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LE CONDOMINIUM ANGLO-FRANÇAIS

I. Origines du canal maritime de Suez. — Les Saint-Simoniens. — II. M. Ferdinand de Lesseps. — Opposition du gouvernement britannique. — III. Sentence arbitrale de Napoléon III, 6 juillet i864- — Firman d'autorisation, 1866.

— IV. Inauguration du canal, i86g. — V. Intégrité de l'empire ottoman. — VI. Ismaïl Paclia. — Embarras financiers.

— Les tribunaux mixtes. — VII. Nouveaux emprunts. — Cession des actions de Suez au gouvernement britannique. — VIII. Caisse de la dette publique, 2 mai 1876. — Condominium anglo-français, 18 novembre 1876. — IX. Intervention de la France et de l'Angleterre dans les finances. — X. Déchéance d'Ismaïl. — Firman d'investiture de Tewfik, 7 août 1879. — XI. Loi de liquidation, 1880. — XII. Commencement des désordres. — Démonstration des officiers, i*' février 1881.

Depuis les firmans de 1841, les rapports entre le vice-Roi et le Sultan n'ont pas été sérieusement troublés. Il n'y a pas eu de recours aux armes; les difficultés ont été tranchées par la volonté du souverain ou par des interventions diplomatiques. Cette période relativement calme s'est prolongée jusqu'en 1882 et a duré, par conséquent, h peu près autant que la précédente.

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Si elle n'a pas été marquée par des faits de guerre, elle n'en a pas moins absorbé les chancelleries. La question d'Egypte, toujours vivace, a changé d'objet : elle s'est transportée sur le terrain économique et financier. Pendant quinze ans, le canal de Suez, facteur nouveau dans la politique des Etats, a mis sourdement en lutte la France et l'Angleterre et a failli rompre l'alliance entre les deux peuples. Depuis, le canal de Suez est resté inséparable de la question d'Egypte et a pris une si grande place qu'il est impossible aujourd'hui de dire ce qui a le plus de valeur, aux yeux des nations intéressées, du canal ou de l'Egypte elle-même.

D'autre part les intérêts financiers, suite des emprunts du Khédive, ont acquis une importance croissante. Les puissances n'ont pas pu se désintéresser de la cause de leurs nationaux et l'on a vu à la fin le concert européen constituer à l'Egypte une sorte de conseil judiciaire. Dans cette phase originale, c'est encore la France et l'Angleterre qui occupent le premier plan; il est curieux d'observer quelle vigilance elles déploient pour ne pas se laisser mutuellement distancer. Les choses continueront de la sorte, jusqu'il la grande crise de i88u, qui marquera l'éclipsc prolongée d'une des deux rivales.

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L'idée d'une mise en communication des deux mers, à travers le sol égyptien, est fort ancienne. Déjà les Pharaons avaient fait creuser un premier canal, comblé plus tard, puis creusé de nouveau sous les califes, et enfin abandonné. Au cours du XVI® siècle, divers gouvernements firent efifort pour ramener vers l'Egypte et la mer Rouge le grand courant commercial des Indes qui prenait le détour du Cap de Bonne-Espérance. Les Anglais cherchaient à perpétuer cette dernière voie, qui assurait de notables avantages h leur marine. Mais les peuples du continent, F'rançais et Italiens surtout, préféraient une route plus courte, à condition qu'elle fût économique et sûre. L'idée prit corps et le capitan Pacha El Euldj Ali proposa formellement au Sultan d'exécuter un embranchement du Nil h la mer Rouge, « afin, écrit notre ambassadeur à Henri III, d'ouvrir le chemin à toutes galères et vaisseaux pour aller aux Indes Orientales sans chercher l'océan ». Au siècle suivant, Richelieu reçut une proposition de large envergure, qui comportait aussi l'établissement d'un canal de jonction. « On pourrait, dit l'auteur, creuser un canal de Sues au Caire, ainsi qu'il s'est pratiqué sous les anciens rois d'Egypte, et peutêtre sous Salomon. Le Turc espérerait enrichir son pays; Venise se remettrait; Marseille se rendrait puissante; on relèverait l'ancien commerce

vers l'Abyssinie. » Sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, les esprits travaillent; chacun sent que le problème est capital pour la civilisation. Les projets d'ailleurs sont très variés, les uns en faveur de la voie navigable, les autres se limitant h la construction d'une route terrestre. « Mais sous cette diversité de moyens, dit M. Charles-Roux', l'objet primordial demeure unique et invariable : c'est l'ouverture d'une route plus courte vers les Indes, La question du passage par l'isthme de Suez et la mer Rouge n'est pas considérée comme une question égyptienne : l'objectif invariable de ceux qui l'ont étudiée est l'Inde, l'Extrême-Orient. » Colbert, son fils le marquis de Seignelay, dirigèrent leur attention du même côté. A la fin du xvii^ siècle, l'économiste et négociant Jacques Savary suggéra un nouveau tracé, qui différait peu de celui qui a été exécuté de nos jours. « On pourrait, remarque-t-il, faire ce canal de communication de la mer Rouge directement h la Méditerranée, en le prenant depuis Sui^s et le continuant jusques à Damiette. » La solution mûrissait rapidement. « Comptera-t-on pour rien, écrivait le marquis d'Argenson, de prodigieux avantages de commerce, par exemple, de faire un beau canal de communication de la mer du Levant à la mer

I. L'hthme cl le Canal de Suez, a vol. chez Haclicltn, igoi. Cpiix qui vouloiit connaili'o i\ fond lo Hiijot, coiiHuIlcroiil cet ouvriige iiiiig'iMlral, auiiuol jo inc nium souvent reporté. M. Charles- Roux, ancien iléj>uté, citl vicc-préttidcnt de lu Coinpug'nio universelle du cunnl de Suei.

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Rouge et que ce canal appartînt en commun à tout le monde chrétien? » Nous voici bien près de la Compagnie universelle de M. Ferdinand de Lesseps.

Sous Louis XVI, les plans abondent. A défaut d'un canal, on cherche un emploi régulier de la route de terre. En 1784 Magallon, dont on retrouve à chaque instant le nom dans les affaires égyptiennes, obtenait du bey Mourad un traité commercial, en vertu duquel nos marchandises transiteraient librement, escortées dans le désert par un chef arabe. Mais les intrigues des Russes, des Anglais et des Vénitiens entravèrent l'application de ce traité auquel le Sultan, malgré les instances de notre ambassadeur Choiseul-Gouffier, refusa toute approbation. A la même époque, Volney, dans son voyage eu Egypte, se livre à une exploration de l'isthme et conclut à l'établissement d'un canal entre le fleuve et la mer Rouge; le canal direct lui semble impossible, à raison de la nature du sol et de l'absence de ports au débouché sur la plage méditerranéenne. Deux mémoires de négociants marseillais à l'Assemblée nationale, le i" septembre 1790, recommandent la même voie de transit et une action militaire en Egypte. « Le Caire, disent-ils, off'rirait une communication facile avec les Indes orientales, et le port de Suez serait fatal au commerce des Anglais. . . Si nous voulons partager le commerce qu'ils font dans ces riches contrées, c'est vers Suez et la mer Rouge qu'il faut tourner nos regards. »

On ne saurait donc s'étonner de l'attention que

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Talleyrand et Bonaparte donnèrent a cet objet. Des notes inédites de ce dernier, publiées par M. Frédéric Masson, montrent à quel point, de 1786 à 1793, la question le préoccupait. « C'est sous les Ptolémées, écrivait-il, que ce commerce vint enrichir l'Egypte. Ils firent bâtir Bérénice sur la mer Rouge. Ainsi le commerce de la Perse, de l'Inde, de l'Arabie, s'est fait pendant plusieurs siècles par la voie de la mer Rouge et du Nil. Le passage du Cap de Bonne-Espérance, que les Portugais ont découvert, a fait négliger absolument l'ancienne voie. » Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Egypte, il chargea ses ingénieurs d'étudier un passage h travers l'isthme. On connaît la fâcheuse erreur qui se glissa dans les travaux de la commission. Son chef, l'ingénieur Le Père, fut amené à conclure qu'il existait une dificrcnce de niveau de près de 10 mètres entre les deux mers. « Il est donc certain, dit-il, d'après l'examen de ces résultats, que les eaux de la mer Rouge sont susceptibles de couvrir les terres du Delta, et que les craintes de cette submersion n'étaient que trop fondées chez les Anciens, dans ces temps reculés où le delta et le lit môme du Nil étaient incontestablement moins élevés ». Cette erreur géodésique a retardé de près d'un demi-siècle la vraie solution.

Les Anglais, de leur côté, n'étaicMit pas restés inactifs. Dès iJjS, ils avaient obtenu du bey Mohnmmed-Abou un traité qui leur faisait une situation privilégiée. L'article 1 1 stipulait que

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« les marchandises anglaises seraient transportées de Suez et de Tor au Caire, aux risques du bey du Caire ou de tout autre prince d'Egypte, qui lui succédera par la suite ». L'article i4 dispensait les navires jetant l'ancre h Suez de recevoir aucun officier de douane h bord et d'être visités après la déclaration du déchargement de leur cargaison. Le Sultan prit ombrage de cet afflux d'étrangers au voisinage des villes saintes et par un firman de 1779 il interdit la circulation dans ces parages. « Aussitôt après, dit-il, que, par un rapport détaillé, nous eûmes connaissance de ces conventions et innovations si contraires à la religion et aux plus saints principes politiques d'Etat, nous ordonnâmes que les navires anglais ne fussent plus admis dans ledit port et ne pussent plus fréquenter cette mer et ces côtes-là. Notre ordre fut en même temps communiqué à l'ambassadeur d'Angleterre résidant près de la Sublime Porte, afin qu'il le transmît à sa cour. » Après cet échec, les Anglais changeant de tactique se sont appliqués à faire oublier l'existence d'un tel passage; ils éloignèrent, selon Magallon, leurs propres nationaux de commercer à Suez « de peur que l'exemple ne fût suivi et ne détournât ainsi le courant qui avait pris le chemin du Cap ».

L'insuccès de la campagne d'Egypte fit suspendre mais non abandonner le projet étudié par Le Père. Premier Consul ou Empereur, Napoléon songea toujours à la route de l'Inde. « Cette constante préoccupation d'atteindre l'Angleterre dans

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l'Inde, dit M. Charles-Roux, fit que la pensée de l'Egypte ne cessa jamais de hanter l'esprit de Napoléon; elle fit aussi que, dans l'Egypte, il voyait avant tout Suez. « Les Anglais ont frémi de « nous voir occuper l'Egypte, dira-t-il à Saintece Hélène. Nous montrions à l'Europe le vrai moyen « de les priver de l'Inde, w Ainsi la question de Suez, devenue le point culminant de la question d'Egypte, prenait de plus en plus le caractère d'une lutte d'influence entre la France et l'Angleterre. Reléguée à Tarrièrc-plan par les événements militaires qui bouleversèrent l'Europe, nous la verrons reparaître avec une nouvelle force aussitôt que le canal maritime sera entré dans le domaine des réalités.

De i833 à 1887, un groupe de Saint-Simoniens (on sait combien cette école comptait d'hommes éminents) reprit, sous la direction de Prosper Enfantin, le projet d'un canal direct et se rendit en Egypte pour en préparer l'exécution. Le fondateur de l'école, le comte de Saint-Simon, avait fait de cette grande œuvre un article de son programme humanitaire. L'ingénieur du groupe, Henri Fournel, définissait très clairement, dans une lettre à Arlès-Dufour, le but du voyage : « Parcourir le désert qui sépare les deux mers, compléter les études fuites pendant la campagne d'Egypte, fixer le monde sur le meilleur mode à adopter pour établir la communication de Suez à la Méditerranée , et par là mcllrc en contact rinde avec l'Europe, tel est le programme nom-

maire de notre expédition. « Il prévoyait déjà l'opposition de l'Angleterre : « Je viens de vous dire que l'Angleterre pourrait comprendre qu'elle devait faire une affaire h Suez ; et, cependant, la première pensée qui se présente est celle de l'opposition de ce grand négociant. » L'expédition ne fut pas heureuse ; plusieurs de ses membres moururent; Méhémet-Ali refusa toute concession. Enfantin découragé rentra le dernier en i83j. Certes le Pacha était trop intelligent pour ne pas discerner l'importance de la voie nouvelle; mais il craignait de s'attirer le déplaisir de l'Angleterre. Les Saint-Simoniens, de retour en France, continuèrent leur propagande. L'un d'eux, Michel Chevalier, préconisait en i844 l'idée d'un canal direct, tout en admettant la dénivellation de 9 mètres 90 accusée par Le Père ; il rachetait la différence par des écluses. En 1846, Enfantin constituait une Société d'études pour le canal de Suez, dans laquelle il introduisit des membres anglais et allemands, voulant ainsi montrer le caractère universel de son œuvre. Plusieurs chambres de commerce, celles de Lyon, Marseille, Trieste, Prague, Venise, s'empressèrent d'adhérer. L'ingénieur Bourdaloue fut chargé, avec l'ingénieur Linant de Bellefond, de recommencer les travaux de nivellement. Après plusieurs opérations de contrôle, Paulin Talabot publia, en 1847, ^^ résultat final. Il démontra que la mer Rouge et la Méditerranée étaient sensiblement de niveau, mais il se prononça pour le tracé de Suez sur Alexandrie,

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malgré l'allongement de parcours. La révolution de février 1848 arrêta ces tentatives.

Dès que le calme commence à renaître, Enfantin revient à son idée favorite. En i85o, il écrit à l'un de ses associés, M. Starbuck à Londres, pour lui faire part des démarches qu'il essaye auprès du Président de la République. « Mais tout ceci encore ne sera rien, si le mouvement ne part pas de l'Angleterre et n'est pas imprimé par M. Stephenson... Lord Palmerston me paraît précisément l'homme qui doit mettre au jour cette question révolutionnaire. La convention pour Panama (communication h travers l'isthme) pose des principes qui obligent pour ainsi dire le gouvernement anglais h ne laisser aucun prétexte pour que l'on continue h penser et h dire qu'il est l'obstacle aux désirs de l'Europe d'avoir enfin la véritable route de l'Inde... Vous savez combien les dispositions sont déjà favorables en Autriche, en Russie et dans les Etats du Rhin. Quant aux dispositions de la France, elles ne sauraient être douteuses. » Mais l'Anglais Stephenson ne semble être entré dans la société d'Enfantin que pour la neutraliser. « Je n'ai reçu de notre collègue M. Stephenson, écrit plus tard Enfantin, aucune communication officielle sur son voyage en Egypte, mais j'ai tout lieu de croire qu'il a travaillé pour l'exécution d'un chemin de fer et combattu celle d'un canal ; c'est-à-dire qu'il a fait précisément le contraire de ce que nous nous sommes tous proposé en forinunl la Société dans la(|uellc pouitaul il s'est

associé avec nous. » Enfantin insistant toujours auprès des uns ou des autres, M. de Bruck, associé aussi, mais actuellement ambassadeur à Constantinople, lui écrit le 5 mars i854 '• « Je conserve la même opinion quant à l'utilité de l'entreprise qui a occupé si longtemps la société d'études à laquelle je me suis associé, dès le commencement, de tout mon cœur. Mais je suis aussi de l'opinion qu'il est fort à propos de ne pas pousser la chose dans ce moment à cause de la situation politique de ce pays, et spécialement par rapport au chemin de fer en construction entre Alexandrie et le Caire, lequel ne restera pas sans la prolongation nécessaire jusqu'à quelque bon port de la mer Rouge... Je crois que le chemin de fer par l'Egypte démontrera à l'évidence la grande utilité de la canalisation de l'isthme. »

Malgré la justesse de ces vues, la question n'avançait pas, lorsque M. Ferdinand de Lesseps entre en scène.

Méhémet-Ali était mort. Son fils Abbas, d'intelligence médiocre et d'instincts cruels, l'avait suivi dans la tombe, a cinq années d'intervalle. Mohammed-Saïd, le plus jeune des fils de Méhémet-Ali, succéda à Abbas, en juillet i854. La nouvelle de son avènement fut un trait de lumière pour M de Lesseps. Tandis qu'il était consul au

Caire, il s'était lié d'amitié avec le jeune Saïd, auquel il rendait beaucoup de petits services. Il lui écrivit immédiatement pour le féliciter et lui demander un rendez-vous, qu'il obtint pour le mois de novembre. Il voulait l'entretenir du canal des deux mers. Le sujet lui était familier. Bien jeune encore, élève consul à Alexandrie, il avait été très impressionné par la lecture du mémoire de Le Père. Il avait visité les lieux, compulsé tous les documents, questionné de divers côtés. Depuis, soit présent, soit absent, il s'était tenu soigneusement au courant; il connaissait dans le détail les travaux des Saint-Simoniens. Sa conviction était faite. Un canal de niveau était possible et, pour l'exécuter, il fallait frapper non à Londres ou à Constantinople ou dans toute autre capitale, mais au Caire, obtenir une concession du vice-Roi, et aller de l'avant. Cette méthode, conforme au caractère de M. de Lesseps, devait réussir. D'ailleurs l'opinion au dehors était suffisamment préparée et une plus longue propagande ne semblait pas utile. L'entrevue avec le vice-Roi eut lieu le i5 novembre i854- M. de Lesseps, fort amicalement reçu, lui exposa longuement ses idées, sollicitant des objections. A la fin, Mohammed lui dit : k Je suis convaincu, j'accepte votre plan; nous nous occuperons, dans le reste du voyage, des moyens d'exécution, c'est une affaire entendue, vous pouvez compter sur moi. n Le 3o novembre, il signait l'ocle accordant si « son nmi, M. Ferdinand (le Lesseps, le pouvoir exclusif de fonder et de

diriger une compagnie pour le percement de l'isthme de Suez ». Aussitôt investi, M. de Lesseps rechercha des appuis en Angleterre; il sentait la rivalité et prévoyait l'opposition. Il s'adressa tout d'abord à Richard Cobden, le grand libreéchangiste. « Je viens, lui écrivit-il, comme ami de la paix et de l'alliance anglo-française, vous apporter une nouvelle qui contribuera à réaliser cette parole : Aperire terram gentibus... Quelques personnes prétendent que le projet du vice-Roi rencontrera de l'opposition en Angleterre. Je ne puis le croire. Vos hommes d'Etat doivent être trop éclairés pour que, dans les circonstances actuelles, j'admette une semblable hypothèse... Si, par impossible, les difficultés dont on nous menace déjà se produisaient, j'espère que l'esprit public, si puissant en Angleterre, aurait bientôt fait justice des oppositions intéressées et des objections surannées. » Le 22 décembre, l'Empereur Napoléon III, gagné à la cause du canal et désireux d'en témoigner, faisait remettre solennellement à Mohammed-Saïd le grand cordon de la Légion d'honneur.

