Acte séparé annexé à la convention ci-dessus
Sa Hautesse le Sultan a l'intention d'accorder et de faire notifier à Méhémet-Ali les conditions de l'arrangement ci-dessous :
Article premieu. — Sa Hautesse promet d'accorder à Méhémet-Ali, pour lui et pour ses descendants en Jigne directe, l'administration du pachalik de l'Iïlgypte; et Sa Hautesse promet en outre d'accorder à Méhémet- Ali, sa vie durant, avec le litre de Paciia d'Acre et avec le commandement de la (ortercsse de Saint-.lean-d'Acre, l'administration de la partie méridionale de la Syrie •dont les limites seront déterminées par la ligne de «démarcation suivante : (suit la description de cette iigno).
Toutefois, le Sultan, en faisant ces offres, y attache la condition que Méhémet-Ali les accepte dans l'espace de dix jours après que la communication lui en aura été faite à Alexandrie par un agent de Sa Hautesse, et qu'en même temps Méhémet-Ali dépose entre les mains de cet agent les instructions nécessaires aux commandants de terre et de mer de se retirer immédiatement de l'Arabie et de toutes les villes saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du district d'Adana, et de toutes les autres parties de l'empire ottoman qui ne sont pas comprises dans les limites de l'Egypte et dans celles du pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus.
Abt. 2. — Si dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Méhémet-Ali n'acceptait point le susdit arrangement, le Sultan retirera alors l'offre de l'administration viagère du pachalik d'Acre; mais Sa Hautesse consentira encore à accoi'der à Méhémet-Ali, pour lui et pour ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'Egypte, pourvu que cette offre soit acceptée dans l'espace de dix jours suivants, c'est-à-dire dans un délai de vingt jours à compter du jour où la communication lui aura été faite, et pourvu qu'il dépose entre les mains de l'agent du Sultan les instructions nécessaires pour ses commandants de terre et de mer de se retirer immédiatement en dedans des limites et dans les ports du pachalik d'Egypte.
Art. 3. — Le tribut annuel à payer au Sultan par Méhémet-Ali sera proportionné au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendra l'administration, selon qu'il accepte la première ou la seconde alternative.
AnT. 4. — Il est expressément entendu de plus que, dans la première, comme dans la seconde alternative, Méhémet-Ali (avant l'expiration du terme fixé de dix ou vingt jours) sera tenu de remettre la flotte turque, avec tous ses équipages et armements, entre les mains
du préposé turc qui sera chargé de la recevoir. Les commandants des escadres alliées assisteront à cette remise.
Il est entendu que dans aucun cas Méhémet-Ali ne pourra porter en compte, ni déduire du tribut à payer au Sultan, les dépenses qu'il a faites pour l'entretien de la flotte ottomane pendant tout le temps qu'elle sera restée dans les ports d'Egypte.
Art. 5. — Tous les traités et toutes les lois de l'empire ottoman s'appliqueront à l'Egypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus. Mais le Sultan consent qu'à condition du payement régulier du tribut susmentionné, Mchémet-Ali et ses descendants perçoivent, au nom du Sultan, et comme délégués de Sa Hautesse, dans les provinces dont l'administration leur sera confiée, les taxes et impôts légalement établis. Il est entendu en outre que, moyennant la perception des taxes et impôts susdits, Méhémet-Ali et ses descendants pourvoiront à toutes les dépenses de l'administration civile et militaire desdites provinces.
Art. 6. — Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le Pacha d'Egypte et d'Acre, faisant partie des forces de l'empire ottoman, seront toujours considérées comme entretenues pour le service de l'État.
Art. 7. — Si, à l'expiration du terme de vingt jours après la communication qui lui aura été faite (ainsi qu'il a été dit plus haut, art. 2), Méhémet-Ali n'adhère point à l'arrangement proposé, et n'accepte pas l'hérédité du pachalik de l'Egypte, le Sultan se considérera comme libre de retirer cette offre et de suivre, en conséquence, telle marche ultérieure que ses propres intérêts et les conseils de ses alliés pourront lui sugg.'rer.
Art. 8. — Le présont acte séparé aura la même force et valeur que s'il ('tait inséré mol à mol dans la convention de ce jour. Il sera ratifié et les ratifications
en seront échangées à Londres en même temps que celles de ladite convention.
En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé, etc.
Un protocole réservé, à la même date du 1 5 juillet, porte que « les mesures préliminaires mentionnées à l'art. 2 de ladite convention seront mises à exécution tout de suite, sans attendre l'échange des ratifications », et que « le Sultan procédera de suite h adresser à Méhémet-Ali la communication et les offres spécifiées dans l'acte séparé ».
Enfin le 17 septembre, Lord Palmerston communiqua h M. Guizot un protocole de désintéressement signé la veille entre les plénipotentiaires des quatre cours et de la Porte, et ainsi conçu :
Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, après avoir échangé les ratifications de la convention conclue le 1 5 juillet dernier, ont résolu, dans le l)ut de placer dans son vrai jour le désintéressement qui a guidé leurs cours dans la conclusion de cet acte, de déclarer formellement que, dans l'exécution des engagements résultant de ladite convention pour les puissances contractantes, ces puissances ne cherchent aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne puissent également obtenir.
Les plénipotentiaires des cours susdites ont résolu de consigner cette déclaration dans le présent protocole.
Le plénipotentiaire de la Sublime Porte ottomane, en rendant un juste hommage à la loyauté et au désinté-
ressèment de la politique des cours alliées, a pris acte de la déclaration contenue dans le présent protocole et s'est chargé de la transmettre à sa cour.
En exécution du protocole réservé, le Sultan fit remettre le 16 août à Méhémet-Ali une sommation que celui-ci reçut fort mal. « Je ne rendrai qu'au sabre ce que j'ai acquis par le sabre », déclara-t-il le lendemain aux consuls des quatre cours qui lui avaient demandé audience. Presque au même moment l'amiral Napier se présentait devant Beyrouth et enjoignait au gouverneur Soliman (colonel Sèves) d'évacuer la ville et la Syrie, tandis que l'amiral Stopford s'établissait devant Alexandrie pour appuyer la sommation du Sultan.
