‹ La question d'Extrême-Orient, avec une préface par m. Gabriel HanotauxChapitre 7 sur 22 · LA POLITIQUE DE LANNAM AUTONOME · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DE LANNAM AUTONOME

Icnteniont, iii.'iis sûrement, ses Etats feudataires, sans grande opposition des tribus ([ui les com])osaient, et chez qui le sentiment de la solidarité, joint à celui de leur propre impuissance, éteignait tout regret de leur falote personnalité.

Vis-à-vis de ces Etats feudataires, l'Annam se comportait en souverain, et la Chine n'intervenait en rien dans leurs relations réciproques. C'est encore là une marque de l'indépendance totale des empereurs indo-chinois. Nous en trouvons une autre preuve, plus frappante encore, dans les guerres que la Chine continuellement, et pas toujours heureusement, déclare à l'Annam. Si un pacte sérieux eût existé entre les deux nations, les clauses de ce pacte eussent écarté toute éventualité de guerre, et, bien plutôt que d'entrer en lutte ouverte, la Chine eût trouvé avantage à faire respecter ce pacte, ou à le modifier. Mais il n'est rien de pareil dans l'histoire. Nous sommes donc ici visà-vis d'un état spécial de « respect moral » de l'Annam envers la Chine, ({ue nous décorons du nom de Protectorat, faute d'autre terme, mais qui ne se rapproche pas du Protectorat moderne, tel que le conçoivent les puissances, hors du continent européen. Cet état, malgré les inévitables tourmentes des choses humaines, sulîsiste pendant une série trop longue de siècles, pour que nous puissions en étudier le détail. D'un tel amoncellement nous extrairons seulement les faits les plus caractéristiques, d'après lesquels il peut être permis d'établir une opinion sur la nature des rapports qui unirent jadis l'Annam avec la « Mère de toutes les nations » Et l'on aura sans doute l'occasion de s'étonner qu'un fil si ténu soit demeuré si solide parmi les bouleversements du continent, si on oublie qu'il ne

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doit son existence et sa continuité qu'à un principe de morale philosophique, essentiel à l'âme des races jaunes.

Nous nous ferions un reproche de porter une étude pratique jusqu'au fond de ces temps légendaires, où les rois de la première dynastie de l'Annam, issue directement du Dragon-Céleste, régnaient parmi les prodiges. Et malgré les bribes de véridique histoire qui ont pu s'y accrocher, nous devons regarder les récits des premiers temps et les annales des dix-huit rois liuong comme les produits d'une gigantesque mythologie. Pour contrôler les assertions de l'invraisemblable tradition, nous n'avons pas ici les sources nombreuses, pures et respectables que, 800 ans avant Moïse, offre déjà l'histoire de l'Empire du Milieu. Et s'il plait aux souverains nuageux de la première époque de ne reconnaitre pour supérieur que le Dragon, leur ancêtre, nous ne pouvons entrer dans l'étude des relations de l'Annam qu'au jour même où l'Annam entre dans l'histoire définitive, c'est-à-dire à l'avènement de la dynastie de Thuc (275 av. J.-C).

Cette dynastie de Thuc, qui conquit et gouverna le royaume, était issue des frontières nord de l'Indo-Chine, vers Caobang, là où les récits anciens placent la fameuse citadelle de Conlonlhanh, dont les spirales en escargots couvraient les montagnes. Ce fut l'avènement de cette dynastie, dont le lieu d'origine était voisin du Quangsi et du Yun-nan. qui détermine des relations suivies avec la Chine, relations qui se caractérisèrent immédiatement par la reconnaissance de la suzeraineté inorale de cette der-

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nièro. Anduongvuong-, premier roi de la dynastie, reçut de la Chine le titre et les insignes royaux. Trieu vode, chef de la troisième dynastie, renouvelle, au commencement de son règne, cet hommage initial, qui rend souverains tous ses actes ultérieurs.

