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LA PIN DES MING ET LA CONQUÊTE MANDCHOUE

Dès lors rinvasion mandchoue s'acheva d'une poussée irré-» sistible. Les Chinois organisèrent une première ligne de défense derrière le Hoang-ho, ils barrèrent le cours du fleuve pour en élargir le lit en un fossé infranchissable, et ils s'enfermèrent dans la forte place de Kaï-foung. Des pluies extraordinaires déterminèrent une formidable inondation, qui couvrit toute la plaine, renversa les barrages de Kaï-foung : 40 000 Chinois y furent noyés. Le fleuve rentré entre ses bords, les Mandchous le franchirent sans autre peine; dès lors les Chinois se persuadèrent que les envahisseurs disposaient de la protection céleste; ils furent pris de panique, ils fuyaient devant la seule ombre des chevaux tartares.

Ils se soumirent presque tous sans autre résistance; ils adoptèrent par force la coutume de la tète rasée en signe d'obéissance aux vainqueurs; on y retrouve le souvenir des mœurs des Huns; mais les vrais Chinois la détestent à cause de sa laideur et de l'humiliation qu'elle leur rappelle. D'ailleurs les Mandchous adoptèrent, comme autrefois les Mongols, la plupart des institutions chinoises et vécurent de la vie des vaincus. Us demeurèrent nombreux surtout dans les provinces septentrionales, dans la région du Hoang-ho; au sud, dans le pays du Yang-tsé-Kiang, ils occupèrent les principales villes, ils s'y retranchèrent dans les quartiers les plus abrupts, ils y maintinrent de fortes garnisons, sous lesquelles la Chine a gardé les caractères d'un pays conquis.

11 en est surtout ainsi dans les provinces les plus méridionales. La résistance en effet fut assez longue dans la vallée du Si-Kiang, dans le Kouang-si et le Kouang-toung; elle fut conduite par le fils du dernier empereur, Jun-Lié; il eut le secours de quelques canons portugais, il eut même le secours du christianisme; il fit baptiser sa femme sous le nom d'Hélène, son fils sous le nom de Constantin, et sans doute il espéra vaincre aussi avec le signe de la croix. 11 se défendit pendant un an dans Canton; la ville ne fut prise que le 26 novembre 1650.

Les derniers défenseurs de l'indépendance de la Chine se

DwAULT. — Extrême-Orient. ^

réfugièrent dans Vïle Formose sous la conduite de Tcheng- Tcheng-Koung, que les Européens ont appelé Koxinga. Il chassa de Pile les Hollandais qui venaient de s'y établir. Il résista aux Mandchous jusqu'en 1683. Même l'île de Formose ne fut jamais complètement soumise. Elle a conservé un culte pour les Ming, et c'est la principale cause des obstacles que les Japonais aujourd'hui y rencontrent.

Ainsi sont revenus en Chine les temps de la domination tartare; la dynastie mandchoue des Tsing a quelques-uns des caractères de la dynastie mongolique de Koubilaï; les Chinois n'ont pas oublié le règne de la Lumière, sous les Ming; ils gardent un mépris secret pour leurs vainqueurs qui ne sont que des guerriers. Cette sourde opposition que le parti national chinois fait à la vingt-deuxième dynastie est un des traits essentiels de la Chine contemporaine : elle en explique les profonds mouvements populaires, par ailleurs insaisissables.

Parmi tous les désordres où disparut la dynastie nationale des Ming, d'autres nouveautés commencèrent d'arracher la Chine à son isolement et à sa tranquillité : les Européens se montrèrent sur ses côtes et y furent bientôt très entreprenants; les Japonais y conduisirent déjà des entreprises redoutables. L'avenir de la Chine se chargeait de nuages.