Le gouvernement français, bien qu'en dehors de ce plan, agissait sur Méhémet-Ali dans le sens de la conciliation. Le ly septembre, M. Tliicrs annonça h M. Guizot que sur nos instigations, le vice-Roi avait enfin réduit ses prétentions h l'Egypte héréditaire et la Syrie viagère. « Il a fait cette concession pour obtenir notre appui et nous engager tout à fait à sa cause. C'était son intention évidente. Maintenant, après l'avoir poussé jusque-là, il y a, pour nous, une sorte d'engagement moral à lui prêter notre appui lorsqu'il se renferme, h notre demande, dans les limites de la raison et de la modération. » Phrase généreuse, mais impiiulonto, car rien n'indiquait que les puissances accepteraient cette transaction; «;t alors, c'était la guerre ou un recul n la face de
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l'Europe. M, Guizot put constater, dès le surlendemain, qu'on n'était pas près de s'entendre. « Je ne pense pas, lui dit Lord Palmerston, que ce soit là les derniers termes auxquels le Pacha puisse être amené. La Porte (lisez l'Angleterre) n'acceptera point la Syrie tout entière pour Ibrahim. Ibrahim c'est Méhémet... La convention du i5 juillet a un but sérieux. Il faut que ce but soit atteint. » Les événements avaient marché plus vite que ces échanges d'impressions. La flotte anglaise, avec sa promptitude habituelle, bombardait déjà Beyrouth, le 1 1 septembre, et y débarquait des troupes turques, destinées à agir en Syrie. Le Sultan, appliquant en toute rigueur le texte de l'acte séparé, prononçait, le i4, la déchéance du Pacha et lui donnait pour successeur Izzet-Méhémet. Ces nouvelles parvenues h Paris le 2 octobre, y produisirent un effet énorme. Le conseil des ministres réuni extraordinairement chargea M. Guizot, le 8, de remettre à Lord Palmerston une note conçue en termes encore mesurés, mais catégoriques. Elle finissait par cette déclaration où se faisait sentir la pointe du casiis helli : « Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence du Sultan et du vice-Roi d'Egypte, elle (la France) se borne en ce moment h déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople. » Le cabinet britannique comprit qu'il était allé trop loin. Le i5 octobre. Lord Pal-
merston fit savoir à Lord Ponsonby qu' « il conviendrait que les représentants des quatre puissances à Coustantinople recommandent fortement au Sultan que, si Méhémet-Ali fait bientôt sa soumission et s'engage à restituer la flotte turque et à retirer ses troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes, le Sultan, de son côté, non seulement rétablisse Méhémet-Ali comme Pacha d'Egypte, mais lui donne aussi l'investiture héréditaire de ce pachalik ».
Dans l'état des esprits en France, cette satisfaction parut fort insuffisante. Le traité du i5 juillet avait irrité; il était considéré comme le prélude d'une nouvelle coalition contre nous. Dès lors on se croyait obligé à ces préparatifs demibelliqueux dont parlait M. Thiers. Des ordonnances du Roi rappelèrent, le 29 juillet, les soldats encore disponibles des deux classes antérieures et augmentèrent le nombre de nos unités navales. De nouvelles ordonnances d'août et de septembre enjoignirent la création de plusieurs régiments et ouvrirent pour 108 millions de crédits extraordinaires, il régulariser par les Chambres. Ces mesures exaltaient l'opinion, qui réagissait à son tour sur le gouvernement. Celui-ci eut pourtant le courage de rappeler noire Hotte du Levant, où elle aurait constitué l'cdément inihtmmabk^ Il la concentra i» Toulon, prôt ii la diriger sur Alexandrie, si l'Kgyplc mtime ('lait altaqu(''e. Cet acte, aussi conibrme \x la saine p(>liti([ue ([u'à une bonne stratégie militaire, lut dénaturé par l'esprit de
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parti : on le qualifia de « fuite » devant les Anglais et d' « abandon » de la Syrie. C'est au milieu de cette confusion que fut décidée la convocation des Chambres pour le 28 octobre.
« Ainsi éclataient, dit M. Guizot, les conséquences des erreurs qui, depuis l'origine de la question égyptienne, avaient jeté et retenu dans de fausses voies la politique de la France. » En effet, h aucun moment nous n'avions su faire un choix. Nous avions été constamment partagés entre le sentiment et la raison. Nous nous étions attachés à la fortune de Méhémet-Ali, sans marquer les limites dans lesquelles notre protection se renfermerait. Dominés par nos souvenirs, nous n'avions pas tenu un compte suffisant des nécessités présentes. A travers l'auréole dont nous entourions ce personnage étrange, nous avions mal vu sa force et son aptitude à résister aux volontés de l'Europe. Au cours des négociations, nous avions parlé comme si une satisfaction entière lui était due et nous ne nous étions pas demandé ce qu'il adviendrait si elle lui était refusée. Nous semblions avoir oublié que trop de rivaux ne nous permettraient pas d'exercer, par le moyen de Méhémet-Ali, l'hégémonie sur l'Egypte et sur la Syrie, et de disposer, en grande partie, du sort de l'empire ottoman. Ce que l'Angleterre n'avait pas accepté de la Russie, elle n'était pas prête davantage à l'accepter de la France. L'heure des illusions avait passé. Il fallait aujourd'hui envisager la réalité en face et
prendre une lourde décision : marcher à la guerre ou revenir sur ses pas.
M . Thiers pouvait plus malaisément qu'un autre changer l'orientation de la politique française. Il était engagé par un passé récent. Il avait donné au Pacha d'Egypte certains encouragements, tout au moins laissé concevoir des espérances qui contrastaient trop avec l'état actuel des choses. Il s'était plaint des Anglais en termes qui l'empêchaient de se montrer conciliant. Plus il avait insisté sur les griefs, moins il pouvait en pratiquer l'oubli. Enfin il avait fait des armements qu'il était obligé de continuer, sous peine de paraître se désavouer lui-même. Tout le monde le comprit et M. Thiers eut le patriotisme de se prêter, autant que sa dignité le permettait, au changement d'administration que chacun sentait nécessaire, sans le dire ouvertement.