De ce jour commence la campagne d'activité, de diplomatie et de courage qui devait immortaliser le nom de M. de Lesseps. Par sa seule force, par sa persévérance, il a remué les multitudes, il a obligé les Etats à compter avec lui, il a négocié de puissance à puissance et a triomphé d'obstacles dont un gouvernement, avec tous ses moyens d'action, aurait eu de la peine à avoir raison. Son pre-

mier soin, avant d'engager la lutte dans les chancelleries, fut de bien assurer sa base d'opération ; il explora l'isthme à nouveau, et prit possession du terrain. Puis il se rendit à Constantinople pour obtenir la ratification de l'acte de concession. Le Sultan Abdul-Medjid l'écouta avec bienveillance, mais s'abstint d'approuver : l'ambassadeur britannique Lord StraSbrd de RedclifFe lui avait arraché la promesse qu'aucune ratification ne serait donnée sans la consultation préalable de son gouvernement. M. de Lesseps se dirigea sur l'Angleterre, en juin i855, et, en arrivant, saisit l'opinion par une lettre publique, adressée au Parlement, aux chambres de commerce, à la Compagnie des Indes, à la Compagnie péninsulaire, etc. Un mouvement favorable commençait h se dessiner. Mais Lord Palmerston, par une note communiquée aux Tuileries, déclarait « voir avec peine la poursuite d'une œuvre chimérique, qui pouvait altérer les bons rapports des deux grandes nations européennes ». D'autre part. Lord Clarendon, ministre des Aflaires étrangères, disait à M. de Lesseps que « la tradition du cabinet de Saint-James avait toujours été contraire à la canalisation de l'isthme de Suez ». Simultanément, le Times et la Revue d'Edimbourg poursuivaient une violente campagne d'opposition. M. de Lesseps jugea inopportun d'insister pour le moment.

Il crut préférable de se fortifier en réclamant du vice-Roi un acte de concession phis complet et plus régulier que celui du 3o novembre i854.

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Pour lui en faciliter l'octroi, il avait donné plus de précision à ses plans primitifs. Deux ingénieurs distingués, Linant bey et Mougel bey, avaient été chargés de reprendre les études et de rédiger un avant-projet défiant la critique. Cet important travail fut soumis à une commission technique composée de savants de diverses nationalités. Elle rendit un jugement décisif le 2 janvier i856, sous forme de Rapport sommaire au vice-Roi (V Egypte. Elle écartait toute idée d'un canal sur Alexandrie et se prononçait hautement pour le tracé qui a prévalu. « Le canal direct de Suez vers le golfe de Péluse est donc, affirmait-elle, l'unique solution du problème de la jonction de la mer Rouge et de la Méditerranée; l'exécution en est facile et le succès assuré. Les résultats en seront immenses pour le commerce du monde. Notre conviction à cet égard est unanime... La dépense ne dépassera pas le chiffre de 200 millions. » Un tel verdict produisit dans toute l'Europe une impression considérable. 11 réfutait péremptoirement les articles de la presse anglaise. Les hommes les plus éminents de tous les partis, notamment M. Thiers et M. Guizot, applaudirent au résultat.

Le vice-Roi, qui n'attendait que l'avis de la commission pour déférer au vœu de M. de Lesseps, signa, le 5 janvier i856, un nouvel acte, dont la forme ne laissait rien à désirer et qui était accompagné d'un cahier des charges détaillé. L'article 14, véritable charte du canal au point de vue international, est ainsi conçu : « Nous décla-

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rons solennellement, pour nous et nos successeurs, sous la réserve de la ratification de Sa Majesté Impériale le Sultan, le grand canal maritime de Suez à Péluse et les ports en dépendant, ouverts à toujours, comme passages neutres, à tout navire de commerce traversant d'une mer h l'autre, sans aucune distinction, exclusion ni préférence de personnes ou de nationalités, moyennant le paiement des droits et l'exécution des règlements établis par la Compagnie universelle concessionnaire pour l'usage dudit canal et dépendances. » L'article suivant confirme et précise : « En conséquence du principe posé dans l'article précédent, la Compagnie universelle concessionnaire ne pourra, dans aucun cas, accorder h aucun navire, compagnie ou particulier, aucuns avantages ou faveurs qui ne soient accordés h tous autres navires, compagnies ou particuliers, dans les mêmes conditions. » Mais l'acte restait soumis h la ratification du Sultan. Aussi M. de Lesscps retourna-t-il en Angleterre, espérant cette fois triompher des hostilités officielles.

Il parcourut tout le Royaume-Uni et tint, raconte M. Charles-Roux, vingt-deux meetings en quarante-cinq jours. L'enthousiasme fut très grand; de nombreuses chambres de commerce votèrent des adresses d'adhésion. Mais au milieu de cette marche « triomphale », retentirent en plein Parlement, le j juillet 18.^^0, (le graves paroles. « Le gouvernement de Sa Majesté, dit Lord Palmcrston,

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ne peut certainement pas entreprendre d'employer son iniluence sur le Sultan pour l'induire à permettre la construction de ce canal, parce que, dans les quinze dernières années, le gouvernement de Sa Majesté a usé de toute l'influence qu'il possède à Constantinople et en Egypte pour empêcher que ce projet ne lût mis à exécution. » Pour colorer son hostilité, le ministre aflectait de croire que le canal était inexécutable et, cherchant à mettre en défiance les capitaux, il ne craignit pas d'ajouter : « C'est un leurre complet, du commencement à la fin. » Dans d'autres circonstances, il alléguait « le dommage causé non à l'Angleterre, mais à la Turquie, le danger de porter atteinte h l'intégrité de l'empire ottoman ». Par un heureux contraste, non seulement la France, mais l'Autriche, l'Allemagne, les Etats do l'Italie, félicitaient le courageux promoteur. Enfin, à la suite d'un échange d'observations, entre Paris et Londres, il fut convenu verbalement que ni la France, ni l'Angleterre, ne pèseraient sur les décisions de la Turquie ou de l'Egypte et qu'elles laisseraient raflaire de Suez suivre en toute liberté « son cours commercial et industriel ». Bienfaisante neutralité, si l'ambassadeur liritannique à Constantinople avait dû se renfermer dans les termes du pacte.

Nonobstant la réserve que s'imposait, même en France, le gouvernement impérial, pour ne pas blesser les susceptibilités anglaises, M. deLesseps, confiant dans l'opinion publique, résolut de constituer sa société et de faire appel aux capitaux du

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monde entier. La souscription, portant sur 400000 actions de 5oo francs, eut lieu du 5 au 20 novembre i856. La France, pour sa part, demanda 20^ 000 actions ; l'empire ottoman 96 000 ; l'Espagne 4 000; la Hollande 2600, etc. Restaient 85 5o6 actions qui avaient été réservées à l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et les Etats-Unis, et qui ne furent pas souscrites. Le vice-Roi les prit à son compte, indépendamment de celles qu'il possédait déjà. M. de Lesseps constitua son conseil d'administration, ainsi qu'un conseil supérieur des travaux et un conseil judiciaire. Le conseil d'administration tint sa première séance h Paris, le 20 décembre i858. Une commission administrative fut déléguée en Egypte pour prendre possession des travaux, malgré le manque de ratification du Sultan; elle se présenta à Mohammed- Saïd, le 9 mars 1869, et le premier coup de pioche fut donné en grande pompe, le 26 avril suivant, sur le lido de Port-Saïd. Ces dates sont intéressantes, tant est grande la place occupée par l'œuvre, dans l'ordre économique et dans l'oidre politique.

L'Angleterre, profitant des embarras causés à la France par la guerre d'Italie, insistait auprès du Sultan pour (ju'il enjoignît au vice-Roi d'arrêter les travaux, sous peine de déchéance. Dans les premiers jours d'octobre 1809 arriva au Caire un commissaire turc, porteur d'un ordic formel. Le gouvernement égyptien, n'osant pas désobéir, informa le corps consulaire de l'obligation oii il se trouvait et notifia ii la Compagnie d'avoir à

exécuter les volontés du Sultan. M. de Lesseps en appela alors à l'Empereur lui-même. Reçu à Saint-Cloud le 28 octobre, avec une délégation de sou conseil, il exposa les faits et obtint la promesse d'une prompte intervention à Constantinople. Après une lutte d'influence de plusieurs semaines entre les deux ambassadeurs, M. Thouvenel et Sir Henri Bulwer, le Sultan donna son acquiescement. Le grand vizir en informa M. de Lesseps le 26 décembre, et ajoutait ces paroles inquiétantes : « Le principe de notre approbation, sous le point de vue de nos intérêts, étant donc admis, personne, je l'espère, ne pourra trouver mauvais que nous demandions à des puissances amies de s'entendre sur les questions politiques qui pourraient être la conséquence de l'exécution du canal, tant vis-à-vis de l'Egypte que vis-à-vis de l'Europe. » La délivrance du firman allait, en effet, subir encore bien des vicissitudes.

Le 7 février 18G0, M. de Lesseps obtint une nouvelle audience de l'Empereur, à la suite de laquelle il écrivit à Saïd que le gouvernement français était prêt à le soutenir, pourvu qu'aucune indécision ne se manifestât en Egypte. Il se rendit lui-même de sa personne au Caire, au mois de mai, afin de prévenir toute défaillance. En Angleterre, l'opposition ne désarmait pas. La presse se montrait sceptique et malveillante. Lord Palmerston, en réponse à une question de Lord Seymour, le 28 août, s'exprimait de la manière la plus désobligeante sur les auteurs de l'entre-

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prise et affectait de plaindre le vice-Roi qu'on l'eût dépouillé en lui faisant accepter des actions. Il donnait, en outre, à entendre que le gouvernement français s'était interdit toute marque d'intérêt. A la Chambre des lords, le 6 mai 1861, Lord Carnavon posa la question en termes excessivement pressants : « Je suis très anxieux, dit-il, d'apprendre quelle politique le gouvernement anglais a l'intention d'adopter. La dernière fois que la question fut discutée dans la Chambre des communes, quatre membres du cabinet actuel prirent part au débat; le noble Lord aujourd'hui à la tête du gouvernement (Lord Palmerston) soutint que ce projet, s'il était exécuté, ne serait rien moins que le démembrement de l'empire ottoman; qu'il ne pouvait concorder avec les relations entre la Turquie et l'Egypte, et qu'il ne serait point satisfaisant pour l'Angleterre, « Lord Wodehouse répondit au nom du gouvernement : « Je suis bien aise d'assurer le noble Lord que la politique du gouvernement de Sa Majesté en ce qui concerne le canal de Suez n'est en rien changée... Notre pays ne pensera jamais à s'opposer h un simple projet commercial, (juellc qu'en soit l'origine; mais il doit en même temps regarder a la position dans laquelle nous nous trouvons envers l'ompire turc et aux engagements que les traités nous imposent pour maintenir l'intégrité et l'indépendance de cet empire, aussi bien qu'aux engagements que nous avons contractés en i84i par rapport à la position du Pacha d'Kgypte... f^a

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position d'un grand gouvernement, notre allié, celui de la France, par rapport à ce projet, a rendu naturellement nécessaire que le gouvernement de Sa Majesté procédât avec beaucoup de circonspection; mais il n'a pas caché à ce gouvernement ses objections à l'égard de l'entreprise. » Lord Ellenborough, renchérissant sur LordWoodehouse, disait sans détours : « Un seul Bosphore nous a déjà donné assez de trouble. Je crois que le projet que nous discutons est une tentative de créer un autre Bosphore et de le placer entre les mains des Français. Dès l'abord, je dois déclarer ma conviction que la tentative échouera, mais quels seraient ses effets si elle venait à réussir? C'est qu'au moyen de ce canal, les Français pourraient envoyer une flotte dans les mers d'Orient en cinq semaines, tandis que nous ne pourrions le faire en moins de dix. En cas d'une guerre, et à Dieu ne plaise qu'une semblable occurrence éclate, ces ouvriers (ceux du canal), comme on les appelle, pourraient descendre à Suez et couper la communication par l'Egypte entre l'Angleterre et l'Inde, si bien que l'Egypte cesserait d'être neutre. » L'état d'esprit de 1798 et de i84o n'avait pas changé.

En Egypte l'hostilité de l'Angleterre se traduisait par d'incessantes protestations contre le système de la corvée, usité de temps immémorial pour les grands travaux publics et qu'on reprochait au vice-Roi d'employer en faveur de la Compagnie. Le 25 juin 1861, h la Chambre des com-

munes, M. Griffîth demandait à Lord Palmerston si des représentations sur ce sujet n'avaient pas été faites h la Turquie et à la France. Le Pacha, effrayé de tout ce bruit, n'osait pas tenir ses engagements envers la Compagnie et, au lieu de 5o ooo ouvriers, il n'en avait fourni que 12000. Le gouvernement français le rassura officieusement et lui fit comprendre l'opportunité d'un plus large concours.

Les premières eaux de la Méditerranée furent reçues dans le lac Timsah, le 18 novembre 1862. L'allégresse qu'en ressentit la Compagnie fut assombrie, deux mois après, par un pénible événement : Mohammed-Saïd, le protecteur de l'œuvre, le fidèle ami de M. de Lesseps, s'éteignait au Caire, miné par un mal rapide. Que serait son successeur Ismaïl? Ses premières manifestations cependant furent bienveillantes, avec une nuance de réserve, qui s'apercevait dans ces mots : « .le veux que le canal soit ii l'Egypte et non pas l'Egypte au canal. » Deux conventions furent signées avec lui, en mars i863, l'une relative à la construction du canal d'eau douce du Caire à l'Ouady, l'autre réglant la participation du gouvernement égyptien dans le capital de la Compagnie. Mais ces heureux débuts ne se soutinrent pas. Bientôt le nouveau ministre des Affaires étrangères, Nubar Pacha, suscita de justes alarmes. Il était tout dévoué à l'inducnce anglaise. Pour la servir, il se fit octroyer par Ismaïl, on juillet 18G.'}, une mission à ('oiistanlinople, dans le but appa-

rent de fixer les conditions d'exécution du canal, en réalité pour accroître les difficultés en donnant satisfaction aux Anglais sur la corvée et sur la concession des terres. La note qu'il remit au grand vizir Fuad Pacha proposait de rétrocéder au gouvernement égyptien les terres concédées par Saïd, de reviser les dimensions du canal, de réduire le nombre des ouvriers à 6000, et d'augmenter le chifTre des redevances; le tout, sous peine de déchéance, dans un délai de six mois. Le grand vizir approuva avec empressement et adressa un ultimatum à la Compagnie. Le langage de la presse anglaise montrait ce qu'on attendait de cette mesure. Pour en hâter les eflets, Nubar Pacha vint à Paris. Il réussit à circonvenir le Duc de Morny, auquel il osait écrire : « J'attends tout de votre haute et puissante entremise. Je désire vivement pour mon compte n'en être pas réduit cette fois h retourner à Constantinople et à aller frapper à la porte de Sir Henry Bulwer. »

La Compagnie ne vit plus de salut que dans l'intervention personnelle et directe de Napoléon III.

Le conseil d'administration demanda une audience à l'Empereur en janvier 1864. Dans la note remise à Sa Majesté, il était dit : « Les soussignés

ayant appris que des ordres de la Sublime Porte, provoqués par la diplomatie anglaise , étaient dans ce moment préparés pour enjoindre au vice- Roi d'Egypte de faire suspendre les travaux du canal de Suez, supplient respectueusement Votre Majesté de faire envoyer des instructions à ses représentants à Constantinople et à Alexandrie, afin que des capitaux français engagés pour des sommes considérables ne soient pas atteints par une violation de contrats... Ils espèrent que la volonté de l'Empereur ne permettra pas l'accomplissement des intentions hostiles manifestées contre la Compagnie et qu'Elle daignera protéger les actionnaires français du canal de Suez, aussi bien que le gouvernement de l'Egypte dont l'indépendance administrative est l'œuvre de la politique française formellement consacrée par les conventions de i84i- » Dans la lutte d'influences engagée aux Tuileries, l'opinion publique prit hautement parti pour la Compagnie ; ses démonstrations ne contribuèrent pas peu à fixer les résolutions de Napoléon 111. Dans une assemblée géuérale des actionnaires tenue le i" mars 1864, M. de Lesseps put faire cette déclaration rassurante : « Nous sommes autorisés à vous annoncer qu'en réponse aux communications qui lui ont été faites, le vice-Roi a déclaré qu'il s'en rapporterait complètement i» l'Emporeiir pour régler amiablcmcnt et définitivement tout«'s les questions en litige et que Sa Majesté a daigné se charger personnellement de la suprême décision de toutes ces ques-

tions. » Le 3 mars, pour faire fonctionner l'arbitrage, M, Drouyn de Lhuys soumettait h l'Empereur la nomination d'une commission consultative, composée de MM. Thouvenel, sénateur, président; Mallet, sénateur; Gouin, député au Corps législatif; Duvergier, conseiller d'État.

Napoléon III rendit sa sentence arbitrale le 6 juillet 1864. La Compagnie perdait désormais le droit de réclamer du gouvernement égyptien les ouvriers nécessaires à l'exécution des travaux, et elle restituait les 60 000 hectares de terres qui lui avaient été concédés dans l'isthme. Par contre, elle recevait du gouvernement égyptien , h titre d'indemnité forfaitaire, une somme de 84 millions, payable par annuités. L'Empereur avait évidemment voulu donner une large satisfaction aux susceptibilités anglaises, mais il ne les avait pas désarmées. Le Sultan discutait la sentence, Sir Henry Bulwer excitait ses défiances. M. de Lesseps en référa de nouveau h l'Empereur, et en même temps, il s'adressa aux principales chambres de commerce d'Europe et d'Amérique, en les invitant à faire visiter les travaux. Cent vingt délégués répondirent à son appel et furent reçus à Alexandrie le 6 avril. Ils se rendirent dans l'isthme, à l'exception des délégués anglais. Cette visite mémorable entraîna les dernières hésitations. Les chantiers présentaient une activité extraordinaire. La diminution des bras avait été compensée par de puissantes machines et par le recrutement volontaire d'ouvriers dans divers pays. Sir Henry Bulwer

lui-même, qui vint en Egypte à cette époque, vit tomber devant les faits une partie de ses anciennes préventions.

M. de Lesseps profita du grand mouvement d'opinion ainsi créé, pour se tourner encore une fois vers l'Empereur. « Sire, lui écrivit-il à son retour d'Egypte en juin i865, le conseil d'administration de la Compagnie universelle du canal de Suez avait adressé, le 4 février i865, une pétition h Votre Majesté pour solliciter l'exécution de la sentence arbitrale rendue le 6 juillet i864 sur la demande du vice-Roi d'Egypte, préalablement autorisé par la Porte h terminer h l'amiable les difTérends existant entre le gouvernement égyptien et la Compagnie. Votre Majesté daigna faire expédier les ordres nécessaires pour que son ambassadeur à Constantinople réclamât du Divan l'acte officiel d'autorisation de nos travaux... Mais le Divan a réussi jusqu'à ce moment à traîner les négociations en longueur et à amener une situation qui pourrait devenir fâcheuse pour les intérêts de la Compagnie... La conclusion de la présente requête du conseil d'administration est de supplier Votre Majesté de renouveler les ordres pour exiger du gouvernement turc l'exécution pure et simple de In sentence impériale, c'est-à-dire l'octroi du firman promis... » L'Empereur fit envoyer à la Porte une mise en demeure. Les conseiller» du Sultan essayèrent encore de temporiser. Ils durent s'incliner ii la fin, elle 19 mars 1866 Abdul- Méjid octroya un firman ainsi conçu :

Mon illustre vizir, Israaïl Pacha, vice-Roi d'Egypte, ayant rang de grand vizir, etc.

La réalisation du grand œuvre destiné à donner de nouvelles facilités au commerce et à la navigation par le percement d'un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge, étant l'un des événements les plus désirables de ce siècle de science et de progrès, des conférences ont eu lieu depuis un certain temps avec la Compagnie qui demande à exécuter ce travail, et elles viennent d'aboutir d'une façon conforme, pour le présent et pour l'avenir, aux droits sacrés de la Porte, comme à ceux du gouvernement égyptien.