En effet, au xvi* et au xvn* siècles, les Européens firent un premier effort pour pénétrer dans l'Extrême-Orient; ils y continuaient la pensée de Christophe Colomb, qui avait cru trouver vers l'ouest le chemin de l'Asie et qui avait eu encore des préoccupations de croisade religieuse. Pourtant ils n'y vinrent pas par l'ouest; le Nouveau-Monde se trouva être d'abord une barrière infranchissable; le détroit de Magellan, à l'extrémité méridionale de l'Amérique du Sud, imposait un détour trop considérable et l'océan Pacifique une trop redoutable traversée. En vérité, la route de l'ouest, indiquée par

Colomb, ne sera ouverte que par le canal de Panama. Pour des siècles la meilleure route de rExtrême-Orient fut celle de Vasco de Gama; on sait la longue émulation des Portugais et des Espagnols à la recherche de la route de Tlnde et, que, Christophe Colomb pour le compte de TEspagne pensant la trouver à travers TAtlanlique, Barthélémy Diaz et Vasco de Gama la déterminaient scientifiquement le long des côtes de l'Afrique, parle cap de Bonne-Espérance et les moussons d'été de l'océan Indien. Et la bulle du pape Alexandre VI en 1593 avait partagé le globe entre l'Espagne et le Portugal : à l'Espagne, l'Amérique; au Portugal l'Asie et l'Afrique; il avait la meilleure part, et, en effet, d'abord il fut le représentant principal de l'influence européenne sur les côtes chinoises^ : de Mozambique à Timor, dans les îles de la Sonde, en passant par Goa et Diu, on retrouve encore sur la carte les traces de la grande voie portugaise du xvi* siècle. L'Espagne y eut peu d'intérêts; elle n'occupa que les Philippines, dans le moment très court où le Portugal était tombé sous sa domination (1580-1640).

Le grand gouverneur portugais des Indes Orientales, Albuquerque, avait organisé fortement, dès le commencement du xvi* siècle, la domination de son pays au delà de l'Inde, sur les îles de la Sonde. C'était l'accès des mers de la Chine, et il ne se pouvait pas que bientôt le Portugal n'essayât d'exploiter le magnifique marché chinois.

En 1511, un premier marchand portugais, Raphaël Perestralo, vint à Canton, renouant enfin, à deux siècles et demi d'intervalle, la tradition de Marco Polo. En 1517, don Fernand Perez d'Andrade se présenta devant les côtes de la Chine avec une escadre; les mandarins, curieux autant qu'inquiets, lui firent un accueil aimable, parurent disposés à quelques relations de commerce. Il alla jusqu'à Péking; il y fut reçu par l'empereur, il y demeura quelque temps comme ambassadeur : la Chine s'ouvrait déjà.

Mais d'autres Portugais derrière lui se montrèrent maladroits; des vaisseaux de son pays le long du rivage commirent

d'odieuses pirateries, brûlant et pillant les villages, rançonnant les barques de pêche. Ferez le paya cher : jeté en prison, il y resta six ans, et fut exécuté en 1523.

Cependant ses compatriotes cherchaient les meilleurs points du rivage où ils pourraient s'établir à demeure pour le commerce du pays. Us fondèrent un premier comptoir sur la côte du Tché-Kiang, à Liam-pô, entre Tchin-haï et Ning-pô. Us y continuèrent leurs errements funestes; ils irritèrent les habitants du voisinage par leurs exactions; pour s'imposer par la terreur, ils brûlèrent un village et en massacrèrent toute la population; le procédé se montra imparfait : les Chinois furieux détruisirent la petite colonie en 1545. Elle avait cependant obtenu quelques résultats; des missionnaires catholiques y étaient venu^ et avaient commencé la conversion du pays voisin; ils avaient fait en quelques années des milliers de prosélytes; dans la querelle qui aboutit à la ruine de rétablissement de Liam-pô, on assure que 1 200 chrétiens furent massacrés : ce chiffre cependant peut sembler un peu gros. Les Portugais enfin purent fonder un comptoir plus durable à Macao, à Tembouchure du Si-Kiang et de la rivière de Canton (1553); ils y Jurent tolérés par les Chinois; ils furent considérés par eux comme des vassaux, car ils durent payer aux mandarins de Canton un tribut annuel dont ils ne se sont délivrés qu'en 18i9. L'action portugaise ne pénétra pas plus loin en Chine; d'ailleurs la base de leurs opérations dans l'Extrême-Orient ne larda pas à leur manquer : dans les premières années du xvii® siècle, les Hollandais leur enlevèrent les îles de la Sonde et furent dès lors mieux placés qu'eux.