La cour d'Annam reconnaît la nécessité de cet hommage; elle en recueille les fruits en invitant les généraux chinois à protéger ses frontières ; mais elle veille à ce qu'il ne dégénère pas, sous la pression de Péking et la complaisance des rois d'Annam, en un vasselage effectif, ni même à ce qu'il ne détermine, dans le cours des règnes, des hommages séculaires; le roi Ai vuong, que le sang maternel chinois poussait à des complaisances envers la Chine, accepta d'assister, comme vassal, aux audiences de l'Empereur à Péking; à son retour, il trouva la cour soulevée, le peuple en révolte (111 av. J.-C). Le parti national, conduit par le maréchal Lucgia, le bat, l'emprisonne, le met à mort, et l'indépendance de l'Annam est pour la première fois proclamée.

Pour garder son droit d'investiture, l'Empereur n'hésite pas à mettre en ligne cinq corps d'armée ; le vice-roi, qui les commande, envahit l'Annam, conquiert tout le sol, réduit le pays en provinces chinoises, et l'administre comme tel; la dynastie Thuc disparaît dans l'orage ; et ce premier asservissement — car le terme de vasselage serait trop doux — demeure pendant une durée de 150 ans. Mais si le peuple de l'Annam acceptait la suprématie particulière dont nous avons parlé, il souffrait impatiemment la domination; et, après un siècle et plus de souffrances et de révoltes non comprimées, éclate le mouvement de race où tout le peuple prit part, et o[u'incarnèrent les sœurs

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Trung, les Jeanne d'Arc tonkinoises, dont la mémoire, après dix-huit cents ans, est encore plus vénérée que celle de nos libérateurs et de nos conquérants. Un si bel élan, quoique couronné primitivement de succès, dura peu. En 42 ap. ,T.-G., le général chinois Mavien rétablit, plus impérieusement que jamais, Ihég-émonie chinoise; l'Annamite fut traité en vassal, et ne put plus prétendre aux grades du mandarinat supérieur (1). Il faut cent ans aux lettrés annamites pour obtenib des privilèges égaux à ceux des lettrés chinois. A la fin du ii'' siècle, en 186, à la voix de Sitien, chef d'une famille illustre^ l'Annam secoue de nouveau le joug chinois, et le royaume eût dès lors acquis son indépendance avec celle de sa tlynaslie, si Sitien n'avait pas été attaché plus que de raison aux doctrines confucéennes, n'eût pas introduit des maîtres chinois pour les enseigner, et n'eût pas contraint les Annamites à abandonner leur écriture nationale pour adopter l'usage des caractères chinois. Son successeur, Sihuy, dupé par le général chinois Lidaï, porte sa soumission au Fils du Ciel, qui le fait mettre à mort, et l'Annam est réduit de nouveau en province chinoise : ce nouvel asservissement dure jusqu'en

Toute cette période, ancienne et troublée, de l'histoire indo-chinoise, nous montre l'Annam souvent révolté, toujours vaincu, serré étroitement par son vainqueur. La seule investiture se dénature jusqu'à la conquête du protégé, et à son administration directe par les chefs militaires du Protecteur. Toutefois ces chefs militaires, qui ont jeté

(1) C'est cette sujétion que les rois di la dynastie Nguyèn exercent sur les Tonkinois, en refusant presque toujours les emplois de la cour aux indigènes des provinces situées au nord du Tlianhoa.

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])as L't remplacé la race royale, s'érigent eux-mêmes en dynasties, (;t sont les premiers à relâcher, par intérêt et orgueil personnel, les liens dont ils avaient contribué à contraindre le peuple conquis; et bientôt l'ambassade et le tribut annuels à Péking sont les seules marques de la vassalité de ces vice-rois à peu près indépendants. Il n'est pas néanmoins douteux que le pays ne soit profondément acquis, et de force, à la prépondérance chinoise; il n'est plus de royaume d'Annam, il n'est que des provinces annamites ; le peuple a perdu ses libertés, ses rois, ses privilèges de castes et jusqu'à son écriture ; et c'est de cette épo({ue que date le croisement physique, intellectuel et moral des Chinois avec le peuple annamite, jusqu'alors autochtone. Nous voyons aussi que cette prépondérance n'est pas facilement supportée: à défaut d'un patriotisme particulariste, il demeure à l'Annam le sentiment de la race opprimée et de la liberté perdue ; et de violents soubresauts pour la reconquérir ensanglantent l'histoire des premières dynasties. De ces révoltes, l'une enfin devait réussir ; et, sortant enfin d'un esclavage, si étroit qu'il menaçait sa personnalité tout entière, nous allons voir l'Annam monter lentement et par échelons, de la vassalité la plus stricte jusqu'à l'indépendance presque entière, à travers les dilîicultés et les guerres d'une période orageuse.

