CHAPITRE VI RIEN DE NEUF SOUS LE SOLEIL
Transportons-nous dans ces colonies espagnoles, de renommée si malheureuse, mais non exempte d'exagération. M. Paul Leroy-Beaulieu formule sur elles un jugement plus équitable, lorsqu'il écrit : « Quelque reproche que l'on puisse faire au système colonial de l'Espagne, il faut reconnaître que, seule parmi les nations modernes, elle a essayé de mettre en pratique, dans les rapports avec les peuples vain eus, les préceptes de l'humanité, de la justice et de la religion (1)... Elle a su ne pas extirper les populations indigènes, mais se les assimiler (2).» De plusieurs nations accusatrices de l'Espagne on n'en pourrait pas dire autant.
En ce temps-là, un peu plus que de nos jours, on cherchait des raisons pour calmer sa conscience.
Installés en Amérique, les Européens se posèrent la question, qu'il eût mieux valu trancher au préalable. De quel droit sommes-nous ici?
Entre les titres invoqués comme réponse, quelque juriste, sans doute, leur souffla à l'oreille l'argument
(i) De la colonisation chez les peuples modernes. I, 12. (2) Ibidem, p 40.
des terres vacantes. D'après Victoria, ce fut même à cet argument qu'on songea tout d'abord. Mais le courageux Dominicain répliquait : « Il n'y a pas lieu de s'arrêter longuement à cet argument, pour la bonne raison que ces barbares étaient vraiment, à titre public et privé, possesseurs du territoire. Les biens n'étaient pas sans maître. Le titre de premier occupant ne se justifie pas plus chez eux, qu'il ne serait admissible chez nous, à supposer que ces messieurs soient venus des Indes nous trouver en Espagne(l).»
Après une première et très triste période, où les Indiens furent traités en esclaves, vinrent des temps moins malheureux, où leur condition fut celle de serfs attachés à la glèbe. « Ils suivirent le sort des domaines ou encomiendas sur lesquels ils étaient fixés (2). » Et le possesseur de V encomienda était, sous peine de perdre ses droits, tenu de garder un serment, par lequel il s'engageait « à protéger les Indiens, à travailler à leur conversion au christianisme, et à faciliter leur avènement à la civilisation » (3). Ceux-ci devaient,en retour,à leur patron une certaine redevance ou tribut. Ce fut loin d'être l'idéal. Bientôt, lisons-nous chez un contemporain, la dépendance se changea en servitude, surtout lorsque la redevance ne consistait pas en argent, ou en une certaine quantité de produits ou de fruits, mais en des corvées auxquelles les Indiens étaient
(i) Reîectio V. De Indîs, s 2,n. 7.
(2) Leroy-Beaulieu, op. cit. I, p. 12.
(3) Jhidem.