‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 46 sur 142 · H. Gordier, Belations.,., I, 170-i · texte numérisé non relu

H. Gordier, Belations.,., I, 170-i

sont devenues un des éléments essentiels de son histoire contemporaine.

Dès le règne de Kia-kîng, la société du Nénuphar blanc organisa des conspirations fort redoutables; en 1803, Tempereur étant à sa résidence d'été de Jèhol, en Mandchourie, un guet-apens fut dressé pour le prendre et le tuer sur la route quand il en reviendrait; le retour fut retardé par de grandes pluies, et les conspirateurs durent se disperser. Une autre fois, en 1812, à Péking même, deux cents hommes donnèrent Tassant au palais impérial, pénétrèrent jusque dans la chambre de lempereur, qui ne fut sauvé qu« par la vaillante conduite de quelques-ims de ses parents et notamment du prince Taou-kouang, celui-là même qui devait lui succéder. D'ailleurs il semble que la famille impériale ellemême fut parfois compromise dans ces aventures, et depuis lors, jusqu'à nos jours, le palais a été souvent troublé par des drames qui rappellent les mystères du bas-empire de Byzance ou du califat de Bagdad. Cela encore est un des traits de la Chine actuelle.

Ces malaises furent aggravés par la pénétration étrangère de plus en plus indiscrète. En effet, par le développement naturel du commerce européen, les vaisseaux de guerre et de commerce apparurent dès lors de plus en plus nombreux sur les côtes chinoises. La France et l'Angleterre nolanunent donnèrent au xvni® siècle une grande extension à leur activité économique. On commençait alors d'exploiter les mines de houille, et ce devait être l'origine du grand mouvement industriel qui caractérise Tépoque contemporaine. Dès lors les intérêts religieux, qui avaient contribué à l'expansion de la colonisation espagnole ou portugaise, avaient une moindre importance, il ne s'agissait plus guère que de clientèle commerciale. L'Angleterre en particulier devint après la guerre de Sept Ans la plus grande puissance commerciale de TAsi'e; une grande partie de TEurope lui fut pendant de longues années interdite par Tétat de guerre contre la Bévolution française et contre Napoléon, surtout par le hlocus

continental; elle chercha des débouchés partout ailleurs^ elle poursuivit partout le commerce français pour lâcher de le ruiner. On entendit jusque dans rExtrème-Orient les échos de la lutte qui bouleversait TEurope.

Ainsi en 1800 les Anglais occupèrent Macao, pour empêcher les Français de Tenlever au Portugal: ils quittèrent la place en 1802, lors de la paix d'Amiens. Ils y revinrent en 1808, et ce fut pour eux Toccasion d'une aventure assez malheureuse avec la Chine. Au spectacle de Tinstallation des Anglais à Macao, le gouvernement chinois rappela que Macao lui appartenait, que les Portugais n'y étaient que comme ses tributaires, et que Macao n'avait pas cessé de faire partie de son empire. L'amiral anglais Drury dédaigna de répondre à ces prétentions; le vice-roi de Canton interdit le commerce avec les marchands anglais. Drury le prit de très haut, pensa en imposer par la menace, remonta la rivière jusqu'à Canton avec ses vaisseaux, somma le vice-roi de lever son interdit et de répondre dans la demi-heure. La demiheure se passa sans réponse, et l'amiral, qui n'était pas autorisé par son gouvernement à provoquer un conflit, se rétira assez piteusement. L'effet en fut déplorable ; les Chinois triomphèrent, et, selon leur bonne coutume, élevèrent une pagode en commémoration de la fuite des étrangers. Après trois mois d'occupation, les Anglais laissèrent Macao aux Portugais, qui continuèrent à payer leur tribut et furent de nouveau autorisés à trafiquer avec les marchands de Canton.

