‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 59 sur 142 · Cordier, Relations^ I · texte numérisé non relu

Cordier, Relations^ I

pour les émigrants chinois le repos hebdomadaire, la journée de 9 heures et demie de travail, de certaines garanties contre le travail forcé ou les installations insuftisan tes des vaisseaux de transport; mais les gouvernements de Londres et de Paris ne ratifièrent point ces dispositions : il ne fallait point nuire aux intérêts du commerce. Et la traite des Jaunes fut l'occasion des pires abus, notamment à Macao, qui fut longtemps à cet égard le centre des affaires * ; là s'entassaient par milliers les coolies en quête d'un gagne-pain ; ils s'engagaient pour des sommes dérisoires, sans aucune garantie, au service de n'importe qui; on les accumulait dans la cale des navires, dans des conditions de brutalité et d'imprévoyance telles que la mortalité y était souvent de plus de 10 p. 100, comme autrefois sur les vaisseaux négriers; ils n'étaient pas mieux traités quand ils étaient arrivés à destination, et une commission impériale chinoise, envoyée à Cuba en 1873, y fit des constatations navrantes, et s'éleva avec une juste indignation contre les abus dont ces malheureux étaient victimes dans les plantations de canne à sucre. Peu à peu le gouvernement de Péking prit assez d'autorité pour obtenir un traitement moins brutal pour ses nationaux émigrés, et dès lors, la mortalité étant moindre, l'émigration chinoise prit une importance économique considérable dans tous les pays de l'Extrême-Orient et de l'Amérique ; elle y devint un des phénomènes capitaux de la vie sociale contemporaine.

Les Chinois furent bientôt si nombreux à San-Francisco, que les États-Unis en continrent l'émigration par le Chinese act ; les Chinois de Chine en furent irrités et commencèrent de nourrir à l'égard des Américains des sentiments antipathiques qui ont pris maintes fois une certaine gravité. Ailleurs, les Chinois ont puissamment contribué à la prospérité du Queen's Land en Australie et de l'Australie tout entière ; ils sont nombreux dans les îles de la Sonde, dans l'Indo-Chine; ils y constituent l'élément essentiel de la main-d'œuvre indus-

1. Cf. un article de M. Edm. Piaochut, dans la Revue des Deux Mondes, 1~ jmUet 1873.

trielle et même du petit commerce, qu'ils ont en quelque sorte monopolisé à leur profit. Par là toutes les côtes de rËxtrëme- Orient sont chinoises; l'Europe a renversé les digues où était enserrée la Chine; mais, par les brèches ainsi pratiquées, la population chinoise s'est répandue comme un flot, a inoodé ies paya voisins. C'était le juste paiement des victoires de l'Europe; c'était la naissance d'un des problèmes économiques des plus redoutables du temps présent; c'était la voie peut-être de l'harmonie à trouver entre les deux plus grandes races de l'humanité.

Les événements de 1860 avaient été aussi pour la France l'occasion de faire reconnaître à nouveau, et plus solennellement que jamais, son protectorat sur les catholiques de la Chine. En novembre 1860, la France obtint la restitution des églises et de tous les biens qui avaient pu être enlevés aux missions catholiques dans les désordres précédents. Le 1*' mai 1865, fut posée la première pierre de la cathédrale du Pé-tang, à Péking, aux portes mêmes du palais impérial. Un emplacement fut cédé par la Chine, dans la ville de Canton, pour y élever une autre cathédrale, sur une partie des dépendances de l'ancien palais du vice-roi Yé. De nouveaux missionnaires arrivèrent d'Europe et reçurent du gouvernement chinois les passe-ports nécessaires pour la propagande catholique dans l'intérieur. La Chine ne demanda pas de réciprocité pour la propagande bouddhiste en Europe.

Ainsi les traités de Péking donnèrent le signal d'une nouvelle campagne catholique, d'une sorte de croisade, dont l'activité rappela quelque temps celle des jésuites au -XVII* siècle. Il en fallut régler les conditions; le successeur de M. de Bourboulon, M. Berthemy, signa avec le Tsoung-li- Yamen, en 186&, une convention qui facilitait les acquisitions de terrains en nom collectif au profit des églises catholiques; les autorités locales y mirent du reste souvent de la mauvaise volonté, car elles eurent souvent de la défiance à l'égard des missions chrétiennes, qui eurent parfois de l'indiscrétion ou même des allures dangereusement provocantes. En fait la

croisade catholique ne devait pas avoir un grand succès; elle n'a enlevé qu'un nombre infime de fidèles au culte de Gonfucius et de Bouddha.

