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CAOUTCHOUC OU CIVILISATION

yeux de leur représentant à Calcutta, lequel, avec un trésor à sec, une armée non payée, de fréquents arriérés dans son propre traitement, des récoltes défectueuses, des fuites quotidiennes de fermiers de l'État, étaitprié d'ajouter, sans faute, un demi-million aux recettes de la mère-patrie. Hastings se voyait acculé à l'alternative de contrevenir aux recommandations morales de ses chefs ou de ne pas répondre à leurs réquisitions pécuniaires. Dans la nécessité de leur désobéir en quelque chose, il avait à considérer quel genre de désobéissance obtiendrait le pardon le plus facile; et il jugea, sans se tromper, que le parti le plus sûr serait de négliger les sermons et de trouver les roupies. »

Tel est le récit de Macaulay.

Le professeur est M. H. Rolin; l'évêque, Mgr Aagouard. Le premier enseigne la colonisation et la politique coloniale à l'Université libre de Bruxelles; il est de plus juge au tribunal. Le second, évêque titulaire de Sënide, vicaire apostolique du Congo français supérieur, compte près de trente années d'apostolat. Ses lettres viennent d'être réunies en un volume sous le titre de Vingt-huit années au Congo. Le prélat appartient à la Congrégation du Saint- Esprit. La rencontre de ces deux personnages n'est pas fortuite : on les appelle, l'un et l'autre, à déposer en faveur de l'impôt en travail et de la contrainte. Et M. Rolin lui-même suggère le rapprochement; car il se réclame de Mgr Augouard, dans son récent article : La Question coloniale.

Article L — La diversion de M. Rolin

Le pays dont le sphinx faillit être l'emblème nous réserve beaucoup d'énigmes et toutes les surprises. Qui se serait attendu à voir les immortels principes de 89 battus en brèche par un professeur de l'Université qui semble créée pour les défendre et les

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propager? Il faut pourtant en croire nos yeux. Tandis qu'on faisait tapage autour du Rapport de la Commission d'enquête et de certaines révélations, M. Rolin, sans doute pour faire diversion, a reproché aux adversaires de la contrainte et de certaines coercitions, d'avoir versé dans une erreur capitale, en croyant à la valeur absolue de la Déclaration des Droits de V Homme,

Pour notre part, nous étions depuis longtemps édifié là-dessus. Nous savions, qu'en tant qu'inscrits dans la charte révolutionnaire, les principes participaient à la contingence des illusions passionnées quilesavaientfaiténoncer.Ilnenous étonne pas(l) de voir cette fameuse Déclaration des Droits de l'Homme traitée de scie humanitaire dès qu'on la trouve embarrassante. L'expression est du sosie de M. Picard, M. Hennebicq(2). Avec celui-ci, d'ailleurs, nous préférons la réalité des droits et des franchises à l'illusion française de l'affichage. Et Paul Bert, qui eut pourtant des mérites comme colonisateur, aurait pu se dispenser de faire placarder la Déclaration dans la capitale du Tonkin (3). Heureusement pour l'homme, certains droits authentiques qu'il possède se trouvaient contenus, longtemps avant la Révo-

(i) On met cependant,à nous avertir,une insistance qui peut surprendre. D'après M. Bols, l'application de la Déclaration des Droits de rilomme au gouvernement des nègres, serait un désastre pour le Congo. (Croquis congolais, p. 222.)

(2) Belgique maritime et coi^oniale, 190G, col. 98.

(3) de Saussure : Psychologie de la colonisation française. Avant-propos.

lution française, dans une loi plus haute et vraiment universelle, où nous lisons l'inviolabilité de toute personne humaine; la défense d'incarcérer des innocents, d'asservir des hommes libres; le devoir, pour le gouvernement, de procurer le bien du peuple, de le civiliser, de l'acheminer vers une plus complète liberté et vers tout vrai progrès.

Aussi n'attribuons-nous pas au manque de respect envers la Déclaration des Droits de l'Homme le mauvais accueil qui fut fait à la plaquette de M. Rolin, Les Droits de Vhomme aux colonies. En effet, malgré le patronage de la Belgique maritime et coloniale et l'article apologétique de M. Hennebicq, elle n'eut pas une bonne presse (1); et les critiques orales furent plus sévères encore.

Selon nous, cette défaveur tient, en ordre principal, à l'heure même où parut la publication, et à la signification concrète que les expressions recevaient des circonstances.

