‹ La question congolaiseChapitre 55 sur 58 · III. Un devoir national · texte numérisé non relu

III. Un devoir national

Un peuple libre aime et respecte son souverain ; mais, mieux qu'une aveugle adulation, il lui offre un concours sincère et réfléchi. Au lieu d'un front qui s'incline servilement jusqu'à terre, il met à sa disposition une pensée intelligente, un cœur généreux et élevé, un caractère capable d'agir. L'accord des sujets et du Roi n'est plus l'adhésion inconsciente d'une foule à la volonté d'un seul, elle est l'harmonie de vues communes et d'un commun désir du bien.

La Belgique ne saurait se désintéresser de ce qui se passe sur le territoire de l'État Indépendant. La solidarité humaine, la charité chrétienne, répudient également le principe de non-intervention (1). Comment considérer la cause de l'humanité comme étrangère à un peuple qui fait partie de cette humanité? De plus, la cause congolaise est belge par trop de côtés.

Nation prospère, elle doit plus que d'autres savoir compatir et tendre aux malheureux une main secourable. On cesse de mériter l'abondance, quand l'abondance ferme le cœur.

La collaboration effective que la Belgique concède en capitaux, en soldats, en fonctionnaires, en diplomates, engage sa responsabilité. On répond toujours, au moins en partie, d'une œuvre que l'on approuve en la secondant.

Le patriotisme intervient à son tour, nous imposant le souci de notre honneur national. Nous l'entendons dire de toutes parts : le Congo est belge de fait. Dès lors, comme s'exprimait un orateur à la Chambre : « Que nous le voulions ou non, nous assumons une véritable solidarité dans l'œuvre » dont il est l'objet. Et un autre disait excellemment : « Le Congo, arrosé du sang des nôtres, doit rester une œuvre belge, et je me permets d'ajouter, doit rester une œuvre qui soit digne des Belges... Si officiellement nous n'avons ni à nous occuper ni à répondre

(i) Condamné par lo Syllabiis, ce document que l'on caflomnie parce qu'on l'ignore.

l'avenir 361

du traitement appliqué aux indigènes du Congo, notre honneur et le bon renom de la Belgique n'en sont pas moins intéressés à ce qu'un pays gouverné par notre Roi et administré en grande partie par des Belges, soit tout à fait digne de l'estime et de la confiance de l'humanité civilisée (1). »

Pourquoi le dissimuler? Les critiques dont l'administration congolaise s'est vue l'objet ont porté préjudice à notre réputation. Peut-on, sans se sentir péniblement humilié, lire cet extrait des instructions confidentielles que recevait de Brazza, au moment de remplir au Congo français une mission analogue à celle de la Commission d'enquête ?

Cette mission, que rehaussait la personnalité de l'enquêteur, devait, d'après ces instructions, permettre à la France d'établir nettement :

« V Que le système des concessions territoriales qu'elle a mis en vigueur repose sur des principes différents de celui qu'a inaugurés l'État du Congo; qu'elle n'a jamais institué un domaine analogue à celui du domaine privé du Roi, en évitant ainsi de confondre, dans l'intérêt direct d'une exploitation commerciale qu'elle pratiquerait elle-même, les idées de souveraineté, de domanialité et de propriété privée ;

» 2" Qu'elle entretient une force publique uniquement destinée au maintien de la sécurité générale, sans obliger jamais les indigènes, par des moyens de coercition quelconques, à se mettre au service

(1) A. Verhaegen : Chambre, 27 fév. 1906. (Annales p. 780:

d'une entreprise commerciale, agricole ou industrielle;

» 3* Qu'elle a pris toutes les précautions nécessaires pour qu'un tiers puisse toujours commercer librement, dans la partie française du bassin conventionnel du Congo, même en territoire concédé;

» 4** Qu'elle a scrupuleusement réservé tous les droits usagers et toutes les cultures vivrières des indigènes, même en territoire concédé ;

» 5° Qu'elle a toujours eu soin de réprimer, quand ils ont été portés à la connaissance des autorités, les actes de violence commis envers les indigènes; que ces violences se sont du reste toujours bornées à des actes individuels, sans qu'il soit possible d'y voir un système organisé; qu'on n'a jamais vu, au Congo français, toute une entreprise, publique ou privée, recourir, par principe, pour subsister ou pour accélérer son succès, à des procédés tyranniques, analogues à ceux employés dans les parties de l'État indépendant du Congo actuellement soumises à une enquête (1). »

Des apologistes belges ou étrangers se sont efforcés vainement d'atténuer les impressions fâcheuses par leurs témoignages indulgents ou même nettement favorables ; leur voix n'a pu dominer celle des accusations. Non seulement en Angleterre, mais encore en Autriche, en France et aux États-Unis, l'opinion

(i) Amédée Britsch : La dernière mission Brazza. (Extrait des instructions confidentieUes du i3 mars 1906, adressées par le ministre des colonies Clémentel à Brazza. (Correspondant^ 10 janvier 1906J.