Us leur firent une concurrence à la fois commerciale et religieuse; ce fut une forme de la lutte religieuse qu'ils soutenaient en Europe contre Philippe 11. Us contribuèrent beaucoup à faire expulser les Portugais du Japon. Sur les côtes chinoises ellesmêmes, ils s'établirent dans les îles Pescadores; ils transférèrent ensuite leurs comptoirs dans l'île Formose, en 1625; ils en furent chassés en 1662 par la masse des Chinois fuyant

devant la conquête mandchoue; ils conservèrent, d'ailleurs, dans des limites étroites, le monopole du commerce étranger sur le marché japonais : ils ont été jusqu'au xix* siècle, au point de vue économique, les seuls représentants de TEurope dans rExtrème-Orient.

Les Japonais aussi commençaient de paraître sur les côtes chinoises, et la question d'Extrême-Orient se constituait déjà avec ses éléments essentiels. De nombreux pirates japonais venaient dès lors sur les côtes, du Fo-Kien et du Tché-Kiang, merveilleusement fertiles, et y faisaient de riches butins; ils eurent même l'audace, en 1560, de venir mettre le siège devant Nanking; ils y reçurent d'ailleurs une leçon sévère. Le gouvernement du Japon lui-même, qui se donnait alors une forte organisation, manifestait déjà des desseins ambitieux sur la Corée, et ce sont comme les premiers traits de la politique contemporaine.

Cependant il est vrai que les relations de l'Europe avec la Chine eurent surtout alors un caractère religieux. On verra plus loin les succès obtenus au Japon par saint François- Xavier. Un autre jésuite, Matteo Ricci, fonda une mission à Péking à la fin du xvi* siècle et y mourut en 1610. C'était un savant; il fut très goûté des lettrés de la Chine; il traduisit les Éléments d'Euclide en chinois; il inaugura d'une façon remarquable les études sinologiques, où les jésuites après lui restèrent longtemps des maîtres; il montra d'autre part en matière religieuse la plus habile tolérance, et il obtint par là de magnifiques succès. 11 ouvrit la tradition libérale qui devait demeurer longtemps celle de ses successeurs : ils ne virent pas qu'il y eût, dans le culte de Confucius et dans celui des ancêtres, quelque contradiction avec les enseignements chrétiens; au contraire, ils s'efforcèrent de les adapter les uns aux autres, et ils établirent l'harmonie entre leur doctrine et les cérémonies coutumières en Chine; de même, aux origines du christianisme, les premiers missionnaires adaptaient l'enseignement chrétien aux habitudes païennes. Ainsi ils commencèrent de fonder, même avec les mandarins, des rapports de

cordialité qui renfermaient les plus belles promesses : l'un d'eux, le père Verbiest, devint à Péking le président du tribunal des Mathématiques. C'était une œuvre de véritable civilisation *.

Mais ensuite arrivèrent d'autres missionnaires, des franciscains, des dominicains espagnols, comme Jean-Baptiste de Moralez. Ils furent moins tolérants, et se firent expulser en 1637. Jaloux, ils le reprochèrent aux jésuites, coupables, selon eux, de se plier à dès rites contraires à la doctrine de l'Église et gravement entachés d'hérésie : Moralez se rendit à Rome ; il obtint du pape une bulle qui condamnait les jésuites (16i5). Le jésuite Martini attendit la mort du pape, obtint de son successeur une bulle contraire (1656). Moralez retourna à Rome, obtint la confirmation de la première condamnation; la querelle s'éternisait, au détriment des véritables intérêts du christianisme dans l'Extrême-Orient.