Le commerce européen demeurait ainsi dans la dépendance des mandarins chinois, à la merci de leurs caprices ou de leur avidité; car ils se faisaient souvent chèrement payer leur bienveillance ou leur complaisance. A mesure que le commerce de l'Inde anglaise prenait plus d'importance, le débouché chinois, notamment pour Topium, lui était plus nécessaire; il avait besoin de plus de liberté. Il n'y avait pas, sous ce régime, la moindre sécurité ; faute d'aucune garantie officielle, les Chinois pensaient pouvoir se permettre sans risques tous les attentats. En 1784, un matelot chinois

avait élé tué par accident d'un coup de canon tiré par un vaisseau qui échangeait des saluts avec un autre ; les mandarins réclamèrent le meurtrier, en menaçant d'interdire tout commerce; il fallut le leur livrer, ils le firent étrangler. En 1821, quatorze marins anglais, sur la Topaze, furent grièvement blessés par des coups de fusil tirés du rivage; le gouvernement de Londres ne put obtenir aucune réparation. En 1828, un vaisseau de commerce français, le Navigateur, fut jeté par la tempête sur la côte de TÂnnam; les matelots qui le montaient, privés de ressources, durent vendre la cargaison et le navire aux indigènes et prirent passage sur une jonque chinoise pour gagner Macao. En route, pour les voler, l'équipage chinois les massacra, sauf un qui put se sauver à la nage et fit connaître le crime au gouvernement français : on put obtenir péniblement quelques satisfactions, notamment le droit d'établir un consulat français à Canton. C'est le début des relations commerciales de la France avec la Chine.

n y avait encore d'autres misères pour les Européens qui voulaient faire le commerce de la Chine; les côtes de l'empire étaient infestées par des pirates, les Ladrenes des Portugais; ils n'avaient pas la moindre docilité à l'égard du gouvernement impérial ; ils étaient même pour la plupart affiliés aux sociétés secrètes; nombreuses étaient les jonques qui portaient les signes mystérieux de la Triade ; il n'y avait pas de police régulière pour les réduire, et les vaisseaux européens étaient peu nombreux ou n'osaient agir; ainsi les Ladrones, au commencement du XIX* siècle, furent longtemps les maîtres absolus de tout le rivage depuis Fou-tchéou jusqu'au Tonking; ils levèrent de riches rançons sur le commerce étranger, pêchées sans risques, comme en un filet, à la sortie de la rivière de Canton. Pourtant, comme ils pillaient aussi les villages chinois et parfois même entraient dans les villes pour y faire de plus gros butins, ils attirèrent contre eux en 1815 une armée impériale qui occupa leur repaire de Lantau, une petite île en face de Macao. La navigation de la rivière de Canton en fut un peu plus sûre ; mais le danger de la piraterie pouvait repa-

LA CHINE DE KIA-EIN6 ET LES DÉSORDRES li3

raîlre, par le seul fait de l'impuissance ordinaire ou de Tindifférence du gouvernement de Péking.

En vérité, il était impossible désormais que le commerce européen ne se portât point avec une activité grandissante vers le marché chinois, et qu'il restât soumis à des conditions aussi ruineuses; c'est pourquoi les gouvernements de l'Occident essayèrent de pénétrer jusqu'à Péking, pour obtenir du gouvernement impérial la garantie officielle nécessaire à la sécurité de leurs entreprises.

Les Anglais, en 1793, avaient envoyé à Kien-loung un ambassadeur de noble naissance, lord Macartney, qui arriva à Péking le 21 août pour demander le droit de faire du commerce à Ning-po et à Tien-tsin. L'empereur était à Jehol ; Macartney s'y rendit; comme il ignorait la langue chinoise, on écrivit en chinois sur sa voiture : Ambassade apportant le tribut du royaume d'Angleterre. A Jehol, il ne fut pas reçu, parce qu'il n'avait pas apporté de présents aux ministres et à la famille impériale, parce qu'il ne se conforma pas au cérémonial obligatoire, parce qu'il. n'avait pas d'assez beaux habits. Il rentra à Péking et en repartit aussitôt, sans avoir rien obtenu*.

Lord Amherst, sous Kia-king, n'eut pas beaucoup plus de succès. En 1816, il vint à Tien-tsin avec beaucoup de présents. La cour envoya au-devant de lui des voitures qui, n'étant pas suspendues, sur des routes au pavé inimaginable, apportèrent les Anglais à Péking dans un état pitoyable. A peine était-il descendu de son instrument de supplice que l'ambassadeur était mandé au palais impérial : il était fatigué, malpropre, ses présents n'étaient pas arrivés; il ne voulut pas se rendre à l'audience de l'empereur; alors on le pria de retourner à Tien-tsin ; on l'y renvoya avec sa suite dans les mêmes voitures, sur les mêmes pavés. Certes le gouvernement chinois traitait durement les ambassadeurs étrangers; c'est qu'il les considérait comme ses vassaux, comme ses esclaves.

l. Lavisse et Rambaud, Histoire générale^ VIII, 949-952.