Le contrat, dont ci-après la teneur des articles en traduction, a été dressé et signé par le gouvernement égyptien conjointement avec le représentant de la Compagnie; il a été soumis à notre sanction impériale, et, après l'avoir lu, nous lui avons donné notre acceptation.

Le présent llrman, émané de notre Divan impérial, est rendu à cet effet que nous donnons notre autorisation souveraine à l'exécution du canal par ladite Compagnie, aux conditions stipulées dans ce contrat, comme aussi au règlement de tous les accessoires, selon ce contrat et les actes et conventions y inscrits et désignés qui en font partie intégrante.

Le contrat spécialement visé est en date du 22 février 1866. Il rappelle les conventions antérieures conclues entre le vice-Roi et M. de Lesseps, et met les actes de concession en harmonie avec les obligations résultant de la sentence arbitrale rendue par Napoléon III. Il les confirme, en tant que de besoin, par son dernier article 17 : « Tous les actes antérieurs, concessions, conventions et statuts, sont maintenus dans toutes celles de leurs dispositions qui ne sont point en contradiction

avec la présente convention. » Ainsi la neutralité et l'inviolabilité du canal sont proclamées par l'autorité souveraine et se trouvent par là garanties comme l'empire ottoman lui-même.

Ce fîrman, qui marquait un vif succès de notre diplomatie h Constantinople, consacrait aux yeux de tous notre prépondérance en Egypte.

Les trois années qui suivirent furent particulièrement fécondes pour l'avancement des triivaux. Débarrassée de toute crainte politique, n'ayant à compter qu'avec les obstacles naturels, soutenue par une opinion publique très éveillée, la Compagnie donna le plus vaste essor h son organisation technique et administrative. Bientôt 1 5 ooo ouvriers français, arabes, grecs, italiens, syriens remplacèrent les 20 000 fellahs obligatoirement congédiés. A l'Exposition universelle de 18G7, la Compagnie présenta un tableau complet de l'entreprise; la grande médaille lui fut décernée en la personne de son fondateur. En Angleterre un heureux revirement s'observait. Le monde officiel avait cessé une opposition qui devenait puérile. En 1868, h une délégation do l'industrie colonnière qui demandait au gouvernement de placer la neutralité du cnna! sous in garantie de toutes les puissances, Lord Stanley, ministre des AfTaircs étrangères, répondit : « Je n'ai aucune espèce de doute sur

l'achèvement définitif du canal de Suez, Il est éi^ident qu aucune nation ne profitera aussi largement que la nôtre du trafic qui doit passer sur le canal. Je garderai le souvenir des questions dont vous venez de m'entretenir et je leur donnerai toute l'attention que leur grande importance mérite. » L'Angleterre avait passé par trois phases : elle avait nié le canal; elle avait cherché à l'empêcher; elle reconnaissait sa grande utilité pour les intérêts britanniques. Il lui restait à passer par une quatrième phase : celle de ses persévérants efl'orts pour l'accaparer.

Le i4 mars 1869, les eaux de la Méditerranée furent introduites dans le bassin des lacs Amers, en présence du prince de Galles et du vice-Roi; puis celles de la mer Rouge furent amenées à leur tour. La jonction des deux mers s'opéra le i5 août, tout ce temps ayant été nécessaire pour le remplissage des bassins. L'ouverture de la navigation fut fixée au 17 novembre suivant.

L'inauguration eut lieu avec une solennité et un éclat qu'on ne retrouverait peut-être au même degré dans aucune autre cérémonie. Aucune n'a été saluée par des acclamations plus unanimes. Le canal apparaissait comme un symbole de paix, comme le trait d'union entre les parties de l'univers, comme un puissant instrument de civilisation et de progrès. M. de Lesseps et le vice-Roi, pour des motifs différents, avaient tenu à convier des représentants du monde entier. Le premier, naturellement, avait à cœur d'affirmer le succès

d'une entreprise qui avait été si longtemps contestée et de provoquer, par cette immense publicité, le grand mouvement commercial dont elle devait être le théâtre. Le second voulait donner h ses illustres visiteurs une haute idée de sa puissance, prendre place parmi les souverains et augmenter ses titres au respect de la Porte. Il voulait aussi, faut-il le dire? par l'appareil de son faste, accroître le crédit dont il jouissait encore sur diverses places de l'Europe et qui allait être mis bientôt à de rudes épreuves. Moitié par orgueil, moitié par calcul, Ismaïl se livra, pour recevoir ses invités, à des préparatifs qui confondent l'imagination. Non seulement des fêtes et des festins étaient organisés pour des milliers de personnes, pendant plusieurs semaines, mais des trains spéciaux de chemin de fer et une flottille de bateaux à vapeur transportaient gratuitement les voyageurs vers le Haut-Nil et les hébergeaient magnifiquement. On évalue la dépense de cette réception colossale h plusieurs centaines de millions.

L'inauguration fut présidée par l'Impératrice Eugénie, aux côtés de laquelle se tenait l'Empereur d'Autriche François-Joseph. Faisaient partie du cortège : le prince royal de Prusse, le prince et la princesse des Pays-Bas, le prince de Hanovre, Tambassadeur d'Angleterre Sir Henry EUiot, l'amiral Tegcthof, le comte Andrassy, l'amiral espagnol et une multitude de personnages connus parmi lesquels se faisait remarquer Abd-El-Kader,

LA QUESTION D EGYPTE. I2g

auquel le gouvernement français avait gracieusement offert la frégate Forbin. Les soixante-huit navires de toutes les nations assemblés à Port-Saïd s'engagèrent dans le canal, le 17 au matin, ayant à leur tête V Aigle qui portait l'Impératrice. Après plusieurs arrêts marqués par des réjouissances aux proportions grandioses, la flotte internationale déboucha dans la mer Rouge, le 20 novembre. Tous les souverains ou les délégués des divers Etats, présents h Suez, télégraphièrent immédiatement en Europe pour faire connaître la grande nouvelle. Les gouvernements la mentionnèrent dans leurs harangues officielles. L'Empereur d'Autriche dit aux députés : « Une œuvre qui honore le génie et la persévérance de son fondateur, et h l'inauguration de laquelle j'ai pris part, promet par son achèvement, à notre commerce et à notre industrie, un terrain nouveau pour cette activité progressive et créatrice que je recommande à votre sollicitude d'encourager. » Napoléon 111, à l'ouverture des Chambres, le 29 novembre, s'exprimait ainsi : « Pendant que l'Amérique unit l'océan Pacifique à l'Atlantique par un chemin de fer de mille lieues d'étendue, partout les intelligences et les capitaux s'entendent pour relier entre elles, par des communications électriques, les contrées du globe les plus éloignées. La France et l'Italie vont se donner la main à travers le tunnel des Alpes; les eaux de la Méditerranée et de la mer Rouge se confondent déjà par le canal de Suez... » Les cortès espagnoles

l3o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

déclarèrent par un vote unanime que « Ferdinand de Lesseps avait bien mérité de l'humanité ». Le gouvernement des Indes adressa cette dépêche : « Succès au gigantesque ouvrage de paix si bien exécuté par les Français dans l'intérêt de l'univers. »

Dans ce concert, l'Angleterre tint à se signaler par une courtoisie particulière . Le 27 novembre 1869, Lord Clarendon, ministre des AfFaires étrangères, écrivit à M. de Lesseps : « Monsieur, la nouvelle qui est arrivée en Angleterre, dans ces derniers jours, du succès de l'ouverture du canal de Suez, a été reçue avec une grande et universelle satisfaction. En ayant l'honneur de vous féliciter, vous aussi bien que la nation et le gouvernement français qui ont pris un aussi profond et constant intérêt h vos travaux, je sais que je représente exactement les sentiments de mes compatriotes. Malgré les obstacles de tous genres contre lesquels vous avez eu h lutter et qui résultent, nécessairement, tant des circonstances matérielles que d'un état social auquel de pareilles entreprises étaient inconnues, et bien que vous n'ayez eu pour vaincre ces difficultés que les ressources de votre génie, un brillant succès a finalement récompensé votre indomptable persévérance. C'est pour moi un véritabh; plaisir d'être l'organe (jui vous transmet les félicitations du gouvernement de Sa Majesté sur l'établissement d'une nouvelle voie de communication entre l'Orient et l'Occident cl sur les avantages politiques et com-

LA QUESTION d'ÉCYPTE. i3i

merciaux qu'on peut avec confiance attendre comme le résultat de ces efforts. »

L'année suivante, M. de Lesseps fit un voyage h Londres et à Liverpool, qui fut l'occasion des témoignages les plus chaleureux. Le prince de Galles lui remit la médaille d'or du prince Albert et prononça ces paroles : « La Grande-Bretagne n'oubliera jamais que c'est h vous qu'est dû le succès de cette grande entreprise, qui est destinée à développer à un si haut point les intérêts commerciaux qui existent entre elle et ses possessions de l'Orient, et j'espère que, depuis que vous êtes parmi nous, la nation anglaise vous a prouvé combien elle apprécie les avantages que votre grande œuvre a déjà procurés et procurera à notre pays. » En même temps M. Gladstone, Premier ministre, lui annonçait que la Reine Victoria lui décernait la grand-croix de l'Etoile de rinde pour « l'énergie, l'habileté, la persévérance avec lesquelles pendant tant d'années et au milieu de si grandes difficultés, il avait poursuivi la création du canal de Suez aujourd'hui heureusement achevé ».

Avant d'examiner la question d'Egypte sous une autre face, celle des difficultés financières, je rappellerai certains faits qui ont eu une répercussion sur l'histoire de ce pays et qu'il est bon

l32 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

d'avoir sous les yeux pour apprécier l'attitude des puissances européennes.

Le premier en date et le plus important est la conclusion du traité qui mit fin à la guerre de Crimée. Cinq nations avaient été engagées dans les hostilités : la Russie, la Turquie, la France, l'Angleterre et la Sardaigne; l'Egypte avait fourni un contingent de troupes, h titre de province de l'empire ottoman. Le traité de Paris, du 3o mars i856, porte la signature, non seulement des cinq belligérants, mais aussi de l'Autriche et de la Prusse qui, à cause de leur situation dans le concert européen, ne pouvaient être absentes d'un acte qui allait « assurer, par des garanties efficaces et réciproques, l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman » . Ce point essentiel avait déjà été visé dans le traité du i5 juillet i84o, mais seulement par quatre puissances, la France et la Sardaigne (aujourd'hui l'Italie) ne figurant pas. En outre la clause semblait avoir un caractère temporaire, comme les circonstances qui lui donnaient naissance. Ici, au contraire, elle devient permanente et, par le concours de toute l'Europe, elle prend une importance exceptionnelle. Elle est contenue dans l'article 7 : a Sa Majesté l'Empereur des Français, Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Sa Majesté la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, Sa Majesté le Roi de Prusse, Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies et Sa Majesté le Roi de Sardaigne déclarent la Sublime Porte admise à participer

aux avantages du droit public et du concert européens. Leurs Majestés s'engagent, chacune de son côté, à respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman, garantissent en commun la stricte observation de cet engagement, et considéreront, en conséquence, tout acte de nature à y porter atteinte comme une question d'intérêt général, »

A partir de ce moment, l'Egypte s'est trouvée placée, comme nous l'avons déjà remarqué, sous la garantie collective des puissances. Aucune d'elles, même ayant de légitimes griefs et voulant les faire valoir, n'échappe à la solidarité créée par cet article. Si l'on conservait des doutes, il suffirait de lire l'article 8 : « S'il survenait, entre la Sublime Porte et l'une ou plusieurs des autres puissances signataires, un dissentiment qui menaçât le maintien de leurs relations, la Sublime Porte et chacune de ces puissances, avant de recourir à l'emploi de la force, mettront les autres parties contractantes en mesure de prévenir cette extrémité par leur action médiatrice. » C'est, on le voit, l'arbitrage obligatoire, bien avant la convention de La Haye, étendu à toutes les affaires qui naissent de la question d'Orient. Deux applications mémorables de ces dispositions ont été faites en 1860 et en 1877.

En 1860 la guerre menaçait d'éclater entre la Turquie et quelques-unes des puissances européennes, par suite des affreux massacres qui sévissaient parmi les populations chrétiennes du

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Liban. Il était difficile que la France, protectrice naturelle de ces populations, n'intervînt pas pour faire cesser, d'une manière ou d'une autre, ces abominables tueries. A son appel, les puissances s'émurent. Elles se réunirent en conférence avec la Turquie, le 3 août 1860, et de cette conférence sortit l'accord suivant, en date du 5 septembre, qui organisait une intervention, acceptée du Sultan, en territoire ottoman :

Article premier. — Un corps de troupes européennes, qui pourra être porté à 12000 horames, sera dirigé en Syrie pour contribuer au rétablissement de la tranquillité.

Art. 2. — Sa Majesté l'Empereur des Français consent à fournir immédiatement la moitié de ce corps de troupes. S'il devenait nécessaire d'élever son effectif au chiffre stipulé dans l'article précédent, les Hautes Puissances s'entendraient sans retard avec la Porte, par la voie diplomatique ordinaire, sur la désignation de celles d'entre elles qui auraient à y pourvoir.

Art. 3. — Le commandant en chef de l'expédition entrera, à son arrivée, en communication avec le commissaire extraordinaire de la Porte, afin de combiner toutes les mesures exigées par les circonstances, et de prendre les positions qu'il y aura lieu d'occuper pour remplir l'objet du présent acte.

Art. /,. — Leurs Majestés l'Empereur d'Autriche, rEriq)creur des Français, Ja Reine du Royaumo-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, Son Altesse Royale le Prince n'gent de Prusse et Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russics promettent d'entretenir des forces navales suffisantes pour concourir au succès des efforts communs pour Iv. rétablissement de la tranquillité sur le littoral de la Syrie.

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i35

Art. 5. — Les Hautes Parties, convaincues que ce délai sera suffisant pour atteindre le but de pacification qu'elles ont en vue, fixent à six mois la durée de l'occupation des troupes européennes en Syrie.

Ainsi la France opérait en vertu d'un mandat européen. Toute chance de complications se trouvait écartée et les autres puissances n'avaient pas à craindre que le secours apporté aux chrétiens ne dégénérât en une prise de possession du territoire. Au surplus les puissances avaient eu soin de signer un protocole de désintéressement.

La seconde application du traité eut lieu en 1877. La Serbie, le Monténégro et la Bulgarie s'étant soulevées, au cours de l'année 1876, par suite de la mauvaise administration turque, et la répression ayant été accompagnée d'horribles excès, la Russie crut devoir prendre en main la cause des populations slaves. Toutefois avant de procéder h aucun acte de force, elle fit appel 'au concert européen. La Turquie ayant consenti, sur l'injonction de la Russie, à arrêter la marche de ses troupes en Serbie, après la victoire du 19 octobre, une conférence s'ouvrit à Constantinople. Pour hâter le dénoùment, les six grandes puissances, France, Autriche, Allemagne, Angleterre, Italie et Russie, rédigèrent h Londres, le 3i mars 1877, un protocole, qui était une mise en demeure à la Turquie : «... Elles invitent la Porte à le consolider (l'apaisement) en replaçant ses armées sur le pied de paix, sauf le nombre de troupes indispensable pour le maintien de l'ordre, et en mettant en

l36 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

œuvre, dans le plus court délai possible, les réformes nécessaires pour la tranquillité et le bien-être des provinces, de l'état desquelles la conférence s'est préoccupée... Si leur espoir se trouvait encore une fois déçu et si la condition des sujets chrétiens du Sultan n'était pas améliorée de manière à prévenir le retour des complications qui troublent périodiquement le repos de l'Orient, elles croient devoir déclarer qu'un tel état de choses serait incompatible avec leurs intérêts et ceux de l'Europe en général. En pareil cas, elles se réservent d'aviser en commun aux moyens qu'elles jugeront les plus propres à assurer le bienêtre des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale. » Dans le procès-verbal de la séance, signé le même jour, le plénipotentiaire russe accentua encore le caractère comminatoire du protocole, en faisant insérer, à titre individuel, la déclaration suivante : « Si la paix avec le Monténégro est conclue, et que la Porte accepte les conseils de l'Europe et se montre prête à se remettre sur le pied de paix et h entreprendre sérieusement les réformes mentionnées dans le protocole, qu'elle envoie h Saint-Pétersbourg un envoyé spécial pour traiter du désarmement, auquel Sa Majesté l'Empereur consentirait aussi de son côté. — Si d«^s massacres pareils h ceux qui ont ensanglanté la Bulgarie avaient lieu, cela arrêterait nécessairement les mesures de démobilisation. »

La Tunjuio n'ayant accepté ni le protocole ni le

LA QUESTION d'ÉGYPTE. iS^

procès-verbal, la guerre s'engagea entre elle et la Russie. On en connaît le résultat. La Turquie fut vaincue, après une héroïque défense, et un traité préliminaire de paix fut conclu à San Stefano, le 3 mars 1878. Les grandes puissances neutres s'appuyèrent sur le traité de Paris pour évoquer l'affaire devant elles. La Russie et la Turquie s'inclinèrent et ainsi fut élaboré le traité de Berlin du i3 juillet 1878. Les profondes modifications qu'il a fait subir à celui de San Stefano, en faveur de la Turquie, au nom de l'équilibre européen, modifications que la Russie a acceptées, sont un nouvel hommage rendu aux principes qui ont inspiré l'acte de i856'.

Quelques applications de moindre importance peuvent être relevées après 1878.

Saïd Pacha avait en mourant légué à son successeur une dette de 260 millions de francs. Elle fut le point de départ des embarras financiers qui causèrent les malheurs de l'Egypte et détruisirent son indépendance. Ismaïl Pacha, que ses goûts personnels portaient à la dépense, trouvant une situation obérée, chercha d'abord à la pallier et bientôt l'agg-rava. Il entra inconsidérément dans

I. Cet ucte a été modifié en 1871 sur deux points particuliers qui ne touchent pas les articles 7 et 8.

l38 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

une ère d'emprunts au bout desquels il devait rencontrer la déchéance et l'exil. La facilité pour les contracter lui fut malheureusement donnée par le Sultan qui consentit à effacer les restrictions inscrites dans le firman de i84i. Les puissances n'eurent pas à intervenir sur ce point, car il était de jurisprudence qu'elles n'avaient le contrôle et la garde que des clauses politiques, celles qui règlent la situation constitutionnelle de l'Egypte. Quant aux attributions d'ordre administratif, le Sultan pouvait les élargir ou les resserrer, à la condition de rester dans l'esprit général de la charte originelle. Les actes d'investiture délivrés par la Sublime Porte, à l'avènement d'Abbas, de Saïd et d'Ismaïl, furent pour elle l'occasion d'exercer sa prérogative. Elle n'en avait profité que dans des limites insignifiantes. II n'en fut pas de même pour les nombreux firmans qu'elle rédigea, d'accord avec Ismaïl, au cours de son gouvernement.

