‹ La question d'enseignement en 1789Chapitre 5 sur 93 · IV · texte numérisé non relu

IV

Quiconque est un peu familiarisé avec l'histoire de l'éducation en France au dix-huitième siècle sait avec ardeur ou plutôt quel engouement les publicistes ré-

les plus vertueux, et qui connaissent toute l'influence que doit avoir l'instruction publique sur les mœurs et le génie d'une nation. La commission que nous proposons sera autorisée à faire, dans toute l'étendue du royaume, les recherches nécessaires pour connaître exactement les sommes destinées à l'instruction publique ooit par le gouvernement, soit par des fondations particulières... » (A. Proust, fasc. III, p. 134).

a (1) En matière d'éducation, dit fort bien l'éminent historien de l'université de Paris, la loi ne peut pas déterminer tout à l'avance et elle laisse naturellement en dehors de son domaine beaucoup de points, tels que les règlements d'étude et les pror grammes d'examen qui intéressent de la manière la plus directe et les familles et l'État. De là résulte la nécessité universellement reconnue d'une autorité compétente à qui le législateur remet le soin de compléter son œuvre et d'en assurer le maintien et le succès : mission laborieuse et complexe qui s'étend à la fois aux écoles publiques et aux écoles privées, qui touche aux droits et aux devoirs de quiconque participe à l'éducation de la jeunesse, mission qui peut être une œuvre de paix et de conciliation, mission dans laquelle on peut aussi faire acte d'intolérance et d'injustice et en arriver à ne plus respecter les intentions du législateur. » (Cil. Jourdain, Les conseils lie l'Instruction publique, dans le Coi-respondant du 10 nov. 1879).

2i. LA QUESTION D'ENSEIGiNEMENT EN 1789.

formateurs de ce temps préconisèrent l'enseignement civique. Nos pédagogues contemporains n'ont inventé ni le mot ni la chose qui étaient d'usage courant dans la littérature scolaire aux derniers jours de l'Ancien régime (1). Il n'est donc pas étonnant qu'on retrouve dans les vœux des trois ordres la trace de cette préoccupation ; c'est même un fait assez digne de remarque qu'il n'y soit pas plus souvent question de cette utopie si chère à nos grands-pères. Tout compte fait, je n'ai pas trouvé plus d'une trentaine de cahiers où ce détail soit traité (2). Il faut observer du reste que nous y rencontrerons jusqu'à l'idée du Manuel civique lu dans les écoles et môme appris par cœur. Naturellement nos trente textes se ressemblent fort et des citations en petit nombre suffiront pour en donner le ton et en indiquer la valeur.

Le Clergé lui-même s'est mis quelque peu de la partie : il demande, à Gaen, « des livres élémentaires sur la morale et le droit public de la France; » à Castelmorond'Albret,« un catéchisme-bréviaire national.» 11 veut, à Dôlc, « que les états provinciaux s'occupent de l'éducation chrétienne et civile des jeunes gens de l'un et l'autre sexe, » et en Boulonnais, « que le plan d'éducation commun à tous les collèges contienne les principaux éléments du christianisme et de la constitution fondamentale du royaume. » — La Noblesse revient plus souvent sur cet objet. Neuf cahiers de bailliage en parlent en termes plus ou moins explicites, cinq d'entre eux mentionnent les livres spéciaux destinés à l'enseignement civique. A Blois, par exemple, le second ordre réclame « des ouvrages élémentaires où los droits de l'homme, les devoirs de la société soient • hiircment établis. » 11 demande, à Meaux « qu'après la

(1) L'origiiio et l'évolution de ce» idées ont été fort bien exposées par M. l'abbé Sicard dans son livre, VÉducation nwalc et civique, p. 181i-21t5.

(2) Trente est le chiffre exact : To. 1 ; C. 5; N. 9 j Ta. 8 ; Tb. 7. Sur ces 30 cahiers, 10 réclament des imnuclH.

VLES GEiNERALES. 25

promulgation des lois constitutionnelles, les clauses de ces lois soient rédigées en une espèce de catéchisme ou livre d'instruction élémentaire, lequel sera enseigné dans les paroisses et dont l'usage constant attachera, dans peu d'années, les Français à la loi par le lien indissoluble d'une éducation nationale. » Cette con- Qance quelque peu naïve semble partagée par les électeurs nobles de Paris : « Qu'il soit rédigé pour tout e royaume, un livre élémentaire contenant sommai- 'ement les points principaux de la Constitution; qu'il serve partout à l'instruction de la jeunesse, à la première instruction de l'enfance et que les Français apprennent en naissant à connaître, à respecter, à ché- 'ir leurs lois. » L'important cahier de la noblesse de ■^aint-Mihiel s'étend davantage : « L'éducation natiolale est l'objet le plus important peut-être qui pourra Stvo offert à la considération des États généraux. La îlasse qu'il est le plus essentiel qui reçoive une bonne ducation, c'est la classe nombreuse du peuple. Que selle qui lui sera donnée, sans sortir de la simplicité les connaissances qui sufflt à ses besoins, tende à i l'instruire de ses devoirs et, en les lui rendant égaement chers, à l'attacher aux lois et à la patrie par le en liment et la conviction du bonheur qu'elles lui Lssurent. Qu'il soit donc pourvu à ce que les écoles le ^ilIage... joignent à l'étude du catéchisme qui renernie la base de tous les devoirs moraux celle d'un atcchisme patriotique qui expose d'une manière impie et élémentaire les obligations que renferme e titre de citoyen et les devoirs qui résultent nécesàirement de ces obligations... »

Naturellement le Tiers-État ne reste pas en arrière, leuf assemblées de bailliage et six communautés uraines ou rurales émettent, des vœux analogues à ceux ue je viens d'enregistrer. « Les États généraux, dit î c ihier de Briey, s'empresseront de dresser un cours étrillé dans lequel la morale sera plus étendue que e coutume, mieux dirigée vers l'amour général des

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hommes et de la patrie, la simplicité des mœurs et l'économie domestique ;ony fera même entrer quelques-uns des grands intérêts de la nation. » Les Communes souhaitent àForcalquier, « qu'on admette dans les écoles et collèges une étude particulière de morale et de politique sur un catéchisme qui embrassera ces deux objets; » à Lyon, « que l'amour de la patrie, l'esprit public soient, dès l'enfance, le premier sentiment de tous les Français ; que les lois constitutionnelles deviennent des livres classiques dans les villes et dans les campagnes ; » à Mantes, « qu'à l'éducation ordinaire, il soit ajouté des éléments de droit public et civil afln que les hommes s'accoutument à connaître leurs droits et ne soient plus effraj'és lorsqu'on prononce devant eux ces mots : Droits de Ihomme ; » à Riom, « qu'on rédige, qu'on mette au nombre des livres classiques ceux qui contiendront les principes élémentaires de la morale et de la constitution fondamentale du royaume ; qu'ils soient lus dans toutes les écoles des paroisses du royaume. »

Les assemblées révolutionnaires qui lirent si bon marché de la plupart des vœux émis en 1789, prirent à tâche de donner satisfaction à celui-là. La Convention inscrivit l'enseignement civique en tête de ses programmes d'instruction primaire (i) et les rares élèves des écoles ofUcielles apprirent à lire, durant (juclques années, dans la Déclaration des droits de Vkomme et dans la Constitution. Il faut dire que l'immense majorité des Français ne montra pas le moindre goût pour le nouveau système d'éducation et préféra à l'enseignement des instituteurs-citoyens, celui des ci-devant religieux et des maîtres laïques chrétiens qui avaient continué ou recommençaient à mettre le catéchisme aux mains des enfants. D'ailleurs le vœu des Cahiers avait été fort mal interprété par les héri-' tiers des constituants. Certaines assemblées récla!

(1) Décrets de Brumaire an II, 29 Frimaire an II, ?G Bruraairi an III.

niaient bien l'enseignement civique ; mais, tacitement ou expressément, tout le monde voulait un enseignement vi-aiment chrétien. Plus de quarante cahiers sont là pour en témoigner (1).

« On conservera, dit le clergé d'Aix, l'unité de l'éducation civile et religieuse pour la jeunesse, de sorte qu'on ne sépare pas les utiles enseignements de la morale, des préceptes et des conseils de la religion qui doit lui servir de fondement. » — «Dans un plan d'éducation quelconque, observe la chambre ecclésiastique du diocèse de Riez, faire entrer la religion comme objet majeur et fondamental auquel les professeurs seront tenus de donner les soins les plus suivis tant pour la partie dogmatique et morale que pour la pratique. » A Chartres, à Châteauneuf-en-Thimerais, le premier ordre insiste « sur l'intérêt dont il est pour tous les ordres de la société que l'enseignement public soit fondé sur les principes les plus épurés de la religion et de la morale (2) ».