M. Rolin montrait la nécessité de tolérer en Afrique un certain esclavage domestique pratiqué chez les noirs. Celui-ci n'étant pas en cause, l'auteur semblait se faire l'apologiste d'une condamnation aux travaux forcés au profit d'un maître européen (2).

L'indigène, continuait M. Rolin, se trouve par son organisation même cantonné dans son village. —

(i) Belgique maritime et coloniale, i8 mars içjoC. (2) Wautees : Mouvement géographique, 7 Janvier 1906, p. a.

C'était plaider, en fait, pour un internement forcé, qui interdisait les déplacements les plus légitimes, en vue de rendre plus aisée la perception de l'impôt.

« Les femmes des noirs sont plutôt pour eux une espèce particulière de bétail. » Sur la foi de cette assertion, qu'il avait lue dans des récits de voyage, M. Rolin croyait pouvoir justifier les saisies opérées sur elles, autrement dit, les prises d'otages parfois fatales à la vie des malheureuses (1), détenues pour obtenir du mari la quantité désirée de caoutchouc. Le bon sens ne lui répondait-il pas que si le noir traitait son épouse avec trop peu de respect, nos agissements n'avaient pas à le confirmer dans des erreurs aussi déplorables, mais qu'au contraire, nous devions par notre exemple lui enseigner la dignité du sexe faible? Et le public était sous l'impression des récentes révélations de Brazza. Dans le rapport sur sa dernière mission au Congo français, cet ofifiicier de si noble coeur raconte qu'une prise d'otages de femmes et d'enfants fit périr quarante-cinq femmes sur cinquante-huit et deux enfants sur huit, alors que l'instruction ne révéla « à la charge des agents de l'administration, dont la personnalité était mise enjeu, aucune responsabilité pénale pouvant donner lieu à une action judiciaire » (2).

Quand M. Rolin contestait aux nègres les aptitudes commerciales et exagérait la nécessité de la contrainte, ses assertions recevaient des démentis de la

(i) Rapport de la Commission d'enquête, p. 195.

(2) CORBESPONDANT, 1906, p. 67.

part d'autorités irrécusables, dont nous avons cité plus haut les témoignages.

Mais surtout cette proposition finale ne fut pas loin de provoquer l'indignation : « Quand même il serait prouvé que le système du travail forcé est, de tous les systèmes coloniaux, celui qui prête le plus aux abus, quand même il serait prouvé qu'il est caractérisé par le taux le plus élevé de criminalité coloniale, encore faudrait-il l'approuver et l'appliquer parce qu'il est nécessaire. » Formule qui dépasse certainement la pensée de l'auteur, car elle est évidemment fausse et inacceptable. La fin ne justifie pas les moyens, et le système qui prête le plus aux abus ne saurait être le système nécessaire.

M. Rolin a senti lui-même le besoin de revenir sur ses pas, d'atténuer les expressions de sa plume trouvée « trop rigide > (1). Un second article : La Question coloniale, a été commenté avec bienveillance, et même avec éloge par plusieurs journaux. Mieux conçu que le précédent, il exploite, non sans art, certaines fautes de M. Cattier.

Signalons, par exemple, le franc éloge des missionnaires, que contient la page 54. M. Rolin s'y montre à la fois plus juste, plus noble et plus habile que son collègue de l'Université de Bruxelles, qui s'est fait beaucoup de tort, en attaquant des gens que leur dévouement incontestable mettait, franchement, trop au-dessus de ses atteintes. Cette page de

(i) Belgique maritime et coloniai.e, 1906, col. 35o.

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M. Rolin est vraiment réconfortante; et nous en savons d'autant plus gré à l'auteur, que pareille « largeur de vues » se fait rare dans l'école anticléricale.

Nous regretterions cependant de voir, même au profit des missionnaires, se détourner l'attention de la grande cause qui doit émouvoir tous les cœurs. La calomnie ne découragera pas le zèle de nos frères d'armes. Et ils préfèrent cent fois être méconnus, que voir le voile de l'indifférence et de l'oubli se jeter sur de trop réelles souffrances. Ce n'est pas dans le champ clos où deux professeurs entrent en lice, que se décide la cause de l'humanité. Le combat est bien plus important. Il a l'Afrique pour théâtre, et l'enjeu est le sort de toute une race. La victoire, du reste, n'humiliera personne. Le seul fruit en doit être une action plus éclairée, plus décidée, plus générale, en vue d'un grand but civilisateur.

