CENTRALE
La sécurité de la Chine et surtout des provinces récemment conquises ne pouvait pas être garantie, tant que le Turkestan, foyer des grands mouvements belliqueux qui ne cessaient de bouleverser TAsie, ne serait pas soumis et fixé dans la paix, réduit à de pures transactions commerciales : ce fut l'œuvre de Kien-loung, le petit-fils de Kang-hi, lun des plus grands souverains, sans doute, de Thistoire universelle.
Ce conquérant pourtant fui un savant, un poète. 11 faut l'entendre un moment chanter le thé. « La couleur de la ffeur n'est pas brillante, mais elle est gracieuse; la bonne odeur et la propreté distinguent surtout le fo-tchéou ; le fruit du pin est aromatique et d'une odeur attrayante; rien n'est au-dessus de ces trois choses pour flatter agréablement l'odorat, la vue, le goût. Mettre en même temps sur un feu modéré un vase à trois pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services; le remplir d'une eau limpide de neige fondue; faire chauffer cette eau jusqu'au degré qui suffit pour blanchir le poisson ou rougir le crabe; la verser aussitôt dans une tasse faite de terre de yué, sur de tendres feuilles d'un thé choisi ; l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en abondance, forment des nuages épais, puis viennent à s'affaiblir peu à peu et ne soient plus enfin que quelques légers brouillards sur la superficie ; alors humer sans précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler efficacement à écarter les cinq sujets d'inquiétudes qui viennent ordinairement nous affaiblir. On peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce tranquillité dont on est redevable aune boisson ainsi préparée... Les pensées vont sans effort vers les sages de l'antiquité. » Il y a bien là quelques formules mystérieuses : ce parfum n'en est que plus poétique ; l'idée fondamentale reste que le thé importe à la conservation
des saines traditions; qui refusera de considérer en effet le thé comme un instrument de moralisation? Kien-loung fut aussi un historien; il écrivit sa propre histoire, ce qui Tobligea à faire de grandes choses avant de les écrire ; le récit en a été traduit dès lors par le père Amyot*. Mais il connut aussi l'histoire du passé, et les continuels bouleversements de l'Asie Centrale dont la Chine elle-même était trop souvent troublée, depuis la grande invasion des Mongols; il s'arracha à cette sorte de crainte qu'inspirait à ses prédécesseurs la turbulence guerrière des tribus musulmanes de l'ouest; il voulut, de propos fermement délibéré, mettre fln à leurs aventures.
En effet, depuis la mort de Rabdan, la Dzoungarie avait recommencé d'être agitée; les peuples en sont naturellement indociles parce qu'ils sont pauvres, parce que, de part et d'autre des vallées où ils vivent, des chemins s'ouvrent vers des terres plus heureuses, parce que c'est le pays des « portes », le Thian-chan-pé-lou, ou la porte qui est au nord des Thianchan, et le Thian-chan-nan-lou, ou la porte du sud, parce que leurs ancêtres ont accompli de merveilleux exploits qui sont une leçon pour les descendants. Deux chefs de la vallée de rili, Davatsi et Amursana, se disputaient le commandement des tribus dzoungares; le phénomène n'y est pas des plus rares. Davatsi l'emporta; Amursana put s'enfuir, il se relira auprès du chef chinois qui commandait au Bogdo, dans les montagnes d'où descend l'Ili; il lui demanda son appui; le Chinois en référa à l'empereur Kien-loung, qui aussitôt résolut de profiter des circonstances qui s'offraient. Il envoya un officier auprès de Davatsi, et lui fit connaître que les empereurs de Péking, maîtres de l'Asie, avaient de tout temps possédé la suzeraineté des pays sur lesquels il régnait, qu'il avait donc à renouveler l'hommage auquel ses prédécesseurs avaient été astreints à travers les âges. Davatsi n'entendit pas ce langage; il affirma qu'il était l'égal et non le vassal de l'empereur chinois, il déclara qu'il saurait faire respecter son indépen-