Louis XIV alors prit cette cause en mains; sur les conseils du père La Chaise, il envoya à Péking une mission de six jésuites : lui qui se préparait à la révocation de l'Edit de Nantes, eût-il consenti que l'empereur Kang-Hi envoyât à Paris une mission de bonzes bouddhistes? Lorsque, aussi, il fonda en 1664 la Compagnie des Indes Orientales, il se préoccupa, comme auparavant les Portugais, d'assurer le développement de la propagande catholique en même temps que celui du commerce français. Ce fut l'origine du protectorat exercé depuis par la France sur les missions chrétiennes de la Chine, une des formes les plus remarquables de son influence extérieure dans les temps modernes; on y retrouve, à un moindre degré cependant, quelques caractères de la question d'Orient. La mission des jésuites français partit en 1685, l'année même de la Révocation; elle laissa un de ses membres dans le royaume de Siam, où la France commença d'avoir de grands intérêts. Enfin les missionnaires s'installèrent à

1. Henri Gordier, Les relations de la Chine avec les puissances occidentales^ III, ch. XXV (F. Alcan).

Péking en 1688 : Fempereur Kang-Hi leur permit de construire une église, le Pé-tang, auprès de son palais.

Ils eurent pour premier supérieur le père Fontaney. L'un d'eux, le père Gerbillon, un des plus grands savants que la France ait eus dans les langues orientales, servit d'interprète entre les Russes et les Chinois au traité de Nertchinsk en 1689; il était un des familiers de l'empereur Kang-Hi. Alors leô missions catholiques furent organisées pour toute la Chine, les divers vicariats partagés entre les congrégations concurrentes pour éviter d'autres querelles. L'apostolat chrétien paraissait réservé à des succès décisifs.

Mais la querelle des rites recommença : un prêtre des Missions Étrangères, vicaire apostolique au Fo-Kien, Charles Maigrot, dénonça à Rome en termes indignés la complaisance des jésuites à l'égard des rites chinois. Les temps sans doute étaient particulièrement favorables à un pareil débat : toute la théologie en fut mise en mouvement; la Sorbonne, naturellement, s'en mêla, comme elle s'était mêlée de la question de la grâce et du jansénisme ; elle condamna solennellement les jésuites, comme elle avait condamné Port-Royal; le pape, en 1704, prohiba toutes les cérémonies chinoises incriminées. Il envoya même un légat, Charles de Tournon, évêque d'Antioche, chargé d'assurer l'exécution de ses ordres. Le procès se continua devant l'empereur Kang-Hi, qui parut y prendre un vif intérêt et sans doute ne fut point persuadé par là de la supériorité du christianisme sur le bouddhisme. Les jésuites se défendirent vivement; le légat, menacé, quitta Péking; il reçut en consolation le chapeau du cardinal; mais il eut d'autres malheurs à Canton; il fut mis en prison et y mourut en 1710 : ainsi la querelle ne fut pas privée d'incidents dramatiques.

Elle n'eut sa conclusion qu'en 1742 : le pape Benoît XIV condamna définitivement comme idolâtrique le culte de Confucius et des ancêtres. Désormais le christianisme ne fit plus d'importants progrès en Chine; elle demeura attachée à ses vieilles coutumes. Le gouvernement français n'y eut point

toute Tinfluence sur laquelle il avait pu compter; à cet égard la -différence est grande avec son rôle dans le Levant. D'ailleurs bientôt Tordre des jésuites fut supprimé; le développement des études sinologiques en fut pour un temps compromis^ Les lazaristes ont de nos jours occupé à peu près toutes les anciennes positions des jésuites ; mais ils n'ont pas la même valeur scientifique.

