CHAPITRE VI
XES TAÎ-PINGS ET IiA DEUXIÈME GUERRE ÉTRANGÈRE
L'activité des sociétés secrètes : contre les étrangers, mais surtout contre la dynastie mandchoue. — Agitation constante dans la Chine méridionale.
L'insurrection dans le Kouang-si (1850). — Le Tien-wang-houng : ses échecs aux examens; quelques relations avec les missionnaires chrétiens. — Autour de Nanning-fou, dans la yallée du Si-kiang.
Dans le Hou-nan, sur le Yang-tsé-kiang. — Occupation et concentration à Nanking; échecs deyant Chang-haï, devant Canton. — Relations avec les Européens.
La pointe dans le Pé-tchi-li. — Devant Tien-tsin. — La défaite et la retraite sur Nanking (1855). — Querelles entre les chefs.
Le meurtre de Tabbé Chapdelaine (1855). — L*afîaire de VArrow, — Vaine
attaque des Anglais sur Canton, L*accord anglo-français : lord Elgin et le baron Gros; la politique des
Américains et des Russes. — La prise de Canton (janvier 1858). Devant le Pet-ho. — Prise de Takou et de Tien-tsin. — Le traité
d'Aîgoun et les conventions de Tien-tsin (misii-juin 1858). — Ouverture
de nouveaux ports chinois.
Refus de ratifications; les Anglais repoussés de Takou (1850). — • Reprise
d'hostilités. — Retour de lord Blgin et du baron Gros à Chang-haï. —
Les opérations sur le Peï-ho. — Prise de Takou et de Tien-tsin. —
Les négociations. — Le guet-apens tartare.
Bataille de Palikao (21 sept. 1860). — Pillage et iacendie du palais d'Été. — Les dernières négociations avec le prince Koung. — Les conventions de Péking.
Le Tien-wang et le Chung-wang. — La défense de Nanking. — UEver victorious Army. — L'aventurier Burgevine. — Cîordon le Chinois et Li Hung-chang. — Le marquis Tseng à Nanking (1864). — Les Pavil- Ions-Noirs.
Les deux MA et le sultan Soliman dans le Yun-nan.
Agitation musulmane dans TAsie Centrale. — L'affaire de Rouldja. — Les traités de Livadia et de Saint-Pétersbourg (1879-1881).
Création du Tsoung-li-Yamen (1861). — Les légations européennes à Péking. — Les réceptions impériales. — Une série de conventions commerciales. — L'émigration chinoise.
Le protectorat des missions catholiques par la France. — Massacres en Ck>rée (1866). — Le massacre de Tien-tsin (21 juin 1870). — La mission de Tchoungchéou. — Les Français en Cochinchine. — La mission Doudart de Lagrée et Francis Garnier. — Le traité de Saïgon (1874). — Les réserves de la Chine.
Les arsenaux chinois. — Le service des douanes : sir Robert Hart. — La mission Burlingame (1867-1870). — La première audience impériale. — L'affaire Margary et la convention de Tché-fou (1876). — Persistante faiblesse de la Chine devant les étrangers.
Les victoires des étrangers et leur pénétration en Chine ne pouvaient qu'être funestes au prestige de la dynastie mandchoue qui n'avait pas su s'y opposer; elles servirent de prétexte à l'agitation de ses ennemis; les sociétés secrètes multiplièrent leur activité. C'était d'ailleurs le fruit de la décadence morale des Mandchous; le temps était passé des glorieux règnes de Kang-hi et de Kien-loung ; dans la plantureuse Chine, les guerriers avaient perdu leurs anciennes vertus.
La Triade reprit sa propagande avec une nouvelle ardeur; le signe de ses adhérents, les deux dauphins entrecroisés, apparut partout sur les jonques des pirates, sur les radeaux des fleuves, aux portes, des temples, dans les bureaux des
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mandarins. De nouvelles sociétés se fondèrent, comme celle du Nénuphar vert, qui se répandit dans toute la Chine centrale, notamment dans le Hou-pé et le Hou-nan ; il en résulta quelques désordres; une véritable révolte surgit tout à coup à Schau-tschou, dans le nord du Kouang-toung; il fallut y envoyer toute une armée, de Canton; il y eut 1000 insurgés tués, dans le combat ou exécutés après leur défaite.