Et n'allez pas croire que cette préoccupation si naturelle au Clergé, lui soit exclusive, vous en retrouverez la trace dans les doléances des deux autres ordres. La noblesse de Dourdan veut « que la religion soit toujours la base de l'éducation scolastique et de l'éducation morale. » Celle du pays de Soûle demande que l'éducalion publique soit perfectionnée et qu'on y maintienne avec la plus grande attention les principes des mœurs et de la religion. » A Orléans, le second ordre enjoint aux députés « d'obtenir que les États généraux s'occupent des moyens les plus propres à per- . l'ectionner l'éducation nationale et à répandre dans les dernières classes de la société les instructions religieuses et morales (3). »

(l) Exactement 43 : To. 1 : — C. •>: ; — \. 8 ; — Ta. 5 ; — Tb. 7. ■"1^ Cf. C. Charolais, Labouit, Forcalquier, Lille, Ririère-Ver-

, etc.

. Cr. N. Castres, Clcrmont-Ferrand, Saint-Mihiel, Paris 'lie dértemenl).

Certains cahiers du Tiers-État ne sont pas moin? formels. Celui du bailliage d'Amont, en Franche- Comté, unit l'éducation religieuse à l'éducation civile et politique, et nous avons déjà vu celui de la prévôté de Paris-hors-murs observer que le système nouveau doit inculquer aux jeunes gens « les principes nécessaires à l'homme, au chrétien et au Français ». Les Communes demandent, àDourdan, «que dans le cheflieu de chaque bailliage, il soit établi une école publique où les jeunes citoyens soient élevés dans les principes de la religion et formés aux connaissances qui leur seront nécessaires; » à Vannes, « que le plan d'éducation nationale soit parliculièrement dirigé vers les mœurs, la religion et l'amour de la pairie (1). »

Sans doute, à la lin du xviu" siècle, l'opinion publique a souci de l'enseignement moral et civique, mais, je le répète, l'immense majorité des Français ne suppose pas qu'on puisse le séparer de l'enseignement religieux (2) considéré jusque-là par tous les esprits sages, comme la pierre fondamentale de l'éducation. Un examen scrupuleux des Cahiers ne m'a fait découvrir que deux protestations contre l'enseignement et les pratiques catholiques. Encore faut-il dire que l'une d'elles émane d'une sénéchaussée où les réformés étaient fort nombreux, celle de la Rochelle et le tiersétat semble-t-il y réclamer uniquement qu'on affranchisse les non-calholiques des observances d'un culte qui n'est pas le leur, 11 faut également signaler un vœu du tiers-état de Digne, sur lequel j'aurai à revenir et par lequel il recommande « d'éloigner du cœur dos jeunes gens toute idée de superstition qui rétrécit l'esprit et qui a désolé, pendant des siècles, les

(1) Cf. Ta. Bouzonville ; — Tb. Garclies-lès-Saint-Cloud, Herblay, Roissy- en-Brie, etc.

(2) C. Caeii : <> un plan d'éducation nationale tracé d'après les: principes avoués par la religion et par l'Ètnt. » — N. Tonraine : « que le droit public fasse, après la religion, la base do toutes les études, u

peuples et les rois. » Rien de pins. Aussi, tout en recueillant l'écho de ces deux voix discordantes, on peut el on doit affirmer l'unanimité morale des électeurs de 1789 sur la nécessité de l'enseignement chrétien.

Il est, du reste, une manifestation bien éclatante du sentiment public sur cette question essentielle. Il suffit d'un coup d'œil sommaire sur les Cahiers pour so rendre compte d'un fait déjà établi solidement par plusieurs historiens : Clergé, Noblesse, Tiers-État des bailliages et sénéchaussées, Tiers-État des villes et communautés rurales, non seulement réclament de toutes parts, avec les expressions les plus fortes, le maintien des grands ordres et des communautés religieuses dans les établissements qui leur sont confiés, mais encore demandent formellement, en plus d'un endroit, qu'on leur donne la direction des autres (1).

(1) Voici, au point de vue de la question des congrégations et du clergé séculier, le résultat d'un dépouillement minutieux des Cahiers recueillis dans les Archives parlementaires :

61 cahiers demandent purement et simplement qu'on charge de ttnseignetnent les congrégations et ordres religieux : C. Angoumois, Artois, Auxois, Auxerre, Avesnes, Avesnes (clergé régulier), Belfort-Huningue, Blois, Bourbonnais, Castelnioron d'Albret, Chardais, Chàtillon-sur-Seine, Chauraont en Bassigny, Douai, For- Cilquier, Longwy, Loudun, Montargis, Reims, Riom, Saintes, Sens, Boissons, Troyes, Mânes (Minimes) ; — N. Aval, Château-Thierry, Flandre Maritime, Lille, Perpignan, Saint-Mihiel, Sens; — Ta. Artois, Avesnes, Bar-le-Duc, Uom.front, Douai, Gourin, Grasse, Mantes, Pont-à-Mousson, le Puy, Rivière-Verdun, Sens; — Tb. Arras, Douai, Valencif-nnes (magistrat), Attilly, Belleville, Cormeilles-en-Parisis, Garches-lès-Saint-Cloud, Marcoussis, Roissy-en- B-ie (ces trois derniers demandent seulement des sœurs grises), S.iint-Gratien , Trappes, Vernouillet-sur-Seine (soeurs grises). Abscons, Ail, Benvry, Laiidas, Bouvignies, Brillon.

12 cahiers veulent qu'on contraigne les religieux à se charger d ? l'enseigneme.tt : To. Mohon ; — C. Colmar, Basse-Marche ; — Ta. BDuzonville, Cambray, Châlons-sur-Marne, Colmar, Corse, Flandre ilaritime, Gourdon, Saint-Flour; — Tb. Cambrai.

La question pourtant avait été discutée en maintes 1 publications et souvent résolue contre les congrégations, mais quand il s'agit d'en venir à l'application,

6 cahiers ne proposent qu'avec réserve de recourir aux reîi- \ gieux:C. Glermont-Ferrand; — N. Artois; — Ta. Orléanais, Orléans, ! Senlis, Saint-Pierre-le-Moutier ; — Tb. les Clayes.

4 cahiers proposent d'organiser das corps religieux nouveaux i ou de modifier les statuts des congrégations : C. Châtellerault, Poitou ; — N. Dourdan ; — Université d'Orléans.

1 cahier propose de fruns former les ordres contemplatifs en ordres enseignants : C. Loudun.

7 calùprs proposent de confier l' enseignement à des communautés , régidières ou sé':uiiéres indifféremment : To. Bourg ; — C. Auxois, Évreux, Lyon, Haut-Limousin; — Ta. Paris; — 'Ib. Viciieray.

4 cahiers parlent simplement du clergé régulier ou séculier: C. Nivernais, Verdun, Villeneuve-de-Berg, Riez.

4 cahiers parlent uniijuement du clergé séculier : N. T. Péronne; -, — C. Maine; — Tb. Gray.

2 cahiers demandent que la direction des séminaires soit uniquement confiée aux pié'res séculiers: C. Bouzonville, Thionville.

i cahier propose de remplacer, dans les collèges, les réguliers par des ecclésiastiqws séculiers: C. Sarrebourg-Phalsbonrg.

1 cahiffr demande que l'enseignement soit confié iudistinctemrnt aux ecclésiastiques et aux laïques : Tb. Paris (district des Enfants-RougesV

2 cahiers demandent la sécularisation des religieux: C. Religieux de Picpus à Marseille; — Tb. Clialais.

9 cahiers demamlent un corps enseignant général: C. Mâcoii, le Puy, Beauvais, Castelnaudary, Chàlons-sur-Marne, Vermandois, curés du Quercy; — Ta. Amont, Pomhieu.

11 cahiers font l'éloge das Jésuites : C. Angoumois, Bar-sur- Seine, Castelnaudary, Castres, Dax, Lyon, Melun, Péronne, le Puy, curés du Quercy, Villeneuve -de-Berg.

Il ost question dans 10 cahiers des frères des écoles phritienncs : C. Forcaiquier, Toulouse; — N. Saint-Mihiel; — Ta. Châiillon-sur- Selnc, Melun, Montreuil-surMer, Sens ; — Tb. Wassigny, maîtresécrivains do Bordeaux (ce cahier pour demander qu'ils ne reçoivent dans leurs écoles que les pauvres); — Université d'Orléans.

10 cahiers contiennent des demandes locales concernant IV^fblissement de mnisons d'éducation confiées aux congrégations : (.. Vermandois; — N. Chii eau-Thierry ; — Ta. Bigorre, Chàlillon-sur- Seine, Saint-Sever (LandesV — Tb. Angoulfime, Cambray, Cluny, Revin, Saint-Scver de Rustang; — 1 cahier, celui du tiers d'Angoumols, demande pour le collège d'Angoulëme un corps ecclé*. siastique.

on se ravise et l'opinion publique se retourne vers les réguliers. On fait également appel au concours du clergé séculier. On affirme que la décadence de l'enseignement secondaire a été la conséquence de la suppression des jésuites ; on ne dissimule pas les regrets que fait éprouver la destruction de cette « société fameuse », on va, en certains lieux, jusqu'à émettre le vœu de son rétablissement. S'il est impossible de l'obtenir, que du moins on s'inspire de ses principes et qu'on forme une congrégation nouvelle qui appliquera son système d'éducation et ses méthodes d'enseignement.