Du moins la France conserva quelques avantages de l'effort qu'elle avait fait ; elle continua avec le Siam des relations qui promettaient d'être fructueuses *. Colbert avait voulu, en favorisant la propagande catholique, remplacer la Hollande dans les mers de Chine et y fonder la domination française. Les missionnaires qui avaient été envoyés au royaume de Siam y furent bien accueillis par le premier ministre du roi, un aventurier d'origine grecque, Constance Phaulkon. A son instigation, une ambassade siamoise fut envoyée en France avec de riches présents; elle fut reçue à Versailles, en grand appareil, en 1684, et il parut bien que la France allait s'assurer facilement le protectorat de ce pays. Louis XIV y envoya à son tour une ambassade, sous le chevalier de Chaumont, accompagné de quelques troupes qui pouvaient suffire à assurer l'établissement français. Mais on ne s'entendit pas. Phaulkon fut assassiné dans une conspiration de palais; la petite troupe française, bloquée dans Bangkok, fut obligée de capituler : tout le grand dessein de la fondation d'un empire français en Indo-Chine fut pour le moment détruit.

Ainsi désormais diverses puissances européennes se préoccupaient de développer leurs intérêts en Extrême-Orient; après les Portugais, les Hollandais, puis les Français commençaient de faire le siège du grand marché chinois. Ce n'était que des approches encore timides, proportionnées d'ailleurs au développement économique dont elles étaient la manifestation.

1. L. Lanier, Étude historique sur les relations de la France et du royaume de Siam de 1662 à 1703.

Les Russes aussi se présentaient à ce moment aux frontières de la Chine. Ils eurent longtemps avec elle des relations plus faciles que les autres Européens; car, longtemps tributaires des Mongols de la Horde d'or, ils furent considérés pendant des siècles par les Chinois comme des vassaux. Ils avaient commencé dès le xvi* siècle Toccupalion de la Sibérie, lorsque le cosaque Yrmak, ayant franchi TOural, avait fondé le gouvernement de Sibir. Ils arrivèrent bientôt au lac Baïkal, explorèrent la vallée de la Lena, s'établirent à Iakoutsk en 1632. Puis ils découvrirent l'Amour et en étudièrent la navigation jusqu'à son embouchure : Khabarof fonda Nertchinsk, sur la Chilka, en 1658, puis Albasine, sur l'Amour, sur la rive droite même, c'est-à-dire sur la rive mandchoue. Encouragés par rinsouciance du gouvernement de Péking, d'ailleurs occupé alors à la conquête de la Chine méridionale, ils risquèrent des entreprises de commerce, et surtout de pillage, sur le territoire chinois. Ils attirèrent des représailles : en 1685, 15000 Chinois parurent devant Albasine; les Russes, incapables de résister à de telles forces, abandonnèrent la ville,, se retirèrent à Nertchinsk, reparurent l'année suivante, furent bloqués dans Albasine, ouvrirent enfin des négociations qui aboutirent au traité de Nertchinsk, le 27 août 1689, le premier épisode des relations de la Russie avec la Chine, donc le début de son action politique en Extrême-Orient*. Elle ne s'y montra pas encore très exigeante ; elle consentit à détruire Albasine qui fut brûlée et dont la colonie fut transférée à Nertchinsk; un peu plus tard Albasine devait être reconstruite sur la rive gauche. Cependant toute la vallée de l'Amour était abandonnée par les Russes, dont la frontière était marquée approximativement par les montagnes qui la dominent; par contre ils obtinrent la liberté de circuler et de faire du commerce à travers l'empire chinois.

Ils conquirent le Kamtchatka en 1711. Mais pendant près

I . Henri Cordier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, h 81-83.

de deux siècles toutes autres entreprises leur furent interdites au sud de TAmour par la grande puissance militaire de la dynastie mandchoue. Ils se contentèrent pendant ce temps d'envoyer à Péking quelques ambassades qui durent longtemps se soumettre aux rites de vassalité. Ainsi en 1720-1721, sous prétexte de quelques difficultés que le commerce russe rencontrait à la frontière, Tambassade Ismaïlof put séjourner plusieurs mois à Péking, sans obtenir d'ailleurs des résultats appréciables.

