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IV. — LE SHOGOUNAT d'edO

Dans la première moitié du xvu* siècle, sous les shogouns lyeyasu et lyemitsu, le Japon s'organisa dans un régime politique et social très original, une sorte de féodalité modernisée. Car les diverses classes sociales demeurèrent à peu près constituées comme elles l'avaient été dans les siècles passés; mais elles furent encadrées dans des institutions très fortement centralisées, qui furent le résultat d'un esprit politique très remarquable.

t. History, p. 305-312.

Le prestige moral du mikado ou tênno demeura entier, mais il fut étroitement renfermé dans ses attributions religieuses. On ne cessa pas de dire que le soleil et la lune étaient son père et sa mère, et de le démontrer par une généalogie sans lacunes; il ne cessa pas d'être visité et adoré dans les temples de Kioto, et les pèlerins, agenouillés, le front sur les dalles, osaient à peine lever les regards sur la jalousie baissée derrière laquelle se dessinait mystérieusement sa silhouette. Mais on l'estimait d'essence trop divine pour lui laisser l'administration des choses de la terre; quelques empereurs essayèrent de sortir du sanctuaire; ils y furent respectueusement renfermés par les shogouns ; on en vint à mettre des cadenas aux portes des salles qu'ils ne devaient point quitter; ainsi, dans toutes les religions, les tabernacles sont soustraits à la vue des foules.

lyeyasu lui-même conserva à l'égard du mikado l'attitude la plus révérente. Il lui fit construire à Kioto un nouveau palais ; il augmenta les domaines particuliers dont les revenus lui étaient réservés; il organisa autour de lui, parmi les prêtres et les prêtresses, les plus merveilleuses cérémonies, où il donna l'exemple de la dévotion. En vérité il renouvela l'autorité morale du mikado.

Ainsi il travaillait indirectement pour lui-même, en entretenant toute la valeur religieuse, et comme divine, delà source où il puisait son autorité ; car il ne manqua pas de solliciter humblement du mikado l'investiture du pouvoir dont il s'était emparé, qui de la sorte se trouvait fondé sur une sorte de droit divin et s'imposait au même titre que la suprématie mystique de l'empereur.

Au-dessous du mikado et du shogoun, les classes diverses de la société étaient rigoureusement séparées en une hiérarchie toute féodale.

Le clergé des bonzes, tombé précédemment à des vices qui avaient quelque peu détourné de lui l'estime, était plus digne et plus respecté depuis la disparition des chrétiens, dont la propagande avait été pour lui l'occasion d'une véritable

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réforme; situation qu'il est sans doute permis de comparer à celle de l'Église catholique après la Réforme protestante. La morale bouddhiste s'accorda avec les croyances shintoïstes en une doctrine nationale très originale, qui fait le fond de la pensée japonaise, et qui allait bientôt se manifester par une remarquable évolution intellectuelle.

Les seigneurs ou daïmios formaient la haute noblesse. On distingua quelque temps parmi eux, au commencement du xvn' siècle, les fudaï ou partisans des Tokougawa, et les lozama, qui ne se rallièrent au nouveau shogounat qu'après la bataille d'Osaka : cette distinction disparut sous lyemitsu. Les daïmios avaient une complète indépendance dans le gouvernement de leurs domaines : tous les revenus leur en appartenaient et ils y percevaient des impôts qui pouvaient atteindre jusqu'à 80 p. 100 du produit de la terre; ils y levaient des guerriers, ils y rendaient la justice en toute souveraineté; autonomie absolue par quoi ce régime social ressemble le plus au régime féodal du moyen âge européen. La tradition s'était même conservée des anciennes assemblées où les seigneurs se réunissaient pour discuter des intérêts généraux de l'empire; on en retrouvera la trace jusque dans les institutions les plus contemporaines de ce pays.

La puissance militaire des daïmios était représentée par la classe des guerriers ou samouraïs ; c'étaient les guerriers aux deux sabres croisés sur le ventre, signe de noblesse; « le sabre, dit le proverbe japonais, est Tâme du samouraï ». Ils étaient pourvus par le seigneur d'une pension fixe ou d'un domaine rapportant une certaine quantité de kokous ou de sacs de riz : le kokou étant de 180 litres et d'une valeur approximative de 20 francs, chaque samouraï avait en moyenne un revenu de 1 000 à 10 000 kokous. Ils demeuraient d'ailleurs sous la dépendance et à la discrétion de leur daïmio; aussi lui étaient-ils dévoués corps et âme, instruments de toutes ses volontés, de toutes ses ambitions, agents séculaires de la guerre civile qui avait continuellement déchiré le Japon; classe paresseuse, improductive, méprisante, prête

à tout, même au suicide du hara-kiri, très robuste ainsi, très vaillante, extrêmement sensible au point d'honneur, douée, de générations en générations, d'un sentiment chevaleresque très scrupuleux : une des plaies sociales, mais aussi une des forces du Japon *.