Or, comment concilier ces vues si souvent et si clairement exprimées avec l'idée de neutralité dans l'enseignement, avec la suppression de la direction chrétienne? En faisant appel au clergé et aux réguliers, on ne pouvait ignorer que l'éducation religieuse serait maintenue et développée.

Certes, la France de 1789 ne craint pas l'influence de l'Église ; elle ne se défie pas des congrégations religieuses. Vous trouverez bien quelques cahiers particuliers qui demandent leur suppression partielle, mais infiniment plus nombreux sont ceux qui veulent leur confier presque exclusivement la jeunesse française. Les ordres contemplatifs ont, il est vrai, perdu la faveur publique, on envisage la vie religieuse au point de vue utilitaire (1), mais l'immense majorité des électeurs est loin de souhaiter la mort des congrégations; on veut, au contraire, leur infuser une vie nouvelle et

Enfin 8 cahiers demandent la. protection de l'État et des secours pour certaines communautés enseignantes : C. Dourdan, Flandre Karitime, Nivernais, Paris-hors-murs, Quercy, Saint-Quentin, cjrés de la sénéchaussée de Castellanne; — Ta. Bar-sur-Seine.

{t)Ces idées se comprennent dans une certaine mesure chez des liîques, mais ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on trouve diDs un cahier ecclésiastique, celui du bailliage de Loudun, cette P'îrase étrange : « Ordonner aux ordres contemplatifs de faire p'ace aux âmes généreuses qui se dévoueraient à l'instruction de Is jeunesse ou au soulagement de l'humanité. »

les mettre en mesure de reconquérir les sympatbi. en les employant à la grande œuvre de l'enseigne- • ment. Les Cahiers renferment d'innombrables vœux j en ce sens, vœux sérieusement motivés pour la plupart, î qui montrent que leurs rédacteurs avaient confiance dans le Clergé et qu'ils étaient disposés, non pas à res- \ treindre, mais à accroître dans une large mesure son ; action sur l'enseignement public. i

On a cité plus d'une fois, en discutant cette grave ques- ' lion, des textes nombreux empruntés aux Cahiers (1\ J'éviterai autant que possible de les reproduire, maiil me sera facile d'en alléguer d'autres qui ne seront pas moins décisifs. C'est surtout l'embarras du choix qu'on éprouve ici.

Le clergé de Blois « supplie le roi de protéger ]r< religieux. L'État ni le Clergé ne peuvent oublier lt< services qu'ils leur ont rendus, qu'ils rendent et qu'ils rendront encore, principalement pour l'éducation di' la jeunesse. » — « Qu'il soit statué, disent les eccl< siastiques du Bourbonnais, que les communauttd'bommes seront employées à l'enseignement public dont elles offrent de se charger et que celles de fdios le soient aux écoles des personnes de leur sexe. » — « Le vœu du clergé de Nemours est que les ordres religieux de l'un et l'autre sexe soient conservés en les rendant utiles à l'Eglise et à l'Etat et en les chargeant de l'éducation de la jeunesse. » — « Il faut rendre les ordres religieux aussi utiles à la société qu'ils sont précieux à l'Eglise. Il serait à désirer, et le clergé du bailliage deSoissonsle demande, que plusieurs de leurs maisons soient destinées à l'éducation publique. Par ce moyen, on procurerait aux religieux une vie plus occupée et plus active et on rendrait moins dispendieuse pour les familles l'éducation qu'elles doivent à leurs enfants, éducation qui n'est souvent négligée

(1) Voir par excnjpte dans le Correspondant des 10 et 25 juin 1879, un bon travail de M. l'abbé Sicard : La question d'enseignement et les congrégations religieuses en 1189.

qu'à cause des facilités et des moyens qui manquent. »

Le Clergé ne se contente pas de vœux généraux concernant l'appel des réguliers aux fonctions de l'enseignement. Quand il traite séparément des collèges et des petites écoles, il revient à la charge avec insistance. En Artois, il veut « qu'on confie les collèges aux monastères. » — « Nous nous apercevons tous les jours, dit-il en Charolais, des effets d'une mauvaise éducation, nous n'en reconnaissons qu'une bonne, celle qui est fondée sur la religion ; l'éducation confiée à des philosophes a produit des savants, mais rarement de bons sujets. Témoins de ces maux, nous demandons que les États généraux s'occupent d'y remédier en établissant des collèges de plein exercice les plus rapprochés et en les confiant à des corps réguliers. » Ce n'est pas seulement le souci de l'éducation chrétienne, c'est aussi celui des études et de la discipline qui fait appeler les congrégations, on espère que leur concours assurera, dans les collèges, l'homogéntiitési désirable du corps professoral : «La plu part des collèges de province sont mal organisés, dit le clergé de Beauvais, il n'y a aucun plan fixe et arrêté d'éducation, les professeurs y sont souvent des hommes qui semblent assemblés au hasard. Il serait à souhaiter que le gouvernement des collèges pût être confié à des corps consacrés uniquement à cette destination ; on ne peut espérer que par ce régime, un plan d'éducation qui ait de l'ensemble, de l'uniformité et des principes constants. » Les mêmes motifs sont invoqués par les ecclésiastiques du Poitou : « Les députés feront connaître la nécessité de confier les collèges à des corps, à des congrégations seules capables de former dans leur sein des maitres, de les renouveler, d'antretenir cette uniformité de principes, de vues, de conduite, de subordination, de surveillance sur les maîtres qui peuvent garantir le succès. »

S'agit-il des petites écoles, le Clergé n'est pas moins

afiirmatif. Au besoin il fera aux congrégations ui, obligation étroite de concourir à la diiïusion de l'en seignemen' primaire. A Blois, il voudrait que « pour faciliter l'inslniclion des filles, les communautés religieuses, quel que fût leur institut, fussent tenii' d'ouvrir, une école publique gratuite en leur faveni sous l'inspection des curés. » Môme demande a Golmar : « Que les maisons religieuses reniées de l'un et l'autre sexe soient tenues de donner gratuitement leurs soins à la première éducation de la jeunesse des lieux où elles seront établies ; cette honorable destination détruira le reproche d'inutilité dont ou aime à les accabler. » La formule du clergé de Montargis est remarquable : « Comme il y a peu de communautés de campagne où il ne se trouve quelques bons religieux qui s'occupent de la première instruction des enfants, au grand avantage des peuples i" même de l'état ecclésiastique auquel ce zèle a procu; quelquefois des sujets utiles, il serait à propi. d'étendre les effets de ce zèle en l'encourageant. Vin conséquence le Clergé désire qu'il soit permis aux religieux d'établir dans leurs maisons autres que celb^s où des cures sont attachées, une école gratuite qui sera tenue par un religieux bien plus capable que l maîtres ordinaires de déraciner les préjugés, d détruire la superstition, d'inspirer non seulement ! religion, mais encore la probité, dont les principes n sont pas assez développés dans les campagnes, ce qui cause presque tous les procès, et enfin de leur donner des notions plus exactes de l'agriculture et du commerce. »

A plusieurs reprises, le Clergé revient sur les services rendus par les frères des écoles chrétiennes et les communautés de filles. Je citerai seulement ces paroles du cahier de Dourdan : « Il est dans les villes de province et particulièrement de ce bailliage des communautés nombreuses destinées à l'éducation des petites filles pauvres pour la religion et le travail.