Quelques années après, le comte Sava Vladislavitch fut envoyé en Chine pour y annoncer, selon une coutume qui s'établissait, l'avènement de l'impératrice Catherine I'*; il apportait de riches présents qui pouvaient passer pour un tribut de vassalité ; il fut question à Péking de le soumettre aux neuf génuflexions du Ko-téou devant l'empereur. Pour diverses causes, il ne fut pas admis à franchir la frontière; on envoya vers lui des mandarins avec lesquels il signa, le 20 août 1727, le traité de Kiakhta : il obtint quelques rectifications de frontière, le droit pour la Russie de nommer un consul à Ourga et de construire une église orthodoxe à Péking. Il n'y eut rien de plus pendant un siècle. Cependant le commerce russo-chinois prit un grand développement ; il se fonda à la frontière, au sud du lac Baïkal, à l'entrée de la Mongolie, un groupe actif de trois villes, Kiakhta, Maïmatchin et Troïtzkosavsk, celle-ci peu à peu la plus importante; ce fut la grande route des caravanes qui à travers la Mongolie apportaient du fond de la Chine, de Han-Kéou, d'énormes quantités de thé. Ce sera sans doute toujours la voie capitale des relations de la Chine avec la Russie, donc une des grandes voies mondiales.

Ainsi la forme religieuse fut la première forme de l'invasion blanche en Chine ; elle n'y devait pas avoir beaucoup de succès; elle en eut encore moins au Japon. Le christianisme

y fut porté par les Portugais, qui eurent sur leurs vaisseaux presque autant de missionnaires que de marchands. Leur propagande fut favorisée par l'anarchie de « Tâge noir »; parmi les partis en armes, il s'en trouva longtemps quelquesuns pour solliciter leur concours.

Cependant, si le xvi® siècle y fut encore très troublé, trois hommes remarquables y arrivèrent successivement au pouvoir, qui préparèrent enfin au Japon plus de deux siècles de tranquillité et de prospérité : ce furent Oda Nobounaga, Hideyoshi et lyeyasu. Ils furent presque contemporains et travaillèrent d'abord ensemble à l'œuvre difficile de la reconstitution politique. Oda Nobounaga était seigneur d'Owari;'il descendait de l'illustre famille des Taira, et se trouvait ainsi rattaché par ses ancêtres à la famille impériale. Il se trouva mêlé aux guerres civiles devenues incessantes; il contribua à renverser la dynastie shogounale des Âshikaga, et, aidé de Hideyoshi et d'Iyeyasu, il disposa de la plus grande autorité; cependant il dédaigna de prendre le titre de shogoun, dont le prestige avait été uu peu compromis dans les désordres précédents. Au milieu de ces luttes, en 15i2, arriva un vaisseau portugais apportant des canons et l'Évangile; on fit bon accueil aux deux, pourtant les Japonais montrèrent une admiration particulière pour les fusils, dont ils voulurent déjà curieusement connaître le mécanisme. Les missionnaires furent utiles aussi; car Nobounaga avait à se plaindre du clergé bouddhiste; contre lui il facilita la propagande chrétienne; même il ordonna la destruction d'un grand couvent bouddhiste, celui de Hiyeizan, près de Kioto, au bord du lac sacré de Biva; il y avait là près de 500 temples qui furent brûlés; il y eut un grand massacre de bonzes. Le terrain se trouvait déblayé devant les missionnaires chrétiens.

Alors arriva saint François-Xavier, accompagné de quelques jésuites; il ne séjourna que deux ans au Japon (1549-1551) ; mais ces deux années,^ grâce aussi aux circonstances, faillirent changer les destinées de ce pays : pour avoir des armes européennes, le seigneur de Satzuma autorisa les chrétiens à

répandre leur doctrine ; le seigneur de Hirado, une île sur la côte occidentale de Kiu-siu, attira aussi les missionnaires, pour les mêmes raisons ; ils furent logés dans des monastères vides et parurent ainsi destinés à remplacer les prêtres bouddhistes ; il est possible de considérer que le bouddhisme n'a pas enfoncé au Japon d'aussi profondes racines qu'en Chine, car il s'accorde mal avec le tempérament belliqueux des Japonais; d'ailleurs le christianisme fut considéré par beaucoup comme une secte du bouddhisme; les pauvres qui, souffrant des misères de la guerre civile, étaient avides de foi et d'espérance, écoutaient pieusement la bonne parole de François- Xavier. Au moment de son départ, en 1551, il n'y avait pas encore un très grand nombre de conversions; mais, sous la protection lointaine de Nobounaga, la propagande fut rapidement fructueuse : trente ans après, en 1580, il y avait au Japon 150 000 chrétiens, appartenant à 200 églises, et distribués entre trois vicariats, ceux de Kioto, de Hiren et de Sikok.