En 54G, l'Annam entier se révolte ; sous l'impulsion du chef de la famille Ly et du général indigène Trien, les troupes se soulevèrent et chassèrent les Chinois. Après des dissensions entre les vainqueurs, le trône demeure à Ly

phattu. qui étalîlit la première dynastie nationale en Annam ; celle-ci fut absolument indépendante, et refusa de demander l'investiture à Péking ; elle s'éteignit malheureusement au bout de soixante-deux ans, et la Chine, en 603, établit de nouveau sa suprématie sur l'Annam. Mais quoique encore la dynastie disparue ne fût pas remplacée, et que des vice-rois en occupassent les fonctions, la Chine se garda bien de réduire l'Annam aussi étroitement que par le passé ; elle imposa au premier vice-roi un traité de Protectorat, par lequel l'Annam conservait toutes ses libeï'tés sur son territoire proprement dit, formant treize divisions ou chaûs. qui furent gouvernés par des indigènes ; les quarante autres chaûs, qui formaient le reste de l'empire des Ly, furent administrés à la chinoise, et tenus de payer un tribut annuel (or, argent, parfums et produits précieux de la contrée). Grâce à cette habile distinction, ce pacte fut observé pendant plus de trois siècles, et les Annamites, soumis à une suzeraineté assez large et régulièrement constituée, connurent enfin la prospérité. Durant tout ce laps de temps, la Chine fut véritablement la protectrice désintéressée du royaume, et c'est à ce désintéressement qu'il dut sa première grandeur. Il faulremai'quer toutefois que les treize provinces à qui la Chine consentit une administration intérieure autonome, furent un foyer naturel où couvèrent les espérances de liberté, et que c'est d'elles que partit le signal du mouvement qui, plus tard, rendit à l'Annam cette personnalité publique dont il n'avait presque jamais fait usage.

Nous verrons, dans l'histoire de la politique de l'Annam vis-à-vis de ses voisins de l'ouest, comment la race annamite employa les loisirs de cette période ; mais ce fut.

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après lieaucoup d'autres, une dernière invasion des Laotiens et des Siamois qui précipita la fin de l'iiég-énionie cliinoise en Annam. Ai)rès de longues lutte^, entreprises pour le compte de son protégé, qui, sans l'aider, la regardait faire, 'la Chine, à bout de dévouement, se résigna à laisser l'Annani aux mains des barbares Ciampois, Ceuxci, après dix ans de guerres, d'atermoiements et de ruses, lurent refoulés sur le jVIékhongpar le général chinois Caobien, qui, à force de commander à des Annamites, avait oublié sa patrie d'adoption. Caobien vainqueur se proclama roi, et fut accepté par le peuple reconnaissant; il ne réclama et ne reçut aucune investiture, et paraît avoir été indépendant. A sa mort, le trône de Chine était luimême en compétition, l'Annam entre en révolte générale: le gouverneur, qui succède à Caobien, et qui est pourtant un indigène, est mis à mort. Le chef de la famille Ngô réveille l'esprit d'indépendance, et se déclare roi souverain (939). Sa famille demeure vingt-neuf ans sur le trône, sans que la Chine, perdue elle-même dans ses dissensions intestines, s'y oppose en rien. Mais au bout de vingtneuf ans, affamés de liberté, les treize gouvernements intérieurs,créés par le pacte de 618, se révoltent chacun pour leur compte, et chacun d'eux proclame son gouverneur souverain indépendant. Une telle anarchie ne pouvait durer. Dinthien, le plus habile de ces treize roitelets, bat ses rivaux, se déclare souverain de l'Annam (968). Revenue de sa surprise, et sortie de ses embarras, la cour de Péking le fait assassiner, et déclare la guerre à l'Annam en révolte. Le peuple entier se porte aux frontières dans un magnifique élan, et, d'une voix unanime, le maréchal Le lloan est proclamé roi (981). C'est le fondateur glorieux de

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la première dynastie Lé, (lui donne à l'Annam une autonomie, plus durable que sa dynastie môme. L'armée chinoise qui envaliisstiit la frontière nord est battue ; ses généraux sont faits prisonniers ; et le traité de 982 reconnaît à la fois la royauté des Le et l'indépendance de l'Annam.