VUES GENERALES. ?;i

Nous supplions Sa Majesté de jeter un regard de bonté sur ces établissements si utiles et de leur faciliter l'accès des bureaux établis pour le soulagement des maisons religieuses. » Le même éloge se retrouve dans les doléances très remarquables de l'université d'Orléans : « On croit que, dans les villes, l'éducation ne peut pas être confiée plus sûrement qu'aux frères de la doctrine chrétienne et aux sœurs consacrées par leur institution à l'enseignement des filles. » ' La Noblesse, qui s'est occupée beaucoup moins que les autres ordres de tout ce qui touche à l'instruction publique, n'a pourtant pas manqué de traiter cette question des congrégations enseignantes. A Perpignan, elle prescrit à ses députés de « concourir de tous leurs efforts à ce qui intéresse la restauration de l'éducation nationale qui, dans les anciens gouvernements, était confiée à l'expérience et à la maturité de l'âge. Ils jetteront les yeux sur cette multitude de solitaires dont les talents et les travaux pourraient devenir utiles à l'État. « D'après le cahier de Saint- Mihiel, « un grand nombre de religieux déjà rentes n'attend que le signal de se rendre maintenant aussi utiles à l'Etat qu'ils l'ont été dans tous les temps à la raligion. » Il faut donc « leur confler l'institution de toutes les classes de citoyens ou de tous ceux que leur fortune met en état de suivre des études plus longues et plus parfaites. » En Flandre, la noblesse est d'avis de « confier aux maisons religieuses l'instruction de la jeunesse en laissant dans les endroits où il i^y a pas de religieux susceptibles de s'y livrer, subsister les collèges qui s'y trouvent. » En Artois, on est moins affirmatif : <^ Les députés examineront s'il est avantageux de confler l'éducation publique à des réguliers. »

Le Tiers-État ne semble pas avoir eu de ces hésita- I fions. Il s'est nettement prononcé en faveur des cougrégalions, et ses vœux à cet égard sont plus nom- Ireux encore que ceux du Cleraé. Ils sont d'ailleurs

moins désintéressés, car les Communes comptent beaucoup sur les ordres religieux pour obtenir sans faire appel au budget de l'État, la gratuité de l'enseignement secondaire et de l'enseignement primaire. « Ne pourrait-on pas, dit le cahier du village d'Atilly trouver parmi les religieux des sujets capables de tenir les collèges sans qu'il en coûte un sou au roi? » Dans le bailliage d'Amont en Franche-Comté, le troisième ordre demande a que l'éducation, cette partie si intéressante de l'administration publique, soit* confiée à des corps réguliers, permanents, autorisés, destinés à cet unique emploi et ne s'occupant que de cet objet essentiel. » S'il réclame à Châlons-sur-Marno la suppression d'un certain nombre de maisons presque désertes, il a soin d'excepter « celles qui se trouveront seules dans les petites villes et gros bourgs, à la charge pour les religieux, comme condition expresse de leur conservation, d'ouvrir un cours gratuit d'études et d'instruction. » A Colmar et Schlestadl, il est opposé à « toute suppression de corps, chapitres et maisons régulières reniées et non mendiantes remplies par des personnes du Tiers État, à la charge pour les dites maisons régulières d'enseigner la jeunesse gratuitement. » — «Que l'on cherche, dit-il ù Rivière-Verdun, à rendre les religieux doublement utiles à la religion et à l'État par l'établissement qui sera fait dans chaque diocèse, d'une maison de religieux rentes chargés d'un collège ayant un cours d'enseignement public et gratuit, d'une maison de religieuses consacrées par état à l'éducation des jeunes filles si longtemps négligée. » ABouzonville, en Lorraine : « Lescomniu-: nautés religieuses n'étant fondées que pour le bien de l'avantage des États, Sa Majesté est suppliée d'ordonner que dans les lieux de leur fondation elles se rendront encore utiles par l'enseignement des vérités de la rcli-ion et des humanités jusqu'en philosophie. »

On va plus loin eu qiiehiues bailliages, non seule-'*

ment on prête l'oreille au vœu public qui appelle les religieux à l'enseignement national et on accepte leurs offres, mais on prétend les contraindre à se charger gratuitement des collèges et des petites écoles. C'est ce que demande le Tiers à Douai, à Avesnes, dans la Flandre maritime, en Artois (i), à Cambrai, dans plusieurs villages des environs de Paris. « Que les maisons reniées de l'un ou l'autre sexe, dit le clergé de Colmar, soient obligées de donner gratuitement Ittiirs soins à la première éducation des enfants des lieux où elles seront établies; cette honorable destination détruira le reproche d'inutilité dont on aime à les accabler. » Le premier ordre souhaite dans la Basse-Marche, « qu'on choisisse dans les ordres religieux ceux qui seront tenus d'enseigner la jeunesse de chaque arrondissement; ils seront obligés de se réunir dans chaque communauté conformément aux règlements qui seront établis ». Huit cahiers du Tiers-État émettent, très énergiquement quelquefois, la même idée, à Ghâlons-sur-Marne par exemple : « ((ue toutes les maisons religieuses de l'un ou l'autre sexe où il n'y aura pas dix sujets, seront supprimées... à l'exception pourtant de celles qui se trouveront seules dans les petites villes, à la charge pour ces religieux, comme condition expresse de leur conservation, d'ouvrir un cours gratuit d'études et d'instruction. » Je viens de dire que dans plusieurs bailliages des provinces du nord, on prétend imposer aux ordres religi(;ux le soin des collèges atin d'être dispensé de fournir àlî subsistance des professeurs et de pouvoir convertir en bourses les sommes affectées à leurs émoluments. S'il le faut, on contraindra les religieux à modifier leurs règles, dans le cas où elles seraient incompatibles avec la destination nouvelle qu'on entend dcnner à ceux qui ne se sont pas encore consacrés à

11) Les abbayes de Flandre et d'Artois avaient fondé et entretena ent plusieurs des collèges de ces provinces. Cf. Deramecourt, t. I, p. 178, seq.

l'enseignement public. On les amalgamera en deux, en quatre congrégations auxquelles on donnera de nouvelles lois, un nouveau costume ou môme on en fera un corps unique, permanent, exclusivemc ' chargé de l'éducation nationale. Et c'est avec n entière bonne foi qu'on fait ces propositions extra dinaires, sans se rendre compte de ce qu'elles ont contraire à la législation ecclésiastique. Une i'i domine toutes les autres : régénérer l'enseigneoi' avecle concours du clergé séculier et régulier.

Je le répèle, l'intérêt a dicté plus d'une fois i vœux du Tiers-État dans cette question des congr»'tions; elles étaient riches, elles pouvaient enseigiu r gratuitement, leur bonne volonté, d'ailleurs, était manifeste. Loin donc de se priver de leurs services, on les sollicite, on en fait au besoin la condition absolue de leur conservation. Les religieux enseigneront certainement dans le sens chrétien, et c'est une raison de plus pour les employer à l'éducation publique. Il estviii qu'en certaines provinces ils ne sont pas populair»";, mais on passera outre à cette impopularité en considérant les avantages pécuniaires elles avantages moraiiv de leur concours. C'était bien pensé. Nos modern législateurs et les électeurs d'aujourd'hui n'ont pas t hélas! la même sagesse.

Entre les questions qui ont préoccupé les rédacteurdes Cahiers, celle de l'application des biens ecclésiastiques au service de l'instruction publique est une des plus graves. 11 faut s'explicpier nettement sur ce point et reconnaître tout d'abord qu'on ne semble pas, en 1789, avoir eu de grands scrupules quand il s'est agi de mettre à la charge de l'Église la dotation de renseignement national. Bon nombre de cahiers se sont arri't.s a .-, Il(> solution avec plus ou moins de mena-

gements, souvent sans ménagement aucun, surtout quand ils émanent du tiers état rural.

Certes cette thèse de l'application arbitraire de biens légitimement possédés en vertu de donations, de legs, de fondations revêtues de toutes les formes légales à une destination difTérente de celle à laquelle les donateurs les avaient affectés, n'est pas soutenable au point de vue du droit. En tout cas il faudrait, pour légitimer une mesure aussi grave, le concours des deux puissances, et c'est ce dont on ne semble guère se douter en 1789. Cette ignorance du droit et cet oubli des formes indispensables n'est pas à l'honneur des promoteurs de l'idée. Il faut reconnaître pourtant que des précédents nombreux mais insuffisamment étudiés expliquent dans une certaine mesure l'erreur des Cahiers

A diverses reprises, les conciles avaient prescrit l'affectation d'une prébende dans chaque chapitre à l'enseignement gratuit, le concile de Trente notamment avait renouvelé cette disposition. Les ordonnances du royaume avaient repris et confirmé leurs décrets (1). C'était par des unions de bénéfices (2) prononcées par l'autorité compétente que la plupart des séminaires et des collèges avaient été dotés depuis le xvi^ siècle (3).

(1) « Quoniam Ecclesia Dei et in iis quse spectant ad subsidium corporis et in iis quae veniunt ad profectum animarum, indigentibis tanquani piâ mater providere tenetur, ne pauperibus qui parentum opibus juvari non possunt, legendi et proficiendi opportuiiitas subtrahatur, per unamquamque ecclesiam cathedralem, migistro qui clericos ejusdem ecclesiae et scholares pauperes gratis dcceat, competens aliquodbeneficiura assignetur. » Conc. Later.III, ap. Hardouin. ConcUiorum collectio regia maxima. Paris, 1714, info, t. VI, p. 1680-1681 et t. VII, p. 30. — Concilii Tridentini Cùnones et décréta. Sess. V. de Reformatione, cap. I. — Ordonnances d'Orléans, de Melun et de Blols. (ap. Picot, Histoire des É'ati généraux. Paris, 1872, in-8, t. II, p. 97-98; 114; 159.)— Cf. D irand de Maillane, Dictionnaire de droit canonique et de pratique bénéfici'de. Paris, 1776, in-4, t. IV, p. 451-2, v» Préceptoriale. É(2) Voir ci-dessous, note B.