Ce prince, auquel on ne saurait refuser une assez grande habileté et certaines vues justes — au moins dans les premières années — avait conçu le dessein de s'émanciper peu à peu de Constantinoplc. L'exemple de Méhémet-Ali lui avait appris qu'il ne pourrait rien par une lutte ouverte, mais qu'il pourrait beaucoup d'une manière détournée, en s'assurant pour ainsi dire la complicifé du Sultan. Il s'appli(pia h gagner sa confiance par des marques d'un respect parfois exagéré et par des générosités savamment répar-

ties. Il multiplia les voyages à Constantiuople ; on en compte jusqu'à sept pendant sa vice-royauté. Chaque fois il rentrait au Caire avec une concession de la Porte et sa cassette allégée. Le premier firman obtenu, le 27 mai 1866, détermina l'ordre de succession pour la totalité des territoires soumis h son autorité. Cet acte dispose que « dorénavant le gouvernement de l'Egypte avec les territoires qui y sont annexés et qui en dépendent et avec les caïmakamies de Souakim et de Massouah sera transmis h l'aîné des enfants mâles » et, h défaut d'enfants mâles, « la succession sera transmise à l'aîné des frères, et, à défaut de frères, à l'aîné des enfants mâles du plus âgé parmi les frères défunts ». En outre est confirmée la faculté d'élever l'efiectif de l'armée h 3o 000 hommes. Il est à remarquer que, pour la première fois, le titre de khédive est substitué h celui de gouverneur. — Le firman du 8 juin 1867 est plus intéressant dans l'ordre pratique. On y lit : « ... L'administration intérieure de l'Egypte, c'est-à-dire tout ce qui a rapport à ses intérêts locaux, étant de la compétence du gouvernement égyptien, je te permets, pour la conservation et en faveur de tes intérêts, de faire des règlements spéciaux ayant rapport à cette administration intérieure seulement, en continuant à observer en Egypte les traités de notre empire tels quels. En résumé, tu es autorisé à faire des conventions pour les douanes, la police des sujets européens, le transit, la poste, à condition que ces accords n'aient ni

l4o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

la forme ni le caractère de traités internationaux politiques. Dans le cas contraire, si ces accords ne sont pas conformes aux bases ci-dessus et à mes droits fondamentaux de souveraineté, ils seront considérés comme nuls et non avenus. — Dans le cas où le gouvernement égyptien aurait quelques doutes sur la conformité d'une convention de ce ffenre avec les lois fondamentales de mon empire, il devra en référer h ma Sublime Porte, avant de prendre une résolution définitive. »

Un firman du 29 novembre 1869 maintenait l'interdiction de contracter des emprunts sans le consentement de la Porte. Cette restriction fut abrogée en fait par le firman du 10 septembre 1872, et un nouveau firman du 26 du même mois déclara expressément que la faculté d'emprunter sans autorisation faisait partie des privilèges conférés au vice-Roi d'Egypte. C'était la porte ouverte toute grande aux expédients employés par Ismaïl pour satisfaire à ses goûts de dissipation et qui, de i863 à 1876, décuplèrent la dette. De 260 millions elle s'éleva au chiffre énorme de 2 milliards et demi de francs.

Ces diverses concessions furent confirmées et même étendues par le firman du 8 juin 1878, qui 8c substitua à tous les actes antérieurs et qu'à ce titre je crois devoir reproduire :

... Nous avons voulu réunir dans un seul fii-man tous les lirmans el kliats liumayouns ({ui, depuis le llrnian qui accordait l'hérédité de l'Kgyptc à ton aïeul Méhémct- Ali, ont été octroyés aux Khédives d'Egypte...

LA QUESTION d'ÉGVPTE. i4i

L'ordre de succession au gouvernement d'Egypte a été modifié de manière que le khédivat d'Egypte passât au fils aîné du Khédive et après lui à son fils aîné et ainsi pour les autres, c'est-à-dire que la succession est par ordre de primogéniture... (cet ordre de succession est appliqué aux dépendances de l'Egypte et aux caïmakamies de Souakim et de Massaouah).

(Suit un paragraphe qui organise la régence en cas de minorité.)

... Nous mentionnons comme suit, en les modifiant et en les élucidant, tous les privilèges que mes firmans impériaux, soit anciennement, soit à nouveau, ont accordés au gouvernement égyptien pour qu'ils soient possédés toujours par les Khédives qui se succéderont.

L'administration civile et financière du pays et tous les intérêts matériels et autres sous tous les rapports sont du ressort du gouvernement égyptien et lui sont confiés, et comme l'administration, le bon ordre de tout pays, le développement de la richesse et de la prospérité delà population proviennent de l'harmonie établie entre les faits, les relations générales, la condition et la nature du pays, ainsi que le caractère et les mœurs des habitants, le Khédive d'Egypte est autorisé à faire des règlements intérieurs et des lois toutes les fois qu'il sera nécessaire.

Il est aussi autorisé à renouveler et à contracter, sans porter atteinte aux traités politiques de ma Sublime Porte, des conventions avec les agents des Puissances étrangères, pour les douanes et le commerce, et pour toutes les relations qui concernent les étrangers et toutes les affaires intérieures et autres du pays, et cela dans le but de développer le commerce et l'industrie et de régler la police des étrangers, ainsi que leur situation et tous les rapports avec le gouvernement et la population.

Le Khédive a la disposition complète et entière des affaires financières du pays, il a autorisation pleine et

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entière de pourvoir à tous les moyens et établissements de défense et de protection conformément aux nécessités du temps et des lieux et d'augmenter ou de diminuer, selon le besoin, sans qu'aucune limite lui soit imposée, le nombre de mes troupes impériales d'Egypte.

Le Khédive cbnservei'a, comme auparavant, le privilège de conférer des grades dans l'ordre militaire jusqu'au grade de colonel et dans l'ordre civil jusqu'au grade de rutbé sanieh. La monnaie qui sera frappée en Egypte doit être frappée en mon nom impérial, les drapeaux des troupes de terre et de mer seront les mêmes que les drapeaux de mes autres troupes, et comme bâtiments de guerre, les bâtiments blindés seuls ne pourront pas être construits sans ma permission.

(Suivent des recommandations dans l'intérêt des administrés et celle-ci, qui a sa valeur :)

Tu apporteras aussi la plus grande attention à remettre chaque année sans retard et dans son entier à mon Trésor impérial les i5o ooo bourses (17 millions de francs environ) de tribut établi.

De ces concessions Ismaïl fit sortir de bonnes et de mauvaises choses. Les mauvaises sont les prodigalités et les emprunts, sur lesquels je reviendrai. Les bonnes sont l'impulsion donnée aux travaux publics, h l'agriculture, le règlement des rapports avec les étrangers, la réforme de la justice, la protection accordée au canal de Suez. La colonie s'en ressentit très favorablement. liC nombre des Européens installés en Egypte, (jui était de quelques milliers en i836, dépassait 100 000 en 187O.

Ce développement, source de richesse pour le pays, occasionnait de grandes difficultés dans l'ad-

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ministration de la justice. L'Egypte, comme toute partie de l'empire ottoman, est soumise au régime des capitulations : les étrangers y jouissent du privilège de l'exterritorialité. Dès lors, avant la réforme réalisée par Ismaïl, le gouvernement était complètement désarmé devant les crimes de droit commun à la charge des Européens. Les consuls instruisaient et renvoyaient les accusés devant les tribunaux de leurs nations, lesquels, insuffisamment renseignés, prononçaient souvent des acquittements scandaleux. Par la même raison il était fort difficile h un indigène d'obtenir justice vis-àvis d'un étranger, responsable seulement devant son consul. Dix-sept tribunaux consulaires appliquaient dix-sept lois différentes ; on comprend ce que devenaient les affaires dans lesquelles des Européens de plusieurs nationalités se trouvaient engagés avec les indigènes. D'autre part, et cet argument devait le plus toucher les puissances, les étrangers avaient une peine infinie à obtenir justice contre l'administration égyptienne, qui échappait par toutes sortes d'artifices aux plus légitimes revendications. Un motif, que le Khédive n'avouait pas, mais qui devait le pousser vivement à sortir d'une telle situation, c'était de restreindre l'intervention toujours gênante de la diplomatie européenne dans les affaires intérieures de l'Egypte.

Ismaïl et son Premier ministre Nubar Pacha engagèrent, en 1867, des pourparlers avec les puissances. Les négociations, interrompues de

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1870 à 1872, par suite de la guerre franco-allemande, reprirent avec beaucoup d'activité. M. le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, a fait, en 1874» l'exposé de la question : « La juridiction des consuls étrangers, telle qu'elle s'exerce aujourd'hui en vertu d'un droit coutumier spécial, formé successivement d'un ensemble d'usages locaux, distinct des anciennes capitulations, repose tout entière sur le principe actor sequitur forum rei. En d'autres termes, les procédures judiciaires sont toujours portées devant le tribunal de la nationalité du défendeur et régies par la loi de son pays. Sous les apparences de la simplicité et de la logique, ce système présente en fait de sérieux inconvénients que la situation de l'Egypte moderne rend plus sensibles. La réflexion démontre aisément à quels embarras pratiques doit aboutir la multiplicité des juridictions et des législations diverses parmi les milliers de colons de toute provenance qui remplissent les principales villes de commerce.

» Le besoin de ramener l'unité dans cette diversité, l'ordre dans cette confusion, s'est fait sentir d'autant plus vivement que les entreprises commerciales et industrielles des Européens prenaient sur les bords du Nil une extension plus considérable. Au temps où des résidents étrangers en petit nombre, sans attaches durables dans le pays, 86 groupaient sous la bannière de leur consul, vaquant avec défiance et difficulté aux soins d'un commerce précaire, le maintien jaloux

de restrictions protectrices était une nécessité et un bienfait; aujourd'hui que ces conditions sont profondément modifiées, que l'Egypte est ouverte à tous venants, qu'une population cosmopolite y prime en importance, dans les villes, la population indigène, le régime établi autrefois ne correspond plus à l'état de choses existant, et il en résulte une gêne, des abus auxquels il peut être difficile de porter remède, mais qu'on ne saurait contester sans méconnaître la réalité des faits. »

La Porte essaya d'entraver les négociations, prétendant que le Khédive aurait dû emprunter l'intermédiaire de la cour souveraine ; mais on lui opposa le firman de 1878, applicable en l'espèce, et les travaux continuèrent. L'Angleterre même, toujours si jalouse des droits du Sultan, n'appuya pas ses protestations. On tomba d'accord sur les termes de la réforme, et la mise eu vigueur fut fixée au 1" janvier 1876. Quatorze États avaient adhéré, savoir : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis d'Amérique, France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède et Norvège. Aux termes de l'accord, il fut institué trois tribunaux mixtes : au Caire, à Alexandrie et à Zagazig, composés chacun de quatre juges étrangers et trois juges indigènes. L'organisation était complétée par une cour d'appel à Alexandrie, comprenant onze juges, dont quatre indigènes et sept étrangers. Les magistrats étaient nommés par le Khédive, sur la proposition des gouvernements inté-

iO

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ressés. L'accord était valable pour cinq ans et devait être renouvelé avant l'expiration de la période.

Un règlement organique et un ensemble de codes élaborés spécialement pour la nouvelle juridiction, inspirés en grande partie par la législation française, ont déterminé la compétence et le fonctionnement des tribunaux mixtes. Parmi les dispositions édictées, il en est qui jouèrent un rôle important, parfois décisif, dans les événements ultérieurs. Tels sont les articles lo et ii ainsi conçus : « Le gouvernement, les administrations, les daïras de S.A. le Khédive et des membres de sa famille seront justiciables de ces tribunaux dans les procès avec les étrangers. » — « Ces tribunaux, sans pouvoir statuer sur la propriété du domaine public, ni interpréter ou arrêter rexccution d'une mesure administrative, pourront juger, dans les cas prévus par le code civil, les atteintes portées à un droit acquis d'un étranger par un acte d'administration. » D'autre part, il était disposé (art. 34) que les tilbunaux mixtes jugeraient d'après « les codes représentés par l'Egypte aux puissances », et (art. 85) que « ces codes seraient publiés un mois avant le fonctionnement des nouveaux tribunaux ». Enfin les tribunaux mixtes ayant été établis pour cinq ans, l'article 4o du titre II stipulait que « pendant la période quin(|uonnale iuicun changement ne devrait avoir lieu dans le système adopté ».

Les tribunaux mixtes, interprétant cette dernière

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prescription dans le sens le plus large, en déduisirent, notamment, qu'aucune loi financière modifiant l'ordre existant au moment de la mise en vigueur de la réforme ne serait valable que si toutes les puissances signataires avaient donné leur adhésion. Tout au plus consentirent-ils à reconnaître aux arrangements intervenus entre le Khédive et ses créanciers le caractère de contrats civils conclus entre particuliers. Les puissances n'avaient sans doute pas prévu une telle interprétation. Néanmoins la jurisprudence des tribunaux mixtes a fait loi et sa répercussion sur la politique a été considérable.

La nouvelle institution obtint rapidement d'heureux résultats. Les intérêts particuliers ont gagné en sécurité; les solutions sont devenues plus promptes et plus équitables; les abus du pouvoir ont été contenus et souvent réprimés. Mais certaines nations ont vu leur influence diminuer. Du fait que toutes avaient coopéré h la réforme sur le pied d'égalité, les prétentions h l'hégémonie, de quelque part qu'elles vinssent, étaient moins aisément acceptées. La France en a fait la fâcheuse expérience. Au début des négociations, elle était au premier plan; on discutait le « projet français », on attendait ses directions. Ensuite, on a discuté le « projet égyptien », qui évinçait le nôtre, et comme le cabinet de Paris différait son adhésion, alors que les autres cabinets avaient déjà donné la leur, on a passé outre et l'inauguration de la réforme s'est faite sans nous. C'était un

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avertissement de ne pas trop compter sur notre supériorité traditionnelle.

A la mort de Saïd Pacha, la dette était évaluée à 260 millions, auxquels s'ajoutait une somme de 88 millions environ représentant les 176602 actions du canal de Suez, souscrites par le vice-Roi. Un inventaire publié par Ismaïl, et qui ne tendait pas à diminuer les engagements de son prédécesseur, faisait ressortir un total de 867 millions. Cette dette avait en grande partie son excuse dans les sommes versées à la Compagnie de Suez à titre d'indemnité ou pour d'autres causes, ainsi que dans l'exécution de trtivaux exceptionnels. Un premier emprunt de 82 millions avait été fait en 1862, au taux de 7 p. 100. C'était malheureusement un précédent et ce début modeste ouvrit la voie qu'Ismaïl allait suivre avec tant de hardiesse et d'imprévoyance.

Ses emprunts, au même taux de 7 p. 100 (non compris l'amortissement), commencèrent en i864 et se renouvelèrent presque chaque année. L'Exposition universelle de 1867 lui servit h préparer, pour l'année suivante, une opération plus ample. Il avait ou la précaution de faire figurer l'Egypte au nombre des exposants et de frapper l'attention par l'originalité de ses produits. Lui-même venu de sa personne s'était procuré un facile succès en

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se répandant beaucoup et allant au-devant du grand public. Un physique avantageux, des manières affables, une générosité avisée, l'avaient bientôt rendu populaire. La Société Générale pour le développement du commerce et de Findustrie se chargea de lui fournir près de 3oo millions (exactement 296) en 1868. Il s'interdisait toute nouvelle émission de rente consolidée jusqu'en 1873. Mais il tourna cet engagement en empruntant sous d'autres formes. Le ministère des Finances émettait des bons, que leur masse d'ailleurs dépréciait; ils ne tardèrent pas h s'escompter h 10, 12 p. 100, et même au-dessus. En avril 1870, la Banque Franco-Egyptienne consentit à prêter 1^5 millions, garantis par les propriétés particulières du Khédive et de sa famille ; c'est l'emprunt dit de la daïra. Ismaïl avait eu l'ingénieuse idée, pour faciliter ses combinaisons, de distinguer entre le budget de l'État et celui du souverain; on sent ce qu'une pareille séparation avait de fictif dans un pays où le souverain était tout et disposait de tout.

La guerre franco-allemande ayant fermé le marché français, Ismaïl promulgua à la fin de 187 1 la loi de la MoukahalaJi, aux termes de laquelle tout contribuable ayant versé au Trésor, par anticipation, six annuités de ses contributions foncières serait à perpétuité dégrevé de moitié. Cet expédient, renouvelé de a la poule aux œufs d'or », fit rentrer 126 millions. Mais c'était peu pour Ismaïl. Aussi en 1878, dès qu'il eut recouvré la

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faculté d'émettre des rentes consolidées, il rêva d'une opération grandiose. Après avoir, par une publicité savante, préparé le terrain à Paris, h Londres et sur d'autres places, il ouvrit un emprunt de 800 millions, toujours au taux de 7 p. 100, amortissable en trente ans, et gagé par les revenus des chemins de fer, du port d'Alexandrie, et par les annuités rendues libres après remboursement des emprunts antérieurs. La souscription ne fut pas couverte et les titres ne tardèrent pas à perdre un quart de leur valeur. Pour parer à cette déconvenue, le gouvernement lança en 1874 pour 125 millions de titres reposant sur le Rouznameli, sorte de caisse qui servait aux déposants une rente en remplacement de leur capital. En même temps, le ministre des Finances émettait pour 200 millions de bons du Trésor, h des taux d'escompte variant de loà i5p. 100. Cette simple énumération donne l'idée du gouffre sans fond auquel les capitalistes jetaient leurs épargnes. S'il faut les plaindre, on peut remarquer aussi que le danger du placement était patent et aurait dû les éclairer. La sympathie qu'ils inspirent serait plus vive s'ils n'avaient pas couru volontairement de si gros risques pour acci'oître sans mesure leurs bénéfices.

Au moment où le Khédive se débattait ainsi, le gouvernement turc cessa ses paiements, ce qui acheva de discréditer les valeurs égyi)tiennes. Les besoins cependant augmentaient toujours. Des créances arrivaient à rembourseinenl, alors que tout recours au crédit était impossible. Ismaïl se

LA QUESTION D 'EGYPTE. l5l

résigna à une opération d'une espèce très différente, qui se lie étroitement à la question d'Egypte, je veux parler de la vente des 1^6000 actions du canal de Suez.