Driault. — Extrême-Orient. 8

n4 LA PREMIÈRE GUERRE ÉTRANGÈRE

Les Russes eurent un peu plus de bonheur. En 1805^ Tempereur Alexandre 1" envoya à Péking le comte Golovkine, grand-maltre des cérémonies ; on nous a conservé le récit fort curieux de ses aventures. 11 emmenait avec lui un nombreux personnel, des secrétaires, des gentilshommes d'ambassade, des docteurs, des apothicaires, des historiographes, des artistes peintres, un astronome, le conseiller d'État Schubert, resplendissant sous son chapeau à plumet et l'énorme croix de Sainte- Anne qui s'étalait sur sa poitrine, des professeurs de zoologie, de minéralogie et Ae botanique, des interprètes, l'éminent orientaliste Jules Klaproth; il y avait encore des géomètres militaires, un archimandrite avec une suite imposante de religieux et d'étudiants en théologie, une escorte de quarante dragons et de vingt cosaques; On emportait de riches présents, notamment plusieurs miroirs d'une grandeur extraordinaire, fort propres, croyait-on, à effrayer et à enchanter en même temps les Chinois, de nombreux meubles de voyage, un somptueux service d'argent, un orchestre de musiciens. Tous les membres de l'expédition portaient un uniforme vert à boutons blancs métalliques, avec des galons d'argent.

En septembre 1805, la concentration était achevée à Irkoutsk. Conformément aux usages, polovkineen informa le gouvernement chinois en lui demandant à être admis à franchir la frontière. Les Chinois trouvèrent sa compagnie trop nombreuse; il renvoya son astronome et son orientaliste. Le 21 décembre, l'immense caravane, longue d'un kilomètre, entra dans le désert de Gobi, le comte Golovkine en tête, sur un magnifique cheval, la mine terriblement majestueuse, au milieu d'une brillante cavalcade. Au bout de trois semaines, on arriva à un camp mongol, où se trouvaient des mandarins envoyés de Péking; on échangea des civilités. Les Chinois indiquèrent à l'ambassadeur russe le cérémonial auquel il devrait se prêter, et, pour plus de sûreté, voulurent en organiser une répétition; dans une chambre où se trouvait le portrait du Fils du Ciel, ils invitèrent Golovkine à entrer à quatre

pattes, un coussin sur le dos portant ses lettres de créance. Golovkine se refusa à cette gymnastique. Le lendemain, les mandarins chinois avaient levé le camp, et les présents que les Russes avaient apportés étaient épars et brisés dans le sable. L'ambassade retourna en Sibérie par un froid intense. « Semblable à Moïse et plus malheureux que lui, Golovkine retourna à Kîakhta sans avoir vu la terre promise, après avoir erré cinquante-six jours dans le désert*. »

Pourtant, au commencement du règne de l'empereur Taou- Kouang, la Russie obtint d'autres avantages; elle put ouvrir à Péking un collège où elle envoya des jeunes gens pour apprendre le chinois et le mandchou ; elle put y construire une église orthodoxe ; elle s'assura de nouvelles facilités pour le commerce de Kiakbta. Elle fut déjà mieux traitée qu'aucune autre puissance; c'est qu'elle était à peine elle-même considérée par les Chinois comme étrangère, mais bien plutôt comme vassale; car ils avaient dans leurs livres le récit des temps où les princes de Moscou pa,yaient tribut aux khans mongols de la Horde d'Or.

Cependant les partis nationaux en Chine s'irritaient de jour en jour davantage contre cette pénétration des étrangers ; leur patriotisme s'exaspérait en reproches passionnés contre la dynastie mandchoue. Il né pouvait manquer d'en résulter de graves conflits.

n. LA QUESTION DE L OPIUM ET DU COMMERCE

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