Aussi, reprochons-nous à M. Rolin de sembler réduire la question à une rivalité entre le fisc et les compagnies commerciales. La cause est autrement élevée. Nous estimons également, que sa brochure assimile trop le Congo à une vraie colonie belge, alors qu'il forme un État Indépendant. Le titre même : La Question coloniale, semble un peu entaché de cette erreur. Enfin, nous regrettons que M. Rolin ne présente pas sous son vrai jour le Rapport de la Commission d'enquête. Il en atténue trop les graves critiques pour insister sur certaines louanges, insérées peut-être pour faire mieux accepter les re-

proches, et bonnes pour adoucir certaines teintes un peu sombres, mais qui ne sauraient effacer les fortes couleurs du tableau.

Autant que le distingué professeur, nous nous défions d'une généralisation imprudente, qui exagérerait la faute ou le nombre des oppresseurs, le nombre ou les souffrances des victimes, l'étendue des régions où les abus se sont produits. Nous nous réservons de faire plus loin, nous aussi, la juste part du bien. D'ailleurs, la pénétration européenne est elle-même trop imparfaite pour avoir pu partout se montrer rigoureuse ou bienfaisante.

Mais le principe d'où part la Commission d'enquête (1) nous force à admettre, pour les abus, une généralité relative qui appelle un prompt remède. Avec le Bien Public (2), avec M. Verhaegen (3), tout lecteur non prévenu verra dans le Rapport un « Réquisitoire accablant », un « Formidable acte d'accusation ». Et tout homme de cœur le dira avec nous : Elle doit cesser d'être vraie, cette description, dont chaque trait est emprunté au Rapport, et qui nous montre une multitude d'hommes et de femmes, traités en vaincus au sein d'une patrie indépendante, écrasés sous des impôts qui les appauvrissent (4), au point de transformer

(i) « Plutôt que sur les faits pris isolément, elle a arrêté son examen aux abus qui avaient un caractère général. » Rapport, p. 147.

(2) Novembre igoS.

(3) Chambre, 1906, col. 783.

(4) Rapport, pp. 177, 178.

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en déserts les environs des grands postes (1), réduits à négliger leurs propres cultures (2), afin de satisfaire un fisc qui possède déjà presque tout le territoire, mal payés pour un travail qu'on n'essaye pas d'alléger par les perfectionnements si faciles à importer d'Europe (3), payés, non en monnaie, mais en marchandises parfois de nulle valeur dans la région (4), proclamés libres, et de fait, consignés dans leurs villages, quelquefois jusqu'à se voir interdire une visite à des parents (5), astreints à des corvées épuisantes, décimantes, sans être l'objet de ces prévenances, de ces égards dus à toute personne humaine (6), soumis à l'État, non pas seulement dans l'accomplissement de sa mission tutélaire, mais dans son rôle de trafiquant, soumis, ce qui est pire, à certaines compagnies commerciales, investies d'un pouvoir délégué de contrainte (7) ; là même où ils paraissent libres, repris par une contrainte indirecte qui leur fait ignorer leur liberté (8), terrorisés par les sentinelles noires, qui s'installent dans des villages dont ils haïssent la population (9), frappés dans leurs biens, leurs femmes, leur personne, si les prestations ne répon-

(3) Pp. 179, 180.

(5) Pp. 206, 2i5.

(6) Pp. 189, 191.

(8) Pp. 233, 234.

(9) Pp. 197-200.

dent pas aux exigences (1); subissant une longue captivité, aggravée parfois de privations et de violences (2), humiliés dans leurs chefs dépossédés ou châtiés avec rigueur, et chargés de missions ingrates (3) ; fuyant en masse (4) , tant ils se trouvent malheureux, mais alors traqués et repris dans des expéditions punitives qu'ont souillées des massacres, et que l'on croirait dirigées contre des rebelles, quand la résistance passive d'une population effarouchée en a été toute l'occasion (5).

Ces pauvres gens avaient quelque petit bétail et une basse-cour : un mouton, une chèvre, quelques poules ou canards. Ils la négligent maintenant, et ne se donnent plus la peine de l'entretenir. A quoi bon? « Ces animaux, au lieu d'être un objet de commerce, sont exigés à titre d'impôt, parfois sans mesure aucune et d'une façon toute arbitraire (6). »

Et cependant ce ne sont pas des superbes qui provoquent la colère. Enfants terribles entre eux, ils sont pleins de respect pour le blanc; ce sont des faibles, des inoffensifs, qui tremblent, qui plient. Dès qu'on est tant soit peu raisonnable, ils cessent de se plaindre. Ne vont-ils pas jusqu'à offrir de renoncer à toute rémunération, à condition qu'on

(i) Pp. i8o, 194, icj5, 263, 2G4

(2) Pp. 178, 195, 196, 278.