Le Khédive les offrit au gouvernement français, par l'intermédiaire de la Société Générale, qui aurait fait les avances. Le prix demandé était 100 millions (elles en valent aujourd'hui près de 800). Le duc Decazes, alors ministre des Affaires étrangères, était, m'a-t-on dit, favorable à l'achat. Mais le cabinet Buffet, dont il faisait partie, se montra perplexe, et l'on ne saurait s'en étonner. De telles opérations, en dehors du Parlement, ne sont pas usuelles dans notre pays. Sur ces entrefaites. Lord Derby, qui avait eu vent de la proposition, fit appeler notre chargé d'affaires M. Gavard, le 20 novembre 1876, et lui tint ce langage : « Vous savez quelle est mon opinion sur la Compagnie française : elle a couru les risques de l'entreprise; tout l'honneur lui en revient, et je ne désire contester aucun de ses titres à la reconnaissance de tous. Mais reconnaissez que nous sommes les plus intéressés dans le canal, puisque nous en usons plus que tous les autres pavillons réunis; le maintien de ce passage est devenu pour nous une question capitale ; je verrais donc avec une grande satisfaction venir le moment où il sera possible de largement désintéresser les actionnaires et de remplacer la Compagnie par une sorte de syndicat où toutes les puissances maritimes seraient représentées. En tout cas, nous ferons notre possible

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pour ne pas laisser monopoliser dans des mains étrangères une affaire dont dépendent nos premiers intérêts. La garantie résultant du contrôle de la Porte n'est plus suffisante aujourd'hui; si nous perdions celle que nous offre la participation du Khédive, nous serions absolument à la merci de M. de Lesseps, auquel je rends d'ailleurs toute justice. La Compagnie et les actionnaires français possèdent déjà i lo millions sur les 200 que représente le capital des actions; c'est assez. »

Moins d'une semaine après, le gouvernement britannique prenait à son compte le marché et le faisait exécuter par la maison Rothschild de Londres. Le ay novembre notre ambassadeur, M. d'Harcourt, écrivait : « Je sors de chez le comte Derby h qui j'ai exprimé le désir de savoir de sa bouche ce qui avait décidé l'Angleterre à acquérir du Khédive les actions de la Compagnie de Suez. Voici à peu près ce que m'a répondu Lord Derby : — Ce n'est qu'au commencement de la semaine que nous avons su l'intention et le besoin du Khédive de vendre ses actions. Mon désir, et je l'ai exprimé, était qu'il les gardât; mais d'une part, il avait un besoin urgent de se procurer des ressources pour des remboursements qui n'admettaient pas de retard, et, d'autre part, nous avons appris qu'il y avait des négociations suivies entre la Société Générale et le gouvernement égyptien pour l'acquisition des mêmes actions. Il fallait donc laisser passer ces valeurs en d'autres mains ou les acheter noiis-niênips. .Te

puis VOUS assurer que nous avons agi avec l'intention uniquement d'empêcher une plus grande prépondérance d'influence étrangère dans une affaire si importante pour nous. Nous avons la plus grande considération pour M. de Lesseps; nous reconnaissons qu'au lieu de nous opposer à sa grande création, nous aurions mieux fait de nous y associer. Je renie pour mes collègues et pour moi toute intention de dominer les délibérations de la Compagnie et d'abuser de notre récente acquisition pour violenter ses décisions. Ce que nous avons fait est purement défensif. Je ne crois pas d'ailleurs que le gouvernement et les sujets anglais soient maîtres de la majorité des actions. J'ai dit, il y a quelque temps, à la Chambre des lords que je ne m'opposerais pas à un arrangement qui mettrait le canal de Suez sous la direction d'un syndicat international. Je n'en ferai pas la proposition, mais je ne retire nullement mes paroles. » Le gouvernement anglais introduisit un certain nombre de ses nationaux dans le conseil d'administration; ils en occupent actuellement le tiers. Témoignage bien significatif de l'importance que l'Angleterre attachait à cette voie de communication. Le Parlement, à sa rentrée, ratifia avec empressement l'initiative prise par le cabinet.

L'opinion en France ne s'émut pas outre mesure de cet acte qui aurait dû cependant être pour nous un avertissement. 11 est vrai que les questions intérieures absorbaient à ce moment l'atten-

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tion. La Constitution républicaine venait d'être votée à une voix de majorité et l'on attendait impatiemment la fin des pouvoirs de l'Assemblée nationale. Toutes les préoccupations se concentraient sur les élections prochaines. Seuls quelques écrivains perspicaces signalèrent les plans de l'Angleterre, a ... L'acte est tout politique, disait M. de Mazade dans la Re^>ue des Deux- Mondes du i" décembre 1876, et c'est là précisément ce qui en fait la gravité, car enfin, si ce n'est pas une prise de possession territoriale de l'Egypte, c'en est un premier pas. L'Angleterre ne peut plus abandonner son client; elle le surveillera, viendra sous d'autres formes à son secours et exigera naturellement d'autres gages. » Prédiction qu'un avenir prochain devait vérifier.

Vers la fin de iS^S, sur la demande plus ou moins spontanée du Khédive, le gouvernement britannique confia à M. Cave, juge, avocat général de la trésorerie, la mission d'étudier la situation du Trésor égyptien et de rechercher quelles garanties pourrait offrir l'Egypte à ses créanciers. M. Cave résuma le résultat de ses études dans un rapport où il constatait que les finances étaient très obérées, que les ressources se trouvaient en partie taries par la loi de la Moukabalah; que cependant la situation n'était pas désespérée et

qu'une catastrophe pourrait être conjurée par une bonne et sévère gestion, patiemment continuée. Comme conclusion, il préconisait l'unification de la dette, l'établissement d'un budget de 210 millions de recettes probables, dont la moitié à consacrer au service de la dette, et enfin la constitution d'un Bureau de contrôle, réservé naturellement dans sa pensée h des agents britanniques. Peu après, le gouvernement khédivial signait avec les administrateurs de YAnglo-Egyptian Bank, le 19 février 1876, un contrat qui posait les bases sur lesquelles cet établissement aurait à créer une banque nationale égyptienne, investie du droit d'émission et chargée des encaissements et paiements pour le compte du gouvernement. Le Khédive se réservait d'ailleurs d'installer auprès de la future banque des commissaires qu'il demanderait, le cas échéant, h la France, à l'Angleterre et à l'Italie de lui désigner.

Nonobstant cette réserve, l'arrangement, rapproché des suggestions du rapport Cave, donnait à craindre que la Grande-Bretagne ne visât à une sorte de main mise sur l'administration de l'Egypte. Le duc Decazes jugea que le moment était venu de pénétrer les desseins du cabinet britannique et de les déjouer au besoin. Notre situation internationale, adaiblie par les désastres de 1 870-1 871, n'était plus ce qu'elle était à l'époque où nous imposions h l'Angleterre et à la Turquie le respect des engagements pris envers M. de Lesseps. Deux circonstances récentes, la réforme judiciaire

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et la revision des tarifs du canal, avaient montré qu'on discutait avec nous au Caire sur le pied d'égalité et que même à l'occasion on se passait de notre consentement. De plus, nous venions de subir l'alerte de 1876, où la Russie et, à un degré moindre, l'Angleterre s'étaient employées en notre faveur. Il eût été inopportun et même malséant d'entamer une lutte directe d'influence avec le cabinet de Londres. Le duc Decazes préféra, avec raison, agir de concert. Sans attendre la signature imminente de la convention négociée par VAnglo- Egyptian Bank, il appela à son cabinet, le i4 février 1876, l'ambassadeur de la Reine, Lord Lyons. Après avoir résumé les informations qu'il avait reçues d'Egypte, il lui déclara qu'à son avis le seul moyen de préserver les intérêts considérables des créanciers anglais et français résidait dans une entente étroite des deux gouvernements, dans leur volonté de prendre résolument l'affaire en main. Les avantages d'une politique qui, à la rivalité possible ou simplement apparente, substituerait un accord solide étaient, disait-il, indéniables au point de vue général, et en outre l'accord permettrait d'élaborer les mesures précises que comportait la situation. Sans s'expliquer sur ces mesures, il rappelait les bons résultats qu'avait obtenus en Tunisie la commission mixte instituée sous les auspices de la France, de l'Angleterre et de l'Italie.

Qucbpics jours plus tard, l'arrangement avec la Banque Angio-Kgyptienne était conclu et Isniaïl

demandait au gouvernement français de désigner officieusement un commissaire. Le duc Decazes ne déclina pas l'ouverture, mais il fit observer au Khédive que l'institution d'une caisse spéciale, contrôlée par les commissaires des principales nations intéressées, serait à bien des égards préférable. Ismaïl paraissant disposé à entrer dans cette voie, le duc Decazes s'en ouvrit à Lord Lyons, le 23 mars, et insista sur la prompte nécessité d'une action commune. La situation en effet devenait fort critique; le vice-Roi, par un de ces revirements qui lui étaient familiers, inclinait maintenant h déclarer son insolvabilité et en tout cas faisait afficher le 8 avril h la bourse d'Alexandrie que les échéances d'avril et de mai étaient prorogées de trois mois. Puis devant le toile soulevé par cette mesure, il signa le 2 mai i8j6 le décret instituant la Caisse de la dette publique ou « la Caisse » comme on l'appelle couramment. Le 7 mai il signa un second décret confirmatif du précédent et visant l'unification de la dette. En voici la partie essentielle :

Nous, Khédive d'Egypte, voulant prendre des mesures définitives et opportunes pour obtenir l'unification des diverses dettes de l'Etat et celles de la daîra Sanieh, ainsi que la réduction des charges excessives résultant de ces dettes et voulant donner un témoignage solennel de notre fermcintention d'assurer toutes garanties aux intérêts engagés, avons l'ésolu d'instituer une caisse spéciale chargée du service régulier de la dette publique et de nommer à sa direction des com-

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missaires étrangers, lesquels seront, sur notre demande, indiqués par les gouvernements respectifs comme fonctionnaires aptes à remplir le poste auquel ils seront nommés par Nous, en qualité de fonctionnaires égyptiens, dans les conditions suivantes :

Article premier. — Il est institué une Caisse de la dette publique chargée de recevoir les fonds nécessaires au service des intérêts et de l'amortissement de la dette et de les destiner exclusivement à cet objet.

Art. '2. — Les fonctionnaires, les caisses locales ou les administrations spéciales qui, après avoir recouvré, reçu ou concentré les revenus spécialement affectés au payement de la dette, sont ou seront à l'avenir charo-és de les verser au Trésor central ou de les tenir à la disposition des ordonnateurs des dépenses de l'Etat, sont, par l'effet du présent décret, obligés d'en faire le versement pour le compte du Trésor de l'État à la Caisse de la dette publique, qui sera, à cet égard, considérée comme une caisse spéciale du Trésor...

La Caisse de la dette publique recevra de la daïra Sanieh la somme intégrale nécessaire au service des intérêts et de l'amortissement du montant de ses dettes unifiées ; elle recevra également les fonds de l'annuité due au gouvernement anglais et représentant l'intérêt sur les actions du canal de Suez.

Art. 4. — Les actions qu'au nom et dans l'intérêt des créanciers, en grande partie étrangers, la Caisse et, pour elle, ses directeurs croiront avoir à exercer contre l'admiiiislralion lînancièrc, représentée par le ministre des l'inaïues pour ce qui concerne la tutelle des garanties de la dette, ([ue nous avons conliéc à la direction do ladite Caisse, seront portées, dans les termes de leur jiiridirtion, devantles tribunaux (mixtes) (jui, suivant l'accord établi avec les puissances, ont été institués en Kgypte.

LA QUESTION d'ÉGVPTE. 169

Art. 7. — La Caisse ne pourra employer aucuns fonds, soit ou non disponibles, en opérations de crédit, commerce, industrie ou autre.

Aht. 8. — Le gouvernement ne pourra, sans l'avis conforme des commissaires qui dirigent la Caisse de la dette publique pris à la majorité, porter dans aucun des impôts spécialement affectés à la dette des modifications qui pourraient avoir pour résultat une diminution delà rente de cet impôt...

Art. 9. — Le gouvernement s'engage à n'émettre aucun bon du Trésor, ni aucun nouveau titre et à ne contracter aucun autre emprunt de quelque nature que ce soit.

La France, rAulriclic et l'Italie proposèrent immédiatement leurs commissaires, MM. de Blignières, de Kremer et Baravelll. L'Angleterre désigna, l'année suivante, Sir Evelyn Baring (depuis Lord Cromer). L'Allemagne qui se trouvait suffisamment représentée par l'Autriche, et la Russie, dont les intérêts financiers étaient faibles, n'entrèrent dans la direction de la Caisse qu'en i885. Cette lacune fut regrettable, car il eût été bon que, dans des questions où le concert européen pourrait intervenir, la responsabilité fût également partagée.

L'acte qui précède constitue la première atteinte publiquement portée à l'autorité du Khédive. Malgré la modération des termes, l'abdication de sa part est visible et désormais les créanciers étrangers formeront un pouvoir dans l'Etat. Ismaïl acceptant cette mise en tutelle, c'eût été aux créanciers de choisir les tuteurs, et non aux gouver-

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nements. L'immixtion de ceux-ci altère et aggrave les obligations qu'ils ont envers leurs nationaux; ils ne sont plus maîtres de déterminer la limite dans laquelle leur action s'exercera. De cette erreur initiale ont découlé la plupart des faits qui ont amené la crise de 1882.

Ces mesures prises, la dette était fixée à 2 milliards 228 millions; elle recevait une annuité de ^ p. 100, dont 6 p. loo d'intérêt, et i p. 100 employé h l'amortissement, qui devait s'effectuer en soixante-cinq ans. Les impôts réservés suffisaient à ce service — au moins sur le papier '.

Un certain nombre de créanciers protestèrent, à raison de la réduction de i p. 100 d'intérêt que subissaient diverses dettes par suite de l'unification. Ils choisirent pour défendre leur cause MM. Goschen en Angleterre et Joubert en France. Ces hommes distingués jouèrent un rôle important dans l'histoire financière de l'Egypte. Ils ont contribué grandement à la salutaire liquidation qui fut réalisée plus tard.

Nonobstant la solennité donnée aux décrets de mai, le bruit courut avec persistance que ces décrets étaient un leurre et que le Khédive ne cherchait qu'à gagner du temps. Les cabinets de Paris et de Londres envoyèrent au Caire deux agents énergiques et vigilants, M. le baron des Michels et M. Vivian. Ces diplomates s'étaient

i. Le tublcnii doN iiiipôlM réacrvés faisait ressortir un revenu lotiil — d'uilIcurN exagéré — de iGa millions de francs en nombre rond (0/47.'» aSC» livre»).

LA QUESTION D EGYPTE. lOI

connus et appréciés à Bucarest; leur présence simultanée auprès du Khédive était un gage de la bonne harmonie des deux gouvernements. MM. Goschen et Joubert, quoique sans attache officielle, leur apportèrent un précieux concours : ils établirent le relevé des ressources qu'offrait l'Egypte et montrèrent que tout dépendait de la sincérité des efForts du vice-Roi pour enrayer les dépenses somptuaires et pour refréner les gaspillages ; ils énumérèrent les réformes, en les complétant par un vigoureux contrôle, dont ils dessinèrent les traits. MM, des Michels et Vivian recommandèrent l'adoption de ce plan à Ismaïl qui, sentant bien où on le menait, essaya de se dérober.

M. des Michels a donné le pittoresque récit de la campagne qu'il dut poursuivre auprès du Khédive, afin de vaincre ses résistances. Elle aboutit au décret du i8 novembre 1876, que je résume plus loin. Il est justement célèbre dans les fastes de la diplomatie, en ce qu'il institue le condominiuni ou action commune de la France et de l'Angleterre. Il marquait une victoire de notre gouvernement qui prévenait ainsi la prépondérance du cabinet britannique et, à ce point de vue, notre brillant agent a pu, à bon droit, se féliciter de ses habiles manœuvres. Mais l'ère que ce décret a ouverte était dangereuse pour les deux pays; car ceux-ci se sont vus engagés définitivement dans une responsabilité dont ils n'ont pu désormais s'affranchir à l'égard des créanciers. Ils

ont été conduits à prendre une véritable part dans le gouvernement de l'Egypte, à se substituer pour ainsi dire à lui dans la gestion de ses finances, à encourir l'impopularité qui s'attache toujours aux mesures fiscales; tandis que les autres puissances avaient le rôle commode de profiter de ces efforts sans s'y associer, de critiquer de loin et d'intervenir au besoin, en choisissant l'heure et l'objet.

Décret du 18 novembre 1876, instituant le contrôle :

Le titre I"" du décret du 18 novembre fixe définitivement le total de la dette à 2 milliards 275 millions. Mais il distingue : 1° les dettes de la daïra (consolidée et flottante) qui « feront l'objet d'un arrangement spécial »; 2° les emprunts 1864, i865 et 1867, qui « continueront à jouir de leurs intérêts jusqu'à leur amortissement complet », lequel s'efiectuera « dans les termes des contrats primitifs » ; 3° les chemins de fer et port d'Alexandrie, qui auront « une administration spéciale » ; 4° enfin la dette unifiée proprement dite qui, déduction faite de diverses majorations, se trouve ramenée au chiffre de 1475 raillions, et dont le service est fait par la Caisse, ainsi qu'il a été dit. L'annuité consacrée à cette dernière dette est réduite en conséquence et fixée à 104 millions et demi. En môme temps, « la loi de la Moukabalah est rétablie et est considérée comme n'ayant jamais cessé d'être en vigueur ». Les produits en sont appliqués à l'amortissement des emprunts 1804, 1805 et 18O7.

Le titre H rcgle le fonctionnement de l'amortissement, le(|uel incombe à la Caisse de la dette.

Le titre III conliont l'innovation capitale, savoir :

Art. 7 (r' du titre). — II sera nommé deux contrôleurs généraux, l'un contrôleur général des recettes,

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i63

l'autre contrôleur général de la comptabilité et de la dette publique.

Art. 8. — Les fonctions du contrôleur général des recettes sont les suivantes :

1° La perception de tous les revenus de l'Etat et leur versement dans les caisses respectives;

'2° Il aura sous sa direction tous les agents de la perception ;...

3° Il nous proposera leur nomination par l'intermédiaire du ministre des Finances ; il aura le droit de les suspendre de leurs fonctions et il pourra aussi les révoquer après enquête régulière et avis conforme du comité des finances composé du ministre des Finances et des deux contrôleurs généraux...

Art. 9. — Le contrôleur général de la comptabilité et de la dette publique devra remplir, en même temps, les fonctions de conseiller près le ministre des Finances. Ses fonctions seront les suivantes :

1° Il veillera à l'exécution de tous les règlements qui touchent aux dettes de l'Etat, sans préjudice des attributions qui appartiennent à la commission de la dette publique ;

20 II contrôlera la comptabilité générale du Trésor et de toutes les caisses de l'Etat;

3° Les ministres ou chefs d'administration seront chax'gés d'ordonnancer toutes les dépenses ; pour être acquittés, les mandats ou assignations qu'ils délivreront devront être revêtus du visa du contrôleur général...

Art. 10. — Les contrôleurs généraux prendront part à la préparation du budget...

Art. i3. — Les deux contrôleurs généraux seront l'un anglais, l'autre français.

Art. 14. — La nomination et le choix des contrôleurs généraux nous appartiendront, mais pour être assuré nous-même sur les garanties que présenteront les personnes dont nous ferons choix, nous nous adresserons officieusement aux gouvernements anglais et

l64 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

français et n'engagerons que les personnes munies de l'autorisation ou de l'acquiescement de leurs gouvernements...

Art. i5. — Les contrôleurs généraux seront nommés pour cinq ans...

Art. i6. — Ils auront le môme rang et jouiront du même traitement.

Art. 17. — Ils ne relèveront que de nous.

Art. 28. — Les chemins de fer actuellement en e.xploitation et le port d'Alexandrie seront placés sous une administration spéciale qui ne relèvera que de nous. Elle sera composée de cinq administrateurs, dont deux anglais, un français et deux indigènes. Un des administrateurs anglais remplira les fonctions de président...

D'après certaines nuances on put croire que le cabinet de Londres voyait avec moins de faveur que celui de Paris le décret du 18 novembre et qu'il ne tiendrait peut-être pas aussi fermement la main h sa rigoureuse application. Isniaïl en conçut quelque espoir et il jugea dès lors le moment opportun pour faire recommencer sur la place de Londres une campagne de presse tendant h démontrer rimpossibilité de servir les intérêts de la dette à un taux aussi élevé. Ses doléances empruntèrent un caractère plus sérieux à cette circonstance que, sur la réquisition de son souverain, il était contraint d'envoyer 3o 000 hommes dans les Balkans pour coopérer l\ la guerre contre la Russie. Mais cet épisode, tout grave (|u'il était, ne pouvait faire renoncer aux mesures adoptées par les gouvernements.