En vérité l'agitation n'avait pas cessé depuis la fin du xviii* siècle, depuis la mort de Kien-loung; certaines provinces en étaient particulièrement troublées, d'une façon presque régulière, par exemple le Kouang-si .au sud, ou le Ghan-toung au nord; jusqu'à nos jours elles n'ont pas cessé d'être profondément bouleversées par une sourde préparation insurrectionnelle, où l'on verra peut-être plus tard les caractères préparatoires d'un grand mouvement national : les insurrections partielles parfois annoncent les révolutions.
Les victoires européennes furent aussi assez vite connues jusque dans l'Asie Centrale. Les populations musulmanes essayèrent de s'y soulever une fois de plus. Là aussi, il y a une des secrètes et inguérissables misères de l'empire chinois, l'inconciliable opposition des musulmans et des bouddhistes, la grande discorde des populations asiatiques. Quelques tribus des montagnes de la Kachgarie se révoltèrent contre les fonctionnaires chinois; elles firent alliance avec des bandes de cavaliers Kirghiz habitués dès longtemps à se mêler aux querelles du Turkestan; elles purent s'emparer de Kachgar par trahison, et Ton put croire qu'elles allaient refaire la puissance d'un Galdan ou d'un Amursana ; ce ne fut que feu de paille : elles furent battues par la garnison de Yarkand. Il en resta seulement, dans toutes les vallées de la région du Tarim ou de Tlli, une irritation qui devait avoir quelques années après des suites plus graves.
Ces mouvements, encore sans unité et sans lien, eurent bien, assez souvent, les caractères d'une protestation contre la pénétration européenne; ainsi en 1850 à Fou-tchéou, des missionnaires ayant acheté, pour y construire une chapelle, un
terrain consacré jusque-là au culte de Bouddha, la population se porta en masse contre eux, les insulta, menaça de leur faire un mauvais parti : Taffaire n'eut pas de suites sérieuses. Les chefs des sociétés secrètes reprochaient an gouvernement impérial de compromettre les vertus traditionnelles de la Chine, les enseignements sacrés du confucianisme, en y laissant entrer les influences occidentales; ils y découvraient une condamnable hérésie. Mais c'était surtout pour grossir le bilan des reproches qu'ils dressaient contre la dynastie; c'était pour exciter l'irritation des populations; c'était des arguments de propagande ; car le plus souvent, du moins vers le milieu du xix* siècle, ces tentatives révolutionnâmes ont été beaucoup plutôt dirigées contre les empereurs mandchous que contre les Européens; il y a même eu quelques essais très curieux d'entente avec les étrangers contre la dynastie de Péking; un moment les Européens ont été hésitants; ils ne se sont prononcés que tard et comme à regret contre les mouvements nationaux; mais, par la suite, du fait des circons* tances autant que d'une volonté réfléchie, ils devaient en être les ennemis les plus redoutables, et peut-être mortels. L'alliance des Européens avec la dynastie mandchoue contre les populations chinoises allait être un des traits de la question d'Extrême-Orient. De même en Orient on a vu maintes fois les puissances européennes soutenir « l'hommemalade », par la crainte de voir naître des nations nouvelles avec lesquelles il faudrait compter, car les puissances européennes ne sont pas mues toujours par des sentiments de pure générosité.
Les sociétés secrètes de la Chine avaient en somme un but très simple et d'autant plus populaire, la restauration du règne des Ming, ou du règne de la lumière, en d'autres termes le renversement de la dpastie mandchoue conquérante et l'établissement d'une dynastie nationale. La fidélité des Miao-tsé à la dynastie détrônée ne s'était pas démentie à travers les siècles; à force même d'en vénérer le souvenir, ils lui attribuaient des vertus qu'elle n'avait pas eues toutes;
elle était devenue pour eux la dynastie idéale, celle que le ciel aiait destinée à faire le bonheur de la terre, sans laquelle la yie de ce monde ne pouvait être que misères et douleurs. Leurs abruptes montagnes, au sud-ouest de la Chine, n'ont pas cessé de fournir d'importants contingents à toutes les insurrections. Cependant la grande rébellion des Taï-pings, qui allait être la plus remarquable manifestation nationale de la Chine contemporaine, naquit dans le Kouang-si, gagna la plus grande partie de la plaine, et paraît avoir été surtout Tœuvre des Triades; Elle fit courir au gouvernement de Péking un réel danger.