(3) Pp. 194, 195, 2o3, 204.

(4) Pp. 187, 211.

(5) Pp. 2J2, 2l5, 21G, 217, 220, 240.

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réduise de moitié la quantité de caoutchouc réclamée (1)?

Tout incultes qu'ils sont, si intéressés qu'ils paraissent, ils sont capables de sentiments plus élevés, et se montrent sensibles aux compliments, aux attentions. Tel magistrat, ferme pour les défendre, reçut en Europe des lettres qu'ils lui faisaient écrire. Tel autre vit à son départ des pleurs mouiller la prunelle des noirs. Et lui pleura également.

Pauvres gens ! comme ils sont dignes de pitié !

Article II. — Le cas de Mgr Augouard

Dans la controverse sur la contrainte et le travail libre, les défenseurs de l'impôt en travail en ont appelé au nom et à l'autorité de Mgr Augouard.

Ils ne pouvaient mieux choisir. Le témoin n'avaitil pas été un des premiers à formuler une franche critique de l'administration congolaise? La compétence ne pouvait être déniée à celui qui intitulait un livre : Vingt-huit années au Congo. Le caractère du témoin, son âge, sa nationalité, le soustrayaient aux influences convertissantes de certaines faveurs ou de certains espoirs: sa déposition était parfaitement désintéressée.

Sous ce titre, assez retentissant : Le régime des prestations approuvé par Mgr Augouard, la Belgique MARITIME ET COLONIALE (2), ct après elle

(a) CoL 83, de 1906.

M. Rolin, dans sa seconde brochure, reproduisirent partiellement une lettre au Directeur de la Dépêche COLONIALE, qui se trouve au tome II de l'ouvrage cité. Cette longue missive est datée de Brazzaville, le 5 février 1902.

L'extrait est-il fidèle? Oui et non. Oui, si la fidélité consiste seulement à reproduire littéralement des passages qui se lisent efi'ectivement dans la lettre. Non (1), si Ton demande que l'extrait garde la physionomie, rende l'impression de l'original. Les quatre pages citées forment, avec dix-sept autres, un document de première valeur sur le régime du Congo français et les réformes à y introduire. Isolées de leur cadre, elles donnent le change sur la pensée de l'illustre missionnaire.

Même les pages reproduites ne permettraient pas d'écrire que Mgr Augouard « justifie absolument le principe des prestations indigènes » (2) ; « que ce témoignage impartial, absolument désintéressé, est en même temps une leçon pour ceux qui, sans rien connaître de l'Afrique, rendent des jugements sur toutes les questions coloniales et condamnent un système dont ils ne veulent pas comprendre la nécessité » (3). Si, par principe des prestations, on entend le droit pour le gouvernement de demander, à tous ses sujets un impôt modéré et équitablement

(i) Il va sans dire que nous n'imputons aux auteurs des extraits aucune méprise volontaire. Notre discussion est objective.

(2) CoL 85.

(3) Ibidem.

réparti, il ne se trouvera personne pour contredire; mais comment voir une application de ce principe dans un système d'exigences pressurantes, inégales, et stériles pour les contribuables qui y sont soumis?

Il se pourrait pourtant, que, lu sans prévention, le passage cité de Mgr Augouard prenne l'aspect d'un plaidoyer, très peu opportun chez nous, en faveur d'une contrainte et contre un affranchissement.

Mais résumons toute cette lettre. Nous saurons ainsi reconnaître quelle est, dans le débat, la vraie position prise par l'évêque. Aussi bien, le document est digne de toute notre attention.

C'est une étude d'ensemble sur la Question congolaise, mais jugée au point de vue français. Rappelons, que le Congo français a été livré à des entreprises très vastes, menées souvent par des gens qui n'ont ni expérience des choses coloniales, ni connaissance des terrains qui leur sont concédés. Ces coloniaux improvisés se voient, en outre, soumis à un cahier de charges dont les conditions sont d'exécution impossible; et, dans leur personnel, ils essuyent des tracasseries administratives qui paralysent l'effort et enlèvent le courage. Il en résulte que cette colonie, théâtre, elle aussi, de tristes abus et de regrettables excès, est de plus, exception faite pour quelques sociétés florissantes, plongée dans un marasme ruineux. Ce Congo, dit-on, n'est pas même une bonne affaire.