(3) Ce fait est constaté dans le préambule de VÉdit du roi por- \

En plusieurs provinces, dans le comfé Nantais par exemple, et dans les anciens diocèses de Dol, Saint- Malo et Rennes, des bénéûces simples avaient él' affectés à l'entretien des petites écoles (I). Ailleurs, comme en Anjou, nombre de chapellenies avaient élt' fondées avec cette clause que le prêtre chargé de les desservir devrait en môme temps se consacrer à l'éducation des petits enfants (2). C'était donc une ide.' répandue qu'on pouvait employer les biens de l'Église au service de l'enseignement sans contrevenir aux intentions des fondateurs. Le clergé de Gharti^ appuie ses revendications touchant la part d'influen sur l'instruction publique et le droit d'inspection qui appartiennent aux ecclésiastiques sur « la nature des biens de la plupart des collèges ». Le cahier de la paroisse de Chevannes rédigé par Dupont de Nemours demandant « qu'on assure le sort des maîtres d'école par de petites pensions sur les bénéOces, » observe que cette manière de procéder « ne serait pas contraire à l'usage naturel des biens ecclésiastiques dont les fondations ont, en grande partie, pour objet l'instruction publique. »

Le gouvernement, du reste, avait souvent donne l'exemple du mépris de la propriété ecclésiastique, et la trop fameuse Comuiission des réguliers (3) établie

tant règlement pour les collèges qui ne dépendent pas de l'université de fév. 17G3 : «Le Clergé a concouru à la doution de la plupart des collèges par l'application des probcndès préceptoriales destinées k l'éducation de la jeunesse aux termes des ordonnances d'Orléans et de Blois, et par l'union des bénéfices ecclésiastiques. » Ap. Durand de Maillane, t. II, p. 43U, V École.

(1) L. Maître, L'instruction publique datis les villes et les cn)>.. pagnes du comté Nantais avant 1781). Nantes, 1882, in*8, p. V2

— Guillotin de Corson, Pouillé histurique du diocèse de Rem Rennes, 1882, in-8, t. III, p. 389-48G.

(2) C. Port. Dictionnaire de Maine-et-Loire. Angers, 1874-7S, 3 vol. in-8, passitn.

(3) L'assemblée du Clergé de 1765 avait résolu d'aller au devant dos reproches qui pouvaient provoquer les abus que le relâchement des mœurs et surtout l'usage exagéré de la commende

en 1766, avait plus d'une t'ois disposé arbitrairement des biens formant la dotation des établissements supprimés. Il en usait de même en appliquant sans mesure le système des économats, juste objet des réclamations des Assemblées du Clergé et qui devait être flétri, en 1789, dans maints cabiers (1).

Ainsi d'une part des précédents légitimes, d'autre part des procédés administratifs irréguliers au point de vue du droit, mais entrés dans la pratique courante, expliquent dans une certaine mesure, sans pourtant les justifier, les vœux d'un grand nombre de cahiers réclamant l'attribution partielle des biens de l'Église aux établissements d'enseignement existant en 1789 et à ceux dont on propose la fondation. La reproduction intégrale de ces propositions constituerait une

avaient introduits dans les ordres religieux. Elle décida de solliciter du pape la nommination de commissaires pris dans le corps épiscopal qui procéderaient aux réformes nécessaires. Le gouvernement considérant cette procédure, pourtant parfaitement régulière, comme une violation des libertés de TÉglise gallicane, institua par arrêt du Conseil du 'Ih mars 1766, une commission de réforme composée de prélats et de conseillers d'État qui fonctionna jusqu'aux derniers jours de l'ancien régime. L'œuvre néfaste de cette commission a été étudiée en 1875-1877, dans la Revue des questions historiques, par M. Gérin dont M. de Luçay résume en ces termes Itî savant travail : « Les droits du pape ne se trouvaient ni réservés ri même mentionnés, et cependant la matière était essentiellement de celles qui réclamaient le concours des deux pouvoirs. Quelcue incompétents qu'ils fussent, les commissaires n'en agirent pas moins avec une célérité qui n'eut d'égale que l'arbitraire de leurs décisions .... Ils firent sanctionner par de simples arrêts du Conseil d'innombrables suppressions, unions, translations de maisons et de bénéfices, voire même la dissolution de certaines congrégations, et en vinrent à prétendre placer désormais tous les crdres monastiques de France sous le bon plaisir du roi, en substituant un régime uniforme émané du seul pouvoir civil aux lègles et constitutions confirmées par les conciles et par des traditions séculaires. A la veille des États généraux, la commission (les réguliers avait abouti à réduire d'un tiers le personnel des congrégations d'hommes. » [Les secrétaires d'État depuis leur inslitution jusqu'à la mortde Louis XV. Paris, 188I,in-8, p. 460,461.) (1) Voir la note B.

litanie aussi longue que fastidieuse. II convient ponitant d'en donner l'idée par quelques cilalions «i surtout par une analyse rapide, mais une analy méthodique qui montrera sous quels aspects divi la question a été envisagée par les électeurs des tri ordres.

Les vœux les plus radicaux émanent naturellemoni du tiers-élat rural. 11 ne s'embarrasse guère des questions de justice et de l'orme que peut soulever l'attribution aux écoles des biens ecclésiastiques. En beau-coup de lieux, il réclame hardiment la suppression r^'la plupart des bénélices simples (1), des petits chapitr de nombreuses communautés et ordres religieu. . quelquefois aussi, il veut bien se contenter d'une partie de leurs revenus. Ces idées se retrouvent à chaque instant dans les cahiers des villages de la prévôté de Paris; en citer quelques-uns c'est les citer tous, tant y est complète, d'ordinaire, l'identité delà pensée et de l'expression.

« Nous demandons, disent les paysans de Lognes on Brie, qu'il soit établi dans les campagnes des maîtii s et des maîtresses de pension pour instruire la jeunesse; leur faire un Ilxe sur partie des revenus (]<■< moines et couvents supprimés. » Ceux de Longpéi i veulent « qu'on mettre sous séquestre les bénéli' simples pour les employer... à établir des maîtres . i des maîtresses d'école. » D'aprèsleshabitantsdeLass\ . les États trouveront dans la réunion des béncli» simples et de chapelle, l'extinction de chapitres li inutiles, de communautés, d'abbayes, ou au muiii:, dans la réduction de leurs revenus, de quoi faire un sort aux curés, fournir à l'entretien du lieu saint, à l'instruction delà jeunesse. » On réclame à Vaucresson « la construction d'une maison d'école et l'établissement d'un vicaire, le tout pris sur les biens bénéli-

(1) Toutes les expressions des cahiers cités se rapportant am matières bénéflciales sont expliquées ci-dessous, 7iotc B.

ciaux (l); » à Tremblay, « qiiil soit prélevé sur tous les biens ecclésiastiques une somme suffisante pour le payement des maîtres et maîtresses d'école, pour les réparations et la construction de leurs logemcnis; » à Sainte-Geneviève-des-Bois, « que les petits couvents, chapitres et bénéfices simples inutiles soient supprimés et leurs biens employés à l'augmentation du revenu des curés et vicaires et des fabriques pauvres et à rétablissement des maîtres et maîtresses d'école. » A Yilliers-sur-Marne, on demande « que l'ordre de Malle soit supprimé et qu'après avoir prélevé une pension pour ses membres, on applique le reste à des établissements d'hospices, maîtres et maîtresses d'écoles de charité dans les campagnes ou à leur entretien ». Les paysans de Guibeville voudraient « que la moitié des revenus de chaque évéché fût employée tant à parfaire le revenu des cures jusqu'à la concurrence de 2,000 livres, qu'à l'établissement d'hospices et d'écoles de charité, ou mise dans la caisse pour les pauvres. » Le tiers-état du bailliage de Vendôme fait la même demande en faveur des collèges.

Quelques cahiers de campagne et trois cahiers de bailliages, ceux de Gisors, de Soissons et de Montreuilsiir-Mer, un cahier de la noblesse, celui de Blois, proposent que l'entretien des écoles soit imposé aux gros décimateurs. La noblesse de Dourdan, le tiers état des Andelys le mettent à la charge des curés.