La caractéristique de la politi({ue de ces quatre siècles (546-982) est l'acheminement de l'Annam vers son autonomie, sous les yeux de la Chine un peu indolente. Il n'est en effet pas douteux que, si elle y eût tenu et trouvé avantage, la cour de Péking n'eût été de force à maintenir son joug, si âpre qu'il fût, sur l'Annam ; elle ne paraît pas avoir attaché à cette possession une importance extrême; toutefois le peuple, les barbares, et les généraux chinois euxmêmes y aidant, il était diffîcile, à moins d'une volonté continue (({ui ne pouvait se faire sentir parmi les révolutions intestines dont souffraient les dynasties chinoises), de faire peser sur tout le pays une administration étrangère, et d'y maintenir le régime de la conquête. L'acte de G 18, qui, dans le grand Annam vassal, consentait un petit Annam autonome, ouvrit l'ère des concessions, et éveilla dans toutes les classes de la nation l'idée d'une indépendance totale; l'on pouvait dès lors prévoir que, grâce à l'esprit très personnel de la race, le joug direct de la Chine ne tarderait pas à être secoué, et que le royaume d'Annam posséderait sous peu une histoire et une individualité propres, dont nous allons voirie développement.

La dynastie des Ly, qui, sous le couvert du traité de 982, supplanta le fils indigne de Le Iloan, accepte de la Chine l'investiture directe et la nominale suzeraineté auxquelles

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nous avons naguère fait allusion. Une liberté, conquise par tant de luttes, ne devait pas néanmoins s'exercer sans difficultés. Un certain regret poursuit toujours les empereurs de Péking de cette dépendance consentie; et, si plusieurs d'entre eux, observateurs de la foi ancestrale, ou esclaves des circonstances, n'exercent sur l'Annam qu'une protection désintéressée, il en est d'autres qui profitent des embarras du nouveau souverain, et s'allient avec ses rivaux, pour tenter de le réduire à l'ancienne tutelle.

Mais dès les premiers rois Ly le caractère des relations entre la Chine et l'Annam s'accentue pour prendre sa valeur définitive : à chaque avènement de souverain annamite, une ambassade part de Péking pour lui apporter le sceau royal et la déclaration d'investiture ; moyennant quoi le souverain est investi d'une souveraineté sans réserves, cela de l'aveu même du platonique Protecteur. Le premier Ly fait la guerre et signe les traités ; son fils, Ly thai tong, se bat contre son propre peuple, puis contre les Ciampois ; et sa situation d'indépendance est si bien incontestée que les rebelles de Canton lui offrent l'arbitrage entre eux et le Céleste-Empire. Ly thai tong refuse cette délicate entremise, mais il donne de part et d'autre des conseils qui sont donnés et reçus comme venant d'un ami et d'un allié, et non d'un protégé de la Chine ( 10 i3).Ly thai tong frappe ses monnaies; il abolit l'esclavage; tous ses actes sont ceux d'un maître qui ne rend de comptes à personne.

Sous le règne de son petit-fils Lyn hou, la Chine s'allia à tous les ennemis de l'Annam pour tâcher à le réduire. Quelle que soit l'ambition qui perce dans l'ouverture de cette campagne, le seul fait de cette déclaration de guerre prouve qu'il n'y avait, entre la Chine et l'Annam, ni pro-

