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CHAPITRE III

Léopold 11 règne au Congo de par Toccupation.

L'occupation était-elle permise?

Une terre sans organisation politique est-elle comme un bien vacant, à la disposition du premier venu qui veut b'y installer en souverain?

Ainsi le pense M. Cattier (1) ; et sa conclusion est liée à son hypothèse sur la situation politique des peuplades congolaises. Nous avons contredit cette supposition. Mais Feussions-nous tenue pour vraie, que nous ne pourrions encore ratifier la déduction qu'en tire le juriste.

En effet, le pouvoir est pour le peuple. Une fois qu'un peuple est constitué en société politique, on conçoit que le trône (par ce mot nous désignons le pouvoir) ne puisse rester vacant; lorsqu'une autorité est impérieusement réclamée, la nécessité confère un titre légitime à celui qui occupe le pouvoir sans violer aucun droit acquis. Mais on comprend également que ce besoin d'autorité politique ne se fasse pas sentir chez les groupements humains, à toutes les phases de leur développement; qu'il peut même

(i) Droit et administration^ p. 43.

être avantageux à des races qui n'en sont encore qu'à l'âge patriarcal d'évoluer peu à peu vers la vie publique. Il est interdit de faire naître, avant terme, l'embryon humain ; de quel droit un étranger brusquerait-il, au risque de la faire avorter, l'éclosion politique d'un peuple encore en formation?

Tout au plus, si l'émigration avait porté sur la côte africaine de nombreuses familles européennes, celles-ci seraient-elles en droit de réclamer des institutions politiques; mais il n'appartient pas à un particulier de devancer le désir de la multitude, et de la contraindre à former malgré elle un État. Chaque portion du genre humain a le droit d'y parvenir lentement et par ce progrès spontané qui ne brûle pas les étapes.

Il en va de même de l'ascension vers une civilisation simplement supérieure.

Toutefois, autre chose est une civilisation rudimentaire, autre chose la sauvagerie.

Autre chose est la médiocrité des ressources, autre chose la détresse extrême.

Autre chose est une vie sociale primitive, autre chose une situation antisociale, antihumaine.

Autre chose est l'invasion et l'esprit de conquête, autre chose la juste répression des forfaits. ^ Un civilisateur avait le droit d'intervenir dans les choses africaines, d'occuper même de force le pouvoir, parce qu'une misère extrême et d'abominables attentats l'y appelaient. Celle-là demandait à être soulagée, ceux-ci demandaient à être punis, réprimés, contenus ou empêchés. La sauvagerie et

ses cruautés, l'esclavage et ses victimes, et, jusqu'à un certain point, la xénophobie et son mépris du droit des gens, permettaient, à qui s'en sentait la force et le courage, de faire jouir l'Afrique centrale de l'ordre et de la sécurité.

Parlons d'abord de la sauvagerie. Cannibalisme, mépris pour la vie et la personne humaines : rubriques lugubres sous lesquelles se classent d'affreuses atrocités. Citons, au hasard, quelques témoignages; ils suffisent pour faire conclure à un interminable nécrologe, dont chaque ligne ferait frémir.

« De tous les aliments, le plus recherché, dans un grand nombre de tribus du Haut-Congo, est l'être humain, chassé, capturé et vendu comme viande de boucherie!... La chair humaine passe pour extraordinairement savoureuse chez les Batekes ; le corps d'un ennemi est dans leur langue synonyme de gibier. Aux yeux des Bangalas, la chair humaine est un aliment noble, « une viande qui parle ». Les Basokos mangent même leurs morts. Les Monbutus apprécient les enfants comme une friandise; ils les destinent à la cuisine des chefs.

» Les Manyemas sont d'une anthropophagie plus révoltante encore. Ils n'aiment que les corps faisandés. Ils les font macérer dans l'eau vive jusqu'à ce que les chairs soient presque putréfiées et les dévorent ensuite sans plus de préparation (1). »

(i) UÉtat Indépendant, ch. XX, pp. 809 et ss.

M. Wauters, à qui nous avons emprunté ces renseignements, mentionne également les marchés de chair humaine, que, dans un autre ouvrage, nous trouvons décrits de la sorte : « On voit parfois un indigène vendu au marché comme viande de boucherie. Il a les deux pieds pris dans un billot de bois; et chaque acheteur de cette viande sur pied dessine sur le corps frémissant, avec un morceau de craie ou d'ocre rouge, la partie qu'il se réserve : trois côtelettes, un cuissot, un filet (1). »

« Quand Coquilhat créa Nouvelle-Anvers (chez les Bangalas, 1884), aujourd'hui l'une des stations les plus prospères du Haut-Congo, il eut le courage de rester pendant des mois enfermé dans les limites étroites de son poste, témoin impuissant de scènes de cannibalisme presque incroyables. Il voyait les noirs du village situé près de la station amener des prisonniers, leur rompre bras et jambes (2), puis les faire tremper dans le fleuve tout vivants, pendant trois jours, afin, disaient-ils, de rendre leur chair plus tendre (3). »

Le journal d'un missionnaire, le R. P. Wulfers, rapporte le dialogue suivant, qui s'est tenu à Yanonghi (Romée), le 7 février 1903. Un jeune chef, Kalonda, venu dans l'espoir d'obtenir un petit cadeau (il ne cessait de répéter : le Père est un si

(i) p. Mille : Au Congo Belge (1899), p. 181.