Les vœux des cahiers généraux du Tiers-Élat sont d'ordinaire plus modérés. On en trouve bien un certain nombre qui proposent de mettre la main sur une partie des biens ecclésiastiques qui supposent ou reclament des suppressions d'abbayes, d'ordres religieux, de communautés régulières, qui demandent la

(1) Observer comment les cahiers ruraux mettent à peu près sur

le même pied le service religieux et le service de l'instruction pri-

i maire, tellement considéré comme l'œuvre de l'Église, que très

I' souvent, même dans les cahiers généraux, c'est à l'article des ré'

désafîectation des bénéûces en commende. Les autres émettent des vœux plus modérés : àBelfort, pour la restitution des biens des jésuites aux collèges autrefois dirigés par ces religieux; en Bassigny, pour qu'on applique au traitement des maîtres et maîti' ses les fondations dont l'inutililé sera reconnue . Grépy-en-Valois, pour « que les bénéûces simples d'un revenu trop modique pour procurer à leurs titulaires une existence honnête soient réunis aux fabriques de leur situation soit pour procurer aux enfants une instruction gratuite, soit pour former des établissements de charité en faveur des pauvres. » L'idée de faire appel aux biens des fabriques pour le service de l'enseignement populaire se retrouve dans le cahier du clergé de Sézanne et Ghâtillon-sur-Marne : « qu'il soit pourvu à l'éducation gratuite des pauvres de la campagne en affectant une somme prise sur les fabriques dans les paroisses où elles sont suffisamment dotées. » Celte pratique du reste n'était pas nouvelle; nous la trouvons en usage dès I6G2, justement dan* le diocèse de Ghàlons-sur-Marne (1).

Le tiers-état d'Haguenau « supplie Sa. Majesté d'assigner des secours sur les fonds des abbayes et autres bénéfices ». Celui de Monlreuil-sur-Mer désire « qu'il soit pourvu à l'instruction publique en concédant aux états provinciaux quelques bénéfices» vacance arrivant par la mort des pourvus, et que gé-c néralement les fruits de tous les bénélices à la nomination du roi soient perçus, pendant trois années après le décès de ceux qui en sont actuellement pourvus, par lesdits états provinciaux pour le produit être par eux appliqué... à l'établissement des frères des écoles chrétiennes et de collèges dans les villes

(1) « Prenez tous les ans, disent les ordonnances do Cliàlons, quelque somme d'argiMit sur le revenu de la fabrique pour avoir un bon maître dans les lieux où il n'y en a point. » [Ordonnât! mandemcnls et lettres pastorales de Monseiijneur l'évéque et f de Châlons... Cliàions, 1673, in- 12, p. 95.)

qui en sont privées. » A Melun et Moret, il propose que « sur le quart réservé des pauvres des archevêchés, évêchés et abbayes en commende (1), il soit prélevé des sommes suffisantes pour établir dans les villes et bourgs des écoles publiques dirigées par les tYères des écoles chrétiennes pour l'instruction de la jeunesse et notamment des pauvres. » En Poitou, il demande la réduction des bénéfices trop considérables afin que l'excédent des revenus soit employé par les états particuliers de chaque province à divers objets d'utilité publique, notamment à l'établissement d'écoles gratuites dans les campagnes. Enfin à Châteauroux et à Beauvais, le troisième ordre réclame, comme le fait la noblesse du comté de Comminges, la stricte application des canons et des ordonnances sur « la prébende préceptoriale ».

Les vues du Tiers-État se retrouvent du reste dans un certain nombre de cahiers émanant de la Noblesse. A Beauvais, au Quesnoy, dans le Boulonnais, elle réclame pour les établissements d'enseignement « une partie » ou «une portion suffisante » des biens ecclésiastiques, » En cinq ou six autres bailliages, prévoyant comme une éventualité fort probable la suppression de certains ordres monastiques, elle ,est d'avis d'appliquer leurs biens au service de l'instruction publique.

Il est à peine nécessaire de dire que ces idées subversives de la propriété ecclésiastique et de la vie religieuse sont à peu près inconnues aux rédacteurs des cahiers du Clergé. On n'y trouvera donc pas de ces vœux révolutionnaires, mais il ne faudrait pas croire que l'Église de France se soit contentée de formuler des souhaits vagues pour la diffusion des lumières, pour la dotation des établissements existants et de ceux dont elle réclame tout aussi énergiquement que \es autres ordres, la fondation. Elle offre un concours

(1) Voir la note B.

généreux et effectif, une contribution large au budget de l'instruction publique, mais elle entend réserver ses droits, respecter les intentions des fondateurs et procéder en conformité des lois canoniques. Elle no saurait aller au devant de la spoliation plus ou moins déguisée que projiosent certains cahiers de la Noblesse et du Tiers-Etat ; elle prétend atteindre le but désiré par des moyens légaux. Voilà toute la différence entre son attitude et celle des autres ordres.

« D'utiles et nombreux établissements pour l'éducation de la jeunesse, disent les ecclésiastiques au Haut- Limousin, sont des vœux ardents du Clergé », et ils proposent d'appliquer « un revenu déterminé sur les bénéflces en commende à l'éducation des jeunes gens dont les talents naturels donnent de grandes espérances. » Ceux de Bouzonville désirent « qu'on impute la dépense d'écoles gratuites pour les sages-femmes sur l'économat des bénéfices en commende et les annates ; » ceux de Coutances, « que tous les bénéfices en commende soient supprimés et que les revenus en soient appliqués à des fondations d'écoles, bourses de collèges etde séminaires, à deshùpitaux... que dans les lieux où cette application ne pourra se faire, on y puisse former de semblables établissements et fondations sans formalités coûteuses et autres frais que ceux des expéditions de lettres; » ceux de Dieuze, « qu'on emploie les fonds des abbayes vacantes à l'avenir, à doter des séminaires et collèges qui ne le sont pas suflisamment;» ceux du Poitou et du Velay, qu'on établisse dans chaque diocèse au moyen des revenus ecclésiastiques une caisse de religion dont les revenus seront, en partie, affectés à l'instruction publique. »

Le Clergé recommande surtout ces unions de bénéfices qui depuis le seizième siècle avaient aidé à la fondation de tant de collèges. C'est principalement sur cette ressource qu'il comj)te pour assurer la gratuite dans les maisons d'éducation des divers degrés. « 11 faut, dit-il à Vendôme, trouver des moyens sûrs

et prompts, soit par des unions, suppressions et réunions de bénéfices, pour établir, dans toutes les paroisses, des sages-femmes, des maîtres et maîtresses d'école. )) A Blois et Romorantin, il recommande « de favoriser les unions faites aux séminaires et aux collèges, et de soustraire celles faites depuis plus de cent ans aux recherches des dévolutaires. » Une vingtaine de cahiers ecclésiastiques proposent uniquement ce moyen pour multiplier les bourses des séminaires. « Mais, dit le clergé de Chartres, ces unions qui procureront indistinctement à tous les sujets de Sa Majesté l'avantage d'une bonne éducation dans les collèges et séminaires, en assurant aux professeurs des honoraires convenables, aux écoliers indigents des bourses qui fourniront à leur subsistance et à leur entretien pendant la durée de leurs études, devront être faites suivant les formes canoniques. » C'est ce que la Noblesse et le Tiers-État ont oublié trop souvent.

Ce ne furent pas seulement les formes qu'oublièrent les hommes de la Révolution quand ils portèrent sur l'Eglise leurs mains violentes. Ils foulèrent aux pieds sans scrupule la justice et le droit. On sait comment, loin de procéder avec la sage réserve qui leur était recommandée, ils mirent au pillage les biens ecclésiastiques et les aliénèrent à vil prix. On leur demandait d'en affecter une partie au service de l'enseignement. Non seulement ils n'enrichirent pas aux dépens de l'Église les établissements d'éducation, mais ils les dépouillèrent des richesses accumulées parla piété intelligente de nombreuses générations, et nous savons combien il a fallu d'années et de millions pour reconstituer leur patrimoine follement dissipé les premiers jours de la Révolution.

« 11 est juste et utile, a dit M. Taine, que l'Église comme en Angleterre et en Amérique, que l'enseignement supérieur comme en Angleterre et en Allemagne, que l'enseignement spécial comme en Amérique, que les diverses fondations d'assistance et

d'utilité publique, soient maintenus indéflniment en possession de leur héritage. Exécuteur testamentaire de la succession, l'Etat abuse étrangement de son mandat lorsqu'il la met dans sa poche pour combler le déficit de ses propres caisses, pour la risquer dans de mauvaises spéculations, pour l'engloutir dans sa propre banqueroute, jusqu'à ce qu'enfin, de ce trésor énorme amassé par quarante générations pour les enfants, pour les infirmes, pour les malades, pour les pauvres, pour les fidèles, il ne reste jjIus de quoi payer une maîtresse dans une école, un desservant dans une paroisse, une tasse de bouillon dans un hôpital (1). »

Que pensait-on en 1789 de la direction générale et à de la surveillance de l'enseignement national? Quelle ■ part convient-il de faire à l'Eglise, quelle part à l'État? L'importance de ce problème est manifeste. « Parmi les questions que soulève l'organisation générale de l'instruction publique, il n'y en a pas de plus grave que la conslilulion des autorités qui doivent présider à l'enseignement (2). »

On sait quel était à cet égard le modus vivendi Ae l'ancien régime. Tout en laissant à l'Église une large part d'initiative et d'influence et sans se faire, comme de nos jours, maître d'école et maître de pension, l'État ne s'était jamais désintéressé de l'instruction publique. Il surveillait de très près les universités et les avait réformées à plusieurs reprises, en leur conservant pourtant leur autonomie et la plupart de leurs privilèges (3). De concert avec les parlements, il avait provoqué, après la suppression des jésuites, une vaste enquête sur la situation des collèges et avait

(1) La Révolution. Paris, 1878, in-S, 1. 1, p. 220.