1/avenix 363

publique commence à se détourner de nous. * Serait-ce donc là ce petit peuple que l'on nous représentait comme le plus libre de la terre, consacrant volontiers ses ressources et son sang même à toutes les entreprises généreuses? Quelquf^s tonnes de caoutchouc semblent avoir suffi pour endormir sa conscience, pour le faire apparaître avide de gain et froidement cruel. » Voilà ce qu'on murmure. Ce n'est pas assez de ne pas mériter de pareils reproches; il faut en dissiper jusqu'au soupçon, et le soupçon serait confirmé, si nous restions indifférents à la cause des peuplades congolaises.

.A^ous consolerions-nous à la pensée que des reproches, peut-être plus graves, peuvent souvent s'adresser à l'action coloniale d'autres puissances? « Détestable argument », nous écrierions-nous avec M.Verhaegen. Nous sommes cent, dont quatre-vingtdix-neuf fripons. J'y vois une raison de plus pour être honnête homme. « A supposer, continue le sympathique député, à supposer qu'il en soit ainsi, l'État du Congo se doit à lui-même, s'il veut conserver les sympathies des Belges, et c'est là pour lui un point très important, de n'imiter en rien de fâcheux exemples, et d'agir paternellement vis-à-vis d'êtres, qui, s'ils sont noirs et s'ils sont barbares, n'en sont pas moins hommes comme nous et nos frères (1). »

Quelle belle mission nous est offerte! Ajouter une page magnifique à cette histoire de la colonisation qui en compte de si tristes! Quels milliards ponr-

(i) Anna LIS Parijemkniv^îkks, 190(3, p. 783.

raient valoir la gloire et le bonheur d'avoir civilisé vingt ou trente millions d'hommes? Et cette occasion, nous permettrions qu'elle nous soit ravie? Par notre insouciance, nous la laisserions échapper nousmêmes ?

Commun à tous les citoyens, le devoir presse spécialement ceux qui représentent la nation au Parlement.

Nous croyons ne pas nous tromper dans notre appréciation : les débats parlementaires provoqués par une interpellation récente (1) n'ont pas produit l'impression réconfortante attendue du pays. Sans doute, de nobles accents ont retenti à la Chambre, puis au Sénat, et y ont trouvé des échos. Il nous plaît, ici, de rendre hommage à la correction des orateurs de gauche. Quels beaux jours se lèveraient pour la Belgique si, au lieu de voir ses enfants divisés par des oppositions d'intérêts et d'ambitions, elle pouvait profiter de tous les talents qui germent sur son sol, et se réjouir d'une entente universelle en vue du bien de tous.

Mais, en somme, pour le dire sans détour, la Chambre ne nous a pas semblé aussi complètement

(i) M.Vandervelde interpellait le gouvernement « i» au sujet des devoirs qui incombent à la Belgique comme puissance signataire de l'Acte de Berlin de i885 ; oP des inconvénients qui résultent, pour la Belgique, du régime de l'union personnelle avec l'État indépendant du Congo; S» de la mise à la disposition de cet État d'officiers et de fonctionnaires salariés par la Belgique ». — Au Sénat, la question du Congo ne fut mise qu'incidemment sur le tapis, dans la discussion du budget d«s affaires étrangères.

l'avenir 365

informée que le demandait une discussion de cette importance. Conséquence, sans doute, de ce singulier oubli où, depuis cinq ans, l'on avait laissé tomber la question congolaise. Trop tributaires d'un livre et d'un rapport, nos députés n'ont pu ni d'un côté paraître suffisamment affranchis de certaines attaques passionnées, ni, d'autre part, suffisamment se garantir contre de vieilles illusions. Les débats eux-mêmes étaient peut-être prématurés.

Pourtant, l'honneur des missionnaires y fut éloquemment vengé, comme il le fut ensuite au Sénat, et le vote final témoigna d'un désir unanime de voir mettre un terme aux abus.

