‹ La question d'Extrême-Orient, avec une préface par m. Gabriel HanotauxChapitre 6 sur 22 · CHAPITRE II La politique de l'Annam autonomie · texte numérisé non relu

CHAPITRE II La politique de l'Annam autonomie

Au cours du chapitre qui précède, on a pu voir que la politique extérieure, spéciale aux pays de Protectorat, prenait ses bases en deux éléments bien définis : la politique antérieure de l'Etat mineur autonome, et la politique présente de l'Etat éminent. Le pacte d'adhérence qui joint les deux Etats coordonne, il est vrai, ces deux politiques, en excluant, par un texte clair du pacte même, ce que la politique du pupille peut avoir de directement contraire aux intérêts de son tuteur; mais il donne naissance à une politique métropolitaine, en tant que protectrice, et à une politique spéciale du protégé, en tant que déchu de ses droits d'extranéité et de représentation. — C'est cette politique, essentiellement nouvelle, qu'il s'agit de déterminer par l'étude des éléments qui la composent, et dont le principal consiste certainement dans la politique extérieure que tenait l'Etat mineur, alors que, jouissant de son autonomie, il dirigeait lui-même ses relations internationales.

L'étude de cette question revêt d'autant plus d'impor-

tance que l'Etat mineur a jadis possédé des relations plus anciennes et plus étendues, et que son existence propre remonte plus loin dans l'histoire. C'est le casdel'Annam, et, en général, des royaumes de l'Indo-Chine qui constituent aujourd'hui l'Extrême-Orient français.

La personnalité de l'Annam, sans remonter jusqu'aux temps légendaires. s'atBrme, dans une longue suite d'années, par une série de rapports internationaux, diffus, compliqués, qui témoignent d'une existence vivace et tourmentée. Aiguisée encore par une civilisation fine et très complète, fortifiée au contact d'importants événements et des plus grandes épreuves, cette personnalité, toute vieille et fatiguée qu'elle paraisse, ne peut être entièrement absorbée ; et les tempéraments avec lesquels elle doit être traitée sont d'autant plus délicats et nombreux, que son exercice a laissé de plus profondes traces dans le génie de la race, et créé au peuple une âme, à la fois synthétique et spéciale, empreinte, sous le cachet des siècles, d'un caractère que désormais rien ne saurait effacer.

C'est de la politique, issue de cette longue indépendance, et qui parfois ne manque pas de grandeur, qu'il importe de tenir compte, lorsque, comme protecteur, on prend la direction d'un pays si longtemps responsable de lui-même. Le chaos véritable où, pendant des siècles, s'agitèrent les destinées des peuples jaunes, et dont est sortie, tant bien que mal, la physionomie de l'Asie contemporaine, ne saurait être un obstacle à une étude souvent ardue, parfois passionnante, toujours instructive. A débrouiller cette confusion, à placer sous leur vrai jour les conflits des ambitions et les antagonismes des prépondérances, on acquerra au contraire un peu de ce doigté dé-

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lical, si nécessaire dans toutes les affaires asiatiques ; et l'on distinguera, parmi l'imbroglio des compétitions personnelles ou dynastiques, et le fatras des révolutions et des luttes intestines, l'intérêt véritable de ce pays, qui ne peut plus devoir qu'à nous, désormais, sa tranquillité et sa grandeur.

§ 1. — Relations entre l'Annam et la Chine.

On ne s'étonnera pas que l'exposé des relations de l'Annam avec la Chine tienne ici la place principale. L'immensité presque indéfinie du sol, l'absence de voisins égaux, la diffusion d'une race prolifique et généreuse, le terrible éclat des souverains conquérants, tout s'accorde à donner et à conserver à la Chine une hégémonie sans conteste qui dépasse ses frontières, et à laquelle nul peuple jaune ne cherche à se soustraire ; telle est la réputation de faste et d'omnipotence du Céleste-Empire, que l'Asie entière s'enorgueillit d'être son client, et que ceux-là même, parmi les souverains, qui eussent pu s'affranchir de tout lien de vassalité, reconnaissent néanmoins au Fils du Ciel, par une déférence coutumière, un droit vague de suzeraineté. Dans la plupart des cas, aucun avantage politique ne découle de ce droit, qui ne trouve son exercice que dans des ambassades réciproques, des échanges de cadeaux symboliques, et de solennelles investitures. Mais il faut se rappeler que l'Orient est formaliste et soucieux des préséances, et qu'il tient à l'ordre de son ensemble et à l'inaccessibilité de ses hiérarchies bien plus qu'à un avantage direct et tangible. L'Empereur de Péking faisait la

guerre pour le maintien des formules cérémonielles plus volontiers que pour la défense ou l'acquisition d'un territoire, et trouvait, dans la pérennité du rituel diplomatique, un aliment qui suffisait à son orgueil. Il prétendait, à certaines dates, être ofïiciellement reconnu pour le Père de tels peuples qui passaient leur temps à l'invectiver; et pourvu que les sceaux d'or ou d'argent qui donnent la puissance royale fussent émanés de ses ambassadeurs, il lui importait moins que ces insignes scellassent des déclarations injurieuses ou des défis à son propre pouvoir. De si graves manquements n'étaient dès lors prétexte que de missions complimenteuses efde réclamations platonicjues. Le pouvoir suprême, remis par le Fils du Ciel aux rois ses commettants, ressemblait quelque peu au libre arbitre attribué par Dieu aux hommes, et dont il leur est loisible, aussitôt qu'ils l'ont reçu, de se servir contre celui qui le leur a donné, sans crainte d'une répression immédiate.