Un épisode illustre particulièrement cette histoire. Trois daïmios de Kiu-Siu, ceux d'Otomo, d'Arima et d'Omoura, résolurent d'envoyer des ambassadeurs auprès du pape, en signe d'obéissance filiale *. Ils voulaient supplier le Saint-Père de hâter la béatification de François-Xavier. L'ambassade, composée de parents très rapprochés de ces seigneurs, partit le 20 février 1582, sur un vaisseau portugais; elle resta plusieurs mois à Macao; elle était en janvier suivant à Malacca, puis, par Goa et le cap de Bonne-Espérance, elle débarqua à Lisbonne le 10 août 1584. Elle séjourna le mois de novembre en Espagne; elle s'embarqua à Alicantepour Livourne, et, par Florence et Viterbe, elle arriva à Rome, au milieu d'un grand nombre de cavaliers richement vêtus qui étaient accourus au devant d'elle pour lui faire honneur. Toute la ville de Rome voulut jouir du spectacle : les rues, les fenêtres, les trottoirs

1. Nagaoka, Histoire des relations du Japon avec VEurope aux XVI* et XVJP siècles^ p. 239-277, d'après P. de Gharlevoix, Histoire du Japon, III, p. 106 et suiv.

et les toits mêmes étaient remplis de monde; « Tadmiration et la religion suspendaient de telle force les esprits qu'il régnait partout un profond et sacré silence, lequel n'était interrompu que par le bruit des trompettes, des timbales et des acclamations. Quand les ambassadeurs furent sur le pont Saint-Ange, le canon du château tonna, Tartillerie du Vatican y répondit, et Ton entendit un concert de toutes sortes d'instruments, qui les accompagna jusque chez le pape.

« Dès qu'on sut qu'ils étaient proches, le Pontife et tous les cardinaux descendirent à la salle royale. A peine Sa Sainteté était-elle assise sur son trône que les ambassadeurs parurent, chacun la lettre de son prince à la main ; ils se prosternèrent aussitôt à ses pieds, déclarèrent en leur langue naturelle, d'une voix haute et distincte, qu'ils venaient des extrémités de la terre reconnaître en sa personne le vicaire de Jésus-Christ, et lui rendre obéissance au nom des princes dont ils étaient les envoyés, et en leur propre nom. Dès qu'ils eurent fini, le père de Mesquita, qui les accompagnait, expliqua en italien ce qu'ils venaient de dire; mais la vue des trois jeunes seigneurs, qui avaient essuyé tant de périls et de fatigues pour venir rendre leurs hommages au Saint-Siège Apostolique, était un langage qui n'avait pas besoin d'interprète et qui pénétrait jusqu'au fond des cœurs. Aussi la plupart des cardinaux et quantité de personnes de la première considération, ne cessèrent de pleurer et de sangloter pendant toute l'audience : le Pape lui-même eut bien de la peine à se contenir ; il les releva, les baisa au front, les embrassa plusieurs fois, les baigna de ses larmes, et leur témoigna une tendresse dont l'impression devait leur rester toute la vie *. »

Dans les discours qui furent alors prononcés, on compara la conversion du Japon aux plus grands triomphes des apôtres dans les premiers siècles de l'Église ; on vit dans cette conquête religieuse de l'Extrême-Orient la compensation des hérésies qui déchiraient alors l'Europe chrétienne, on y trouva

i. Nagaoka, p. 244-245.

une manifestation éclatante de la puissance de Dieu. Par là, cette ambassade paraissait être un des événements les plus considérables de l'histoire de TÉglise. C'est pourquoi le pape Grégoire XIII, à la fin de l'audience, se leva disant tout haut le cantique du saint vieillard Siméon : « Nuncdimittisservum tuum, Domine ». Il mourut cinq jours après, le 10 avril, et ce fut encore une preuve de l'intervention divine en ces circonstances merveilleuses. Le nouveau pape, Sixte-Quint, eut pour eux les mêmes prévenances que son prédécesseur; ils furent au premier rang dans les cérémonies de Tintronisation, furent éblouis de leur éclat, émus de leur signification surnaturelle.