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i65

Malgré la bonne volonté des deux contrôleurs généraux, MM. le baron de Malaret et Romaine, récemment désignés, de grands tiraillements se firent sentir dans les administrations. Les impôts rentraient difficilement, ils subissaient beaucoup d'accidents sur la route; les dépenses continuaient leur train. On attendait avec anxiété l'échéance du I*' juillet 1877, particulièrement chargée par suite des amortissements. Grâce à l'énergie du baron des Michels, ce cap fut heureusement franchi. Mais Ismaïl poursuivait ses sourdes menées et s'efforçait d'intéresser l'Angleterre à son sort. Il eut le talent de lui faire accepter l'idée d'une nouvelle enquête, qui semblait bien inutile après toutes celles qu'on avait opérées. Ce n'était pas des enquêtes qu'il fallait, mais des réformes ; or Ismaïl s'en souciait médiocrement. Le cabinet de Paris dut acquiescer et le baron des Michels, rentré de congé, eut à veiller à ce que ce nouveau coup de théâtre ne renversât pas l'œuvre si péniblement échafaudée. Deux décrets successifs du 27 janvier et du 3o mars 1878 organisèrent l'enquête sur des bases fort larges. « Les pouvoirs les plus étendus » étaient donnés à la commission, qui devait « porter ses investigations sur tous les éléments de la situation financière, en tenant compte des droits légitimes du gouvernement ». Les ministres et fonctionnaires étaient « tenus de

l66 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

fournir directement à la commission, sur sa demande et dans le plus bref délai, tous les renseignements qui leur seraient réclamés ». Etaient nommés membres : MM. F. de Lesseps, président, Rivers Wilson, vice-président, Baravelli, Baring, de Blignières, de Kremer, commissaires de la dette, et Riaz Pacha. — En l'absence de M. de Lesseps, fréquemment appelé hors du Caire, Sir Rivers Wilson fut le président véritable. — Le l'j avril, la commission s'adjoignit comme secrétaire, avec l'autorisation du gouvernement français, M. Liron d'AiroUes, inspecteur des Finances.

Les travaux furent vivement poussés. Sir Rivers Wilson s'appliqua à étendre la portée de l'enquête qui, dans sa pensée, semblait avoir plutôt pour but de faire le procès d'Ismaïl. « Cette disposition d'esprit, raconte M. des Michels, empruntait aux conversations particulières de M. Wilson un caractère de réelle gravité. A ses yeux, il n'y avait de bons fonctionnaires en Egypte que ses compatriotes, et il ne fallait pas hésiter à en multiplier le nombre; les fellahs étaient pressurés, on ferait acte de justice en les plaçant sous la protection d'une administrîition étrangère ; les capitulations n'étaient qu'un vestige injustifiable de traditions surannées... J'avais été singulièrement frappé de ces écarts de langage, et, quand j'en entretenais Lord Vivian, je ne l'entendais jamais blâmer son commissaire qu'avec une mollesse bien plus faite pour augmenter me» préoccupations que pour les dissiper. }f me rappelai ahirs toutes les phases

de la période qui venait de s'écouler et toutes les offres, faites si témérairement aux Anglais par le Khédive, d'un gouverneur général ou d'un ministre prépondérant. Sans doute ces propositions avaient été déclinées à Londres comme inopportunes ou prématurées, mais elles n'y avaient soulevé ni étonnement, ni indignation. Le bruit commençait, d'ailleurs, à se répandre tout bas au Caire qu'après la dissolution de la commission d'enquête l'idée d'un ministre étranger reviendrait et que M. Wilson serait ce ministre. Tous ces symptômes, et bien d'autres que j'omets ici, mais que je signalai avec instance au département, me mettaient dans une singulière défiance à l'égard de nos alliés. Ce n'était plus de l'intérêt des créanciers et de la liquidation financière qu'il allait désormais être question, mais du sort même de l'Egypte, et l'avenir commençait à se dessiner pour moi sous un aspect des plus inquiétants. »

Le baron des Michels voyait juste. Notre situation était menacée, mais elle l'était moins par les Anglais que par nous-mêmes. Nous avions commis deux fautes, qui sont allées s'aggravant et qui devaient produire leurs fruits. La première a été de nous enfermer dans une sorte de tête-à-tête avec les Anglais en Egypte. Opérer à deux est déjà difficile; mais que dire quand les deux sont aussi différents de caractère, de procédés et de vues que la France et l'Angleterre? 11 y a toujours une victime dans de semblables unions. 11 aurait fallu appeler en tiers les autres puissances, prendre des mesures

l68 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

collectives comme on l'avait fait pour la Caisse de la dette publique, pour les tribunaux mixtes, et comme on fit plus tard pour la loi de liquidation. Notre seconde faute a été de trop subordonner notre politique h la question financière. Certes il est bon pour un gouvernement, il est honorable de prendre fermement la défense de ses nationaux; je dirai même que la protection n'a pas de limite, quand il s'agit de sévices commis sur la personne ou sur les biens de résidents à l'étranger. Mais la question change de face vis-à-vis de porteurs de titres, disséminés un peu partout, intéressants à coup sûr, mais qui n'ont pu se dissimuler le caractère aléatoire de leurs opérations. En pareil cas, les gouvernements ne se croient pas tenus à une intervention aussi étendue. Nous n'avons pas fait la guerre h la Turquie, au Portugal, ou à tels autres pays, qui ont cessé de payer les arrérages de leurs dettes. Pourquoi aurions-nous été plus rigoureux envers l'Egypte, dont les manquements' étaient beaucoup moindres? Pourquoi concentrer sur cet objet tous les efforts de notre diplomatie * et aliéner d'avance notre liberté de conduite? Les Anglais ont été mieux avisés. Ils n'ont pas craint, en diverses circonstances, de deniandci- des sacrifices aux créanciers et, quand ils s'adressaient au gouvernement égyptien en faveur de ces derniers, ils avaient soin de parler aussi du sort des

1. Qunnd on parcourt le» Livro» jnnnos relatifs f» l'Kjfypto, on eit turitria de voir que pronciiie loiilos les dépf'chc."*, de i87r) i\ 1883, roulent Hiir la (picslion (iiiiincièro.

populations, des réformes utiles, du « développement prudent des institutions » ; en un mot ils ont évité de paraître uniquement préoccupés d'intérêts particuliers, si respectables qu'ils pussent être à leurs yeux.

La commission d'enquête adressa son rapport au Khédive le i3 août i8j8. Ce document, œuvre surtout de Sir Wilson, faisait ressortir le caractère arbitraire et confus de l'administration, sous le pouvoir absolu du vice-Roi; il insistait pour l'établissement de sérieuses garanties et pour la création d'un contrepoids nécessaire. Il préconisait certaines mesures, notamment celle qui consisterait à ne mettre aucun impôt en recouvrement, avant qu'il eût été autorisé par une loi insérée au recueil officiel. Enfin il déclarait Ismaïl personnellement responsable du déficit évalué à 260 millions de francs et réclamait, en vue de le combler, l'abandon de la totalité des biens des diverses daïrahs.

Après des hésitations fort compréhensibles, le Khédive sanctionna ce rapport le 24 août, et le 28, par un rescrit spécial, il chargea Nubar Pacha de constituer un ministère soi-disant responsable, dans lequel furent appelés, le i4 octobre. Sir Wilson en qualité de ministre des Finances et M. de Blignières en qualité de ministre des Travaux publics. C'était la consécration et raffffravation du condominium. Le cabinet français était arrivé au terme de ses vœux. M. Waddincrton , dans le congrès qui venait de siéger à Berlin, avait

demandé et obtenu que l'Egypte fût exclue des délibérations et demeurât comme une terre réservée h l'action combinée de la France et de l'Angleterre. Le tête-à-tête se resserrait, mais il ne débutait pas pour nous sous d'heureux auspices; car déjà, dans cette division d'attributions, la plus grosse part allait à l'Angleterre. Le contrôle, devenu sans objet, fut supprimé par un décret du 8 décembre, avec cette restriction toutefois qu'il serait rétabli ipso facto si, à un moment quelconque, l'un des deux ministres étrangers venait à être relevé de ses fonctions sans l'assentiment de son gouvernement.

Ismaïl ayant consenti, selon le désir de la commission d'enquête, à abandonner à l'Etat les biens de sa famille, un emprunt de liquidation de 8 millions et demi de livres (212 millions 5oo 000 francs environ) put être négocié. Il avait pour gage lesdits biens consistant en maisons et en 425 729 fcddans de terre, soit un peu plus de 262000 hectares. Le gage était donc surabondant. M. Waddington écrivit h notre ambassadeur h Londres, le 3i octobre 1878 : « Vous savez que le gouvernement égyptien, afin de pourvoir aux pressantes difficultés financières en présence desquelles il se trouve actuellement, a résolu de conclure un nouvel emprunt et s'est adressé à cet effet à la maison Rothschild. Cet établissement financier, avant de s'engager avec le Khédive, a désiré obtenir des gouvernements français et anglais certaines assurances impliquant des garan-

ties de bonne administration pour les biens de la famille du vice-Roi, destinés à servir de gage à l'emprunt projeté. Il a été proposé en conséquence que les revenus de ces biens fussent gérés par une commission spéciale formée de trois personnes, dont un délégué français et un délégué anglais que désigneraient leurs gouvernements respectifs, et qui ne pourraient être renvoyés sans l'assentiment de ces mêmes gouvernements. Cette combinaison a été adoptée en effet. » On se liait ainsi vis-h-vis d'une puissante maison de banque , qui serait désormais un facteur de notre politique égyptienne.

Le ministère Nubar constitué, Ismaïl avait affecté de se tenir en dehors des affaires et de décliner à l'avance toute responsabilité; sa situation, disait-il, était « analogue à celle de la Reine Victoria ». Cette abstention fut interprétée par les Egyptiens comme une marque de mécontentement et il n'en fallut pas davantage, chez ce peuple habitué au pouvoir personnel, pour que l'autorité morale du cabinet se trouvât considérablement affaiblie. Celui-ci ayant cru devoir, par mesure d'économie, licencier une partie de l'armée et mettre en demi-solde 2 5oo officiers, les intéressés se livrèrent à une violente manifestation, le 18 février 1879. Ils insultèrent Nubar Pacha et Rivers Wilson, ce que vraisemblablement ils n'auraient pas osé faire s'ils avaient cru les ministres soutenus par le vice-Roi. A la suite de cette échauffourée, Ismaïl réclama la démission de Nubar et

assuma directement lui-même la présidence du conseil.

La crise politique dura plusieurs jours, par suite de cette infraction aux arrangements du 28 août. Enfin les deux gouvernements tombèrent d'accord sur une transaction, aux termes de laquelle le cabinet serait présidé non par le Khédive, mais par son fils Tewfik Pacha. « Dans la crise politique qui vient d'éclater au Caire », écrivait, le 3 mars, M. Waddington à notre consul général M. Godeaux, successeur de M. Raindre, « nos préoccupations ont porté uniquement sur la nécessité de maintenir intacts les arrangements administratifs et financiers conclus au mois d'octobre dernier. Tel a été l'objet constant de mes instructions télégraphiques depuis quelques jours, et rien ne saurait en affaiblir l'intérêt. En acceptant publiquement les conclusions de la commission d'enquête instituée par lui en 1878, le Khédive avait reconnu l'obligation d'introduire dans son gouvernement l'indépendance ministérielle, et il présentait lui-même cette innovation comme le point de départ d'un changement radical de système. C'est sur la foi de ces déclarations, confirmées par le rescrit du 28 aoiit, que la France et l'Angleterre ont mis h la disposition de Son Altesse des hommes spéciaux, pour occuper dans un ministère responsable des départements importants, et qu'elles ont facilité sur les marchés de Paris et de Londres les spéculations de crédit que réclamait In pénurir du Trésor égyptien... » On

voit par ces derniers mots combien la diplomatie s'immisçait dans les questions financières et quelles difficultés elle se préparait.

Le 9 mars, l'accord entre le vice-Roi et les gouvernements de France et d'Angleterre fut scellé sur les bases suivantes :

« i" 11 est entendu que le Khédive n'assistera, dans aucun cas, aux délibérations du conseil des ministres... ;

« 2° Le prince Tewfik Pacha est nommé président du conseil ;

« 3o Les deux membres européens du cabinet auront le droit d'opposer un çeto absolu à toute mesure qu'ils désapprouveraient. Ce droit ne pourra être exercé par les deux ministres européens que conjointement. »

Le calme rétabli par ces combinaisons artificielles ne dura pas un mois. Ismaïl ne put supporter d'avoir non seulement aliéné son pouvoir, mais de l'avoir aliéné aux mains des étrangers. Prétextant des pétitions qui venaient de lui être remises (et qu'il avait probablement provoquées), il réunit d'urgence les consuls généraux, le 7 avril au soir, et leur déclara qu'en présence du vif mécontentement qui existait dans toutes les classes de la population, il les priait de transmettre à leurs gouvernements « un projet qui lui était adressé comme l'expression des vœux du pays et duquel il ressortait que l'Egypte ne se trouvait pas en état de déconfiture mais pouvait faire face à ses engagements financiers. » Le projet

concluait à la formation d'un ministère indigène responsable devant une Chambre des députés nommée d'après un nouveau mode d'élection \ et au rétablissement du contrôle. « Le prince Tewilk, ajouta Ismaïl, n'ayant pas voulu se mettre en oppo sition avec le sentiment national, avait donné sa démission de président du conseil et avait été remplacé par Ghérif Pacha. » Les deux ministres européens, visés par le rétablissement du contrôle, protestèrent le jour même en termes vigoureux : « En signalant ces faits à Votre Altesse, dirent-ils, nous lui ferons respectueusement observer que l'attitude qu'Elle a cru devoir prendre se concilie difficilement avec l'assurance qu'Elle a plusieurs fois donnée de prêter au cabinet son concours le plus complet et le plus loyal, et qu'ouvrir des négociations au sujet d'un plan financier que ses ministres ne connaissent même pas, ce n'est plus gouverner « avec et par son conseil des ministres » (paroles prononcées par Ismaïl). Trois jours après, la commission supérieure d'enquête, qui était demeurée investie du mandat d'élaborer un règlement financier et qui avait pris pour base un système de Sir Rivers Wilson, envoya sa démission au Khédive, en l'accompagnant du long travail qu'elle venait de termiDer. Ce travail réclamait

I. 11 existait depuis 1871 un simulacre de parlement à l'europ/'rtinn souH le nom do Chiiinbrc des notnblos, ô\\\ par lu population. Celte assemblée était censée contrôler l'administration fituinciére, discuter les travaux publics, fixer les époques du recouvri'inent des im)>AtH. En réalité, elle no contrôlait rien ni personne et était dans la main du Khédive.

des sacrifices aux créanciers et proposait notamment d'abaisser l'intérêt de la dette unifiée à 5 p. loo, sous réserve toutefois d'un relèvement ultérieur de i p. loo, si les ressources le permettaient.

Dès ce jour la crise se précipite pour aboutir en moins de deux mois et demi à la déchéance d'Ismaïl Pacha.

Le ï3 avril 1879, la démission des membres de la commission d'enquête est acceptée. Le 22 avril, le Khédive promulgue un règlement financier en opposition avec le projet de la commission d'enquête et qui tend h mettre l'Egypte en déficit. Le 26, M. Waddington, après avoir récapitulé la série des incidents et les avoir rapprochés de la teneur des déclarations faites aux agents des deux puissances occidentales, écrit à M. Godeaux : « ... Le Khédive ne saurait donc suspecter la sincérité des conseils que nous lui avons donnés, et nous ne pouvons que les lui rappeler aujourd'hui. Si Son Altesse se refusait à les suivre en persistant à décliner le concours de ministres européens mis par nous à sa disposition, nous serions en droit de penser qu'EUe renonce de propos délibéré à toute prétention à notre amitié. Il ne resterait en ce cas aux deux cabinets qu'à se réserver une entière liberté d'appréciation et d'action dans la

Ij6 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

défense des intérêts de leurs nationaux en Egypte et dans la recherche des moyens les plus propres à assurer à ce pays les conditions d'un bon gouvernement. » Le 4 mai, Ismaïl, à qui M. Godeaux et M. Vivian transmettent les observations de leurs ministres, répond que l'état de l'opinion publique ne permettrait pas « la rentrée des ministres européens dans le Cabinet ». Il renouvelle du reste les assurances de son respect et de sa gratitude pour les deux gouvernements.

Le i8 mai, les consuls généraux d'Allemagne et d'Autriche protestent contre le règlement financier du 22 avril. Notre ambassadeur h Berlin, dans une dépêche du 3o mai, explique ainsi cette démarche inattendue : « M. de Bûlow tient à ce que vous sachiez bien qu'en agissant comme elle vient de le faire, l'Allemagne n'a entendu empiéter h aucun degré sur le terrain politique d'une réforme nécessaire à l'Egypte, où s'exerce l'entente anglofrançaise... Le but de la démarche allemande est restreint et limité; il s'est agi de montrer que le cabinet de Berlin n'abandonnait pas la cause de ses nationaux victimes des désordres financiers de l'Egypte, et de prouver au vice-Roi qu'il se trompait absolument en interprétant, ainsi qu'il le faisait et que le répétaient certains journaux, le silence de rAllemagne comme une approbation de sa conduite et un blùme de la politique des deux puissances occidiMilab^s. » Cette dépêche met ii nu le vice de la inétiiode adoptée. En faisant agir deux puissances seulement, on avait diminué

LA QUESTION d'ÉGYPTE. X'J'J

l'efficacité de la pression exercée sur un esprit cauteleux et trop enclin à escompter des divisions hypothétiques; au contraire, une intervention européenne aurait eu facilement raison de ses faux-fuyants et de sa mauvaise volonté.

Le 8 juin les cabinets de Paris et de Londres suivirent l'exemple de ceux de Berlin et de Vienne et protestèrent à leur tour contre l'acte du 22 avril. On ne peut s'empêcher de remarquer ce résultat bizarre, dû au manque d'unité chez les puissances : ce sont les plus intéressées, celles qui ont charge de la direction, qui se laissent devancer et protestent les dernières.