(2) A coups de bâton : la douleur paraît avoir pour effet d'amortir « cette viande ».

(3) L'État indépendant du Congo, documents sur le pays et les habitants, p. 28.

brave homme que sûrement il nous donnera quelque chose), promit, en échange d'un don, de répondre bien sincèrement aux questions qui lui seraient posées ;

« Êtes-vous un grand chef?

— Oui, Père.

— Aviez-vous auparavant l'habitude d'aller sou- Tent à la guerre?

— Écoutez bien. Père. Je commandais habituellement à un nombre d'hommes beaucoup plus considérable que maintenant. Ils étaient vigoureux et entendus à la guerre. Avec eux, je traversais tous les villages, jusqu'à Lindi.

— Vous avez donc tué bien des gens?

— Assurément.

— Avez-vous enlevé aussi et mangé nombre de femmes et d'enfants? (Pour prévenir une explosion de colère, le missionnaire ajouta aussitôt : Bien entenduque vous ne pratiquez plus'cela maintenant.)

— Non, dit-il, avec réflexion; je ne le fais plus maintenant; mais auparavant nous avons mangé nombre d'hommes. C'était notre habitude d'en tuer autant que nous le désirions pour le moment, et de réserver le reste pour l'engraissement. La chair des femmes et des enfants est la plus succulente (1).»

Soyons juste pourtant. On ne pourrait, sans exagération, représenter l'anthropophagie comme une pratique commune à tout le bassin du Congo. Au

(i) Wack : The story of the Congo Free state, cli. XXVII ; nous traduisons de l'anglais.

témoignagne de M. Ch. Delhaise (1), corroboré par celui de Mgr Roelens, aucune peuplade de la rive même du Tanganika n'a jamais été anthropophage. Des observations personnelles permettent à M. Jennigés d'excepter également, au Katanga, les Bashilas, les Basangas, les Bayekes, les Balasubas, les Walalas, les Balowotwas, les Balewbues, les Balubas de Kitumba, de Kinkondja, de Kayumba et d'Ankaro.

Mais la satisfaction de l'ignoble appétit pour la chair humaine n'est qu'une des formes delà cruauté. Celle-ci en revêt de multiples chez ces barbares. Le commandant Lovett Cameron signale une tribu qui ne connaissait que deux pénalités : la mutilation ou la mort. Pour le moindre grief, le chef et ses hommes enlevaient un doigt, une lèvre, une partie des oreilles ou du nez. Si la faute était plus sérieuse, on amputait la main (2).

Une faute n'était pas même toujours requise. Au dire du card. Lavigerie, un certain roi Wemba, des environs du Tanganika, s'agaça d'entendre le tambour battu par les baguettes. Il y trouva bien vite remède. On coupa les mains à quelques esclaves; et on les contraignit de battre le tambour à l'aide de leurs moignons (3).

A quelles horreurs encore donnent lieu les enterrements des chefs! Chez les Watumbes et Wabera-

(i) Notes ethnographiques, cfr. p. ^i.

(2) Wack : Op. cit., 1). 5.

(3) Ibidenij p. 4^G.

bas, un premier esclave est immolé le jour de la mort. Le corps du chef est ensuite conservé jusqu'à complète décomposition ; les vers qui en tombent, les liquides qui en découlent sont recueillis dans des calebasses. Quand se détachent les ongles des pieds et des mains, on les met à part dans un petit vase. Enfin, on creuse la fosse, pour laquelle on détourne le lit d'un ruisseau, du moins s'il s'agit d'un grand chef. « Deux de ses femmes sont descendues dans la cavité, vivantes, les jambes croisées, assises et bien liées. On leur met dans les bras et sur les genoux le squelette du sultan et les calebasses à pourriture. Elles occupent le fond de la cavité. Près d'elles, de chaque côté, on descend de même deux boys : l'un tenant la pipe, l'autre la pince à feu (lumano) du sultan. On ferme l'ouverture par une natte, puis on précipite dans la fosse un nombre d'esclaves proportionné à l'importance du sultan, en les étourdissant ou en les assommant au préalable d'un coup de massue sur la tête. On comble ensuite la fosse et on piétine la terre. On fait défiler sur la fosse les autres esclaves. On leur assène un coup de massue sur la nuque. Si l'esclave ne succombe pas, il est libre. S'il succombe, c'est que le chef l'agrée, et il est laissé sur la tombe. La rivière reprend son ancien cours (1). »