Avant la réunion des Chambres, M. Thiers présenta au Roi, selon l'usage, un projet de discours, destiné h inaugurer la session. Ce discours était tel qu'on pouvait le présumer, mesuré de forme mais tranchant et non sans une nuance de défi. « Les événements qui se pressent, aurait dit le Roi, pourraient amener des modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
importe donc de les compléter par des mesures nouvelles, pour lesquelles le concours des deux Chambres était nécessaire. J'ai dû les convoquer. Elles penseront comme moi que la France qui n'a pas été la première à livrer la paix du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête h agir le jour où elle croirait l'équilibre du monde sérieusement menacé... La France est fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix indigne d'elle. » Louis-Philippe refusa de s'approprier ce langage. Il estima qu'au moment oîi les puissances faisaient entendre à Constantinople des conseils de modération, il ne convenait pas de prendre vis-à-vis d'elles un ton comminatoire. M. Tlîiers et ses collègues donnèrent leur démission, attendue — je dirai presque convenue — et le maréchal Soult fut chargé de former le nouveau cabinet. Il s'adjoignit immédiatement, pour la direction des affaires extérieures, M. Guizot, que son ambassade à Londres désignait, et dont la forte personnalité ne tarda pas à s'imposer au ministère, au point de faire passer au second plan celle de ses collègues.
Le nouveau discours du trône plaça dans la bouche du Roi les paroles suivantes, qu'il prononça le 6 novembre : « J'ai éprouvé le besoin de vous réunir autour de moi, avant l'époque ordinaire de la convocation des Chambres . Les mesures que l'Empereur d'Autriche, la Reine de la Grande-Bretagne, le Roi de Prusse et l'Empereur de Russie ont prises de concert pour régler
les rapports du Sultan et du Pacha d'Egypte, m'ont imposé de graves devoirs. J'ai la dignité de notre patrie à cœur, autant que sa sûreté et son repos. En persévérant dans cette politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de nouveaux efforts. »
Ces paioles étaient sages, mais elles ne pouvaient plaire h la fierté nationale : le recul était trop évident. Pour mesurer le terrain perdu, il faut 86 reporter à la discussion qui avait eu Heu l'année précédente. Au lendemain de la victoire de Nezib, le ministère avait présenté, le 25 mai 1889, une demande de crédit de 10 millions, pour accroître nos forces navales dans le Levant. Le rapport de M. JouflVoy, du 24 juin, fidèle interprète du sentiment public, se terminait ainsi : « 11 est un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait varier, c'est «ju'il faut que la France joue un rôle digne
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d'elle dans les affaires d'Orieut. Il ne faut à aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du rang qu'elle occupe eu Europe. Elle ne supporterait pas cette humiliation et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux. Que le cabinet songe donc sérieusement à cette affaire; qu'il la regarde comme une des plus grandes qui lui soient confiées, parce qu'elle est une des plus importantes qu'ait la France; qu'il ne vive pas — continuait prophéti([uement M. Jouffroy — sur cette question au jour le jour; qu'il se forme un plan de conduite et que, sa politique arrêtée, il l'appuyé du développement des forces qu'il juge nécessaires. A coup sur le pays ne s'en plaindra pas. »
La France, à ce moment, était maîtresse de ses décisions. Elle pouvait s'unir étroitement à l'Angleterre, stipuler en faveur de Méhémet-Ali des avantages jugés suffisants et les faire accepter au Pacha; sinon l'abandonner à son sort devant l'Europe. Elle pouvait également favoriser un accord direct entre le Sultan et le Pacha, et placer l'Europe en présence du fait accompli. 11 est probable ([ue personne n'eût pris la responsabilité de rouvrir la question, surtout si la France avait proclamé à l'avance le principe de non-intervention. C'était le conseil que donnait M. de Tocqueville : « Si avant que la lutte s'engage, disait-il, une puis sauce manifeste l'intention d'intervenir, la France doit déclarer qu'elle interviendra de son côté; cette déclaration empêchera toute intervention. »
Quoi qu'il en soit, par l'une ou l'autre de ces deux lignes de conduite, la France aurait assuré h Méhémet-Ali une situation fort supérieure h celle que lui ont faite les événements, et elle aurait gardé, vis-h-vis des puissances, la direction incontestée des affaires d'Egypte.
Il était une troisième politique, que je mentionne comme un signe des temps, prônée par une école romantique et qui trouva à la Chambre quelques défenseurs convaincus : elle visait h la formation du « Royaume arabe ». — « En face des circonstances qui peuvent se produire, s'écriait M. de Carné, à la séance du i^' juillet 1889, il est de l'intérêt de la France d'agir immédiatement, d'agir seule, de déclarer qu'elle protège l'Egypte, qu'elle prend sous son abri une nationalité qui importe h l'équilibre européen... La France viendrait en aide à la nationalité égyptienne, d'accord avec ses alliés, si ces alliés y consentaient, sinon elle marcherait seule, et par une initiative ferme et décidée provoquerait la séparation des deux moitiés de l'empire ottoman, qui ne pourraient plus demeurer réunies. » A cette conception un peu chimcri<|ue, il ajoutait cette idée toujours vraie : « L'indépendance de l'Egypte devrait être passée dans le droit public de la France, ii l'état d'axiome inconlcslé. » M. Guizot, alors simple député, opposait la politique traditionnelle : « Elle consiste dans le maintien de l'équilibre ctiropcon par le maintien de l'empire ollomati, selon la situation des temps
et dans les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des Etats. Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Napoléon ; ils ont tous pratiqué cette politique, celle-là et aucune autre, » Mais tous les orateurs se rencontraient dans une commune pensée, c'est que la France devait avoir une attitude énergique et que, grâce à son influence sur Méhémet-Ali, au désarroi de la Turquie, et aux divergences des puissances, il lui appartenait d'être l'arbitre de la situation.
Que restait-il de ces espérances, au mois de novembre i84o? Que de changements survenus dans l'intervalle, quel renversement des rôles! Au lieu d'être l'arbitre, la France n'avait même plus sa voix dans l'aréopage européen. La question qu'elle devait résoudre se réglait sans elle, en dehors d'elle. Et dernière déception, elle n'avait même pas conservé l'alliance à laquelle elle avait tant sacrifié! Si les partis avaient été sages, ils auraient purement et simplement enregistré les déclarations du discours du trône. Ils auraient accepté en silence l'inévitable, se disant qu'à certaines heures il y a plus de dignité à se taire qu'à récriminer et que lorsqu'on n'a pas le pouvoir de réparer ses fautes, il faut savoir les expier. Or tout le monde avait eu sa part dans les erreurs commises depuis dix-huit mois, les uns en perdant de vue les réalités, les autres en manquant de suite et de décision, d'autres enfin en contribuant à développer un état d'opinion qui s'opposait aux
solutions raisonnables sans donner le moyen d'en obtenir de meilleures. Mais les partis consentent difficilement h ce rôle et ils se lancent volontiers dans la mêlée, où chacun espère faire oublier sa propre responsabilité.