L'heure de la catastrophe avait sonné. Après le langage qu'elles venaient de tenir, les puissances ne pouvaient demeurer impassibles. Ismaïl ayant simplement offert de soumettre à leur approbation le décret du 22 avril, pour lui enlever son caractère arbitraire, les cabinets de Paris et de Londres jugèrent que son auteur même devait disparaître. En conséquence, après lui avoir fait donner officieusement le conseil d'abdiquer, et Ismaïl ne montrant pas de propension à le suivre, ils réitérèrent leur démarche sous une forme officielle. M. Waddington télégraphia le 18 juin à notre nouvel agent, M. Tricou : « Ainsi que M. Vivian, vous avez déjà été autorisé à indiquer à Son Altesse, officieusement et à titre de suggestion spontanée, la résolution que nous lui conseillons. Nous sommes aujourd'hui d'accord avec le cabinet anglais pour recommander officiellement à ce Prince d'abdiquer

1^8 LA QUESTION d'ÉGYPïE.

et de quitter l'Egypte. Dans le cas où il se conformerait à cette recommandation, nous agirions de concert afin qu'une liste civile convenable lui fut assignée et que l'ordre de succession qui appelle à lui succéder le Prince Tewfik ne fût point troublé. » — « Si le Khédive refusait d'obéir à nos conseils, ajoutait M. Waddington le 20, nous n'hésiterions pas à en appeler à la puissance suzeraine et à réclamer l'intervention du Sultan pour prononcer la déposition du Prince qui a si gravement méconnu ses devoirs, et lui nommer un successeur. » Les gouvernements d'Allemagne et d'Autriche appuyèrent cette démarche. Ismaïl voulait lui aussi en appeler à la Porte. Mais celle-ci, désireuse d'affirmer son autorité et sachant le but où tendaient les puissances, prit l'initiative : d'un coup de télégraphe elle signifia le 25 au Khédive sa destitution et son remplacement par Tewfik. Pacha. Le 3o, Ismaïl quittait l'Egypte sur le yacht MaliroHssa, ne pouvant, dit-on, retenir ses larmes et détacher ses yeux du rivage qui fuyait à l'horizon. Ainsi finit un prince, qui pouvait avoir un meilleur sort. Avec de grands défauts, il possédait des qualités fort appréciables. S il était rusé, peu scrupuleux, vaniteux à l'excès, prodigue et fastueux, d'autre part il avait de l'autorité, l'intelligence des aOaires; il savait discerner ses vrais intérêts, et se montrait capable de les bien servir. Sa réforme judiciaire, l'appui décisif qu'il a prêté h l'œuvre du canal de Suez, l'exécution de divers travaux utibis, prouvcMt qu'il n'était point fermé aux

grandes idées. Si la France avait eu auprès de lui un agent vigoureux et habile, permanent surtout \ elle aurait acquis sur son esprit beaucoup d'ascendant. Dans les circonstances importantes, la mise en mouvement du concert européen^ et, au besoin, l'évocation du pouvoir suzerain auraient maintenu Ismaïl sinon dans la droite voie, du moins dans une voie infiniment moins dangereuse que celle où l'on est entré par suite de sa révocation. Avec Tewfik accédait au trône un prince honnête, bien intentionné, de mœurs parfaites, économe, mais faible, sans prestige, d'intelligence étroite, ballotté entre des influences contraires et incapable de dominer une situation difficile. L'Egypte se trouvait vouée d'avance au trouble, à l'incohérence et finalement au désordre et aux aventures.

La transmission des pouvoirs ne se fit pas sans

1. Du 18 novembre 1876, date de la réforme financière, au a5 juin 1879, date de la destitution du Khédive, c'est-à-dire en deux ans et demi, les intérêts de la France en Egypte oat été successivement représentés par MM. des Michels, Raindre, Godeaux et Tricou.

a. M. le baron des Michels, bien qu'ayant contribué si activement au condominium, reconnaît lui-même qu'après le retrait du déci'ct du 18 novembre 1876, il fallait se tourner vers l'action européenne. « Le condominium, dit-il, nous avait donné pleine satisfaction et aurait pu servir de base pendant longtemps à une heureuse entente, mais puisque, après dix mois de succès, nous avions eu la faiblesse de le laisser entamer, puisque tout indiquait de la part des Anglais le retour de leurs ambitions personnelles et exclusives, le temps était venu de couper court une bonne fois à ces velléités, d'envisager les choses à un point de vue plus élevé et plus désintéressé, de soumettre en un mot aux représentants des puissances réunies en ce moment à Berlin la question de l'internationalisation de l'Egypte. »

l8o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

tiraillements, du côté de la Porte. Le Sultan crut l'occasion propice de rétablir ses anciens droits, en prononçant le retrait du firman de 1878. « J'ai manifeste toute ma surprise, dit M. Waddington à notre ambassadeur à Constantinople, le 27 juin, de ce que la Porte ait pris une décision de cette importance non seulement sans s'être concertée avec nous, mais même sans nous en avoir avertis. J'ai rappelé que ce firman nous avait été communiqué officiellement lors de sa promulgation, que nous en avions pris acte et que de ce moment il avait été considéré comme ayant une valeur internationale. » Le Sultan ayant persisté, les cabinets de Paris et de Londres ne voulurent pas maintenir la discussion sur ce terrain assez délicat, et M. Waddington adressa ce télégramme à notre ambassadeur, le i"" juillet : « Je vous autorise h faire connaître au grand vizir, de concert avec M. Layard (ambassadeur d'Angleterre), que la seule solution admissible de la question du firman destiné h Tewfik Pacha, c'est qu'il nous soit préalablement soumis et discuté avec nous. De plus, il est nécessaire que le nouveau firman ne s'éloigne pas sensiblement des stipulations de l'ancien. » 11 complétait ses instructions le i i juillet : « Rn discutant avec les ministres ottomans le nouveau firman, il importe beaucoup de ne pas perdre de vue les intérêts des deux puissances occidentales en Egypte. Sous ce rapport, le firman de 187.3 nous convenait parfaitement et les facilites qu'il donnait au Khédive dans les questions de finances peuvent

LA QUESTION d'ÉRYPTE. i8i

nous être nécessaires pour la liquidation qu'il va falloir aborder. Je ne serais donc pas d'avis d'admettre, ni surtout de provoquer une modification du paragraphe du firman relatif aux matières financières... »

La négociation marcha assez lentement, la Porte ayant employé ses habituels « moyens dilatoires », comme les qualifie M. Waddington. Enfin le 7 août 1879, après s'être mis d'accord avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre, le Sultan octroya un firman dont voici les parties essentielles :

... Conformément à la règle établie par le lirman du 7 mai 18G6 pour la transmission du khédivat par ordre de priraogcniture de lils aîné en fils aîné, nous avons conféré à toi, en ta qualité de tils aîné d'ismall Pacha, le khédivat d'Egypte, tel qu'il se trouve formé par ses anciennes limites et en y comprenant les territoires qui y ont été annexés...

Tous les impôts de cette province seront perçus en mon nom. Les habitants d'Egypte étant de mes sujets et ne devant comme tels subir en aucun temps la moindre oppression ni acte arbitraire, à cette condition le Khédive d'Egypte, auquel est confiée l'administration civile, financière et judiciaire du pays, aura la faculté d'élaborer et d'établir, d'une manière conforme à la justice, tout règlement et loi intérieure nécessaires à cet égard. Le Khédive sera autorisé à contracter et à renouveler, sans porter atteinte aux traités politiques de mon gouvernement impérial, ni à ses droits souverains sur ce pays, les conventions avec les agents des puissances étrangères pour les douanes et le commerce et pour toute transaction avec les étrangers concernant les affaires intérieures, et cela dans le but de développer

iSa LA QUESTION d'ÉGYPTE.

le commerce, l'industrie et l'agriculture, et de régler la police des étrangers et tous leurs rapports avec le gouvernement et la population. Ces conventions seront communiquées à ma Sublime Porte avant leur promulgation parle Khédive.

Le Khédive aura la disposition complète et entière des affaires financières du pays. Mais il n'aura pas le droit de contracter des emprunts, sauf pour ce qui concerne exclusivement le règlement de la situation financière présente et en parfait accord avec ses présents créanciers ou les délégués chargés officiellement de leurs intérêts.

Le Khédive ne saura sous aucun prétexte ni motif abandonner à d'autres, en tout ou en partie, les privilèges accordés à l'Egypte et qui lui sont confiés et qui sont une émanation des prérogatives inhérentes au pouvoir souverain, ni aucune partie du territoire.

L'administr.ition égyptienne aura soin de payer régulièrement le tribut annuel fixé à 750 ooo livres turques (19 200 000 francs).

La monnaie sera frappée en Egypte en mon nom.

En temps de paix, 18 ooo hommes de troupes suffisent pour la garde intérieure de l'Egypte. Ce chiffre ne doit pas être dépassé. Cependant, comme les forces égyptiennes de terre et de mer sont destinées aussi au service de mon gouvernement, dans le cas où la Sublime Porte se trouverait engagée dans une guerre, leur chiffre pourra être augmenté dans la proportion jugée convenable.

Les drapeaux des forces de terre et de mer et les insignes des différents grades des officiers seront les mêmes que ceux de mes armées.

Le Khédive aura le droit de conférer aux officiers de terre et de mer jusqu'au grade de colonel inclusivement et aux employés civils jus<|u'au grade de samié inrlusiv(îment.

Le Khédive ur, j>ourra, comme par le passé, cons

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i83

truire des bâtiments blindés sans l'autorisation de mon gouvernement *.

On remarquera que le firman apporte trois restrictions aux concessions antérieures :

1° Le droit d'émettre des emprunts est limité au règlement de la situation présente. — Après ce qui venait de se passer, on ne saurait le regretter.

2° Les conventions devront être communiquées à la Porte avant leur promulgation. 'J'outefois, d'après une déclaration faite par la Porte aux ambassadeurs de France et d'Angleterre, cette condition n'implique nullement pour le Khédive l'obligation d'obtenir la sanction du Sultan. C'est une communication pure et simple.

3" L'armée est réduite à 18000 hommes.

Enfin une clause, qui n'est pas une restriction, mais qui apparaît pour la première fois, interdit au Khédive d'aliéner tout ou partie de ses droits ou aucune parcelle de territoire. Il semble que le Sultan ait prévu l'occupation étrangère et qu'il ait voulu en conjurer les dangers.

Les premiers temps du gouvernement de Tewfik furent calmes, ainsi qu'il arrive souvent après les fortes commotions. Mais pour un observateur

I. Ce texte diffère très légèrement de celui qui est reproduit par M. Jules Cocheris dans l'ouvrage que j'ai déjà cité sur l'Egypte et le Soudan.

l84 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

vigilant, l'horizon se chargeait de nuages. La complète soumission du nouveau Khédive aux volontés des puissances, la trop évidente immixtion de celles-ci dans le gouvernement de l'Egypte, leurs efforts incessants en faveur des créanciers étrangers, les sourdes rancunes des partisans d'Ismaïl et, par-dessus tout, le manque absolu de direction à l'intérieur étaient autant de germes de complications prochaines.

Toute l'attention se porta immédiatement sur la situation financière et sur les moyens qui avaient été vainement essayés avec le Khédive déchu. Le 4 septembre 1879, Tewfik rendit un décret, aux termes duquel le « contrôle général des recettes et dépenses de l'Etat était rétabli dans les conditions stipulées au décret du 18 novembre 1876 » et, « sur la proposition des gouvernements anglais et français », M. Baring était nommé contrôleur général des recettes, et M. de Blignières contrôleur général de la comptabilité et de la dette publique.

Un second décret, du i5 septembre 1879, publié après entente avec les gouvernements de France et d'Angleterre, définissait les attributions des contrôleurs généraux. Ceux-ci étaient déchargés de la direction proprement dite des services financiers, mais ils étaient revêtus « des pouvoirs d'invesfigalion les plus él(Midus ». « liCs ministres et les fonctionnaires (h; tout ordre étaieiil tonus de leur donner tous renseignements et do fournir tous documents qui seraient demandés ». En outre

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i85

« ils avaient rang et séance au conseil des ministres, et y avaient voix consultative n. C'étaient des enquêteurs en permanence, avec pouvoir de faire aboutir leurs enquêtes. — Les deux gouvernements s'étaient d'ailleurs réservé de reprendre les attributions anciennes si, plus tard, ils le jugeaient utile.

Le premier acte des contrôleurs fut de présenter au Khédive un rapport dont le conseil des ministres avait adopté les conclusions, le i^' décembre, et qui tendait à la préparation d' « un règlement général de la situation financière ». Le même rapport soulevait des questions de droit assez délicates, relativement à l'emprunt domanial ou emprunt Rothschild. « Quelques difficultés s'opposent encore, disaient les contrôleurs, au versement du solde de l'emprunt domanial. Nous avons examiné, de concert avec les contractants de cet emprunt, comment elles pourraient être levées, et nous aurons l'honneur de soumettre à Votre Altesse, à ce sujet, des propositions spéciales. »

Avant que ces questions fussent résolues, M. Waddington, pour des raisons de politique intérieure, quittait le pouvoir et j'étais appelé le 27 décembre, à le remplacer en sa double qualité de président du conseil et de ministre des Affaires étrangères.

J'avais, pendant les deux années qui venaient de s'écouler, assisté à ses côtés, comme ministre des Travaux publics, au développement de la

l86 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

crise. Je n'avais pu prêter beaucoup d'attention aux détails, absorbé que j'étais par le programme de grands travaux que je soumettais aux Chambres et qu'elles adoptèrent en juillet 1879. Mais j'avais été frappé de certaines particularités et surtout du dénoîiment. L'hégémonie que nous exercions en Egypte, de concert avec l'Angleterre, ne me semblait pas exempte de faiblesse. Quand l'Europe était réellement avec nous, comme dans la question de la Caisse de la dette, les solutions s'obtenaient assez facilement. Quand nous nous portions seuls en avant, par exemple, pour le retrait de l'acte du 22 avril 1879, qui atteignait le condomînium, une sorte de force mystérieuse nous tenait en échec. Ismaïl avait pu, durant plusieurs semaines, rester sourd à nos objurgations; il ne s'était soumis que lorsque le prince de Bismarck, sans nous consulter d'ailleurs, avait fait entendre sa protestation et celle de l'Autriche. Il m'apparaissail donc qu'il y avait un grand intérêt ii nous adjoindre les puissances pour de communs cll'orts, toutes les fois qu'une mesure exceptionnelle devenait nécessaire.

C'est dans ces dispositions que j'abordai les aifaires. L'occasion de réclamer le concours européen me fut bientôt ofï'erte. Lord Lyons me consulta, dî's les premiers jours, sur une (piostion de procédure soulevée par les contrôleurs généraux au sujet de la répartition des ressources entre les diverses catégories de créanciers. J'estimai qu'il y aurait lieu, préalablomcnl à toute distribution,

de présenter aux puissances « au moins l'esquisse d'un projet général » de liquidation. « ... Avant de nous prononcer sur la question qui nous est soumise par MM. de Blignières et Baring, répondis-je le 6 janvier 1880, il conviendrait de savoir s'ils entendent procéder de la manière que je viens d'indiquer. Au cas où il en serait ainsi, ne vaudrait-il pas mieux tenter un dernier eflbrt pour réaliser le plan primitif d'une commission spéciale de liquidation? L'Autriche, qui avait soulevé les principales difficultés, parait disposée aujourd'hui h faire des concessions, et elle nous demande de reprendre les pourparlers en vue d'arriver à une entente avec nous*. » Le 20 janvier, je mandai à M. de Ring, notre nouvel agent au Caire : « Je vous ai fait connaître, par ma dépêche du 12 de ce mois, les raisons pour lesquelles il ne me paraissait pas sage de publier prochainement le projet de règlement général de la dette préparé par les contrôleurs généraux. Le gouvernement austrohongrois se montrant disposé à tenir compte de nos principales objections contre le nouveau projet qu'il a mis en avant pour l'établissement de la commission de liquidation, nous ne pouvons pas prendre de parti définitif avant d'avoir fait un dernier effort pour nous entendre avec lui et les puissances qui ont pris dans cette question la même attitude, m Le 9 février je transmettais à

I. Il ne faut pas oublier que derrière l'Autriche, se tenait l'Allemagne, dont elle était le porte-paroles et qui entrait en scène au moment opportun.

l88 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

Lord Lyons le texte définitif d'un projet pour l'institution d' « une commission de liquidation financière en Egypte », amendé conformément aux observations de Lord Salisbury. Je l'accompagnai d'un projet de déclaration aux termes de laquelle les gouvernements d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie, de France, de Grande-Bretagne et d'Italie (la Russie préférant pour le moment rester en dehors, à raison de son peu d'intérêt dans l'affaire) adhéraient h la création de ladite commission et s'engageaient « à porter collectivement cette déclaration à la connaissance des puissances qui ont pris part à l'établissement des tribunaux mixtes et h les inviter à y adhérer ».

Des pourparlers s'échangèrent entre les cabinets et le 3i mars les représentants des cinq grandes puissances au Caire signèrent la convention. Un décret conforme du Khédive, rendu le même jour, institua la commission de liquidation. Eu égard à l'inégale importance des intérêts en jeu, elle comprenait deux membres français, deux anglais et un membre seulement pour chacun des trois autres pays. Le gouvernement égyptien était représenté par un délégué. Des démarches collectives furent aussitôt faites par les cinq puissances pour déterminer les autres Etats à accepter que « les décisions de la commission soient reconnues par les tribunaux de la réforme, comme une loi obligatoire, aussitôt qu'elles auront été publiées officiellement par le gouvernement du Khédive ».

f^a commission, assistée des deux contrôleurs

généraux, poursuivit activement ses travaux. Le 17 juillet 1880 elle présenta à la sanction du Khédive, qui la donna sur l'heure, le projet de loi destiné à régler définitivement le sort des créanciers du gouvernement égyptien. Telle est la genèse de la Loi de liquidation, encore aujourd'hui en vigueur et qui a été appelée, non sans raison, le code financier ou la charte budgétaire de l'Egypte. Outre les cinq grandes puissances collaboratrices, les Etats suivants ont adhéré : Belgique, Danemark, Pays-Bas, Portugal, Suède et Norvège, Espagne, Russie et Etats-Unis; la dernière signature, celle des Etats-Unis, a été donnée en août 1880. Au moment de la promulgation, l'ensemble des dettes reconnues s'élevait à 98 748 980 livres sterling (2 468 728 260 francs), savoir : dette privilégiée, 22689800 livres; dette unifiée, 58 040826; emprunt daïra Sanieh et daïra Kassah, 9618804, et emprunt domanial Rothschild (1878), 8600000. Je ne puis, vu sa longueur, reproduire le texte de cette loi, qui comprend 99 articles. Je me borne à la résumer.

Le titre I traite de la dette consolidée, laquelle se décompose en : dette privilégiée et dette unifiée. La privilégiée a pour gages les revenus nets des chemins de fer de l'Etat, des télégraphes et du port d'Alexandrie, et, au besoin, des ressources empruntées à la dotation de la dette unifiée. L'intérêt est fixé à 6 p. 100; l'amortissement a lieu en soixante-cinq ans, comptés du 16 octobre 1876. L'unifiée a pour gages les revenus des douanes et

igo LA QUESTION D EGYPTE.

les droits perçus h l'importation sur les tabacs, plus les revenus des provinces de Garbieh, Ménoufieh, Béhéra et Siout, sous déduction de 7 p. loo, pour frais de perception. L'intérêt est de 4 p. lOo, et l'amortissement se pratique par rachats au cours du marché, au moyen des excédents de ressources définis dans la loi.

Les obligations des emprunts à court terme 1864, i865 et 1867 sont converties, au taux de 80 p. 100 de leur valeur nominale, en obligations de la dette unifiée au taux de 68 p. 100.

La Caisse de la dette publique est chargée du service de la dette consolidée. Les commissaires de la dette ont expressément qualité pour poursuivre le ministre des Finances devant les tribunaux de la réforme.

Aucun nouvel emprunt, de quelque nature que ce soit, ne peut être émis sans l'avis conforme de la commission de la dette.

Le titre II s'occupe des daïras Sanieh et Kassah. Cette dernière cesse d'être distincte et ses titres sont convertis au pair en titres de la Sanieh. Les propriétés de l'une et de l'autre sont affectées en gage h la daïra Sanieh et déclarées insaisissables jusqu'à l'entier amortissement de cette dette. L'intérêt est fixé h 4 P- 'oo> plus i p. 100 supplémentaire, si les ressources le permettent. La portion des revenus disponible après paiement de ces f) p. 100 sera employée ii l'amortissement.

L'administration de la daïra est confiée : i** à un directeur général nommé par le Khédive; 2* h un

LA QUESTION D EGYPTE. ipi

conseil de direction, composé du directeur général et de deux directeurs français et anglais; 3" à un conseil supérieur formé du ministre des Finances, du conseil de direction et des deux contrôleurs généraux ou, à leur défaut, de deux commissaires de la dette. Les contrôleurs généraux pourront poursuivre le ministre des Finances devant les juridictions compétentes.