Le mépris de la vie humaine est poussé à ce point, qu'en se plaignant d'une inattention, des Européens ont été, à leur grande surprise et tris-

(i) Delhaise : Notes ethnographiques f p. 21.

tesse, la cause d'exécutions capitales. Le grand chef du Kwango fournissait tous les jours du vin de palme au baron Dhanis, lors de sa première expédition. Un jour, le vin ne fut pas apporté. Dhanis avertit le chef. « J'y mettrai bon ordre. » Qu'appritil, le lendemain? Deux ou trois négligents avaient été mis à mort. Chez une autre tribu, un blanc s'était plaint de la paresse d'un jeune serviteur noir. Deux jours après, le fils du chef vint annoncer qu'on avait trouvé au gamin une chair tendre et de bon goût. Le pauvre garçon était passé dans la marmite.

Remarquons-le bien, ces horreurs ne sont pas accidentelles, dues aux instincts sanguinaires de quelque monstre isolé; elles résultent des institutions et des mœurs. Cette terre qui a bu tant de sang ne criait pas vengeance contre les meurtriers, mais elle réclamait un ordre nouveau, et les gémissements de chaque victime étaient autant d'appels au secours, qui donnaient au civilisateur le droit et presque le devoir d'intervenir.

Que dirons-nous de la traite et de ces épouvantables razzias où il arrivait que, pour un esclave capturé, périssaient cent indigènes? « Encore en 1865, Monteiro vit arriver à Benguela une caravane de trois mille nègres, victimes des razzias opérées dans les districts du Haut-Kassaï; et, en 1875, Cameron rentra en Europe, exaspéré du navrant spectacle qu'il avait eu presque chaque jour sous les yeux, dans ces mêmes régions (1). »

(i) Wauters : L État Indépendant, p. 52.

Sur un autre point du territoire, dans le Bahr-El- Ghazal et le bassin de TUele, les expéditions des Khartoumiens dévastaient le pays et entraînaient jusqu'au Nil des légions d'esclaves. Les hommes capturés chaque année s'élevaient à vingt mille, selon les uns; à beaucoup plus, selon les autres (1). Enfin, les marchands arabes se jetaient sur le pays par la côte orientale, pour en arracher, avec l'ivoire, le bois d'ébène.

Stanley raconte, dans Cinq années au Congo, que, lors de sa première descente du fleuve, il avait reconnu aux alentours des Falls un pays grand comme l'Irlande et peuplé d'un million d'habitants. Peu d'années après, la contrée était déserte et ravagée; au dire de témoins oculaires, seuls cinq mille hommes survivaient. Cette parole de Livingstone n'est-elle pas, à elle seule, suffisamment significative : « On trouve ici sa route, en suivant la longue traînée des ossements humains, répandus sur le chemin des caravanes arabes. »

En troisième lieu, Dieu veut des relations entre les membres de la grande famille humaine. Un droit des gens, fondé sur la nature, ne semble pas permettre de frapper une terre ou un continent d'un interdit perpétuel (2). Il y a une première destination de toutes choses au bien de tous, qui donne le droit aux hommes d'aborder dans des pays étran-

(i) WOUTERS : L'Etat Indépendant, p. 53.

(2) Là-dessus, cependant, Taccord n'est pas complet, même chez les auteurs catholiques.

gers, de les visiter, d'entamer les négociations commerciales compatibles avec le bien commun de la région. Un droit supérieur confère une faculté inviolable d'y annoncer une civilisation meilleure et la vraie façon de servir Dieu. Si les lois sacrées de cette hospitalité sont outrageusement méconnues, si l'étranger n'est qu'un ennemi bon à tuer, une viande bonne à manger, et s'il n'est respecté que dans la mesure où il est craint, il peut légitimement revendiquer et imposer, fût-ce par la force, un régime plus conforme au plan divin.

Or, quelle garantie de sécurité l'étranger trouvaitil sur les côtes africaines?

On pourrait enfin se demander si l'irrémédiable infériorité de ces sauvages, qui, laissés à eux-mêmes, reculaient au lieu de progresser, ne conférait pas à un État civilisé le droit de les mettre sous tutelle (1).

Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les raisons précédentes font évidemment conclure que l'A^^ociation internationale — ou le roi Léopold II — pouvait hardiment constituer en Afrique l'État civilisa teur. Et sous ce rapport, les traités signés par les indigènes, bien que dénués de valeur juridique, né'taient pas sans utilité. Ils facilitaient l'accès, et ils permettaient d'inaugurer pacifiquement un ordre de choses dont une paix meilleure était le but.

(i) Cette question est déjà traitée et regardée comme douteuse par l'illustre théologien de l'ordre de Saint-Dominique, né en 1480, mort en i546, François de Victoria, Releciiones theologicae, llelectio V, De Indis, sectio 3. Il admet les autres titres que nous avons invoqués pour justifier l'occupation de terres barbares.

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