‹ La question congolaiseChapitre 53 sur 58 · I. Les "pierres d' achoppement · texte numérisé non relu

I. Les "pierres d' achoppement

f Un homme intelligent et qui n'est pas cruel, écrivait à la fin d'un récit de voyage : « C'est donc une utopie d'espérer transformer un nègre en un Belge par la loi, l'armée et les Missions; on peut tout au

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plus en faire un serviteur mieux adapté à nos besoins que le sauvage. » Conclusion qui se rattache assez logiquement à cette assertion précédente : « Le nègre se trouve dans l'ordre moral et intellectuel, à une place intermédiaire entre l'animal le plus intelligent et l'homme blanc (1). »

Sans croire à des résultats trop prochains, nos vues sont plus optimistes, parce qu'elles sont plus chrétiennes; parce que pour nous, et dès maintenant, le nègre est un homme plus à plaindre que nous, mais de semblable nature.

Combien fatale serait cette conception qui ne voit dans le noir qu'un instrument à notre usage, et dont il ne faut pas abuser parce que « l'instrument dis- \ paraîtrait, et que l'exploitant pâtirait de son imprévoyance (2) » !

Adieu, alors, tout projet de vraie civilisation! Adieu toute idée de culture morale et religieuse ! Donnons au nègre un peu plus de soins, traitons-le avec un peu plus d'égards que nous ne faisons pour « nos collaborateurs animaux » ; nos devoirs s'arrêtent là, et c'est le summum des espérances auxquelles lui-même puisse prétendre.

Avec l'espoir de faire le bien périt l'intention même.

Comment parler d'avenir social, alors que manque l'être civilisable ? La plus belle perspective que l'on puisse avoir en vue, c'est de faire du Congo une

(i) BuLS : Croquis congolais, pp. 220 et 222. (2) Ibidem, p. 220.

immense forêt de caoutchouc, où un certain nombre d'Européens empêchent les nègres de s'entredéchirer et leur fournissent, en retour d'incessantes fatigues, une ration un peu plus abondante et un gîte un peu plus confortable que la chickwangue et le chimbek de la sauvagerie. A la chimère d'un peuple qui se transforme, substituons la réalité concrète d'un pays qui nous enrichit. Le « pithécanthrope » aurait tort de se plaindre : en somme, il jouira d'un sort meilleur que lorsqu'il était à lui-même. Il ne s'en trouvera pas plus mal, et nous nous en trouverons mieux.

Ces théories décevantes invoquent l'argument des faits. Voyez, nous dit-on, l'insuccès des efforts civilisateurs tentés en Amérique, dans d'autres parties de l'Afrique, en Océanie. On oublie que notre propre civilisation n'est pas l'œuvre d'un jour ni d'un siècle; on ne songe pas aux milliers d'hommes de couleur qui, sur divers continents, se sont parfaitement assimilés à nos manières; on néglige surtout, en l'occurrence, toutes les forces anticivilisatrices que la cupidité et les passions ont mises en jeu dans les colonies. Pauvres sauvages! L'Europe leur envoie l'écume de sa population. On les exploite, on les maltraite. Et quand on leur a versé dans les veines plus de poison que de boisson saine, on les déclare inguérissables, et l'on vent que le médecin les abandonne!

Le commandant Charles Lemaire a là-dessus de belles paroles : « Il n'y aura que heurts et malheurs, tant que des races, se prétendant supérieures, affirmeront sans plus, que les autres sont incapables du même développement qu'elles-mêmes.

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» Dix ans passés au contact de la race noire, tant méprisée jusqu'ici par la race blanche, m'ont appris que le blanc se trompe, et que nombre de ses affirmations ne sont que le produit d'un subjectivisme prétentieux (1). »

Il y a deux mois à peine, le bateau Le Roi-des-Belges sombrait dans le Kassaï. Cet accident coûta la vie à quatre Européens et à quarante et un Congolais. En face de la mort, les noirs catholiques furent admirables de courage. Quand tout sauvetage fut devenu impossible, ils se mirent en prière et moururent le chapelet à la main. Un blanc, échappé du naufrage, fut si ravi de leur conduite, qu'il se convertit à Dieu et vint raconter à Léopoldville l'édification salutaire que les nègres lui avaient donnée.