Le titre III est consacré à la dette non consolidée. Il énumère diverses natures de créances au profit de l'Etat et définit le passif. Une somme de 16260000 francs est allouée à titre d'avance pour les besoins de la liquidation. (Suivent un certain nombre de prescriptions de détail relatives aux diverses créances.)

Le titre IV abolit définitivement la loi de la Moukabalah et règle les indemnités à allouer aux propriétaires qui ont fait des versements réguliers en vue du rachat de la taxe foncière.

Le titre V et dernier établit des dispositions générales. Il prescrit qu'une comptabilité spéciale des opérations de la liquidation sera tenue pendant toute la durée des travaux et que le compte en sera présenté annuellement au Khédive par le ministre des Finances. Il spécifie qu'aucune atteinte n'est portée aux clauses du contrat intervenu entre le gouvernement égyptien et les contractants de l'emprunt domanial (emprunt Rothschild), lequel reste en dehors de la loi de liquidation.

Cette loi si importante a produit un effet apai-

iga LA QUESTION D EGYPTE.

sant. Créanciers et débiteurs se sont sentis rassurés par une convention à laquelle avait participé toute l'Europe et par les garanties données au bon fonctionnement des institutions financières. Tewfik Pacha lui-même bénéficia de cette solution avan tageuse. On lui sut gré d'une réforme qui, dans une certaine mesure, paraissait son œuvre ; on eut un instant l'illusion de l'autorité. On put croire qu'après les tâtonnements du début, il dirigerait d'une main ferme le gouvernement confié à ses soins. Le « Parti national » partagea l'erreur commune. 11 s'abstint pendant un temps de manifestations séditieuses et se résigna à attendre des jours meilleurs. Quand je quittai le pouvoir, le 23 septembre 1880', j'eus la satisfaction de constater que l'ordre n'avait pas été troublé.

M. Jules Ferry, qui me succéda h la présidence du conseil, ne prit pas le portefeuille des Affaires étrangères. Désireux de se consacrer aux réformes qu'il avait entreprises dans le département de l'Instruction publique, il appela au quai d'Orsay M. Barthélémy Saint-llilaire.

Le nouveau ministre eut bientôt son attention attirée du côté de l'Egypte. Vers la fin de l'année, on apprit que les officiers mécontents tenaient

I. J'avait donné ma démiHHion A lu suite d'un désaccord hiu*- Tena dant le conseil des ministres, sur la politique intérieure.

des conciliabules; qu'Arabi — dont Tewfik avait eu le tort de faire prématurément un colonel — et deux de ses collègues, communiquaient fréquemment avec eux. Le mot d'ordre était le remplacement du ministre de la Guerre Osman Pacha Rifki, circassien d'origine, suspect de favoriser les officiers étrangers aux dépens des indigènes. A cette agitation spéciale se mêlaient confusément des aspirations d'un ordre plus étendu, telles que l'accroissement des pouvoirs de la Chambre, l'expulsion des Européens des emplois publics, à commencer par les deux contrôleurs généraux, etc. En un mot on commençait à murmurer la formule : « l'Egypte aux Egyptiens ».

L'ancien Khédive aurait facilement détruit ces ferments de révolte. Ni l'énergie, quand ses intérêts étaient en jeu, ni les moyens efficaces ne lui faisaient défaut. Tewfik, honnête et indolent, voyait venir le danger, sans rien tenter pour le conjurer. Il en eût cependant arrêté les progrès par quelques bonnes mesures administratives. La solde des officiers en disponibilité était un peu faible, eu égard surtout à ce que leur licenciement résultait d'une simple question d'économies. Leur démarche assez orageuse de 1879 aurait dû appeler sur ce point la sollicitude des ministres. Il eût fallu rechercher une transaction avec les contrôleurs généraux trop portés à refuser toute dépense, comme diminuant le gage des créanciers. D'autre part le choix d'Osman Pacha était une maladresse, quelles que pussent être ses qualités

personnelles : mieux valait, dans l'état actuel des esprits, confier le portefeuille de la Guerre à un officier de nationalité égyptienne. Enfin, sans aller jusqu'à la constitution d'un gouvernement parlementaire, il eût été sage d'élargir quelque peu les attributions de la Chambre des notables, en ce qui concerne surtout la préparation du budget. Les écrivains du temps ont souvent affecté de ridiculiser cette prétention; il semblerait, à lire les discours de certains orateurs, que la nationalité égyptienne était un mythe et qu'il n'y avait dans la vallée du Nil que des fellahs courbés sous le bâton. Nos pères étaient moins dédaigneux : les parlementaires de i84o ne craignaient pas de parler des égards dus à « une nationalité naissante ». Il ne faut rien exagérer; mais il y avait certainement au fond du cœur des Égyptiens, quarante ans plus tard, certaines aspirations dont il était possible, dans une proportion modeste, de tenir compte. Mais on ne voyait en Egypte que des débiteurs; un seul intérêt primait tout : celui des créanciers européens. On ne réfléchissait pas que cette poursuite obstinée du gage, cette intervention répétée qui avait fini par faire passer le gouvernement du pays aux mains des étrangers, avaient pu, à la longue, blesser un peuple même habitué de longue date ii l'obéissance et si peu chatouilleux qu'on veuille le supposer.

Vers le milieu de janvier 1881, le colonel d'un régiment de cavalerie fut révoqué, pour faits de service , et remplacé dans son commandement

par un officier circassien. Cet incident détermina l'orage. Plusieurs officiers indigènes signèrent une pétition à Riaz Pacha, président du conseil, pour demander la réintégration du colonel révoqué, arabe comme eux. Il n'en fut pas tenu compte, en quoi on eut raison. Mais alors qu'il aurait fallu de l'habileté et du tact, on déploya une rigueur maladroite et, par certains côtés, blâmable. On décida de sévir contre les colonels des trois régiments auxquels appartenaient les protestataires. Ils furent appelés chez le ministre de la Guerre, sous prétexte de service, le matin du i*' février; séance tenante on les arrêta pour les faire passer en conseil de guerre. Mais la résolution du gouvernement s'était ébruitée : les colonels mandés chez le ministre avaient pris la précaution, avant de s'y rendre, d'avertir leurs officiers et de leur recommander, si l'entrevue durait plus de deux heures, de se porter résolument avec leurs hommes au ministère de la Guerre et de les délivrer. Le mot d'ordre fut ponctuellement exécuté. Osman Pacha n'eut que le temps de s'évader par une fenêtre. Les mutins se rendirent ensuite au palais khédivial pour réclamer le remplacement d'Osman Pacha. Tewfîk, après avoir pris l'avis des consuls généraux de France et d'Angleterre, se décida à capituler. Il appela Mahmoud Pacha Sami au ministère de la Guerre, promit d'augmenter la solde des militaires de tous grades et annonça des réformes favorables à l'armée. A partir de ce jour la discipline fut brisée.

Un calme apparent se rétablit et le 21 mars, M. Monge, gérant du consulat depuis le départ de M. de Ring rappelé h Paris, pouvait télégraphier à M. Barthélémy Saint-Hilaire : « Le président du conseil m'a, h plusieurs reprises, affirmé que tout était rentré dans l'ordre et que la confiance la plus complète régnait entre le gouvernement et l'armée. » Le 20 avril paraissaient deux décrets, l'un, augmentant la solde, l'autre instituant une commission, chargée d'étudier et d'améliorer les lois et règlements militaires. « Ces mesures, dit M. Monge, ont produit le meilleur effet dans l'armée, mais ne peuvent être considérées que comme un palliatif temporaire, tant que la discipline ne sera pas rétablie... Afin d'éviter le retour de pareilles crises, il faudrait que Tewfik Pacha prit h tache d'exercer sur son armée une action personnelle et qu'il poursuivît ce but avec décision et énergie. » Malheureusement le Khédive multipliait les actes qui ne rehaussaient pas son autorité. Il confiait la présidence de la commission au colonel Arabi, h celui-là précisément qu'il fallait éviter de grandir. Arabi avait trempé dans les manifestations du 1" février; il commençait à prendre les attitudes d'un futur sauveur ; l'attention populaire se portail vers lui. Il convenait do l'éloigner sous un prétexte honorable, par exemple en lui donnant mandat de reconquérir quelque province insoumise du Soudan. La nouvelle position qu'on lui assignait au Caire allait le mettre fort on relief et rehauHHcrail siiigiiliriement son importance

à ses propres yeux. M. Monge écrivit le 3o mai : « Les officiers, dont l'état d'insubordination et d'anarchie est loin d'avoir été modifié par le décret du 20 avril dernier, qui cependant leur accordait tout ce qu'ils semblaient désirer, préparent, paraît-il, une nouvelle pétition, qu'ils adressent au colonel Ahmed Arabi, qu'ils considèrent comme leur véritable et unique chef, et qui doit être remise par celui-ci au conseil des ministres. Cette pétition demande l'augmentation de l'armée, dont l'effectif devra être porté h 18000 hommes (limite posée par le firman), la construction de nouveaux forts aux environs du Caire et sur les côtes de la Méditerranée, la création d'une Chambre des notables devant laquelle le ministère serait responsable et qui serait appelée à voter le budget. — Ces idées, grâce il l'inertie du gouvernement, gagnent de jour en jour même dans l'élément civil, et deviennent un véritable danger dont il est facile de prévoir les conséquences. Aujourd'hui l'armée est divisée en deux partis bien distincts. Celui qui s'est rallié au gouvernement est encore le plus faible. » •

Le 3 juillet, M. Monge annonça que la commission Arabi venait enfin de déposer son rapport. « J'en ignore encore la teneur, dit-il; un seul fait, mais très grave, est à ma connaissance. La commission a décidé l'augmentation de l'effectif de l'armée, qui doit être porté à 18000 hommes. Ce vœu, qui, dans l'état actuel de l'armée, est un ordre, a beaucoup ému les ministres. Je ne vois

iq8 la question d'Egypte.

pas comment le gouvernement égyptien pourra sortir de cette nouvelle difficulté, car on me dit que les officiers arabes et turcs sont décidés à faire respecter et exécuter les décisions de la commission. L'indiscipline, du reste, ne fait qu'augmenter dans l'armée. »

Le i3 août, le ministre de la Guerre se sentant ébranlé au palais, donna sa démission et fut remplacé par Daoud Pacha, beau-frère de Tewfik. Cette mesure provoqua un vif mécontentement chez les officiers. Leur exaspération fut au comble quand ils apprirent que le nouveau ministre projetait de transférer du Caire à Alexandrie certains régiments dont il ne se croyait pas sûr. Une grande manifestation militaire, dont les auteurs n'avaient même pas pris la peine de dissimuler les préparatifs, se déroula autour du palais khédivial, le 9 septembre. Le colonel Arabi marchait en tête, avec de l'infanterie et du canon. Les mécontents demandaient trois choses : le remplacement du premier ministre Riaz Pacha par Chérif Pacha; l'augmentation de l'armée à 18000 hommes, et la convocation d'une Assemblée nationale. Tewfik accorda le premier point et promit d'en référer au Sultan pour les deux autres, qui dépassaient ses prérogatives. Chérif Pacha, après trois jours de perplexité bien naturelle, finit par accepter la charge de Riaz. M. Sicnkiewicz, qui venait de succéder h M. de Ring, en donna la nouvcMe, le i3 septembre, h M. Barthélémy Saint-Hilairc, en ajoutant que la population européenne s'inquiétait

parce qu'il était bruit d'une intervention turque, destinée à ramener l'ordre.

Le ministre fut très ému de cette perspective. Dans un entretien qu'il eut avec le représentant de l'Angleterre à Paris, il indiqua qu' « à son avis, toute intervention de la Porte ottomane, sous quelque forme et quelque prétexte qu'elle se produisît dans les circonstances actuelles, serait désastreuse pour l'Egypte ». Le ministre avait raison. La Porte intervenant sponte sud, en dehors des puissances européennes, au moment où les esprits étaient si profondément troublés, aurait apparu aux Egyptiens comme la seule autorité légitime, et aurait gravement compromis l'état de choses créé par les firmans de 1841. M. Barthélémy Saint-Hilaire demanda à Lord Granville de vouloir bien prier l'ambassadeur de Sa Majesté à Constantinople de joindre ses efforts aux nôtres pour détourner le Sultan d'une telle initiative.

L'intervention turque n'eut pas lieu; du reste elle manquait de base, l'ordre matériel n'ayant pas été troublé. Toutefois le Sultan, qui tenait à affirmer sa souveraineté, dépêcha deux commissaires au Caire sous le prétexte d'apporter au Khédive des congratulations qui, malheureusement, étaient bien peu de saison. Cette démarche assez insolite détermina l'envoi à Alexandrie de deux navires français et anglais, chargés de faire contrepoids à la mission ; ils repartirent en même temps que celle-ci.

- Après ces agitations les deux gouvernements,

chacun de leur côté, jugèrent utile d'exposer leurs vues aux Egyptiens, afin de les rassurer sur le but où tendait leur politique. Peut-être auraient-ils mieux fait de se concerter avant de parler, car ils n'auraient pas fourni aux malintentionnés l'occasion de souligner des divergences de rédaction qu'il était facile d'exploiter. En outre M. Barthélémy Saint-Hilaire n'eût pas laissé son collègue de Londres prendre avantage sur lui, à l'aide d'habiletés de langage qui, devant les Egyptiens et même devant l'Europe, donnaient le beau rôle à l'Angleterre. On en jugera par ces extraits. Le ministre français, allant droit au but, parle surtout des créanciers, dont le souci inspire notre diplomatie depuis six ans. Le devoir des deux puissances occidentales est, selon lui, tout tracé : elles ont l'impérieuse nécessité de défendre la situation acquise. « Ces vérités qui doivent éclater h tous les yeux, écrit-il à M. Sicnkiewicz le 17 octobre 1881, se manifestent depuis quelques années par la restauration inespérée des finances égyptiennes, à laquelle les deux puissances ont concouru dans une égale proportion. Les contrôleurs généraux anglo-français ont rétabli le crédit et fait renaître une confiance qui promet h un pays presque ruiné une prospérité de plus en plus étendue. Pour les créanciers européens de l'Egypte, c'est une fortune qu'ils n'attendaient plus. Ces créanciers sont surtout anglais et français; mais les autres nations avaient pris part aussi aux emprunts de l'ex-Kliédive^ et par conséquent, ce ne sont pas l'Angle-

terre et la France seules qui profitent de ces excellents résultats... » Puis il accorde une mention assez vague aux besoins du peuple égyptien : « Il ne nous serait pas aisé de juger d'ici quelle est au juste la puissance de ces aspirations légitimes ni comment on pourrait les satisfaire. Mais ces aspirations sont trop réelles, et à certains égards trop justifiées pour qu'on puisse les négliger ni surtout songer à les étoufler. Ce qu'est précisément le parti dit national en Egypte, de quels éléments il se compose, quelles sont ses demandes raisonnables, comment peut-on y faire droit? c'est là ce que doivent spécialement nous apprendre nos agents, qui, placés sur les lieux, voient les choses de plus près et sont les seuls à les bien voir. » M. Barthélémy Saint-Hilaire termine par des considérations qui sont précisément celles qu'invoquera plus tard l'Angleterre pour justifier la prolongation indéfinie de son séjour sur les bords du Nil : « Mais quels que soient les progrès qu'a faits l'Egypte depuis un demi-siècle, il est de la dernière évidence que, pour se gouverner elle-même, elle a besoin longtemps encore de la tutelle de la France et de l'Angleterre. Par elle seule, elle ne pourrait surmonter les difficultés de tout genre qui s'opposent h sa régénération et qui ne peuvent pas disparaître au gré de désirs impatients et peu réfléchis. La réforme sera longue et pénible; mais si quelque chose peut en hâter la marche et en garantir le succès, c'est certainement l'intervention de deux peuples fort éclairés

dont l'expérience peut tant profiter à un peuple moins avancé. C'est un rôle que la France et l'Angleterre ont assumé déjà en partie et qu'elles sont forcées d'assumer tous les jours davantage. »

Combien plus habile et combien en apparence plus désintéressée est la politique exposée par Lord Granville. Dans sa dépêche à Sir Ed. Malet, du 4 novembre, il s'attache à attribuer h son pays un rôle humanitaire. « La politique du gouvernement de la Reine à l'égard de l'Egypte, dit-il en commençant, n'a d'autre but que la prospérité du pays et le plein développement de la liberté qui lui a été conférée par les différents firmans du Sultan, et dont le dernier est celui de 1879. Nous croyons que la prospérité de l'Egypte, comme celle de tout autre pays, dépend du progrès et du bien-être des habitants. Nous avons donc, en toute occasion, insisté auprès du gouvernement du Khédive pour l'adoption des mesures que nous jugions propres à relever le peuple d'un état de sujétion et d'oppression à un état d'aisance et de sécurité. L'extension de l'éducation , l'abolition des impôts vexatoires, l'établissement de l'impôt foncier sur une base régulière et équitable, la diminution du travail forcé, toutes ces réformes ont été recommandées et appuyées par nous et accomplies grâce à l'iiction des contrôleurs généraux de France et d'Angleterre, Il reste h effectuer une réforme entre autres, que nous considérons comme encore plus nécessaire que celles ci-dessus mentionnées, savoir : la réfornic de la justice telle qu'elle est

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 2o3

administrée aux indigènes... Il paraît h peine nécessaire de s'appesantir sur notre désir de conserver à l'Egypte la jouissance du degré d'indépendance administrative que lui ont garanti les firmans du Sultan. Le gouvernement de l'Angleterre se mettrait en opposition avec les traditions les plus chères de l'histoire nationale, s'il venait à avoir le désir de diminuer cette liberté ou de faire modifier les institutions qui lui doivent leur origine. »

Lord Granville termine par une brève allusion à la question financière; il ne prononce même pas les mots de « créanciers étrangers ». « 11 a été facile, dit-il, pour les deux pays agissant de concert et dans des vues identiques, sans aucun caractère égoïste , de contribuer matériellement à l'amélioration de la condition financière et politique de l'Egypte; et tant que le bien de ce pays sera l'unique objet en vue, il ne saurait y avoir aucune difficulté à le poursuivre avec le même succès. Tout projet d'agrandissement personnel de la part de l'un ou de l'autre gouvernement devra nécessairement, par sa nature seule, ruiner cette utile coopération. Le Khédive et ses ministres peuvent être certains que le gouvernement de la Reine ne se propose aucunement de se départir de la voie qu'il s'est ainsi tracée. »

La copie de cette pièce fut communiquée, le 9 novembre, par Lord Lyons h M. Barthélémy Saint-Hilaire qui, à son tour, adressa le lendemain à l'ambassadeur copie de sa dépêche du 17 octobre,

en se félicitant de a l'accord existant entre les deux gouvernements ». Mais cet accord, sincère au fond, on doit le croire, s'exprimait en termes si différents que les agents au Caire ne pouvaient se sentir semblablement inspirés. Le Khédive accueillit avec satisfaction le programme de Lord Granville, qui lui parut présager le relâchement d'une tutelle dont il souffrait, sans oser l'avouer. Il prit soin de le faire insérer au Journal officiel du i5 novembre : a véritable exposition de principes de la politique anglaise en Egypte », dit M. Sienkiewicz.

A ce moment, i4 novembre 1881, M. Gambetta succédait à M. Jules Ferry comme président du conseil et remplaçait au quai d'Orsay M. Barthélémy Saint-Hilaire.

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