Mgr Augouard recherche dans sa lettre les causes de la crise et les moyens de la conjurer.

Ses premières critiques sont dirigées contre la parcimonie avec laquelle on a mesuré les secours aux écoles professionnelles des missionnaires. « En 1901, écrit-il, mon vicariat a reçu exactement 5 600 francs de la colonie (et le dernier trimestre n'est pas encore touché) pour treize écoles comprenant dix-huit instituteurs blancs, une vingtaine de sous-maîtres indigènes et plus de hait cents élèves noirs. C'est bien peu, quand on songe que nous sommes obligés de loger, habiller, nourrir, instruire nos élèves, qui sont absolument à notre charge... Aussi je dis que lourde a été la faute des administrations qui ont su trouver de l'argent pour faire des dépenses bien souvent inutiles, mais qui n'ont pas su faire le plus léger sacrifice pour aider ceux qui venaient travailler et mourir pour la France. ... Il faut semer si l'on veut récolter; et la colonie, n'ayant rien semé du tout, s'étonne maintenant de ne rien récolter.

« Depuis vingt ans, nous aurions pu, en multipliant partout nos écoles et nos ateliers, créer cette main-d'œuvre dont le défaut va précipiter la ruine de beaucoup de sociétés ; et c'est pour n'avoir pas eu cette prévoyance ni voulu encourager les bonnes volontés que la colonie subit en ce moment cette crise terrible qui pourrait bien la mener à la mort (1). »

(i) Pp. 36(3, 367.

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Cette question de la préparation de la maind'œuvre par l'éducation professionnelle est capitale aux yeux du prélat. Il y voit le grand remède, même à l'heure présente. « Qu'y a-t-il donc à faire pour sortir de cette lamentable situation? C'est, je le répète, d'amener (1) l'indigène à fréquenter les différentes écoles qu'il serait urgent d'établir sur tous les points de la colonie; et ces écoles obtiendraient rapidement des résultats appréciables si les fonctionnaires voulaient bien s'y intéresser et engager les chefs à y envoyer des élèves (2). » Encore à la fin de la lettre, se retrouve la même insistance. Après avoir justement préconisé le recrutement d'un personnel de choix, l'auteur ajoute : « Ce personnel de choix serait secondé par un personnel indigène que la colonie pourrait facilement trouver sur place si elle voulait plus largement subventionner les écoles d'où sortiraient ces auxiliaires indigènes. Le sacrifice qu'elle ferait de ce côté serait largement compensé par les économies qu'elle ferait d'autre part; et si depuis vingt ans on avait voulu entrer dans cette voie économique, on ne serait pas acculé à la triste situation où nous nous trouvons aujourd'hui (3). »

Avec la fermeté de l'apôtre, Mgr Augouard dénonce ensuite les abus commis au détriment des noirs, en des termes qui rappellent le Rapport de la Commission d'enquête. « On se figure qu'on va créer

(i) Pp. 382, 383.

(2) Lo texte porte : « En amenant »; nous l'avons cru fautif.

magiquement la main-d'œuvre en promettant aux noirs le bien-être matériel, la sécurité contre le pillage et le meurtre, la mise à l'abri de la famine, l'initiation aux découvertes de la science, etc., etc. » Le noir se moque de tout cela... il a raison ! car, en fait, c'est tout le contraire qui lui arrive.

« Il faut bien avouer qu'en général le noir ne connaît de la civilisation que la douane et les coups de fusil, et il ne faut pas trop lui reprocher de ne pas courir après de pareils bienfaits (1). »

« Le noir n'a donc pas de besoins, et dans sa simplicité primitive il se rend très bien compte que si le blanc lui demande du travail c'est pour l'exploiter : aussi préfère-t-il rester dans la douce oisiveté du village, au lieu d'aller travailler chez le blanc, au service duquel il recevra des coups et pas toujours la juste rémunération de son travail (2). »

