‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 38 sur 142 · CONQUÊTE DE L'ASIE CENTRALE · texte numérisé non relu

CONQUÊTE DE L'ASIE CENTRALE

dance, il rappela que la Chine avait été envahie plusieurs fois et conquise par les tribus du désert. Kien-loung le proclama solennellement traître et usurpateur et prépara la guerre. Combien de fois aussi les Anglais, les Français, les Russes, pour s'assurer l'empire, ont soutenu des chefs rivaux Tun contre l'autre! C'est un procédé généralement infaillible.

Kien-loung agit avec rapidité. Il leva une armée de 150 000 hommes; il donna à Amursana le titre honorifique de grand général; mais il confia le commandement effectif de l'expédition au général chinois Panti, et la campagne qui commença bientôt eut beaucoup de ressemblance avec celle de Feyanku contre Galdan. Il fallut cinq mois pour traverser le désert de Gobi, depuis l'extrémité de la grande muraille jusqu'aux sources de l'Ili. Dès le premier choc, Davatsi fut vaincu, pris, emmené en captivité à Péking; Amursana fut mis en possession du pouvoir et prêta le serment solennel de respecter la suzeraineté de la Chine [1755].

La plus grande partie de l'armée chinoise se retira; mais Amursana demanda qu'on lui laissât quelques troupes pour consolider sa puissance et imposer le respect de son autorité nouvelle aux tribus récalcitrantes. Panti resta près de lui avec une petite troupe, qui fut en effet précieuse à Amursana, qui lui servit notamment à conquérir Yarkand, et Kachgar, les grandes villes de la région du Tarim. Vainqueur, la tutelle de Panti lui fut insupportable, il voulut secouer le joug ; il suscita de graves querelles avec le général chinois ; il cherchait l'occasion de se défaire de lui; Panti fit connaître la situation à Péking; Amursana y fut appelé, comme un vassal soumis à l'enquête, pour s'expliquer sur les reproches qui lui étaient adressés ; il refusa avec arrogance, et, comme Galdan jadis, il signala la rupture par un crime : il attira dans un guet-apens la petite armée chinoise qu'il avait gardée près de lui; elle y périt presque toute : Panti fait prisonnier fut condamné à mort et fut exécuté avec des raffinements de cruauté. La gloire d'Amursana alors fut éclatante, d'avoir bravé l'empereur de la Chine : il se proclama roi dès Éleuthes. Pour dresser contre Kien-

loung une barrière infranchissable, il tenta par des émissaires de soulever les tribus mongoles, désormais dociles au gouvernement de Péking; il prétendit en vérité remettre en quesliott les résultats des victoires de Kang-hi sur Galdan : c'était toujours le même problème qui renaissait en cette interminable question d'Occident.

Mais les mongols ne bougèrent pas. Kien-loung eut le temps de préparer sa vengeance, de lever une grande armée; la lutte fut difficile encore; les premières troupea chinoises engagées dans la montagne furent vaincues, et Âmursana s'enorgueillit. Il fallut envoyer d'importants renforts, qui enfin l'emportèrent à travers des péripéties dramatiques^ Toute la DGEOungarie fut conquise. Âmursana put s'enfuir; il demanda asile aux Kirghiz, puis il eut peur d'être livré par eux : il se sauva jusque chez les Russes ;. il y mourut, et Us refusèrenfc de livrer son cadavre aux vainqueurs : ce n'eût été que le signe extérieur d'une victoire qui n'en était pas moins complète. Kouldja et la vallée de l'Ili firent partie dès lors de l'empire chinois; ce sont des frontières qui dès lors n'ont guère changé..