L'empereur Taou-kouang, dont le règne avait eu pour signe distinctif la première guerre étrangère, mourut en 1850, et sa mort fut le signal d'un soulèvement qui déchira plus de quinze ans la Chine, car son fils et successeur Kienfoung ne devait pas se montrer capable de refaire le prestige de la dynastie. Le foyer de Tinsurrection fut d'abord dans le sud du Kouang-si, autour de la petite ville de Nan-ning-fou, qui fut de bonne heure aux mains des rebelles. Ils formèrent des bandes assez confuses, qui jetèrent le désordre dans toute la province ; ils avaient divers chefs qu'ils appelaient des wangs ou des rois. Ils avaient supprimé la natte et portaient leurs cheveux enveloppés dans des mouchoirs rouges, ou jaunes, ou noirs; le peuple les désignait ainsi sous le nom de Tchangmao, ou longs cheveux ; eux-mêmes se nommèrent Taï-pings,
Ils parurent d'abord n'être occupés que de pillages; mais ils s'acharnèrent presque aussitôt surtout contre les fonctionnaires du gouvernement, auxquels ils reprochaient toutes, sortes de malversations, et qu'ils destituaient ou massacraient « au nom du peuple chinois ». Ils se portèrent d'abord au sud, vers le rivage, sur Pakhoy ; des soldats envoyés contre eux passèrent de leur côté; ainsi l'importante ville de Lien-tschou put être aisément prise et fut cruellement pillée; d'autres soldats appelés de Haï-nan furent défaits» et tout le sud du Kouang-si et du Kouang-toung se trouva i la merci des rebelles. La terreur très vite gagna tout le pays jusqu'à Canton ; le nouveau
vice-roi Yé ordonna de sévères mesures de défense, fit barricader les portes de la ville, organisa des renforts, hérissa les murs de canons. En quelques jours la situation était déjà très critique.
50 000 hommes parurent devant Wou-tschou , sur le Si-kiang, se rapprochant du pays des Miao-tsé toujours inquiétants ; une petite armée impériale s'y fit battre et laissa 200 morts sur le terrain. Yé y envoya des troupes plus nombreuses, et les Taï-pings parurent se disperser, se reformèrent plus loin, répandirent partout l'inquiétude. Le danger de l'insurrection, jusque-là insaisissable, se précisa; on pouvait croire qu'il ne s'agissait que de quelques bandes de pillards, sans inspiration politique, sans autre but que de faire du butin ; il apparut désormais que le mouvement avait de Tunilé, un caractère antidynastique très décidé, et bientôt Ton sut qu'il avait un seul chef, Houng Siu-tsuen, appelé par ses partisans le Tien-wang, c'est-à-dire le roi céleste, le Fils du Ciel, donc un prétendant au gouvernement de l'empire.
Houng était de modeste origine; né en 1813, il appartenait, dit-on, à une famille qui était depuis longtemps au service d'un couvent bouddhiste; on en avait dit autant autrefois du fondateur de la dynastie des Ming, et peut-être voulait-on, par la ressemblance des origines, autoriser l'espérance de pareils succès. Il voulut, dès l'enfance, entrer dans les fonctions publiques, et il étudia beaucoup dans les livres sacrés, pour passer ses examens. Il y fut malheureux. 11 estima que c'était la faute du gouvernement, auquel il attribua les pires défauts, n'ayant pas été admis à le servir. Du moins il s'affecta beaucoup de ses échecs; il en fut malade; il eut des hallucinations, des rêves, parmi lesquels il discerna la mission divine qui lui était réservée ; naturellement il se produisit des miracles autour de sa personne, et il apparut tout à coup aux populations comme élu de Dieu pour le trône du Dragon.