« Le noir voit bien qu'on lui demande toujours et sous toutes les formes; mais.jusqu'à présent, il n'a rien vu des avantages que la colonie aurait dû lui donner en retour des territoires concédés plus ou moins bénévolement à la France. C'est à ce point que des varioles et même des cadavres sont restés exposés pendant des jours et des semaines le long des chemins de Brazzaville et à proximité des maisons des Européens. Pas d'hôpital pour blancs, pas d'infirmiers pour noirSj pas de lazaret pour recevoir les malheureux atteints de variole, dysenterie, etc. Là

(i) Pp.3G7-3G8 (2) Pp.368-3G9.

encore, c'est la Mission qui a dû se dévouer et recevoir dans son hôpital les malheureux noirs abandonnés qu'on va recueillir dans un hamac le long des rues et auxquels on donne les soins nécessités par leur triste état. Cette charge ne devrait-elle pas incomber à l'administration, en retour des impôts qu'on veut exiger des noirs ?

» Avec un courage vraiment héroïque, nos admirables Sœurs de Saint-Joseph soignent avec tendresse ces malades qui sont parfois dans un état bien repoussant; et leur joie est grande lorsqu'elles ont pu arracher un de ces malheureux \ la mort. Elles ont constamment une douzaine de malades à soigner, leur hôpital ne pouvant en recevoir davantage. Eh bien! croit-on qu'il s'est trouvé un fonctionnaire, portant cependant un beau nom, pour refuser à ces pauvres Sœurs un kilogramme de glace quand la glacière du gouvernement en produisait en abondance.

» En retour des droits d'entrée sur les blancs, des impôts sur les noirs, la colonie ne devrait-elle pas faire quelque chose pour ses administrés, et peut-elle s'étonner de voir le malaise et le mécontentement exister un peu partout (1)? »

Ne l'oublions donc pas. Si Mgr Augouard décerne cttix noirs un brevet de paresse, il juge celle-ci en fonction des causes aggravantes imputables aux Européens. A tout prendre, l'activité des blancs lui paraît-elle bien supérieure à celle des indigènes?

« Soyons i'raucs, et voyons si en France nous ne trouverions pas beaucoup de blancs qui sont noirs.

» Croyez-vous, par exemple, que le mineur qui passe sa vie à extraire le charbon au sein de la terre, ou le paysan qui en déchire la surface avec sa charjue ne feraient pas comme les noirs, s'ils pouvaient vivre, comme eux, sans rien faire et dormir le ventre au soleil (1) ?»

Quant à l'impôt de capitation (autrement dit les fameuses prestations), l'évêque n'entame ce sujet qu'avec précaution. « Le principe, à mon avis, est bien simple, mais l'application en est plus difficile (2). »

Va-t-il décidément préconiser l'imposition en travail? Nullement. Et les rapporteurs de la Commission ou M. Cattier pourraient aussi bien que la Belgique MARITIME ou M. Roliu se réclamer de Mgr Augouard. « Que le tribut soit payé en argent ou en nature, peu importe; le principal est qu'il le soit. Si l'administration exige l'impôt en nature, elle s'attire les réclamations des concessionnaires à qui, en fait, elle a concédé un véritable monopole. Mais l'administration peut très bien exiger l'impôt en argent, et les indigènes seront forcés de travailler pour porter au concessionnaire les produits du sol, en retour desquels ils recevront la pièce de cinq francs demandée comme impôt par l'administration. Les réclamations et la comptabilité seront bien simplifiées de part et d'autre (3). » La principale difficulté qui s'oppose,

d'après le missionnaire, à la levée de l'impôt, c'est Tabsence de forces suffisantes pour en exiger le recouvrement.

Suivent alors, dans la lettre, des remarques judicieuses sur le système des grandes concessions et les fautes commises par l'administration française.

C'est une occasion pour l'auteur d'effleurer, en passant, la question du caoutchouc et du régime foncier. Nous doutons que les lignes qu'il écrit à ce propos soient précisément du goût de ceux qui partagent les idées de M. Rolin. « Les indigènes vendent assez volontiers l'ivoire qu'ils ont en réserve ou qu'ils se procurent par la chasse des éléphants ; mais, par contre, ils sont réfractaires au travail manuel et surtout à l'extraction du caoutchouc, pour l'exploitation duquel il faut souvent faire de longues courses dans les forêts. »

« Il faudrait pourtant amener les indigènes à extraire cette précieuse gomme pour leur propre compte, car les travailleurs payés à la journée ne couvriront pas les frais d'exploitation. Le noir ne travaille que le moins possible, et il est difficile d'en surveiller un certain nombre quand ils sont disséminés dans la forêt, à la recherche de la précieuse liane. Et quand la récolte est faite, ils se gardent bien d'apporter la totalité du résultat de leur travail; adroitement ils savent en soustraire une partie, et, pour comble de malheur, ils vont vendre ce caoutchouc au concurrent voisin, qui achète naturellement tout ce qui se présente.