Dans l'entourage de Kien-loung, beaucoup lui consëllaient de s'en tenir là, de se contenter de sa vengeance satisfaite et du rebelle puni, d'abandonner ces terre» diésoléesy ces populations turbulentes et barbares. Sans doute les auteurs de ces conseils étaient des Chinois purs, qpii se souvenaient que la dynastie des Ming était restée enfermée dans la Chine proprement dite, derrière la grande muraille, et qui n'avaient que du mépris pour la barbarie. Kien^loung ne les écouta pas; il eut l'idée arrêtée de finir son œuvre, de détruite tous les repaires de brigandage, tous les foyers^ d'invasion qui depuis des siècles troublaient le voisinage, de fortifier à jamais les boulevards de la Chine.

Ainsi beaucoup de Dzoungares, devant les armées chinoises victorieuses, s'étaient sauvés dans la Kachgariey dont beaucoup de chefs étaient des créatures d' Amursana. L'empereur chinois voulut les rattacher à sa suzeraineté. Ils refusèrent; il y avait entre eux et les Chinois de profondes différences reli-

CONQUÊTE DR L'ASIE CENTRALE m

gieuses, comme, par exemple, entre les Turcs de Constaulinople et l'Europe chrétienne : les musulmans de l'Asie centrale ne Youlaient pas obéir k l'empereur bouddhiste de la Chine, et la conquête de leur pays en était ainsi rendue plus difficile. Kien-loung ayant d'abord envoyé des ambassadeurs au khan de Kachgar, celui-ci les fit massacrer : la diplomatie était en ce temps-là, dans ces pays du moins, une carrière dangereuse. Alors l'empereur résolut de châtier « les perfides musulmans ». L'armée chinoise arriva vite de la vallée de rili; elle renversa devant elle toute résistance; elle occupa aisément tout le pays. Beaucoup des vaincus s'enfuirent dans le Badakchan, c'est-à-dire dans la région de- l'Amou-daria supérieur; ils y furent en grand nombre arrêtés, décapités, et leurs têtes coupées furent envoyées aux généraux chinois : c'est la preuve de la terreur répandue au loin par les victoires de Kien-loung.

L'armée chinoise s'avança d'ailleurs loin à l'ouest des montagnes, jusqu'à Tachkent : le khan de Khokand, maître du Fergana ou de toute la vallée haute du Syr-daria, se reconnut le tributaire de l'empereur de Chine, et en effet pendant plus de cinquante ans il envoya régulièrement à Péking un tribut et des hommages annuels. Par là les Chinois se trouvaient à l'entrée des immenses steppes qui s'étendent jusqu'à la mer d'Aral et à la Caspienne : les Kirghiz qui les habitent, et qui y sont d'allure fort indépendante, envoyèrent leur soumission; une tribu de Tourgouts, des bords de l'Oural, mécontente de la domination russe, vint s'établir sur l'Ili et y fut dès lors une' très fidèle sujette de la Chine. Ainsi le prestige de l'empereur die Péking s'étendait sur presque tout l'ancien empire du Tchinguiz^khan.

Les musulmans de l'Asie Centrale, du moins jusqu'à la barrière des montagnes, demeurèrent désormais des vassaux dociles de l'empereur de Péking ; le bouddhisme est une doctrine de tolérance ; les croyances mahométanes ne furent pas troublées ; l'empereur laissa le gouvernement à des chefs indigènes, qui n'en abusèrent pas.

En 1760, Kien-loung célébra solennellement à Péking ces magnifiques résultats et ces glorieuses conquêtes qui faisaient la Chine plus grande qu'elle ne l'avait jamais été ; triomphe aussi justifié que ceux des empereurs romains montant au €apitole. Et ces pays de l'Asie Centrale, si longtemps bouleversés par les invasions et les migrations des peuples, entrèrent pour des siècles dans la paix, dans la grande paix chinoise, laborieuse et féconde. La Chine elle-même fut plus prospère et plus riche dans des frontières plus sûres, et la grandeur de ses empereurs, conquérants, et pacificateurs, se prolongea dans la suite des générations. Ainsi l'Europe méditerranéenne, au commencement de l'ère chrétienne, était entrée pour plusieurs siècles dans la paix romaine, sous le gouvernement des Augustes.

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