Ils restèrent encore trois mois à Rome, jusqu'en juillet 1585 ; ils emportèrent des lettres pontificales destinées à leurs seigneurs; par Barcelone et Madrid, ils revinrent à Lisbonne, on les y retint encore plusieurs mois; ils s'y embarquèrent le 13 avril 1586, avec une nouvelle mission de jésuites. Ils arrivèrent à Nagasaki, après de nombreuses tempêtes, le 21 juillet 1590, huit ans après leur départ. Nobounaga était mort en 1582; il ne s'était pas fait chrétien; mais il passe à juste titre pour l'introducteur du christianisme au Japon, et, par la haute protection dont ainsi les chrétiens jouissaient, il était permis alors de penser que le Japon tout entier serait bientôt chrétien. Il serait difficile de mesurer les conséquences qu'aurait eues un pareil événement, même dans l'histoire universelle.

A la mort de Nobounaga, Hideyoshi, qui avait été son lieulonant et son ami, s'était emparé de toute l'autorité; il avait donné le titre de shogoun à son fils, et il avait pris pour luimême les fonctions de régent ou kuambaku; en vérité il exerça la dictature; établi à Osaka, à portée de Rioto, il fut le maître du Japon pendant environ quinze ans; il fut plus redouté que populaire, et, comme il était d'une laideur remarquable, le peuple l'appelait « le singe couronné ». Il tient une place importante dans l'histoire japonaise pour avoir eu une large politique extérieure, pour avoir arraché un moment son pays aux discordes qui Tépuisaient, pour avoir eu le premier

conscience des grands intérêts qui le rattachent au continent asiatique : en cela il fait figure de précurseur.

Le Japon n avait eu jusque-là avec la Chine que des relations irrégulières et assez incorrectes; de nombreuses barques japonaises faisaient du butin sur les côtes très riches du Fokien et du Tché-Kiang, y entretenaient un actif commerce de contrebande. Cependant, par la nature de ses côtes, par sa situation et ses propres caractères, le Japon commençait de s'attribuer une sorte de suprématie sur les mers voisines, dans le temps même, observe un historien anglais, où l'Angleterre aussi prenait conscience de ses intérêts maritimes*. Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin un rapprochement entre Hideyoshi et la reine Elisabeth.

Hideyoshi du moins utilisa avec méthode les ressources navales du Japon ; il dirigea ses entreprises résolument sur la Corée. Il l'envahit en 1591, et ce fut le principe de la guerre de Sept Ans (1591-1598) ; car l'Europe n'a pas le monopole des longues et sanglantes guerres. Les Chinois, qui ont toujours eu avec les Coréens les plus intimes et les plus cordiales relations, accoururent à leur secours; ils furent déjà battus à Pinh-Yang, au nord de Séoul, en 1592. Mais ils arrivèrent l'année suivante si nombreux que les Japonais furent refoulés jusqu'au sud de la péninsule, vers Fousan : Hideyoshi se contenta d'un traité par lequel l'empereur de Corée le reconnaissait comme roi du Japon ; on échangea des visites et des cadeaux; le commerce régulier fut autorisé entre les deux pays.

Mais l'empereur de Corée n'envoya à Osaka, pour y saluer Hideyoshi, qu'un officier de grade inférieur. Cet outrage criait vengeance. Les hostilités recommencèrent; d'ailleurs elles n'eurent rien de décisif; de grandes flottes japonaises parurent sur les côtes de la Chine et y causèrent de grands dommages; deux officiers japonais tombés aux mains des Chinois furent exécutés comme rebelles, le Japon étant toujours considéré,

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