» On a beaucoup discuté sur les droits des con- ' cessioniiaires et on a qualifié de « vol » ce que les indigènes iraient vendre en dehors de la concession. Soyons francs, et disons plutôt que c'est l'indigène qui a été volé de ses terres, qui ont été données à d'autres sans qu'on l'ait consulté le moins du monde.

» On a même refusé aux indigènes le droit de pouvoir vendre librement ce qu'ils auraient récolté sur leurs propres réserves (1). »

Nous parvenons enfin aux pages, citées par la Belgique maritime et coloniale et M. Rolin, dans lesquelles Mgr Augouard parle de la difficulté d'obtenir des noirs un travail régulier, et indique deux moyens d'y réussir : la moralisation par la religion, combinée avec l'instruction, et le travail obligatoire. Mais n'est-il pas évident que ces pages doivent se comprendre en relation avec les précédentes, et en tenant compte des restrictions qu'à cette place même l'auteur a soin de formuler? Pourquoi le moyen de l'instruction est-il qualifié de plus lent? Parce qu'auparavant l'on a constaté une insuffisance d'écoles et de missions dont le gouvernement est responsable par son indifférence. Mgr Augouard n'écrivait-il pas plus haut : « Depuis vingt ans nous aurions pu, en multipliant partout nos écoles et nos ateliers, créer cette main-d'œuvre dont le défaut va précipiter la ruine de beaucoup de sociétés ? »

(I) Pp. 3:3-374.

Le moyen de lacontrainte doit, du reste, seloniui, «être employé avec une grande fermeté jointe aune excessive prudence » (1). Il ne permet de demander aux noirs « que la dixième partie de ce qu'on demande aux blancs en Europe » (2) ; et il ne le permet qu'à la condition de répartir uniformément les charges, et moyennant un salaire qui constitue pour le noir une récompense fort appréciable. « Cette façon de procéder enrichira doucement et moralement le nègre. »

Reconnaissons-nous à ces traits le régime que la Commission d'enquête a trouvé en vigueur dans l'État Indépendant, et peut-on bien sans erreur intituler un article : Le régime des prestations approuvé par Mgr Augouard ?

Encore les citations sont-elles arrêtées trop tôt. On eût bien fait d'ajouter le paragraphe qui suit immédiatement, et dans lequel Mgr Augouard complète sa pensée. « Un administrateur, raconte-t-il, se plaignait récemment de la trop grande influence d'une de nos missions sur les indigènes. Que l'administration fasse comme nous, qu'elle respecte la famille, qu'elle démontre aux indigènes qu'elle est là pour leur faire du bien et non pour les pressurer^ et elle aura la même influence que nous ; je dis même qu'elle en aura bien davantage, car elle a l'autorité, et le noir est toujours fort respectueux de la force.

Ajoutez-y la bonté et la justice, et vous serez toutpuissants (1). »

Les dernières parties du mémorandum deMgr Augouard racontent les tracasseries administratives dont pâtissent les concessionnaires, le manque de personnel judiciaire. De bons conseils sont donnés sur le recrutement des fonctionnaires.

La lettre se termine sur l'anecdote d'une école clandestine de marabouts, qui s'attachait à démolir l'influence de la France en faveur de l'Islam, et que les missionnaires français eurent beaucoup de peine à faire disparaître.

Nous venons de parcourir la longue lettre de Mgr Augouard. L'illustre missionnaire l'a-t-il vraiment écrite en avocat du régime des prestations? Ne serait-elle pas beaucoup plus exactement intitulée : Un éloquent plaidoyer pour la vraie civilisation dans les colonies ? Voilà pourquoi nous en avons donné de larges extraits. Le prélat avait le droit de la clore en ces termes : « J'ai sacrifié ma vie entière à ce pays, malgré bien des labeurs et des difficultés; aussi je voudrais que la colonie fût prospère, que les sociétés fissent de brillantes affaires, et qu'on apportât aux noirs la vraie civilisation et l'amour de la France (2). »

Est-il besoin de le dire? Ces vœux sont les nôtres en ce qui concerne l'État Indépendant.

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