Il fallait établir cette conception singulière, spéciale à l'esprit asiatique, pour comprendre comment l'hégémonie chinoise dura si longtemps, et pourquoi y consentirent des nations qui n'y trouvaient aucun sujet de contentement. Nous allons voir en effet l'Annam, au cours de son histoire, acceptant et réclamant même, au besoin, l'investiture de Péking, et cependant agissant en souverain incontesté, quand elle avait été différée ou refusée, sans que la Chine semble en prendre ombrage. Nous venons ((u'aucun avantage effectif n'est exigé en échange de cette investiture. Les rois des diverses dynasties de l'Annam, que ce lien ne gêne en rien dans l'exercice de leur absolutisme, s'y réfèrent immédiatement, dès qu'une compétition sérieuse les menace, ou qu'un ennemi puissant viole leurs fron-

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tièrcs ; ils réclamcnl alors de la Chine la protection — ou simi)lcment parfois ralliance — ({ue symbolise l'investiture impériale, et il paraît que la Chine ne reste pas toujours insensible à cette réclamation (|ui la flatte, tout en l'onérant. Par contre, nous verrons les rois d'Annam partir en u:uerrc contre ce suzerain débonnaire et confus, non pas pour secouer une dépendance si commode, mais pour les motifs, futiles ou importants, que les souverains indépendants peuvent seuls invoquer. Il apparait donc que le Protectorat fictif, qui unit TAnnam à la Chine, est une ({ucstion d'orgueil pour l'une et d'intérêt pour l'autre, que les obligations n'engagent qu'une des parties contractantes, et que le pacte devient nul de fait, lorsque l'Annam n'y trouve pas son avantage.

Cette bizarrerie internationale a sa raison d'être : c'est dans un principe philosophique, révéré de toute la race jaune, que la Chine a puisé sa longanimité, et l'Annam sa liberté d'allures. Nous voulons parler du principe de la solidarité (gen). De par sa situation, à tous points de vue prépondérante, au nom de la Science et des Principes sacrés dont elle a le dépôt, la Chine se croit tenue à être la tutrice morale de tous les peuples jaunes, comme le représentant de leur communauté, et la sauvegarde de l'indépendance de la race. Grâce aux influences que les lettres chinoises exercent, par l'intermédiaire des mandarins, des philosophes et des savants élevés aux écoles taoïste et confucéenne, les nations asiatiques sontdisposées à reconnaître cette suprématie et cette fonction traditionnelle et intellectuelle. Le sentiment de la conservation ethnique réunit tous les Extrêmes-Orientaux par dessus et malgré leurs frontières. Et c'est à ce sentiment latent,

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mais tout puissant, qu'obéissent — involontairement parfois — les souverains de l'Asie orientale en se groupant autour de la Chine, comme des enfants autour de leur mère, cherchant un appui moral et une communion intellectuelle, sans toutefois que le secours matériel s'ensuive nécessairement. Ainsi le grand empire remplirait un devoir de tutelle désintéressée vis-à-vis des petits empires, qu'il défendrait contre les entreprises du dehors, sans en retirer d'avantages pour lui-même. C'est à cette conception élevée que répondrait l'investiture conférée aux rois voisins, sans stipulations compensatrices. C'est un idéal fort beau lorsque les Empereurs de Péking étaient vertueux ou occupés de leurs affaires particulières ; mais, dans l'histoire, il dégénère souvent en des réalités fâcheuses, lorsque sa conception se dégrada parmi les visées personnelles d'autocrates ambitieux.

A ce même sentiment de la solidarité obéirent les petits Etats, les confédérations plus ou moins changeantes, les associations régionales sans valeur et sans personnalités bien définies, qui se réunirent autour de TAnnam, comme l'Annam et la IJirmanic se réunissaient autour de la Chine. Toutefois, à mesure que les Etats, clients moraux, devenaient moindres, la préoccupation du secours matériel entrait davantage en l'esprit de leurs chefs: et à mesure que cette demande de protection physique indiquait mieux leur faiblesse intérieure, le caractère de la tutelle d'un Etat sur l'autre se précisait plus exactement, et les motifs de l'Etat protecteur perdaient de leur pureté et de leur désintéressement primordiaux, pour faire place à des aml)îtions territoriales, et même à un Init d'assimilation entière et de conquête. Nous verrons donc l'Annam absorber

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