La Chambre adopta (1), en effet, Tordre du jour présenté par M. Beernaert; il était conçu en ces termes :

« La Chambre,

» Pénétrée des idées qui ont présidé à la fondation de l'État indépendant du Congo et inspiré l'Acte de Berlin, rend hommage à tous ceux qui se sont consacrés à cette œuvre civilisatrice ;

» Et vu les conclusions de la Commission d'enquête instituée par l'État du Congo ;

» Confiante dans les propositions qu'élabore la Commission des réformes comme dans la suite qui leur sera donnée;

» Passe à l'ordre du jour et décide de procéder sans retard à l'examen du projetde loi du 7 aotit 1901

(1) Dans la séance du 2 mars 1906. Annales, p. 841.

366 VÏRS LA SOLUTION

sur le gouveraeraeat des possessions coloniales de la Belgique. >

La discussion aura eu cet autre avantage, de mettre nettement eu lumière l'obligation qui incombe à nos représentants de s'appliquer à une question où se trouvent engagés Thonneur de la Belgique et un intérêt humanitaire de premier ordre. Nous nous tenons pour assuré qu'ils ne failliront pas à leur tâche.

L'ignorance est la plus excusable des complicités, mais c'est la pire pour la victime ; et cette ignorance même peut être criminelle. Si la confiance est permise aux particuliers, elle doit, lorsqu'on accepte un mandat, se combiner avec la vigilance. Administrateur attitré d'une société, vous ne pouvez vous reposer sur le gérant, quelque digne qu'il vous paraisse et incapable de faillir. Actionnaire, vous avez le droit d'intervenir pour assurer l'accomplissement de toutes les obligations patronales. Représentant de la nation, vous devez vous mettre à même de formuler dans les délibérations un suffrage qui émane d'une conviction personnelle et suffisamment étudiée.

Telle est la mission de nos représentants, de nos sénateurs. Puissent-ils, dans l'accomplissement de leur mandat trouver un ferme soutien dans l'opinion ! Nous sommes un peuple qui, dit-on, aime à s'associer. N'est-il pas étrange qu'une ligue pour défendre les intérêts des nègres existe en Angleterre et n'existe pas en Belgique?

l'avenir 367

Que des hommes se lèvent donc, des hommes que leur caractère et leur indépendance mettent au-dessus des préoccupations personnelles, et dont la voix soit assez puissante pour avoir dans le pays de profonds retentissements. Qu'ils se lèvent pour réunir en faisceau toutes les volontés généreuses, pour constituer une association imposante, qui s'appuie en Belgique sur la faveur générale et au Congo sur toutes les forces civilisatrices pour garantir une information impartiale et sérieuse (1), pour tenir le pays au

(i) Ce besoin, ce désir de pleine lumière se manifeste de toute façon. Malgré le droit pour le pouvoir absolu de ne pas rendre compte de ses actes, le pays est trop habitué aux discussions publiques pour s'accommoder d'une politique secrète.

Au Sénat même (3 avril), M. le comte d'Ursel insistait, dans un excellent discours, afin d'obtenir la constitution, au Congo, d'un corps consulaire belge qui joindrait à sa mission protectrice celle de renseigner le public et d'éclairer son opinion.

La veille, la conférence du jeune barreau do Bruxelles avait voté l'ordre du jour suivant :

(c La Conférence, rendant hommage aux initiatives généreuses qui ont présidé à la fondation de l'État Indépendant :

» Considérant qu'il importe, dans l'intérêt supérieur de la Belgique, de maintenir, en vue de l'avenir, l'intégralité des droits souverains de l'État Indépendant;

» Considérant que les sentiments d'humanité doivent tou jours être impérieusement respectés dans les entreprises coloniales ;

» Considérant que le Rapport de la Commission d'enquête a révélé de nombreux et graves abus auxquels le régime instauré par l'État Indépendant a donné naissance;

» Émet le vœu :

» i» De voir publier à bref délai les travaux complets de la Commission de réformes et de voir assurer la réalisation effective et immédiate des réformes proposées ;

courant, pour iui dire, à chaque heure : « Voilà ce qui, en ton nom, ou du moins par ton argent, par tes enfants, se fait soit de bien, soit de mal » ; pour lui montrer son devoir et l'aider à pleinement le remplir.

Puisse de la sorte l'an 75 de notre indépendance coïncider avec l'an I d'une ère nouvelle pour le Congo belge !

» 20 De voir les organismes compétents élaborer dès à présent un projet de reprise et une loi d'organisation coloniale;

;> 3» De voir l'administration du Congo être gérée dans l'avenir dans des conditions de publicité qui en permettent le contrôle pour l'opinion publique. »

Page 1