La discussion s'engagea h la Chambre le 25 novembre, et il faut reconnaître qu'au point de vue de l'ampleur, de l'éclat des orateurs, de l'art en un mot, elle ne laissa rien à désirer. Comment aurait-il pu en être autrement d'une joute qui mettait en présence les Thiers, les Guizot, les Dufaure, les Berr^er, les Lamartine? Rarement la tribune française fit entendre des accents plus éloquents que pendant ces neuf séances consécutives, où les chefs les plus autorisés des partis vinrent tour à tour s'expliquer. Et néanmoins ce long débat laisse une impression pénible. Il manque d'utilité; aucune grande résolution n'est à prendre; un vote de résignation est au bout.
Le gouvernement lut une déclaration, qui était la paraphrase du discours du trône, en même temps qu'une justification discrète de l'avant-dernier ministère, celui-là même qu'avait présidé le nuiréchal Soultct qui avait sigiu* la note du •>.'] juillet i83y. « La France, étail-il dit, serait prête pour une guerre commandée par la justice et In dignité nationale; mais ce que la France veut.
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ce qu'elle conseille à l'Europe et à elle-même, c'est une paix honorable, gage possible de cet équilibre européen dont l'ébranlement prolongé serait un péril incalculable pour tous. Cette pensée a dirigé le gouvernement du Roi dès le début de la crise d'Orient; elle détermina les principaux actes du ministère que je constituai le 12 mai 1889. Quand le ministère se retira, cette même pensée ne lut pas désavouée, et aujourd'hui que les difficultés se sont tant aggravées, sans que l'intérêt du pays soit changé, elle est franchement le but de la nouvelle administration qui s'est formée. Par là furent inspirés les premiers efl'orts de notre influence pour arrêter, il y a dix-huit mois, le conflit qui menaçait l'Orient, et pour prévenir le retour et la durée d'un protectorat exclusif sur Constantinople. Fidèle à la pensée qui avait sagement prévalu depuis i83o, la France voulut que l'Orient fût préservé de la guerre, et que l'empire ottoman ne fut pas réduit à la protection d'une seule puissance, mais qu'il prit place dans le droit public européen, et se trouvât garanti par le concert de tous... » Le maréchal terminait ainsi : « Le gouvernement du Roi ne juge pas les faits accomplis; il les connaissait quand il a accepté la responsabilité de l'avenir, quand il a cru que les souvenirs de la France avaient toujours assez de puissance, et qu'elle avait repris assez de force depuis dix ans pour qu'on aimât mieux avec elle la paix que la guerre... Non, messieurs, je ne crois pas qu'il y ait eu nulle part projet ou intention
8o LA QUESTION d'ÉCYPTE.
d'insulter notre pays. On sait partout en Europe ce qu'a fait la France, ce qu'elle peut faire encore. Pour moi, je l'ai compris ainsi, quand je reçus à l'étranger des témoignages qui s'adressaient h mon pays. »
M. Thiers prit le premier la parole. 11 fit ressortir les difficultés que lui avait créées la note collective du 27 juillet 1889, qui « empêcha le Pacha victorieux d'obtenir du Sultan tout ce qu'il aurait obtenu ». Il expliqua pourquoi il avait refusé le pachalik d'Acre, sans la place, h titre héréditaire. « L'état de l'opinion dans les Chambres était tel, en faveur du Pacha, que si le cabinet eût accepté, il aurait été formellement blâmé. » Il avait « chargé M. Guizot de réclamer l'Egypte et la Syrie héréditaires »; ne les obtenant pas, « il résolut, il l'avoue aujourd'hui où les faits sont accomplis et où il ne risque de rien compromettre, il résolut de temporiser ». Il ne fut d'ailleurs jamais mis en garde par les avertissements de son ambassadeur, qui se bornait à lui adresser « des renseignements, mais point d'appréciations ».
M. Guizot ainsi mis en cause, monta à la tribune et l'on eut le spectacle assez fâcheux de ce que M. Odilon Barrot, forçant les termes, appela « le corps à corps » de l'ancien ministre avec l'ancien ambassadeur. M. Guizot cita plusieurs passages de ses dépèches et notamment ces lignes significatives du i6 mars i84o : « Le gouvernement britannique croit avoir en Orient deux intérêts inégaux, sans doute, mais tous deux réels et ([ui lui tiennent fortement i» cœur. 11 redoute la Russie h
Constantinople; la France l'olFusque en Egypte. Il veut rétablir h Constantinople, soit par la force de l'empire ottoman lui-même, soit par l'intervention régulière de l'Europe, une barrière contre la Russie. Il désire afTaiblir le Pacha d'Egypte, de peur qu' « il ne soit pour la France dans la Méditerranée un trop puissant et trop utile allié. » Or tandis que ces avertissements étaient renouvelés, le ministre, dit-il, demeurait dans l'expectative. M. de Lamartine précisa le reproche dans cette phrase remarquée : « Nous avons vu avec étonnement sur la table de la commission (de l'adresse), dont j'avais l'honneur d'être membre, nous avons vu que pendant huit mois, le cabinet étant saisi de l'affaire la plus brûlante, il n'y a eu que sept à huit dépêches échangées entre le ministre des Affaires étrangères et son ambassadeur à Londres. Nous avons vu que les termes de ces dépêches étaient presque tous des engagements h gagner du temps, à faire ou accepter des délais nouveaux. » Ce long débat, qu'il eût mieux valu ne point soulever, n'apprit rien h personne, si ce n'est que tout le monde s'était trompé. L'erreur, comme on l'a dit judicieusement, avait été « publique », « nationale ». Aujourd'hui, nul au fond ne voulait la guerre; chacun la sentait inégale, périlleuse et hors de proportion avec le résultat à atteindre. On était décidé à la paix, et peut-être le laissaiton trop voir. M. Odilon Barrot en fit tout haut la réflexion, qui pourrait s'appliquer à d'autres temps : « Je ne sais pas si vos cœurs ne sont pas
blessés par ce luxe de protestations. Je ne sais pas si votre dignité nationale ne souffre pas. Gardez la paix sans doute ; mais au nom de la dignité du pays, n'en parlez pas tant; au nom de la dignité du pays, conservez au moins la noblesse du silence. »
Finalement le paragraphe de l'adresse relatif à l'Egypte fut voté dans les termes que proposait la commission et qui correspondaient à ceux du discours du trône.