Les classes des travailleurs étaient fort séparées de la classe seigneuriale et militaire : les agriculteurs étaient, et sont toujours, particulièrement honorés, comme en Chine, parce qu'ils ne travaillent pas seulement pour eux-mêmes, mais pour tous. Les artisans jouissent de la même considération. Les marchands étaient moins honorés parce qu'on leur attribuait moins de désintéressement, et la seule préoccupation de s'enrichir pour eux-mêmes. On distinguait ensuite la classe des Êta, parqués dans certains villages où ils travaillaient les peaux pour le cuir; enfin, tout en bas de la hiérarchie sociale, les hinin, malheureux, gîtes dans des huttes, chargés d'enlever les corps morts dans les exécutions capitales : considérés comme des êtres impurs, ils ne pouvaient pas se marier dans les autres classes, ni sortir de leur condition. Sauf quelques détails, ce sont bien là les conditions sociales de la féodalité.

Mais le shogounat d'Édo superposa à ce régime social de fortes institutions monarchiques, encadra tous ces éléments rigoureusement hiérarchisés dans une étroite centralisation administrative. Le mikado enfermé à Kioto, dans im mystère qui grandissait autour de lui la vénération, n'eut même pas le commandement de sa garde ; le shogoun confia ce soin à un shoshidai, établi à Kioto pour cet office, choisi parmi ses plus dévoués partisans ; il avait de même un gouverneur militaire ou djodai à Osaka, la ville alors la plus peuplée du Japon et longtemps rebelle à rautorité des Tokougawa. Une surveillance minutieuse fut organisée autour de l'empereur, qui pendant plus de deux siècles ne put pas être prise en défaut; les seigneurs qui vo>ulaient se rendre à Kioto en

i. Maurice Gourant, OkoubOf p. 10-11 (F. Âlcan).

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devaieat demander la permission au shôgoua, qui leur accordait ou leur refusait les audiences du mikado.

La puissance du shogounal fut fortiûée par l'organisation de l'hérédité, et par une forte centralisation administrative, qui constituait une bureaucratie appelée te Bakou-hoa, composée surtout de gens de petite noblesse, les hatamotos, qui avaient un revenu inférieur à celui des samouraïs, de 5 000 kokous de riz en moyenne. Cette bureaucratie, comme d'autres ailleurs, comme le shogounat lui-même, se corrompit plus tard par l'usage et par Tabus du pouvoir ; un des ennemis des Tokougawa écrivait au xviu® siècle : « Le shogoun est un puissant seigneur féodal héréditaire qui épuise dans ses résidences les ressources du luxe et du plaisir, qui vit sans frein de toutes les jouissances de la cuisine et d'une volupteuse musique, qui passe tout le jour dans Toisiveté, sans souci de la misère du peuple * ». Cet ennemi était peut-être un jaloux. Du moins dans les premiers temps de' la dynastie, les shogouns ne furent pas occupés seulement de plaisir, car ils accomplirent une œuvre remarquable.

De grands travaux furent exécutés à Edo, et en firent une capitale digne de sa situation. « Le flux et le reflux, écrivait-on récemment, s'y font sentir, et ce battement de la mer aux portes du Palais semble établir un lien visible entre le centre de cet empire insulaire hier encore retiré du monde et Timmensité des océans où réside son avenir ^. » L'administration des seigneurs fut scrupuleusement contrôlée; d'ailleurs, aux environs de la capitale, le shogoun possédait en propre un immense domaine, qui couvrait environ le quart du Japon et qui en occupait toute la partie centrale ; il avait en outre des châteaux épars à travers le reste du pays, comme Guillaume le Conquérant lorsqu'il fut devenu le maitre de l'Angleterre : ainsi il avait au centre Osaka, au nord Sado et Nihigata, au sud-ouest Nagasaki. 11 avait placé beaucoup de ses parents, les Sanké, dans le gouvernement des autres provinces. Il avait

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