aveugle, et combien puissante est son étreinte pour fermer le cœur. On admire l'homme qui sait franchement prononcer pour son devoir contre son intérêt; n'est-ce pas reconnaître que cet homme est une exception?

Et que sera-ce quand l'intérêt se colore d'un devoir professionnel, qu'il paraît ennobli par une préoccupation gouvernementale, et qu'il est confié à des mandataires que leur éducation a habitués à ne jamais discuter les ordres supérieurs?

Or, ce fatal élément intervint pour compliquer toutes choses, à partir du moment où les mêmes fonctionnaires se virent chargés de l'ordre public et des recettes du trésor; où, à leur mission native de

protéger les personnes, ils durent associer celle d'assurer de belles rentrées.

Cet élément fut introduit, quand on décida, non pas une simple mise en valeur directe du territoire congolais, mais une exploitation intensive, propre, peut-être, à accroître les bénéfices, mais peu favorable à la civilisation du pays.

Nous n'avons pas à rechercher ici les causes plus ou moins pressantes que Ton avait pour assurer sans retard d'abondants revenus. Les eifets de cet empressement, les effets sur la population congolaise nous préoccupent seuls. C'est le bien de cette population qui forme le point de mire obligé de toute l'action gouvernementale.

Or, ces effets sont profondément regrettables. Jusque-là, les abus étaient des accidents fâcheux, à corriger, à prévenir. Depuis lors, le mal est organique. Il tient au système. Et, puisqu'il a pris corps surtout dans la récolte du caoutchouc, nous avons voulu marquer l'irréconciliable opposition entre la volonté de civiliser et celle de percevoir immédiatement de grands bénéfices, en intitulant ce chapitre : Civilisation ou Caoutchouc.

Entendu, non pas d'un rendement modéré et même peu à peu progressif, mais d'une surproduction qui lasse les hommes et épuise le terrain, le dilemme n'a-t-il pas le caractère d'un axiome ?

N'est-ce pas le caoutchouc qui a fait réduire au minimum les droits des indigènes et donner cette extension immodérée aux prétentions de l'Etat?

N'est-ce pas lui qui empêche d'appliquer le nègre

CAOUTCHOUC OU CIVILISATION EOl

à des travaux vraiment éducateurs, et Tastreint âdes corvées abrutissantes jusqu'à l'éloigner même de sa famille?

N'est-ce pas lui qui a pressé l'État de se faire grand trafiquant et d'inaugurer son système foncier?

N'est-ce pas lui qui contribue pour une large part à mettre les populations en fuite?

N'est-ce pas lui qui a amené ces répressions, parfois sanglantes, relatées par la Commission d'enquête? On connaît la parole terrible d'un fonctionnaire : « La saison a été bonne. Nous avons fait beaucoup de caoutchouc et répandu peu de sang. » Plus récemment, un commissaire général donnait à un agent l'ordre de faire du caoutchouc, coûte que coûte. L'agent, nous aimons à penser que ce fut dans un moment d'aveuglement, écrivit à un missionnaire qu'il ferait du caoutchouc, dût-il en coûter la vie à cinquante indigènes. Un autre missionnaire, collègue du précédent, vit l'agent et lui parla en ces termes : « Exécutez les ordres que vous recevez de vos chefs, mais sachez bien que vous ne léserez aucun droit des indigènes sans que vous ayez affaire à moi. Si vous êtes sage, demandez des ordres par écrit; sinon, à la première injustice, on vous jettera par-dessus bord. » Cet avertissement fit solliciter des instructions précises lesquelles, on le pense bien, ne furent point obtenues. Voilà pourquoi nous répétons : Civilisation ou Caoutchouc. Comme pour deux poids qui occupent les plateaux opposés, dans la mesure où vous allégez l'un, vous entraînez la balance du côté de l'autre.

M. Verhaegen, dans son beau discours à la • Chambre, a pu vanter justement la félicité des deux mille habitants de Baudouinville, qui, sous la houlette paternelle de Mgr Roelens, s'adonnent sans contrainte à la culture de la terre, et créent des ménages monogamiques, dont les enfants promettent de rivaliser pour le nombre avec les familles patriarcales du Canada. Mais nous sommes au Tanganika, loin des centres européens et loin du caoutchouc (1).

Tant qu'une inflexible volonté fixera d'avance la quantité de caoutchouc à obtenir, tant que des ordres seront donnés sous cette forme : « Portez à 5 tonnes par mois votre rendement en caoutchouc (2), » nous ne saurions attendre avec confiance l'amélioration sérieuse qui est dans les vœux de tous. Les recommandations humanitaires pourront tromper ceux qui les lisent en Belgique, peut-être même ceux qui les rédigent; elles n'auront guère d'efiicacité véritable. Serait-il même impossible qu'un jour on ne doive appliquer, dans un sens plus littéral, aux pneus des voitures et des automobiles, la fameuse parole de Bridaine : « Mettez vos robes sous le pressoir, le sang des pauvres en sortira ? » Ces avis de clémence et de ménagements paraîtront en contradiction avec les revenus exigés ; et devant cette antinomie, plus d'un agent de l'État, nous le craignons du moins, se fera ce raisonnement : <c L'effet de ma

(i) Annales parlementaires, Chambre, 1906, p. 780. (2) Exemple récent relaté par les Pères Cus et Van Hencxthoven dans leur Rapport.

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