En Syrie, la situation était devenue grave pour Méhémet-Ali. L'insurrection fomentée par les Anglais s'était étendue rapidement. Le gouverneur du Liban avait fait défection; les villes du littoral, Saïda, Tyr, Tripoli se rendaient h l'apparition de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle débarquait. L'armée d'Ibrahim, si longtemps retenue dans sa marche, s'était démoralisée et maintenant elle se repliait vers l'intérieur. Le 3 novembre, après une courte résistance, la place de Saint-Jeand'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford. (c La Syrie est irrévocablement perdue », constatait le Prince de Metternich. En recevant ces nouvelles, Lord Palmerston sentit croître sa confiance en rinfaillibillté de ses plans et il fut moins disposé à admcllre une attt'nualion au traitt'^ du i5 juillet. « Les événements vont bien vite en Syrie — , disait Sir Robert Pecl h M. de Bourqueuey au banquet du
Lord-maire, le 9 novembre; — on dit que l'Egypte va être entreprise. Cela m'inquiète beaucoup pour la question européenne. » A Paris la surprise égala l'inquiétude. On avait cru en la puissance de Méhémet-Ali; on la voyait crouler comme un château de cartes. Où s'arrêterait la catastrophe? Qu'adviendrait-il de l'Egypte? Les amiraux anglais allaient répondre à la question.
Le 25 novembre, le commodore Napier, avec une partie de l'escadre, arriva subitement devant Alexandrie. Vieil admirateur de Méhémet-Ali, il résolut, pour le plus grand bien de la paix générale, de l'arrêter sur la pente où il se perdait. Il lui persuada de se soumettre, et de restituer la flotte turque aussitôt que les puissances lui auraient assuré le gouvernement héréditaire de l'Egypte. Une convention formelle fut signée entre eux le 2^ novembre et un envoyé du Pacha partit sur un navire anglais pour donner l'ordre à Ibrahim d'évacuer la Syrie. Le traité du i5 juillet se trouvait donc exécuté sans l'intervention de Lord Palmerston, on peut presque dire malgré lui. Car au fond, il n'eût pas été fâché que l'obstination de Méhémet-Ali permît de confirmer l'acte de déchéance, tenu en suspens depuis le i5 octobre, à la suite des démarches de la France. Toutefois le Premier ministre eut la loyauté de ratifier la conduite de l'amiral et de se considérer comme engagé par sa signature.
A Constantinople, la mauvaise humeur fut très vive. Lord Ponsonby, toujours ennemi du Pacha,
essaya, h plusieurs reprises, d'amener le désaveu de la convention. Enfin il dut s'incliner et s'unir à ses collègues pour peser sur l'esprit du Sultan. Le lo janvier i84i, ils lui donnèrent « le conseil d'accorder h Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Egypte ». La Porte, selon son habitude, essaya d'atermoyer. Elle ne s'exécuta que devant la remise d'un mémorandum, en date du 3o, signé des quatre puissances, et dont le passage ciaprès a une grande importance, car il imprime le caractère international au firman qui en dérive : « Les puissances invitent le Sultan h se montrer généreux envers Méhémet-Ali, non seulement en révoquant l'acte de déchéance, mais encore en promettant aussi que ses descendants en ligne directe seront nommés successivement Pachas d'hlgypte, lorsque ce poste se trouvera vacant par la mort du Pacha précédent. Les quatre cours, en conseillant h la Porte d'accorder cette faveur h Méhémet-Ali, loin d'exprimer une idée nouvelle, ne font que rappeler au Sultan les intentions qu'il avait spontanément exprimées lui-même, au commencement de la crise d'Orient, intentions qui ont servi de base à la convention du i5 juillet (1840). De plus, les quatre cours, en donnant à la Porte les conseils que la présente communication est destinée à lui réitérer, ont la conviction de ne lui conseiller ni une transaction contraire au droit de souveraineté et à l'autorité légitime du Sultan, ni une mesure contraire aux devoirs imposés au Pacha d'Egypte comme sujet du
Sultan, appelé par Sa Hautesse à gouverner en son nom une province de l'empire ottoman. Cette vérité est confirmée non seulement par les articles 3, 5 et 6 de l'acte séparé, annexé à la convention du i5 juillet, mais aussi par les instructions données par les quatre cours h leurs représentants à Constantinople par suite de la délibération du i5 octobre. En effet, par l'acte susmentionné, il est stipulé que tous les traités et toutes les lois de l'empire ottoman, actuels ou futurs, s'appliqueront au pachalik d'Egypte aussi bien qu'à toute autre province de l'empire ottoman. Cette condition, que les quatre cours considèrent comme indispensable, forme à leurs yeux l'un des liens les plus solides pour rattacher l'Egypte à la Turquie comme partie intégrante de l'empire ottoman. Le paragraphe 6 du même acte dit que les forces de terre et de mer qui pourraient être entretenues en Egypte et qui forment une partie des forces de l'empire, devront être considérées comme disponibles pour le service général de l'État. »
Le Sultan rendit donc, à la date du 1 3 février i84i , en faveur de Méhémet-Ali, un firman qui consacre et développe les principes qu'on vient de lire *.
Mon vizir.
C'est avec une vive satisfaction que j'ai été informé de la soumission dont tu viens de faire preuve, ainsi
I. Il existe plusieurs traductions françaises de ce firman. Celle-ci est empruntée aux collections des AtFaires étrangères.
que des sentiments de loyauté, de dévouement et de fidélité que tu manifestes, tant envers ma personne impériale, que pour les intérêts de mon empire.
Ces sentiments joints au zèle et à la sagesse dont tu es doué, ainsi qu'aux connaissances et à l'expérience que tu as acquises par rapport aux affaires de l'Egypte dans le cours de ton administration, me sont garants que tu sauras mériter les marques de faveur et de confiance que je veux te donner, c'est-à-dire que tu en reconnaîtras tout le prix et que tu l'appliqueras à transmettre ces sentiments à ta postérité.
