IV. — l'europe et la chine après
L'établissement des légations européennes à Péking avait un caractère de gravité exceptionnelle; la Chine était ouverte d'une façon permanente aux étrangers, non pas seulement sur quelques points de ses côtes, comme après la première guerre, mais en sa capitale même. Elle était obligée, malgré sa répugnance et son mépris, à des relations régulières avec les puissances occidentales. C'est pourquoi, le 19 janvier 1861, trois mois après les traités de Péking, le gouvernement chinois créa le Tsoung-li-Yamen, c'est-à-dire le bureau ou ministère des Affaires étrangères. Ce nouveau ministère, dont la seule création marque un moment important dans l'histoire de la question d'Extrême-Orient, ne fut pas représenté par un seul ministre; il fut d'abord composé de trois personnages :
le prince Koung, Koueï-liang dont le nom rappelait ensemble les négociations de Nanking et celles de Tien-tsin, enfin Wen-siang. Plus tard le Tsoung-li-Yamen fut composé de 11 membres; le chiffre le plus ordinaire fut celui de 9. Il n'y eut pas encore de ministres chinois accrédités à l'étranger, et le bureau des Affaires étrangères n'existai donc d'abord que pour les relations avec les légations de Péking. Les relations ne furent longtemps actives que d'un côté.
Les légations anglaise, française et russe s'installèrent tout aussitôt à Péking ; M. de Bourbonien fut reçu par le Tsoungli-Yamen le 28 mars 1861, M. Bruce le fut quelques jours après. Des consuls anglais furent établis dans les grandes villes du Yang-lsé-kîang ouvertes au commerce, à Tchenkiang, à Kieou-kiang, un peu plus tard à Han-keou ; l'amiral Hope remonta au lac Toung-tîng, explora toute la vallée jusqu'aux rapides d'I-tchang, commença de prendre connaissance de la Chine intérieure. La France montra dès lors la même activité : un consulat français fut bâti h, Canton ; des concessions françaises furent obtenues à Tien-tsin, à Takou, à Tchefou et se couvrirent de nombreux comptoirs; en 1863, il en fut de même à Han-keou.
Les autres nations européennes se précipitèrent à l'exploitation du marché chinois. Le ZoUverein allemand y envoya une mission conduite par le comte d'Eulenbourg; elle signa un traité avec le Japon, en janvier 1861 ; elle obtint une concession à Chang-haï; puis le ZoUverein envoya un ministre plénipotentiaire à Péking, von Brandt; il demanda à être admis, comme ses collègues de France et d'Angleterre, à la résidence permanente; il n'obtint ce droit qu'à condition de ne l'exercer qu'au bout de cinq ans; car le gouvernement chinois ignorait la Prusse et les complications du ZoUverein ; il demanda des renseignements à la légation de France, qui en donna de favorables. Le comte d'Eulenbourg reconnaissait lui-même « la valeur inestimable de l'appui » qu'il en avait reçu et « avouait franchement qu'il n'aurait pas réussi à obtenir pour la Prusse le droit d'accréditer un agent diplo-
matique près la cour de Péking sans le concours efficace et infatigable de la légation de France * ».
Le Portugal traita avec la Chine le 13 août 1862; le traité ne fut pas ratifié, car la Chine ne voulait pas reconnaître la valeur définitive des événements de 1849 et elle considérait toujours Macao comme faisant partie de la province du Kouang-toung, et les Portugais de Macao comme des tributaires ; il n'y eut pas de traité régulier entre la Chine et le Portugal jusqu'en 1887. La Chine traita avec le Danemark le 13 juillet 1863, avec l'Espagne le 10 octobre 1864, avec la Belgique le 2 novembre 1865, avec l'Italie le 26 octobre 1866, avec rAulriche-Hongrie le 2 décembre 1869. Les Japonais furent les derniers venus : Li Hung-chang et le comte Ito signèrent un traité sino-japonais le 13 septembre 1871; le commerce japonais était admis dans les ports ouverts au commerce étranger; le Japon ouvrait au commerce chinois les ports qu'il avait ouverts au commerce des autres puissances, Yokohama, Hakodade, Osaka, Hiogo, Niigata, Pezo.
Les étrangers en masse se pressaient à l'exploitation de la Chine; mais aussi, par les ports ouverts, l'émigration chinoise allait se répandre à travers l'océan Pacifique en des proportions encore plus considérables; car l'époque de la pénétration européenne se trouva coïncider avec celle où la population chinoise, trop serrée, commença de sentir la néccessilé de l'émigration ; il y eut aussitôt une poussée formidable de malheureux cherchant hors de Chine les moyens de vivre. Le commerce européen s'y intéressa et pensa y trouver, y trouva en effet une main-d'œuvre précieuse par ses qualités de travail et par son bon marché, et Témigration chinoise fut sur le point de devenir, et devint à certains égards une véritable traite des Jaunes. On commença de revoir des scandales comme ceux du commerce des noirs. Le gouvernement chinois en prit du souci, et en 1866 il négocia avec l'Angleterre et la France une convention sur l'émigration : il y obtenait