La bonne nouvelle fut bientôt partout connue. Des missionnaires l'entendirent et y prirent de l'intérêt; ils s'accordèrent avec l'envoyé de Dieu ; il reçut par eux quelque enseignement
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chrétien; il se baptisa lui-même, comme il convenait à un personnage réservé à des destinées exceptionnelles; on trouve en effet dans ses proclamations quelques formules curieuses empruntées aux textes des Saintes Écritures; on y peut distinguer la trace du mysticisme chrétien. Aussi proteatants et catholiques se préparaient -ils à se disputer la conscience de ce néophyte déjà surnaturel; ils fondèrent un moment sur lui des espérances extraordinaires, que par lui le christianisme allait faire d'un coup la conquête de rËxtrême-Orient, par la plus grande révolution morale de l'histoire des hommes, que par la croix la vraie Chine, la Chine chinoise, allait être arrachée tout ensemble à la dynastie mandchoue et au bouddhisme, que le royaume du Christ allait ainsi bientôt s'étendre sur tout l'ancien monde et accomplir le progrès décisif vers la conquête de l'humanité tout entière.
Espérances prématurées. Houng ne fut même pas tout à fait chrétien, comme il n'avait pas été tout à fait mandarin, présage peut-être qu'il ne serait pas tout à fait empereur. Il fut effrayé sans doute des exigences, morales de la religion chrétienne, car il n'avait pas d'excessifs scrupules de vertu. En vérité, il n'inspira pas autour de lui une confiance absolue ; il fut une personnification imparfaite d'une cause qui valait mieux que lui ; il fut porté au commandement par la légende qui fut établie autour de son nom, par. la renommée, par le mécontentement général et le désir d'un- changement, non pas par la vigueur de son action ou par la fermeté de son caractère. Les Miaô-tsé ne se joignirent pas à lui; il est vrai qu'ils ont plus d'inclination vers l'Islam; beaucoup de membres de la Triade refusèrent de le suivre ou le quittèrent après l'avoir connu. Les Européens, qui le connurent moins bien, demeurèrent hésitants à son égard, parfois avec lui, le plus souvent et définitivement contre lui, en trop bons termes un moment avec lui pour qu'il soit possible de voir dans la rébellion des Taï-pings une réaction violente contre l'Europe. De tous ces caractères d'indécision, d'où ce mouvement ne sortit jamais complètement, il faut peut-être conclure qu'il n'avait pas
encore assez de netteté, qu'il n'était pas encore le produit d'une conscience nationale assez formée pour trouver dès lors une personnification parfaite ; il demeure du moins une manifestation remarqiable de l'évolution de lesprit national en Chine; il est par là un moment capital de son histoire.
C'est pourquoi Houng, le Tien-wang, remporta pendant quelque temps des succès considérables. Pendant les deux premières années de l'insurrection, il demeura au sad du Sikiang, et, avec quelque vigueur, sans doute le gouvernement eût pu l'écraser dès le principe. Mais les mandarins impériaux n'attribuèrent pas d'abord à cette affaire toute l'importance qu'elle avait, et par leur négligence première ils lui en donnèrent davantage; ils s'en rejetèrent la responsabilité les uns aux autres; ils ne s'entendirent pas d'une province à l'autre; ils montrèrent toute l'incapacité qui caractérise naturellement la bureaucratie sous les gouvernements faibles, lorsque Tautorité centrale nécessaire a cessé de se faire sentir. Et ce fut une autre cause des premiers succès du soulèvement.
Pendant deux ans Houng tint campagne dans le Kouang-si» échappant à toute répression par la connivence des populations, selon une méthode toute naturelle dont l'application se renouvela sur bien des points : une bande de plusieurs centaines ou de plusieurs milliers d'hommes formée spontanément tombait à l'improviste sur un village, sur une ville, pillait les maisons des riches, massacrait les fonctionnaires; l'alarme gagnait toute la région voisine ; le gouverneur accourait avec des troupes, toujours trop tard; la troupe des insurgés avait disparu, dissoute, sans laisser de trace, parmi le peuple des campagnes. C'est par là que ce mouvement offre le plus d'intérêt, par la complaisance complice de la population chinoise. Mais un aussi persistant désordre ne pouvait pas contribuer grandement à la prospérité de la région qui en était affectée ; elle y fut complètement ruinée et ce fut une des raisons du déplacement de l'insurrection*. D'ailleurs elle pre-