Dans cette conviction je t'ai réintégré dans le gouvernement de l'Egypte compris dans ses limites connues, et y ai ajouté le privilège de l'hérédité sous les conditions suivantes :
Lorsque par la suite le gouvernement de l'Egypte deviendra vacant, il sera conféré à celui de tes enfants mâles qui sera choisi et préféré par moi et le même principe de succession sera suivi à l'égard de leurs enfants niàles. En cas d'extinction de ta descendance ma Sublime Porte conférera le gouvernement de l'Egypte à quelqu'un autre et les mâles issus de la ligne féminine n'y auront aucune espèce de droit.
Celui parmi tes enfants qui dorénavant sera monté au gouvernement de l'Egypte devi'a se rendre en pei'sonne à Constantinople pour en recevoir l'investiture.
Les gouverneurs d'Egypte, bien que jouissant du privilège de l'hérédité, seront assimilés aux autres vizirs, sous le rapjioi'l du grade et de la préséance laquelle se réglera d'après rancicnnolt- ; i)ar conséquent le cérémonial, les dénominalions et les litres dont on se sert à l'égard des autres vizirs de ma Sublime Porte seront également applicables aux gouverneurs de l'Egypte.
Les disposiliorts salutaires i\v. uiou Ilalli-Sciu'riir de Gulhané, toutes les lois établies ou à établir par ma Sublime Porto ainsi que tous los traités connus ou à
conclure entre elle et les cours amies seront de môme exécutés en entier en Egypte.
Tous les impôts et revenus de cette province seront perçus en mon nom ; mais comme les habitants de l'Egypte sont aussi des sujets de ma Sublime Porte et que par conséquent il faut les garantir à jamais de toute espèce de cruauté et de vexation, les dîmes, droits et autres impôts qui seront prélevés dans ledit gouvernement devront l'être conformément aux principes en vigueur dans les autres provinces de mon empire.
Quelle que soit la somme à laquelle s'élèveront annuellement les droits de douanes, dîmes et autres impôts, revenus quelconques du gouvernement de l'Egypte, un quart de ce revenu brut, c'est-à-dire avant d'en faire aucune déduction de frais, sei*a pris et payé à ma Sublime Porte ; les autres trois quarts restant seront laissés aux gouverneurs de l'Egypte pour les frais de perception, pour les dépenses administratives et militaires ainsi que pour leur propre usage, comme aussi en paiement des vivres que l'Egypte d'après l'usage fournit tous les ans en nature aux deux villes saintes.
La quantité et le mode d'acquittement du tribut qui revient à ma Sublime Porte seront maintenus tels qu'ils sont déterminés ici pendant cinq ans à partir de la présente année 1257 (1841). Ensuite ces points devront être réglés d'une manière convenable conformément à l'état futur de l'Egypte et aux exigences du moment.
Ma Sublime Porte ayant l'obligation de connaître exactement les revenus annuels de l'Egypte ainsi que le mode dont on y prélèvera les dîmes et les autres impôts, et cette connaissance ne pouvant être obtenue qu'au moyen d'un contrôle établi dans ladite province, on prendra à ce sujet les mesures que je ferai connaître par une ordonnance impériale.
Ma Sublime Porte ayant résolu d'améliorer la monnaie de l'empire qui sert de régulateur pour les transactions
du peuple, et ce point devant être réglé d'une manière qui rendra désormais impossible toute altération de taux et d'aloi, les monnaies d'or et d'argent qui se frappent en Egypte en mon nom et avec ma permission impériale, devront, sous le rapport du taux et de l'aloi, être pareilles à celles de Gonstantinople.
18000 hommes de troupes suffisent en temps de paix pour la sécurité intérieure de l'Egypte, il ne sera pas permis de dépasser ce nombre. Toutefois, comme les forces de terre et de mer de l'Egypte sont entretenues pour le service de ma Sublime Porte, celle-ci pourra en temps de guerre augmenter ledit nombre de telle manière qu'elle le jugera à propos.
Comme il a été établi que les soldats qui seront dans les autres parties de l'empire doivent, après cinq ans de service, être remplacés par de nouvelles recrues, cette pratique devra aussi être suivie en Egypte. Par conséquent, on prendra dans les troupes égj^pticnncs actuelles les soldats purement du dernier recrutement, et sauf à fixer plus lard la durée de leur service, d'après la date de leur enrûlemenl, on en formera 20 000 hommes dont 18000 seront employés ainsi qu'il a été dit plus haut pour le service intérieur de l'Egypte, et a 000 pour le service d'ici. Et puisqu'un cinquième de ces vingt mille hommes devra être renouvelé tous les ans, on lèvera annuellement sur la population effective de l'Egypte 4 000 recrues en procédant avec la plus grande humanité et en tirant impartialement au sort ceux qui remplissent les conditions voulues. De ces 4000 hommes, 3 Goo sei'onl retonus là et /joo seront envoyés ici. Mais tant les uns (juc les autres seront renvoyés dans leurs foyers après cin(( ans de service et ceux dont le terme sera achevé ne pourront plus être enrôlés.
Quoique les troupes qui serviront en ligypte pourront à cause dn climat, être vêtues d'une étoffe différente, cepiMidant la coupe et la forme de leurs habits, ainsi que leurs nichous el drapeaux ne se distingue-
ront en rien de ceux en usage dans les autres troupes de ma Sublime Porte.
Les pavillons des bâtiments égyptiens, comme aussi les uniformes et nichons des officiers et des soldats de marine, seront pareils à ceux d'ici.
Les officiers de terre et de mer, jusqu'au grade de Kol Aghassi (major) inclusivement, seront nommés au choix des gouverneurs de l'Egypte. Les grades supérieurs ne pourront être conférés que par moi, sur la proposition desdits gouverneurs.
Il ne sera pas permis aux gouverneurs de l'Egypte de construire désormais des vaisseaux de guerre sans la permission expresse de ma Sublime Porte.
Gomme le privilège de l'hérédité dépend de chacune des pi'ésentes conditions, le non-accomplissement d'une d'entre elles entraînerait la révocation et l'annulation immédiate dudit privilège.
Telle étant ma volonté impériale, toi et tes enfants vous devez apprécier avec reconnaissance cette insigne faveur impériale et exécuter scrupuleusement les présentes conditions.
Vous aurez à veiller constamment au bien-être et à la sûreté des habitants de l'Egypte, à les préserver de tout acte d'injustice et de vexation et à vous abstenir de tout procédé contraire au contenu du présent acte '.
