Weulersse, Le Japon d'aujourd'hui, p
réparti habilement les domaines divers entre les (udaï et les tozama, afin de les surveiller les uns par les autres. Pendant quelques années, il les tint dans la soumission par une politique impitoyable et quelques exemples sévères.
Il édicta de rigoureux règlements militaires : pas de nouveaux châteaux sans permission, non pas même de réparations aux anciens châteaux — on sent là quelques-unes des préoccupations du cardinal de Richelieu; — pas de ligues, pas de mariages sans autorisation ; les vêtements des familles nobles, les objets nécessaires aux voyages furent fixés selon le rang par des prescriptions somptuaires très complexes; il y a ainsi tout un recueil de règlements excessivement détaillés, qu'on appelle le Bukke-Hatto; il renferme aussi des conseils pratiques et moraux, des conseils de frugalité et de vertu, le conseil de se livrer à la chasse, qui est un excellent exercice, très hygiénique, et un dérivatif aux passions belliqueuses, le conseil encore de faire de la gymnastique, de s'exercer au jiu-jitsu.
La loi des otages, ou loi du sankin, fut plus efficace que toutes les ordonnances; elle fut promulguée par lyemitsu en 1635 ; elle obligeait tous les daïmios à séjourner à Edo une année sur deux, et même à y laisser leurs familles pendant leur séjour dans leurs gouvernements. Il y a ici de la ressemblance avec ce que feront plus tard Louis XIV en exigeant la présence réelle des nobles à sa cour, ou Pierre le Grand en les obligeant à se construire des maisons à Saint-Pétersbourg. Ed effet les daïmios eurent à Edo leurs plus beaux palais, et ils contribuèrent grandement à l'embellir. Ce fut la plus imporlanle correction apportée à l'anarchie féodale dont le Japon avait souffert pendant des siècles.
L'ordre intérieur ainsi fut assuré pour longtemps, et donna an pays une remarquable prospérité. L'agriculture fut encouragée; la culture de la canne à sucre fut introduite au Japon; la culture de la soie fut étendue, de même celles de Vindigo, de l'oranger, du tabac; les petits cultivateurs furent protégés; un édit obligea les travailleurs à la solidarité : un fermier malade ou empêché par quelque autre accident, ses
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voisins furent chargés de l'entretien de son domaine, à charge de réciprocité; des canaux d'irrigation répandirent la fertilité dans des régions autrefois délaissées, augmentèrent la fortune des autres. Un shogoun du xviii* siècle, Yoshimuné, institua à Edo des pompiers, fort précieux à une ville dont la plupart des maisons ne sont que de bois et de papier ; le même personnage fut surnommé le kome-shôgoun, ou le riz-shôgoun, à cause du grand développement qu'il donna à cette culture et de Taîsance qui en résulta pour un grand nombre de travailleurs; son règne tout entier (1716-1746) fut une remarquable époque d'ordre, de paix, d'économie et de bien-être pour les plus petits ; son nom esl demeuré populaire au Japon comme en France celui de Henri IV.
Et, comme la paix entraîne après elle tous les bienfaits, ce fut aussi l'âge d'or de la littérature japonaise; Tétude approfondie des classiques chinois y fut la base de la culture intellectuelle; car le Japon n'a pas cessé d'être une province de la civilisation chinoise. L'instruction fut répandue par la création d'un grand nombre d'écoles dont les plus remarquables sout dues aux libéralités de la riche famille des Hayashi, notamment la grande école appelée Shohei-Ko, qui fut une véritable université. De très vivantes discussions s'engagèrent entre diverses écoles d'interprétation philosophique, toujours soucieuses de respecter le culte des ancêtres et les traditions nationales, capables pourtant d'évolution originale. Il y eut dans les provinces des écoles de clans, entretenues généralement par les daïmios qui envoyaient leurs meilleurs élèves au Shohei-ko ; il y eut même parfois au fond des campagnes des écoles inférieures, à côté des temples, sous la protection du clergé bouddhiste. Certes il faudrait se garder d'exagérer la valeur intellectuelle de ces divers établissements; l'instruction qu'on y recevait était médiocre, mais non pas plus médiocre que chez la plupart des peuples européens à la même époque. Du moins il y eut de très importants travaux de compilation; ce fut le commencement de la constitution scienlifique de l'histoire du Japon ; dans quelques monuments
d'une importance exceptionnelle, comme les 243 volumes du Daï-Nippon-shiy ou les 300 volumes du Houtehotsugan. Ainsi Teffort de' Térudition, d'un caractère très pratique, se porta vers les antiquités nationales : cela ne pouvait manquer d'être un jour avantageux encore au prestige du mikado, dont l'autorité apparaissait sans cesse préeidwit aux destinées du pays, et comme indispensable sans doute à son avenir.
Ainsi le shogounat d'Edo, en arrachant le Japon au désordre des querelles féodales, lui donnait dans la paix le moyen de développer ses caractères originaux et sa propre culture intellectuelle et morale. A l'abri de toute influence étrangère, il se montrait capable pourtant d'une évolution très remarquable; il sauvait ses qualités propres et leur donnait même une expression artistique qui pourra être un élément de la culture universelle. Car l'art japonais du xviii* siècle atteignit à une sorte de perfection, où l'Europe elle-même devait prendre plus tard des leçons, et qui fut comme la fleur de la civilisation de l'Extrême-Orient.
On y rencontre des marques de l'influence chinoise et même hindoue ; mais les traits originaux y abondent. Le temple qui sert de tombeau à lyeyasu, à Nikko, au nord de Tokio, est un chef-d'œuvre d'architecture orientale avec une abondance d'ornements qui rappelle l'Inde. Les artistes japonais ont excellé dans la sculpture du bronze auquel ils ont su donner une souplesse incomparable. « Ici ce sont les bouddhas impassibles, semblables à ceux de l'Inde; là, au contraire, la vie bouillonne, des guerriers brandissent leurs armes avec de farouches contorsions ; des dragons se cramponnent aux flancs des vases; les animaux s'agitent, saisis dans le jeu de leurs mouvements; les fleurs et les feuilles s'épanouissent et s'entrelacent, les lignes se brisent, ondulent avec une variété et une élégance qui charment le regard*. »
La peinture est plus curieuse encore. Le Japon est le pays