(2) Cil. Jourdain. Les conseils de l'instruclion publique. (:») Voir la note 3 de la page 61.

organisé, pour ceux de ces établissements qui ne dépendaient pas des universités et n'étaient pas sous la direction des congrégations religieuses, un système uniforme d'administration (1). L'enseignement primaire était surtout sous l'intluence et la direction du Clergé: les déclarations royales de 1606, 1695, 1698 et 1724 avaient affirmé ses droits formellement confirmés d'ailleurs par de nombreux arrêts du Conseil (2). Aussi les ecclésiastiques du Puy pouvaient-ils affirmer dans leur cahier, sans crainte d'être contredits, « qu'il n'était pas nécessaire d'invoquer les anciens monuments de la législation, les ordonnances des derniers siècles rendant hommage aux droits du Clergé sur un point qui tient aussi essentiellement au maintien de la religion et des mœurs. »

Les rédacteurs des Cahiers ne semblent pas avoir souhaité qu'on réformât radicalement cet état de choses.

Inquiet des progrès de l'incrédulité et soucieux de défendre la foi et les mœurs de la jeunesse, le Clergé revendique énergiquement des droits fondés sur des

(1) Voici les dispositions essentielles de cet édit. Il mettait les cîllèges sous la direction d'un bureau d'administration composé, s JUS la présidence du l'évoque ou de son délégué, de deux magistrats, de deux officiers municipaux, de deux notables et du principal. Ce bureau devait se réunir deux fois par mois et prendre Sis décisions à la pluralité des voix. II nommait et révoquait le principal et les régents et professeurs, moins ceux de théologie, dont la nomination était réservée à l'autorité ecclésiastique; il arrêtait la durée et les heures de l'enseignement, accordait les ongés et vacances, préparait les règlements généraux de discipline intérieure sauf l'homologation du Parlement, fixait les traitements des professeurs et les pensions des émérites, régissait les biens et revenus, vérifiait les recettes et dépenses, intentait ou soutenait les procès. (Jourdain, Histoire de l'université de Paris, l. 406.)

(2) Voir le tome I des Mémoires du clergé de Fronce, édit. de 1768, in-4, au titre des Petites écoles, p. 969-1086 et 2113-2114; et notamment pour la confirmation de la juridiction des évêques, archidiacres et curés sur les écoles, les arrêts du Conseil des n oct. 1681 (p. 985). 16 août 16G8 (p. 996), 12 mars 1669 (p. 998), 13 sept. 1681 !p. 1054).

titres authentiques et affermis par une longue possession, en admettant pourtant d'ordinaire une certaine immixtion du pouvoir civil, notamment des administrations provinciales, des syndics de parois-' et des municipalités. A Châlons-sur-Marne, il demanda' à être exclusivement chargé de « présenter le régim des établissements et de pourvoir à leur inspection. A Riez, il réclame «la surveillance immédiate des pi. lats. » —«L'éducation publique, dit-il, à Paris, ayanl une influence si marquée sur le sort des empires par les sentiments qu'elle fait germer dans le cœur do> citoyens et les mœurs auxquelles elle les forme, li' Clergé a toujours mis au nombre de ses principaux devoirs de s'en occuper essentiellement et de la sui veiller. C'est pourquoi il demande... que les collèi: de province soient mis sous l'inspection et la supéi i rite majeure de l'Ordinaire... que tous les règlements qui tendent à conserver et à fortiller la précieuse influence des curés sur l'éducation et surtout sous le rapport de l'instruction chrétienne soient remis en vigueur. » Le chapitre de Paris, les ecclésiastiques do Grasse, d'Evreux, de Besançon, du Labourt, de Lvdn tiennent le môme langage.

D'autres cahiers demandent des modiûcations plii> ou moins profondes dans la constitution des bureaux d'administration des collèges. Déjà à l'époque de la promulgation de l'édit concernant cet objet, le Cleraé avait protesté en certaines provinces. « Quelques chapitres, dit M. Jourdain, se plaignirent d'avoir été dépossédés de leurs droits. Beaucoup d'évôques réclamèrent pour un motif plus grave; ils exprimèrent la crainte que la nouvelle organisation des collèges n'eût pour effet de les soumettre à des influences purement laïques et d'affaiblir ainsi la juste et nécessaire influence de la religion sur l'instruction de la jeunesse (1). »

(1) Jourdain, loc. cit., p. 407.

L'écho de ces réclamations retentit dans les assemblées électorales de 1789. Le clergé de Chartres demande que, dans les bureaux d'administration, la prépondérance de l'élément ecclésiastique soit assurée, tout en sauvegardant les droits de surveillance qui appartiennent à l'État. Il propose en conséquence d'y appeler « un égal nombre d'ecclésiastiques et d'officiers civils, sous la présidence de l'évèque ou de son représentant. » Les ecclésiastiques réclament à Castres « une formation nouvelle des bureaux d'adminislratioii des collèges qui ne soient composés que de membres du Clergé sous la juridiction et l'inspection des ordinaires. » Ils désirent dans le Perche, «que le régime et l'administration des collèges appartienne exclusivement aux évêques et que les bureaux, s'il est nécessaire de les conserver, soient restreints uniquement à l'administration du temporel; » à Troyes, que « dans toutes les villes où il y a collège de plein exercice, il y soit établi un bureau de surveillance dont les membres soient nommés par le synode diocésain ». Des tendances tout opposées se manifestent dans le cahier du clergé de Pamiers qui, passablement radical dans ses réclamations, ne paraît guère tenir compte des droits de l'Église. « Les collèges royaux sont soumis à la vigilance d'un corps administratif nimmé par le roi. La constitution même de ces bureaux est très abusive. Pourquoi les réduire au nombre insuffisant de sept vocaux? Pourquoi soumettre ciîs bureaux à des présidents-nés (1) qui, presque toujours absents et occupés de vastes plans d'administration, dédaignent une partie obscure et peu faite pour leur donner de la célébrité? N'est-il pas évident que leur influence détruit et énerve l'action des autres vociux et que leur crédit détermine presque toujours le choix de cinq membres, c'est-à-dire du principal, des deux consuls et des deux notables?... On pourrait dé-

(1) Les évêques.

truire ces abus en ordonnant que le bureau fût d' sormais composé de seize pères de famille éligibl parla communauté en corps et amovibles après trui ans d'administration et après une exacte reddition d. comptes. »

Ce point n'a été touché que dans un seul cahier du tiers-état, celui de Rennes. On y proposait de constituer les bureaux d'administration comme les municipalités (1).

Le clergé de Lyon voudrait qu'on contiât l'administration temporelle des collèges aux états provinciaux. Le cahier ecclésiastique du bailliage de Caux remet le soin de ces établissements « aux évêques, aux curés et aux municipalités conjointement. » Celui il Iliom donne le choix des professeurs aux municip; lités et aux curés sous le contrôle de l'Ordinaire. Enlin le clergé de Péronne, après avoir déploré « la fatale destruction des jésuites » et demandé aux états généraux « d'obliger les corps religieux et spécialement les congrégations savantes à se charger dés collèges ajoute qu'il convient de « mettre les pensions sous 1 dépendance des collèges les plus voisins, les coUèg' sous l'administration d'une université, les universib de province sous l'inspection immédiate de l'univoi site de Paris. »

C'est surtout au point de vue de l'enseignement primaire que le clergé affirme ses droits et son intention de ne point les laisser prescrire. Un grand nombir de cahiers insistent sur le droit de présentation, il nomination et de révocation attribué aux curés son le contrôle des évêques. A Bar-sur-Seine : « Le^ troubles et les divisions qui s'élèvent souvent à l'ocrn-

(I) Cet article est le 143» du cahier; le 14l« portail: « Il st : . travaillé à un plan commun de reformation de toutes les nmnici palités du royaume, fondé sur la nécessité de la représentation libre et complète des habitants de toutes les classes sans distinctions de corps ou corporations Les membres des municipalité-^

seront renouvelés par moitié tous les quatre ans. »

VUES GENERALES. bJ

sion de la nomination des maîtres d'école déterminent le Clergé à demander que les curés seuls aient le droit de les choisir, de les approuver et, sous l'autorité de l'évêque, de les renvoyer lorsque le bien des paroissiens paraîtra l'exiger. » A Paris-hors-les-murs : « que les maîtres et maîtresses soient sous la surveillance immédiate des curés ou même destituables par eux s'ils s'acquittent mal de leurs fonctions, sauf le recours aux supérieurs ecclésiastiques, comme aussi sans préjudice des droits de ceux à qui il appartient à titre de fondation ou autrement de nommer auxdites écoles. » A Calais : « que les maîtres et maîtresses d'école, dans les campagnes, soient approuvés par les curés et destitués en cas de mauvaise conduite, sans préjudice des droits de l'Ordinaire, et cela pour le grand bien de l'éducation de la jeunesse, objet qui intéresse spécialement les pasteurs (1). »

A Belfort le clergé donne exclusivement aux curés l'inspection des écoles, mais il confie le choix des maîtres « aux curés et syndics des lieux, communément avec le doyen rural d'après l'avis duquel ils recevront l'approbation de l'Ordinaire et pourront être admis à leur place. » On sait qu'en Lorraine les régents étaient élus et révoqués par l'assemblée générale des paroissiens, ce qui donnait lieu à beaucoup de cabales et parfois à de graves désordres (2). Aussi le clergé de Boulay supplie-t-il « Sa Majesté d'ordonner (jue le choix et le renvoi des maîtres d'école dépendra seulement des municipalités présidées par les curés, ces assemblées étant plus à portée que le reste de la paroisse de juger du mérite des sujets destinés

(1) Cf. C. Amiens, Clermoiit-Ferrand, Dourdan, Haut-Limousin, Vlont-de-Marsan, Rivière-Verdun, Rouen, Tout, Verdun, Vermanlois, etc.