C'est dans ce but que cet ordre impérial, etc.
Ce firman fut porté h Méhéniet-Ali le ao février. Il le reçut avec les marques du plus grand respect, mais il en ajourna la publication et formula trois objections : i° sur le mode d'hérédité, qu'il souhaitait conforme au seniorat oriental, d'après
I. Une autre traduction, qui figure dans le savant ouvrage de M. Jules Gocheris : Situation internationale de PEgypte et du Soudan, ajoute : « et enfin à faire connaître à ma Sublime Porte les affaires importantes confiées à ton gouvernement. »
lequel le pouvoir passe en ligne directe, dans la postérité mâle, de l'aîné h l'aîné, parmi les fils et les petits-fils; 2° sur le tribut, qui devrait être fixe, au lieu de représenter une quote-part des revenus; 3° sur la nomination des officiers, qui ne lui était dévolue que pour les grades inférieurs. Les puissances, consultées par le Sultan, déclarèrent que l'hérédité, telle que la demandait le Pacha, était conforme à l'esprit du traité du i5 juillet et de l'acte sépare. Quant aux deux autres réclamations, les puissances les trouvaient justes, mais il appartenait au Sultan de donner les solutions; car ces questions étaient « d'administration intérieure » et le Sultan déléguait ses pouvoirs « selon l'expérience et les besoins du service ». Le Sultan se décida à rendre un nouveau firman consacrant trois modifications :
1° L'hérédité était établie d'après le principe du seniorat;
2" Le tribut annuel était fixé à la somme de 80000 bourses (environ 9 millions de francs);
3* Le Pacha nommerait les officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement.
Un firman distinct portant, comme le premier, la date du i3 février 184 1, investit Méhémet-Ali du gouverncmcut, h titre viager, de la Nubie, du Darfour, du Khordofan, du Sennaar et dépendances.
Le 10 juin, les firmans d'investiture furent lus solennellement à Ahîxandrie. La crise se trouva donc terminée en Kgyi)tc. Il restait à la clore diplomatiqucmctit ii Londres.
Les puissances, désireuses de faire rentrer la France dans le concert européen, s'étaient mises d'accord avec elle sur une double procédure. En premier lieu, dès que les difficultés entre le Sultan et le Pacha seraient aplanies, un protocole constatant l'exécution de la convention du 1 5 juillet serait signé par les puissances qui l'avaient conclue. Dans cette sorte de procès-verbal « de clôture » (le nom a été donné à l'acte), il serait fait mention de l'opportunité de « consacrer de la manière la plus formelle le respect dû h l'ancienne règle de l'empire ottoman, en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore ». La France, « à l'invitation et d'après le vœu de Sa Hautcsse le Sultan », serait appelée à concourir à la rédaction et à la signature de cet acte spécial, dit « des détroits ».
11 fut ainsi fait. Le protocole de clôture est à la date du lo juillet i84i. Celui des détroits fut signé trois jours après, le i3 juillet. Les puissances, dont la France, « s'engagent à se conformer au principe proclamé par le Sultan », relativement à l'interdiction du passage des marines de guerre. — II est à remarquer que les puissances s'engagent à respecter, mais non à faire respecter le principe; elles ne sont donc pas tenues de prendre les armes en cas de violation constatée.
Les firmans de i84i ont fait de la terre d'Egypte un Etat tout particulier sous le rapport du droit public. J'ai déjà eu l'occasion de mettre ce point en relief, mais il importe de revenir sur le sujet avec plus de détails, à raison de l'influence déterminante que les conditions juridiques de l'Egypte ont exercée sur les événements politiques dont elle a été et est encore le théâtre.
Jusqu'en i84i, ce pays s'est vu soumis h des gouvernements d'aventure, dont les liens avec la Turquie, plus ou moins mal définis, se relâchaient souvent au point de n'avoir plus qu'une existence nominale. A partir de i84i, l'Egypte a possédé, si l'on peut ainsi parler, un état civil bien déterminé; elle a obtenu sa charte, non imposée par elle au souverain, mais octroyée par lui, sous le contrôle et avec la garantie des puissances. De telle sorte que cette charte, acte unilatéral de la part du Sultan vis-à-vis du Pacha, est synallagmatique entre les puissances et le Sultan, qui n'en peut changer les parties essentielles sans leur consentement. Quelles sont ces puissances? Ce sont les quatre signataires de l'acte dû i5 juillet 1840 : Grande-Bretagne, Autriche, Prusse et Russie; auxquelles s'est ensuite ajoutée la France. Celle-ci n'a pas signé l'acte, mais clic l'a reconnu de fait en participant à la rédaction du protocole de clôtwe du 10 juillet 184 i et en signant le pro-
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tocole des détroits, du i3 juillet, qui en était la conséquence et l'émanation. De plus, la Fiance a reçu, comme les autres puissances, communication des firmans ultérieurs, qui se réfèrent à ceux de i84i. Elle est donc aujourd'hui, au même titre, engagée dans l'établissement et le maintien du statut égyptien. A ces cinq puissances enfin se joint l'Italie ; elle n'a participé, il est vrai, à aucun des actes précités, mais elle a signé le traité de Paris de i856 et le traité de Berlin de 1878, qui les consacrent en reconnaissant les conditions générales dans lesquelles se trouve l'empire ottoman, dont l'Egypte fait partie. En résumé l'Egypte est placée sous le contrôle et la garantie du concert européen.
Les firmans de 184 1 contiennent deux sortes de dispositions : les unes, essentielles et permanentes, ne peuvent être retirées ou modifiées qu'avec le consentement exprès des puissances; les autres, secondaires et variables, dépendent de la seule volonté du Sultan.