Il n'est pas probable que la Chine devienne jamais chrétienne, qu'elle renonce à des croyances qui font sa plus remarquable originalité et qui ont, en outre, une très grande valeur morale. Et le protectorat catholique que s'était assuré la France lui a souvent produit plus d'ennuis que de profits. Il y avait une mission catholique en Corée depuis la fin du xviii* siècle; elle avait eu déjà ses martyrs en 1839; elle en eut un plus grand nombre et fut presque tout entière détruite en 1866 : deux évoques et neuf missionnaires furent décapités. Le ministre de France à Péking, M. de Bellonet, annonça alors l'intention de détacher la Corée de la Chine et d'y établir le protectorat français, au profit d'un souverain qui devrait faire profession de la foi chrétienne ; le gouvernement de Paris fut obligé de contenir aussitôt ce grand zèle. Le contre -amiral Rose fut envoyé dans les eaux de la Corée; il occupa sans beaucoup de difficultés le port de Kang-hoa, à l'embouchure de la rivière de Séoul ; il en assura le blocus pendant quelques jours ; il somma le gouvernement coréen de faire des excuses et de payer des indemnités pour les massacres commis; il ne fut point honoré d'une réponse; l'hiver venant, il ne put se maintenir à Kang-hoa; il s'en alla après avoir brûlé quelques bâtiments dans le port, en emportant plusieurs caisses de lingots d'argent. Ce fut tout le bénéfice de l'entreprise; sa retraite fut comptée par les Coréens pour une victoire et ils en furent plus hostiles qu'auparavant à toute influence étrangère^ religieuse ou autre ; ils y échappèrent en effet plus longtemps que la Chine et le Japon.

A travers toute la Chine, les affaires religieuses ne cessèrent pas de donner du souci au gouvernement français; c'était, presque chaque jour, ici ou là, des destructions de missions, d'églises ou de chapelles, qui amenaient des demandes d'indemnités, de réparations, et nécessitaient auprès du gouvernement de Péking des instances continuelles qu'il

fallait faire aboutir pour la conservation du prestige français : le gouvernement de Paris y mettait, par force et par habitude, une sorte de point d'honneur; c'était comme le critérium de son influence en Chine. La légation française à Péking accumula sur ces diverses affaires de missions de formidables dossiers.

Il n'en pouvait pas être autrement. Les missionnaires, par leur caractère même et la nature de leur fonction, quelles que fussent leurs qualités parfois très remarquables, se faisaient beaucoup d'ennemis. Il faut dire aussi qu'ils avaient quelquefois des torts; leur activité, nécessaire à la propagande, était souvent indiscrète; leur foi n'était pas sans orgueil; pour gagner plus de fidèles, ils s'adressaient aux plus influents, à des fonctionnaires; ils tâchaient de pousser leurs amis aux meilleures places, et étaient entraînés par là à se mêler aux affaires du pays ; ils avaient parfois de l'intempérance dans le langage, ou même de l'insolence; ils excitèrent de violentes haines parmi les autorités locales, dont ils n'avaient généralement nul souci de ménager les susceptibilités.

Le gouvernement chinois s'en plaignait officiellement en 1871 dans une circulaire aux Légations, où il y a peut-être quelques traits à recueillir : que parfois les missionnaires excitent à juste titre l'animadversion du peuple, qu'ils prennent les enfants dans leurs écoles sous prétexte de les instruire dans la religion chrétienne et refusent ensuite de les rendre ou de les laisser visiter par leurs parents, que beaucoup de familles sont troublées par la conversion des femmes; qu'ils convertissent surtout maintenant les gens de la plus basse condition, parfois des misérables qui cherchent ainsi une protection contre les lois tandis qu'autrefois les premiers missionnaires étaient très cultivés et entretenaient de bonnes relations avec les « lettrés » ; que les missionnaires d'aujourd'hui se mêlent aux affaires locales, prétendent, par l'intermédiaire de leurs gouvernements, faire rappeler ou destituer les mandarins qui ne se plient pas à leurs volontés, jettent ainsi partout le désordre et constituent comme un État dans l'État.

Il faut admettre qu'il y a quelque exagération dans ces plaintes intéressées, mais aussi que les missionnaires ont manqué souvent de réserve.

Ils furent quelquefois plus gravement coupables : au printemps de 1869, il y eut de grands troubles dans le Szétchouen; ils furent dus en partie aux agissements inconsidérés de Tévêque Desflèches; il en résulta une véritable guerre civile : dans l'église de Yeou-yang, il y eut, en janvier, 39 chrétiens tués et parmi eux Tabbé Rigaud; mais, quelques jours après, dans un temple bouddhiste, la foule fut assaillie par les chrétiens, qui tuèrent 24 personnes et en blessèrent 44; puis un prêtre, nommé Tann, se mit à la tête d'une véritable bande, qui en avril fil périr 113 hommes et 16 femmes, dont 3 furent violées et une brûlée dans l'huile ; plus de cent maisons furent incendiées dans la ville et dans les environs. Le gouvernement chinois releva ensuite ce compte macabre, qui fut confirmé par un Français, le docteur Martin, médecin de la légation de France, afin d'éviter une intervention française; d'ailleurs c'était à la veille de la guerre franco-allemande.

En juin 1870, la ville de Tien-tsin fut agitée par le bruit que des enfants avaient été enlevés et enfermés dans l'asile de la Sainte-Enfance; il semble bien que quelques jeunes Chinois convertis furent en effet poussés par leur zèle de néophytes à quelques scandales de cette nature ; la population s'ameuta, et les mandarins, généralement hostiles aux chrétiens, ne firent rien pour la calmer; le tao-taï vit le consul de France, M. Fontanier, qui promit de veiller à ce que les sœurs n'employassent que des individus d'une moralité éprouvée ; le portier de la cathédrale, Wang-san, un jeune homme de vingt ans, avait excité particulièrement la haine du peuple ; on lui attribuait les pires crimes sur de nombreux enfants. Le 21 juin 1870, la foule cerna la cathédrale et le consulat, réclamant Wang-san, parmi les cris et les menaces de mort.

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