(2) Voy. Sclimidt, L'instruction primaire en Lorraine, à la r.amoagne, il y a cent ims {Revue chrétienne, avril et mai 1880), et Greutzer, Des intenrlants de Lorraine et de leur action sur l'instruction primaire da7is cette province, Nancy, 1881, in-8.

iJi- LA QUESTION D'ENSEIGNEMENT EN 17811.

à ces fonctions. Cette disposition, peu importante en apparence, doit beaucoup infiuer sur l'éducation et par conséquent sur les mœurs des habitants des campagnes (1). »

Avec les idées de laïcisation à outrance à la mode chez nous depuis quelques années, ces prétentions de l'Église paraîtraient l'ort exagérées et même entièrement inadmissibles. En 1789, elles ne semblent pas avoir offusqué le moins du monde la Noblesse et le Tiers-État. Le second et le troisième ordre se sont fort peu occupés de la délimitation des droits des deux pouvoirs sur l'enseignement, le Tiers moins encore que la Noblesse.

Celle-ci se borne à demander en deux bailliages (Beauvais et le Quesnoy) « que les états provinciaux surveillent les collèges et les écoles gratuites » ; à Château-Thierry que ces assemblées les fassent visiter fréquemment par « des inspecteurs sages et prudents»; à Verdun que la surveillance soit partagée par les états généraux et les états provinciaux. Six cahiers remettent aux assemblées provinciales l'administration des biens et des bourses des colltVges. Sept autres leur donnent la charge d'examiner la situation au double point de vue de l'extraction et de la fortune des candidats à l'École militaire et à Saint- Cyr. Celui du Forez demande qu'on réintègre les villes dans l'administration des collèges qu'elles ont dotés. Il n'y a pas une protestation contre l'ingérence du Clergé dans la direction de l'enseignement secondaire.

Un seulcahierdu second ordre, celuide Saint-Mihiel. s'occupe de la question au point de vue des petites écoles, et c'est pour appuyer les revendications de l'Église. « Que les pasteurs des paroisses de campagne, y lisons-nous, exercent sur les écoles et sur la manière d'inculquer aux enfants les vérités importantes

(1) C'est aussi l'idée do l'université d'Orléans : o dans les campagnes lo curé, les syndics cl les marguilliers doivent faire le choix des raattres et maîtresses d'école, u

qu'on leur y enseigne, l'inspection la plus active et la plus suivie, et ne dédaignent point cette fonction la plus importante peut-être de leur ministère;... que les écoles des villes, en outre de l'inspection des pasteurs, soient soumises à celle des officiers municipaux et de la magistrature. »

Il arrive rarement que les cahiers du Tiers-État traitent des autorités préposées à la direction générale et à la surveillance de l'enseignement. Sept bailliages ou sénéchaussées seulement ont touché ce point dans leurs doléances. J'ai déjà cité le vœu du cahier de Rennes. Ceux d'Amont et d'Aval, en Franche-Comté, confient aux états provinciaux l'administration des biens des .collèges; celui de Loudun revendique le droit d'inspection sur le collège de cette ville en faveur de sa municipalité. En Poitou, le Tiers-État voudrait que l'administration provinciale fût chargée d'appliquer aux petites écoles quelques bénéfices et de régler le taux des appointements des maîtres. A Soissons, il demande pour la nomination des régents et l'inspection des écoles, le concours de l'autorité civile et de l'autorité ecclésiastique.

Le seul cahier général où j'ai trouvé l'idée révolutionnaire au point de vue spécial qui nous occupe, est celui du tiers-état de Digne dont j'ai déjà dit un mot. Voici le texte dans son intégrité : « Il est du plus grand intérêt de l'Assemblée nationale de s'occuper de l'éducation et des mœurs des jeunes gens. Cesl au magistrat civil d'y veille?-, ce droit et ce devoir lui appartiennent, les enfants devant former un jour les citoyens de tous les ordres de la société. C'est aux magistrats à les faire élever de la manière la plus propre 8 donner de l'énergie à l'âme, à leur montrer partout l'idée du bien général unie à celle du bien particulier, f. éloigner de leur cœur toute idée de superstition qui rétrécit l'esprit et quia désolé pendant des siècles les peuples et les rois. Les sciences et les arts font l'ornement de la société, la force et le bonheur de l'em-

oG LA QUESTION D'ENSEIGNEMENT EN 1789.

pire ; l'ignorance rend les peuples slupides et fait des esclaves I » J'ai cru devoir citer cette petite déclamation qui a bien son prix, ne fût-ce qu'à titre de curiosité fort rare. Ce texte est en effet l'unique de son espèce dans la vaste collection des cahiers de sénéchaussées et bailliages recueillis dans les Archives pai'lementaires.

Il faut pourtant dire la vérité tout entière. Les rédacteurs de deux cahiers de village méritent de partager la gloire des précurseurs que je viens d'exhumer. Les gens d'Herblay ont découvert, ou du moins l'homme de loi qui a rédigé leurs doléances leur fail dire que « l'enseignement est la partie de l'administration qui a été la plus négligée; que même ce qui a mis des entraves à ses progrès, c'est qu'elle a éd' soumise à l'impression exclusive des ecclésiastiques. Ils demandent en conséquence que « pour la partie de la religion, les écoles soient soumises à l'inspection des archevêques, évêques et curés (il faut leur savoir gré de cette concession), et qu'au surplus, la surveillance appartienne aux administrations provinciales et aux municipalités. » Les habitants de Rosnysous-les-bois-de-Vincennes disent de leur côté « que les écoles doivent être surveillées par le ministère public séculier et non par les ecclésiastiques. »

Les bourgeois de Digne, les paysans d'Herblay et dt' Rosny ont eu d'autant plus de mérite à exposer ces théories qu'ils allaient nettement à rencontre du sentiment général. Partout ailleurs, ou bien l'inlluence dei l'Église sur l'enseignement national ne fait l'objet d'au-j cune réclamation, ou ses droits aflormis par une possession séculaire sont formellement reconnus. On de-; mande par exemple, à Vernouillet-sur-Seine, « queJ les maîtres d'école soient nommés conjointement par] les curés, les seigneurs et les municipalités ; » et à] Wassigny, que « des inspecteurs, tous pris dans le corpsJ ecclésiastique et pensionnes par le clergé, soient char-j gés de la surveillance des écoles. »

VUES GÉNÉRALES. o7

Nonobstant les trois exceptions que j'ai mentionnées, on peut dire, je crois, que la Noblesse et le Tiers-État sont moralement unanimes à reconnaître les services rendus par l'Église à la cause de l'enseignement et le bien fondé des prétentions qu'une fois de plus, à la veille de la persécution, elle affirmait à l'endroit de l'éducation nationale.

Certes on ne reprochera pas aux électeurs de 1789 l'étroitesse de leurs vues et un attachement immodéré à la tradition. Les idées d'indépendance se sont répandues comme un torrent dans les assemblées de bailliage et les assemblées de paroisse ; aucun scrupule n'a retenu les rédacteurs des cahiers dans l'expression de leurs doléances et de leurs vœux. Nous les voyons pourtant respectueux de la légitime influence de l'Église sur l'éducation en même temps que soucieux d'affermir celle de l'État. S'ils demandent l'enseignement civique et une éducation vraiment nationale, ils entendent bien conserver à leurs enfants l'enseignement de la religion et leur assurer une éducation chrétienne. S'ils reconnaissent et proclament, trop haut peut-être, la décadence et les abus, ils veulent non pas détruire, mais réformer. Ce sont là des vérités historiques incontestables qu'il importait de dégager des textes.

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