‹ La question congolaiseChapitre 44 sur 58 · CHAPITRE IV DIVIDE UT IMPERES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV DIVIDE UT IMPERES

Divide ut imperes.. Diviser pour régner ! Cette vieille ^ maxime du conquérant convient aussi à un roi qui désire être le père de son peuple. L'habile calcul d'une politique dominatrice peut se convertir en un principe de sagesse gouvernementale. Il suffît d'entendre bien les termes. Diviser, c'est-à-dire, non plus fomenter la discorde et profiter de la désunion, mais, sans jamais sortir des bornes du juste et de l'honnête, introduire dans les mesures et les procédés une variété correspondante à celle des situations et des besoins. Régner, c'est-à-dire, non pas asservir, mais conduire un peuple au bien commun. Au Congo, l'on a su habilement profiter des oppositions entre indigènes pour les réduire tous à l'obéissance. Puisse-t-on, maintenant, prudemment tenir compte de ces mêmes oppositions pour les amener tous à la civilisation ! Si la Belgique, qui s'étend sur moins de 30 000 kilomètres, porte deux races d'hommes, que de multiples relations n'ont pu confondre; si l'unité politique de la France se concilie avec des diversités de religions, de langues, d'habitudes, de goûts, de caractères; si

les Etats confédérés de rAllemagne ne se donnent pas les mêmes lois; ne saisit-on pas que l'unité des peuplades disséminées dans l'étendue du bassin congolais ne peut-être qu'une illusion, piperie d'un mot, mirage de la distance ?

Tout varie dans ce vaste territoire. Deux longues chaînes de montagnes, les monts de Cristal et les monts Mitumba, le divisent en trois zones fort inégales, dont la plus grande est la zone moyenne, qui s'appelle d'un autre nom bien connu, la cuvette congolaise. La zone moyenne et la zone supérieure pourraient se subdiviser en une douzaine (1) de terrasses, de hauteur variée, à l'extrémité desquelles les eaux se sont jadis accumulées. A la longue, des brèches, livrant passage à ces eaux ont réuni entre eux les différents biefs, et formé l'immense réseau fluvial du Haut et du Moyen Congo. Suivant la latitude, l'altitude, l'éloignement de l'Océan, et la nature du sol, la végétation nous présente la grande forêt équatoriale, la forêt galerie (2), et des terrains qui vont de la savane à la steppe. Le climat, ici salubre, là fatal même pour des indigènes d'autres régions, donne, dans le Bas-Congo, des saisons ailleurs ignorées. Les idiomes, qui se rattachent tous à la même souche ba ntou (sauf ceux des A Sandés du nord-est), ont des différences dialectales très appré-

(i) Voyez Wauters : Mouvement Géographique, supplément du 2 avril 1899.

(2) Qui borde certains cours d'eau. Le nom vient de la singulière disposition des arbres qui en fait de longues avenues. Voyez Wauters : It'État Indépendant, p. 241.

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ciables. Les peuplades Ba ntous diffèrent entre elles, différent plus encore des A Sandés (plus ou moins Nigritiens), et diffèrent surtout des nains arborigènes. Comme ayant influé sur la culture, nous trouvons, dans le bas, le contact avec les Portugais et la tare ancienne de l'alcool ; dans le haut, les vestiges de la domination arabe et les abus du chanvre ; le long du grand fleuve et de ses affluents, les relations avec les nouveaux civilisateurs, les compagnies, les entrepreneurs de grands travaux; la population du centre est encore laissée à elle-même.

De là, dans les jugements des hommes revenus d'Afrique des divergences qui s'expliquent par les différences des points d'observation. Ainsi le portrait d'un Français et celui d'un Allemand offriraient des contrastes. L'un et l'autre pourtant seraient des portraits d'Européens.

Il est aisé de comprendre qu'un même régime administratif ne saurait convenir à un territoire aussi vaste et aussi diversifié. Loin d'admirer, avec la Commission d'enquête, ce programme commun, dicté à Boma, ou plutôt à Bruxelles, et imposé aux fonctionnaires de tous les degrés, cette unité de commandement qui partout s'aperçoit, et ce rouage central de l'organisme congolais, fonctionnant avec rapidité et précision, sans arrêts et sans heurts (1); nous sommes porté à reprocher au système tout entier l'excès de son uniformité. Nos vœux vont à moins de centralisation, à moins de bureaucratie, à

(ij Rapport, p. 145.

plus de liberté donnée à des mandataires de choix pour administrer chaque grande région comme il convient, disposer assez librement d'un budget particulier sans avoir à justifier le détail des moindres dépenses. Un homme de compétence exceptionnelle nous disait : « Malgré leur étroitesse de vues, les Portugais n'eussent pas commis la faute de préposer un seul gouverneur général à tout le bassin congolais; leurs commissaires de district eussent été presque autant de gouverneurs généraux, responsables, sans doute, mais ayant les coudées franches pour adapter le régime aux conditions spéciales de chaque portion du territoire (1). »

La division en districts a été à ce point arbitraire, que la même tribu se trouve placée sous des administrations différentes; cependant, pas plus qu'un homme, une collectivité traditionnelle ne devrait se couper en deux. Il faudrait une division rationnellement faite après une soigneuse information. Et ne serait-il pas même fort expédient, que ceux qui se destinent à remplir au Congo des fonctions civiles ou militaires, puissent, en Belgique même, d'une façon assez précise, se préparer en vue d'une région spéciale, en apprendre la langue, les mœurs, les nécessités, afin qu'on n'ait plus à regretter des improvisations maladroites, qui trop souvent finissent, même involontairement, par être cruelles.

(i) Dans le plan de Réformes du Congo français, il a été tenu compte de cette observation. On a divisé le territoire en trois grandes provinces constituant trois colonies administrativement et financièrement autonomes. (Décret du ii fév. 1906.)

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