LA LIGNE D' ALEXANDRE VI. UNE DIGRESSION
rendre, malgré l'Espagne ou le Portugal; ils pouvaient garder cependant ce qu'ils avaient acquis avant la Noël de l'année précédente, 1492.
Plusieurs louent la solution comme ingénieuse (Ij ; l'acte pontifical, qui n'était pas sans précédents (2), a été expliqué de diverses manières et continue à donner lieu à des interprétations de haute fantaisie. Et que d'erreurs énoncées de la meilleure foi da monde! Car tous n'ont pas la sagesse de MM. Lavisse et Rambaut, qui s'abstiennent de tout commentaire.
Sûr de plaire à beaucoup, nous nous permettons ici une courte digression, afin de mettre les choses au point.
Au dire de plusieurs économistes ou historiens, l'acte d'Alexandre VI ne serait qu'une application des principes moyenâgeux sur la propriété universelle des biens de la terre, que le Christ aurait léguée à son Vicaire.
Nous ne contestons pas que les écrits de certains théologiens et canonistes reflètent de pareilles persuasions. Mais il importe de ne pas se méprendre, en acceptant comme doctrine catholique ce qui n'est qu'une opinion de quelques-uns. N'y a-t-il pas en Belgique certains juristes trop dépendants d'étatistes étrangers, pour qui le gouvernement dispose
(i) Elle n'était défectueuse que pour les antipodes. L'année suivante (traité de Tordesillas), la ligne fut reportée à 270 lieues ouest des îles du Cap Vert.
(2) Bulle d'Adrien IV à Henri II, roi d'Angleterre, concernant l'Irlande ; concessions de Martin V, de Nicolas V, de Calixte IV aux rois de Portugal.
en maître du corps et des biens de ses citoyens? Que l'État dépouille, avale ses sujets, ces auteurs ne sont pas loin de répéter le compliment de la fable : « Vous leur fîtes, seigneur, en les croquant, beaucoup d'honneur. » Mais d'autres, et nous sommes de ce nombre, protestent énergiquement contre ce servage officiel, et refusent absolument d'attribuer à l'État les citoyens comme une sorte de biens sans maître ; ils s'y refusent, lors même que le pouvoir émanerait d'un suffrage universel, c'està-dire de la moitié plus un des votes émis. Et nous serions certes très marris, si nous lisions, [qu'au XIX* siècle, on reconnaissait à l'État un pouvoir absolu sur la personne et les choses des citoyens. Pareillement, la théorie d'une propriété universelle aux mains du Pape ne fut pas acceptée par les plus grands théologiens, ni par les canonistes les plus fameux. François de Victoria, de l'Ordre de Saint Dominique, n'hésita pas à la tourner en dérision, à la traiter de fausseté manifeste, provenance suspecte d'une indiscrète adulation (1). Les auteurs de la Compagnie de Jésus ne tiennent pas un autre langage. Les droits du Pape se résument comme suit : Sa juridiction ne lui donne aucune propriété privée; sur les biens ecclésiastiques eux-mêmes, il n'a qu'un droit de haute administration. A l'exception des territoires où un titre légitime, parfois d'ordre providentiel, peut l'appeler à régner, le Pape ne détient aucune juridiction directe d'ordre
(i) Relectio I, De potestateecclesiae^ sect. 6, n. 2
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temporel. Sa juridiction est spirituelle et limitée à ceux que le baptême a faits chrétiens. Il est vrai les mtéréts de la fin suprême peuvent se trouver engagés dans des affaires mixtes ou même temporelles. Et dans ce cas, le Pape est autorisé à intervenir pour sauvegarder, en ces matières, les droits supérieurs de la fin spirituelle. Mais le point de vue reste toujours surnaturel, et l'intervention est circonscrite aux exigences de la fln suprême. C'est là le pouvoir indirect de l'ordre temporel. Quant aux non-baptisés, la juridiction spirituelle elle même ne les atteint pas. Le Pape n'a, vis-à-vis d'eux, que le droit divin de leur faire prêcher pacifiquement l'Évangile (Voyez, par exemple, Molina : De lustitia et iurè a. 29, n. 8 ss.) '
Pour en revenir maintenant à la fameuse bulle d Alexandre VI, d'excellents théologiens, notamment le grand commentateur de saint Thomas, contemporain d'Alexandre, le cardinal Cajetan (1) et le cardinal Bellarmin (2) l'ont interprétée dans\e sens d un simple privilège accordé à l'Espagne et au Portugal, de porter l'Evangile dans ces contrées et d'y proeger les convertis. Nous l'avouons franchement les termes de la bulle nous paraissent comporter une
portïe Z 'n" '''"'"" ^" ^°'^' ^n^'era.ni la portée et tout le contenu.
Elle termine par une décision pontificale un différend qae les découvertes des explorateurs avaient fait naître entre l'Espagne et le Portugal, et que, pour éviter la guerre, le roi d'Espagne avait soumis au Pape. Mû par le désir d'étendre la foi catholique, le Pape confie à la couronne d'Espagne la glorieuse mission d'évangéliser la portion du Nouveau Monde, qui se trouve à l'ouest de la ligne de démarcation, laissant, au surplus, les Portugais jouir de privilèges antérieurs, à l'est de la même ligne. Il concède ensuite à la même couronne toutes les terres déjà découvertes ou encore à découvrir dans ces régions, sauf le respect des droits acquis par d'autres puissances européennes. Injonction expresse est faite à l'Espagne de veiller à l'envoi de missionnaires et d'honnêtes gens, qui inculquent aux, barbares la foi et les mœurs chrétiennes. L'accès des mêmes contrées est interdit aux autres puissances.
On le voit, le Pape n'aborde pas la question des droits des indigènes, mais se contente de régler les rapports respectifs des États chrétiens ; il les règle en père commun des fidèles, qui sait sa parole encore assez vénérée et écoutée pour imposer ces arrangements équitables (1), que de nos jours les plénipo-
(i) L'équité de cette décision apparaît aux yeux de quiconque se rappelle l'initiative des découvertes prise par le Portugal, puis par l'Espagne. Ces deux États craignaient de voir des concurrences jalouses les frustrer, au moins en partie, du fruit de leur quasi invention. Elles réclamaient un monopole, justifié comme le sont les brevets du droit contemporain. (Voir Pastor : Geschichte der Pàpste, lïl, 488-491.) La foi elle-même était intéressée à ce que les compétitions rivales et les dissensions entre chrétiens fussent prévenues. — Les bulles antérieures s'expliquent de la même manière.