Parmi les premières, je citerai les suivantes : « L'Egypte fait partie intégrante de l'empire ottoman. » — Je m'approprie les termes mêmes dont se sont servies les puissances dans leur mémorandum du 3o janvier 1841, d'où est issu le firman du i3 février. « L'Egypte, dit ce document capital, est une province de l'empire »; « le Pacha est sujet de l'Empereur ». Il suit de là que l'Egypte participe aux avantages et aux servitudes de l'empire ottoman. Elle subit, comme lui, le régime
des capitulations et reste exposée à l'immixtion politique du concert européen, qui s'est réservé un droit général sur la Turquie, à raison de la situation anormale de cet Etat musulman dans une Europe chrétienne. Par contre, elle bénéficie de la protection territoriale accordée à l'empire turc. L'Europe tout entière garantit que cette province ne peut pas être détachée des domaines du Sultan pour tomber en la possession d'une des grandes puissances. Cette clause, solennellement inscrite dans les traités de i856 et de 1878, suffit encore, après vingt-deux années d'occupation, pour maintenir le statut politique de l'Egypte, que dis-je? pour obliger la Grande-Bretagne à proclamer son intention de n'y point toucher. Elle suffira un jour, j'en ai la ferme conviction, pour faire cesser un état de choses anormal, dont les dangers, pour être momentanément perdus de vue, n'en sont pas moins persistants.
<( Les forces de terre et de mer de l'Egypte sont au service de l'empire. » — En insérant cette disposition, les puissances n'ont pas eu en vue une simple « clause de style ». C'est au contraire, pour le Pacha, une obligation réelle et sérieuse. Il en a fait l'épreuve en deux circonstances mémorables : pendant la guerre de Crimée, en i854, et pendant la guerre turco-russe de 1877. Chaque fois le Pacha a dû, sur la requête du souverain, envoyer des forces importantes au secours de l'empire, l'allés se sont du reste conduites de manière il montrer qu'en les constituant le Pacha
avait eu une pleine conscience de ses devoirs. Au surplus, même avant la mise en vigueur du firman de i84i, nous avons vu le vice-Roi fournir de nombreux contingents pour réprimer l'insurrection grecque. La stipulation du firman est donc d'accord avec la tradition.
En troisième lieu, « les lois et les traités de l'empire sont applicables à l'Egypte, comme à toute autre province ». Ce sont encore là des expressions du mémorandum, reproduites dans le firman. L'Egypte ne peut donc pas faire acte de vie politique h l'égard des nations étrangères. Elle est englobée dans l'empire dont elle suit le sort. Elle ne peut s'isoler et se créer une politique personnelle. C'est ce qui explique pourquoi les puissances européennes, malgré l'importance de leurs intérêts dans la vallée du Nil, ne sont représentées auprès du vice-Roi que par des agents n'affectant pas le caractère diplomatique. La véritable représentation des nations étrangères est à Constantinople, non au Caire.
Enfin, « le gouvernement de l'Egypte est héréditaire, dans l'ordre de primogéniture ». Cette stipulation, qui a joué un si grand rôle pendant la crise, est destinée à assurer l'autonomie de la province. Elle en fait une sorte d'Etat qui, une fois remplies les obligations envers le souverain, est entièrement indépendant pour tout le reste. Les puissances, en l'exigeant, ont voulu affranchir l'Egypte de l'administration turque. Un gouverneur, h l'instar de ceux des autres pachaliks.
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n'aurait pas tardé à amener cette province au commun état de désordre et d'appauvrissement. Les puissances ont donc rendu un signalé service h l'Egypte et en sont les véritables bienfaitrices. Toutefois elles n'ont pas voulu rompre les liens traditionnels de vassalité qui rattachent le Pacha au Sultan. Aussi le firman de i84i ajoute-t-il qu'à chaque avènement de Pacha, un firman nominatif d'investiture sera nécessaire et que le nouveau bénéficiaire ira le chercher à Constantinople. Ce firman d'investiture peut être l'occasion de remaniements, mais ceux-ci ne doivent porter que sur les conditions secondaires, dont je vais indiquer quelques-unes.
Moyennant un tribut annuel fixe, le Pacha dispose des ressources de l'Egypte comme il l'entend. Il les applique à l'administration el au développement de ses possessions, h de grands travaux publics, et trop souvent aussi h ses fantaisies personnelles. Il est le dispensateur libre et non contrôlé des richesses du pays. Il peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal.
Sous la réserve de venir au secours de son souverain, quand il en est requis, et de ne pas dépasser le chiflre des cfTectifs fixé par les firmans, il emploie à son gré les forces mililaires. Il ne peut faire la guerre aux puissances européennes, sans le consentement du Sultan, mais il peut entrer en lutte avec les peuplades africaines et c'est ainsi que Méhémet-Ali et ses successeurs ont occupé de vastes territoires, dans la région du
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Haut-Nil et sur le littoral de la mer Rouge. Ces territoires d'ailleurs, comme l'Egypte elle-même, sont placés sous la souveraineté de la Porte.
Au point de vue administratif et économique, l'autonomie de l'Egypte est complète. Le vice-Roi peut conclure avec les autres Etats des conventions administratives, commerciales, financières, créer des institutions judiciaires, modifier, de concert avec eux, le régime des capitulations, contracter, dans une large — trop large — mesure, des emprunts à l'étranger. L'Egypte est ainsi érigée en personne morale, capable de revendiquer des droits et d'assumer des obligations; elle est mêlée h la vie internationale. Mais la situation est des plus singulières. Car si l'Egypte manque à ses engagements, moleste les étrangers, se place, en un mot, dans le cas de motiver des mesures coercitives, les Etats lésés se trouvent arrêtés dans leur action par cette circonstance que l'Egypte faisant partie du territoire ottoman ne peut être conquise ou occupée militairement, sans que se pose un casiis helli avec la Porte et que s'ensuive la violation des pactes internationaux. Conséquence bizarre, qui pourrait se traduire par cette formule que l'Egypte est majeure pour prendre des engagements et mineure pour les acquitter.
Ainsi finit la première période de la question d'Egypte. Elle fut, on le voit, orageuse. Pendant les quarante-trois années qu'elle a duré, de 1798
à 1841, les armes étrangères se portèrent trois fois sur le sol égyptien : lors de l'expédition de Bonaparte, lors de la tentative d'invasion des Anglais, et enfin quand il s'est agi de terminer la querelle entre le Sultan et le vice-Roi. D'autre part, l'Egypte par moments débordant son cadre, grâce au génie aventureux de Méhémet-Ali et aux talents militaires de son fils, est devenue une puissance avec laquelle il a fallu compter et qui, sans l'opposition de l'Europe, aurait déterminé le démembrement de l'empire ottoman. Depuis, renfermée dans ses limites naturelles, elle a cessé de menacer l'équilibre européen, mais elle a continué d'occuper une grande place dans les préoccupations des peuples, à raison des vastes intérêts qui gravitent autour d'elle.