Des hommes dont la mort est convertissante ne sont pas si loin d'une vie civilisée; une race qui a le regard de l'au delà n'est pas rebelle à la culture de l'esprit et du cœur.

Mais elles ont beau être fausses, ces doctrines pessimistes jouissent d'une certaine vogue; qui dira pour quelle part elles interviennent dans l'abandon des plus nobles desseins?

Le crédit qu'elles trouveraient au Congo serait pour l'État Indépendant, pour ce qui en fait l'âme et la raison d'être, la grande pierre d'achoppement.

Passant ensuite par-dessus les difficultés communes à toute vaste entreprise, nous nous bornons à signaler les écueils spéciaux où pourrait faire

(i) Mission scientifique Congo-Nil.

naufrage cette œuvre des réformes dont nous avons esquissé le plan (1).

Au point de vue humanitaire, le Congo a beaucoup pâti de la précipitation avec laquelle on a voulu le mettre en valeur. Tellement, que des hommes de grande autorité voient un vice capital dans cette hâte intempestive. '.Maintenant, pour être humain, il faut, de toute force, relâcher de ses exigences. Or, cette condescendance mdispensable risque de provoquer une crise. Les rentrées baisseront dans la proportion où fléchiront les exigences; elles baisseront même davantage. Par une réaction bien naturelle, l'indigène sera porté à refuser ce qu'on cessera d'exiger par injuste contrainte. D'une servitude oppressive il sera tenté de passer à une licence intraitable.

Et les fléchissements des revenus se répercuteront douloureusement à la Bourse. L'Abir nous en offre un exemple suggestif. Au 31 décembre 1900, les actions de cette société atteignaient le chiffre de 25 250 francs; au 31 décembre 1901, elles ne valaient plus que 14 550. L'année suivante, elles descendent à 13 400 francs, pour remonter, au 31 décembre 1903, à 15 800 francs. L'opinion s'émeut en 1904, et la baisse se précipite. En janvier, les actions descendent à 15 150 francs; en mars à 13 550 et, en juillet, lors de la nomination de la Commission d'enquête, elles tombent à 10 400 francs. Cependant, un

(i) Dans cette partie même; et, pour les réformes morales, dans la partie précédente.

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mouvement de légère reprise se dessine au départ de la Commission d'enquête pour le Congo, et, en juillet, les actions remontent à 11 370. La Commission d'enquête instruit et signale les abus commis par des agents de cette société. Elle rentre en mars 1905. En juillet, les actions ne sont plus cotées que 7 600 francs, et, en mars 1906, elles tombent à 4 700.

Pour atténuer nos craintes, rappelons-nous pourtant que les recettes du trésor xDublic dépassent notablement les prévisions budgétaires. Plus l'excédent est considérable, plus il y a de millions auxquels on peut renoncer sans provoquer de crise sensible.

Mais quoi qu'il en soit, aucune appréhension financière ne peut nous dispenser d'être justes et de nous montrer pitoyables aux malheureux. « Fais ce que dois, advienne que pourra. » La lésion de quelques intérêts privés ne saurait être mise en parallèle avec le sort de toute une nation.

NvNe plus demander aux indigènes que ce qu'ils peuvent donner sans trop de fatigue, et permettre à la terre africaine de faire servir ses produits à nourrir ses propres enfants, c'est comme l'article premier d'un grand programme civilisateur, s

Et le second concerne l'envoi d'administrateurs intègres, éclairés, à la hauteur de leur tâche, assoiffés de nobles jouissances, et comprenant que le bien-être matériel ne contribue à la civilisation que dans la mesure où il aide la religion à transformer l'âme et les mœurs.

Nous rencontrons ici une autre difficulté spéciale qui menace d'être pour l'entreprise congolaise une pierre d'achoppement. Dès nos premières pages, nous avons montré comment l'indépendance de l'État le jetait dans l'isolement, et créait de grands obstacles au recrutement de ce personnel d'élite dont la civilisation ne peut se passer.

Fidèle à l'idée mère de ce livre, nous n'avons pas voulu discuter la question de l'annexion du Congo au point de vue belge et politique; nous ne pouvons taire ici les avantages évidents qui résulteraient de cette annexion au point de vue congolais et humanitaire. Quand nous envisageons ce dernier aspect, tous nos vœux nous portent à hâter l'heure où l'État Indépendant sera vraiment colonie belge.

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