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tectorat, ni véritable pacte, et que leurs diiricultés ne pouvaient être résolues que les armes à la main. Cette guerre se termina à l'avantage de TAnnam, à qui la Chine rétrocéda quelques territoires indûment conservés par elle (1127). Dès lors, convaincue que l'ancien client est devenu un voisin, à l'occasion redoutable, la Chine n'entretient plus avec l'Annam que des relations de bonne confraternité ; les deux dynasties rivales de l'Empire du Milieu envoient tour à tour des ambassadeurs et des présents au roi Ly Anh, afin de le disposer pour l'une ou pour l'autre. En 1186, à l'avènement de Lycao, la Chine ne donne plus l'investiture, mais elle reconnaît que le souverain de l'Annam a droit au titre de roi. Cette formule très large subsiste désormais comme le seul lien qui rappelle la protection morale d'un Etat sur l'autre, et les ambassades réciproques, qui portent les présents et les congratulations, sont de même importance et de même richesse. L'usage en est si bien établi que la dynastie Ly disparait après le règne dun fou et celui d'un enfant, et que la famille Tran monte au trône d'Annam, sans que la Chine s'en mêle le moins du monde. Les révolutions d'Annam ne suffisent plus pour changer la nature d'un lien si facile ; il faut les bouleversements d'un continent, et l'entrée sur la scène asiatique du dévorateur des peuples Khoubilaï khan.

Trente-trois ans après, en effet, que la dynastie des Tran, en la personne de Tran thai, eut succédé à la dynastie Ly, les Mongols envahirent la Chine, et les Khans de Mongolie, renversant la dynastie nationale des Tong,

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imposèrent à la Chine la dynastie tartare des Nyén. Les Tran d'Annam, tout en faisant respecter militairement les frontières par les généraux mongols, s'alarmèrent du caractère guerrier de la nouvelle domination, et, pour conserver l'autonomie de leur royaume, sacrifièrent la forme au fond. Ils proposèrent à Khoubilaï khan un traité, et ils lui consentirent, en 1259, un véritable pacte d'adhérence, pacte nettement défini, aux termes duquel le roi d'Annam reconnaissait devoir son investiture et son titre royal au dynaste de Péking, et s'engageait à lui verser en conséquence un tributtrisannuel. Ce pacte laissait d'ailleurs à l'Annam toute son extranéité, son administration intérieure, et tous ses droits vis-à-vis des autres feudataires de la Chine ou de ses propres feudataires. L'aide matérielle obligatoire, en cas de danger, n'était nullement proiuise par le tuteur au pupille, et la valeur intrinsèque du tribut trisannuel réclamé par Khoubilaï excluait toute idée de recherche d'un profit quelconque ; la dépendance était donc ici réduite au solennel hommage et aux formes cérémonielles et symboliques dont nous avons parlé ; et le Protectorat exercé par Khoubilaï se fût donc entièrement rapproché du Protectorat désintéressé exercé par la Chine antique, si le souverain mongol, bien avisé, en ne stipulant pour lui aucun droit d'intercession chez son pupille, ne s'était bien gardé en même temps de lui promettre, en quelque cas que ce fût, la moindre assistance. Khoubilaï, d'ailleurs, enivré par les conquêtes qui le faisaient véritablement successeur de Gengis khan, ne semble pas être demeuré volontiers dans les limites du pacte de 1-259, signé avec Tran thaï, et profite de Tavènement du fils de ce dernier, Tran hou, pour lui intimer

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l'ordre de venir à Pckingauxaudiences impériales, comme un prince vassal, pour recevoir de ses mains l'investiture. On se souvient que pareille complaisance avait précipité du trône un roi de la race Thuc. Tran hou, mieux inspiré par sa dignité, peut-être averti par ce lointain exemple des annales, n'eut garde de céder à cette fantaisie.Etdecerefus sortit, avec le rude conquérant mongol, la guerre la plus farouche que l'Annam ait jamais eu à soutenir. Grâce au climat, aux distances, et aux autres préoccupations de Khoubilaï, l'Annam en sortit vainqueur. Quatre ans plus tard, nouvelles instances de la Chine, nouveau refus de l'Annam. A l'avènement de Tran nan, Khoubilaï recommence ses menaces ; ses préparatifs de campagne sont interrompus par sa mort, et son successeur envoie à Tran anh l'investiture que celui-ci n'avait pas sollicitée, et qu'il n'attendit pas pour agir en souverain et pour déclarer la guerre à ses ennemis les Ciampois : le roi Tran dinh reçoit l'investiture avec le cérémonial prescrit; mais son successeur, Tran du, ne la demande pas ; on ne la lui envoiepas,et il agit en souverain absolu, tout comme ses prédécesseurs. La famille de Khoubilaï ne se maintint pas longtemps sur le trône ; elle fut renversée par la dynastie des Ming, et c'est en vain quelle réclama, pour conserver l'empire, l'appui de cet Annam qu'elle avait si longtemps combattu. Les Ming, en prenant le pouvoir, notifient leur avènement au roi d' Annam, et celui-ci envoie à Péking une ambassade qui reconncLÎt les nouveaux maitres ; mais c'est ici le seul terme employé qui précise l'idée du Protectorat, car les Ming eux-mêmes appellent traité d'silliance le pacte dans lequel ils reprennent avec l'Annam les relations déterminées par le pacte de 1259.

