‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 45 sur 142 · Boulger, III · texte numérisé non relu

Boulger, III

Jehangir, un pelit-fils de Tancien khan de Kachgar; une armée chinoise poursuivit Jehangir jusque dans le pays de rissik-koul; elle tomba dans ime embuscade et y périt presque toute. Le retentissement en fut considérable dans la région. De nombreuses tribus kirghiz se rangèrent, heureuses de se battre, sous le commandement de Jehangir. Les Chinois furent chassés de la vallée du Tarim, et Jehangir fut proclamé sultan de Kachgar et de Yarkand (1826). Une armée chinoise d'environ 100 000 hommes arriva enfin, sous le mandarin Chang; Jehangir n'y put résister; il fut complètement vaincu à Yangabad, devant Kachgar; il fut atteint dans sa fuite et envoyé à Péking ; il fut promené à travers la ville dans une cage; puis il fut exécuté et mis en quartiers qui demeurèrent longtemps exposés sur les murs du palais impérial. Pourtant le gouvernement impérial renonça à atteindre le khan de Khokand ; il lui laissa son indépendance et se contenta de sa promesse de ne plus soutenir les rebelles du Turkestan oriental. Ceux-ci furent durement traités, il y eut de nombreuses exécutions; plus de 12000 familles furent déracinées et transplantées dans la vallée de Tlli. A part la séparation définitive du khanat de Khokand, la région du Turkestan rentra dans Tordre.

La Chine elle-même commença alors d'être bien plus profondément troublée par le développement considérable que prirent les sociétés secrètes. « Les sociétés secrètes, a-t-on dit, sont un fait permanent dans la société chinoise, et comme un mal inhérent à cette société*. » Cependant il est certain qu'elles ont pris des traits plus précis et un caractère plus redoutable à partir de Tavènement et surtout de la décadence de la dynastie mandchoue. Ainsi la société du Nénuphar blanc a été formellement constituée contre les Tsing. Et voici comment les Chinois racontent les origines miraculeuses de la Triade : sous le règne de Kang-hi, au monastère de Lingouang, les prêtres trouvèrent un jour sur Je sable de la rivière

1. René de Courcy, V insurrection chinoise {Revue des Deux-Mondes , 1" juiUet 1861).

un vase d'argent en forme de tripode; il portail sur le couvercle une large pierre précieuse avec ces mots : « Renversez les Tsîng, relevez les Ming ». Comme ils s'en allaient avec leur trouvaille, près d'eux la terre d'une tombe fraîche tout à coup s'agita, et une épée surgit dont la poignée avait la même inscription. Des marchands, d'autres personnes à qui ils racontèrent l'aventure, y virent une intervention céleste et fondèrent avec eux la Triade pour travailler à la restauration des Ming; ils en prêtèrent le serment solennel sur une coupe où ils avaient versé quelques gouttes de leur sang.

Toutes ces sociétés s'enveloppent en de mystérieux symboles; elles affectent aux yeux de l'autorité des caractères religieux; elles célèbrent par des fêtes et des prières J'antique union du Ciel, de la Terre et de l'Homme, d'où le nom de Triade, qui s'exprime par des signes conventionnels ou taïkis comme le delta A. Elles paraissent avoir aussi des préoccupations morales, elles enseignent la vertà, la bienfaisance, la piété filiale ; mais aussi elles considèrent que les Ming sont les vrais pères de la Chine, et que c'est à eux que son! dus les sacrifices. Elles disent qu'il ne faut pas cacher les serpents parmi les dragons, et cela signifie qu'il ne faut pas mêler les méchants avec les bons; mais cela signifia aussi qu'il faut séparer les Mandchous des Chinois*. Elles travaillent à l'avènement du règne de la Lumière, mais le mot Lumière se dit Ming. D'ailleurs souvent, dans leurs réunions, les membres de ces sociétés défont leurs nattes et portent des cheveux longs, en signe de protestation contre la coutume mandchoue de la têle rasée. Elles ont des catéchismes très précis sur lesquels elles prêtent des serments solennels; elles ont des signes de reconnaissance, des mots de passe, un caractère spécial dans l'écriture, une certaine façon de tenir le parapluie ou le mouchoir, de présenter la pipe d'opium, une manière particulière de remplir ou de vider la tasse de thé. Elles occupent une très grande place dans la société chinoise ; elles

Page 1