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Toutefois, l'obscurité même et l'imprécision de l'accord signé avec les Ming engagent ceux-ci à profiter de la faiblesse que les interrègnes et les luttes intestines causaient en Annam, pour réclamer des droits que ne leur donnaient ni la lettre ni l'esprit du pacte. Les Ming exigent des Tran, assaillis et divisés, de nombreux tributs, des approvisionnements, le libre passage des troupes chinoises en territoire annamite; tout est accordé par crainte d'une guerre que les Tran n'auraient pu soutenir avec avantage. Enfin, ils demandent que cinquante mille hommes des meilleures troupes de l'Annam soient incorporés dans l'armée chinoise. Le grand maréchal Lequily. qui visait le trône, refuse d'accéder à une telle demande, se retranchant derrière les clauses du traité; l'empereur n'insiste pas, et c'est parmi ces difficultés que les Tran sont déchus, et que Lequily inaugure l'ère rapide et déplorable de la dynastie Hô.

Cette dynastie, ennemie de la Chine, était advenue à un moment favorable aux revendications nationales; elle eût pu jouer un beau rôle, mais sa haine pour la dynastie des Tran, qui fut chère au peuple, et la rapacité et la cruauté de ses deux rois détachèrent d'elle la nation : entre ses Protecteurs irrités et ses sujets indifférents, la cour d'Annam se trouva sans ressources et sans défenses; et l'on vit renaître les plus mauvais jours de la primitive histoire. Les Chinois commencent par s'allier aux ennemis des Hô, tout en envoyant des ambassades complimenteuses ; puis, jetant le masque, ils envahissent l'Annam, créent une administration chinoise dans les douze grandes provinces. .

font périr les rois IIô, et s'emparent de tout le pays, à la tète duquel est mis un gouverneur nommé par Péking.

Cette conquête violente et la brutale adniinistratiop qui la suivit sont l'origine du mouvement national, lent et sourd à son origine, qui précipita l'Annam entier sur ses envahisseurs. Deux membres de la dynastie Tran prennent le titre de roi. Le premier meurt presque aussitôt ; le second, Trang, après avoir envoyé force cadeaux et ambassades, réclame en vain l'investiture; l'Empereur lui accorde dédaigneusement le titre de préfet de l'Annam méridional. Ainsi le Tonkin entier demeurait à l'envahisseur, qui d'ailleurs ne cessa pas les hostilités contre le malheureux Roi-Préfet. Les généraux chinois envahirent le Nghean; et la bataille de Thaigia, où les Annamites furent entièrement défaits, ruina les espérances de la dynastie de Tran. Le roi s'enfuit au Laos, où il fut fait prisonnier, et mourut en exil. L'Annam entier fut réduit en provinces chinoises, et la haute administration confiée à deux gouverneurs venus de Péking.

Mais l'Annam n'était plus aux temps anciens où il supportait encore la domination d'un maitre ; la politique d'annexion, pratiquée par la Chine, trouva immédiatement des adversaires qui se révoltèrent et entraînèrent peu à peu le peuple à la fameuse guerre de l'Indépendance. La sévère domination des gouverneurs chinois augmenta le regret universel des régimes abolis.

La Chine, en effet, poursuivit avec la dernière énergie le rêve d'assimilation ([u'avaient caressé plusieurs empereurs conquérants: elle liouleversa les mœurs et les coutumes de l'Annam jusque dans la manière de se vèlir et de porter la chevelure; les écoles chinoises eurent

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