‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 66 sur 142 · Maurice Gour&nt, Okouho, p. 55. Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Maurice Gour&nt, Okouho, p. 55. Paris, F. Alcan

Cependant le shogoun lyeyoshi mourut; il eut pour successeur son fils lyesada; on n'eut pasJe loisir de prendre des résolutions au sujet des prétentions américaines. Au bout d'un an, le Commodore Perry vint chercher sa réponse. Beaucoup, dans l'entourage du shogoun, estimèrent qu'il fallait, selon la tradition, repousser les étrangers; mais d'autres furent effrayés de la puissance de leur armement et des conséquences d'un refus. Le shogoun céda; il accorda au commodore Perry le traité de Kanagava (31 mars 185&) ; il n'autorisa pas le commerce américain dans tout le Japon ; mais il lui ouvrit deux ports, Shimoda à l'entrée du canal d'Uraga, et Hakodade dans l'Ile de Yéso ^ Aussitôt les peuples de l'Europe accoururent : quand on ouvre une écluse, de tout le courant les eaux s'y précipitent; la Russie, la France, l'Angleterre obtinrent les mêmes avantages que les États-Unis.

Les étrangers ne se piquèrent pas de délicatesse; ils exploitèrent sans vergogne la crainte qu'on avait d'eux. Dès 1856, un citoyen américain, nommé Harris, — ce peuple est sans pitié — demanda une audience au shôgoùn afin d'établir des relations amicales entre le gouvernement des États-Unis et celui du Japon; le shogoun s'inquiéta d'une telle fureur d'amitié ; il demanda le temps de la réflexion ; il expliqua qu'il lui fallait solliciter la permission du mikado. Au reste il est certain que dès lors le gouvernement shogounal n'avait plus l'esprit de décision et de vigueur des temps anciens; les Tokougawa étaient décidément marqués des signes de la décadence; la longue paix elle-même et la prospérité qu'ils avaient assurées ail Japon avaient produit parmi eux la mollesse et la corruption, une sorte d'épuisement des fortes vertus d'autrefois; et leur autorité en était moins respectée, et leurs adversaires en étaient encouragés. Il y avait du désordre en divers points du pays; il y eut une émeute assez grave à Osaka en 1837, on n'en avait pas tant vu depuis deux siècles; les éléments eux-mêmes manifestaient leur hostilité et paraissaient

1. F.-O. Adams, The history of Japan, I, 114. — Layrle, La Restauration impériale au Japon, 37.

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conduits par des divinités irritées : Tannée 1855 fut exceptionnellement agitée par des tremblements de terre; la même année, un épouvantable incendie détruisit la plus grande partie d'Edo et y fit, dit-on, 100000 victimes; n'était-ce pas la punition de la faiblesse montrée à Tégard des étrangers? Beaucoup le pensèrent. La dynastie elle-même semblait condamnée; les shogouns se succédaient au pouvoir avec une extrême rapidité, généralement emportés tout jeunes par la mort, lyesada ne régna que quelques mois ; il eut pour successeur un enfant de douze ans, lyemoshi, dont l'autorité fut mal reconnue, quoiqu'elle ait été maintes fois représentée par des régents énergiques. Il y avait là tous les caractères de la ruine, un malaise dont tout le pays était troublé.

Les étrangers en usèrent, en abusèrent. Les États-Unis s'y montrèrent encore les plus impatients ; ils trouvèrent le traité de Kanagava insuffisant; ils demandèrent l'ouverture d*autres ports, et, comme le gouvernement shogounal n'avait pas de moyens de résistance et commençait d'être aux prises avec de redoutables difficultés intérieures, il céda sans une grande résistance ; le 29 juillet 1854, il accorda aux Américains une nouvelle convention qui ouvrait à leur commerce Yokohama, tout près d'Edo, Nagasaki le grand port de l'île Kiu-siu, Hiogo près de Kioto, Niigata sur la côte occidentale de Tîle de Hondo, en sorte que le commerce étranger enveloppa le pays de tous côtés. Les Européens revendiquèrent aussitôt les mêmes avantages; c'était au moment de l'expédition francoanglaise contre la Chine; lord Elgin et le baron Gros profitèrent des circonstances : une convention anglo-japonaise fut signée le 26 août 1852; une convention franco-japonaise le 9 octobre suivant; puis ce fut le tour de la Russie et des Pays- Bas. Yokohama en particulier, qui n'avait été jusque-là qu'un petit village de pêcheurs, prit très vite un grand développement, et devint le principal entrepôt du commerce européen avec le Japon. Ainsi, en quelques années et presque sans se défendre, le Japoa s'ouvrait à l'influence étrangère.

Mais si le shogounat des Tokougawa était trop faible ou

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trop éclairé pour entreprendre une lutte inégale contre la pénétration des grandes nations blanches, le sentiment nutioiial japonais ne s'accordait point avec une telle prudence; il demeurait pénétré de la tradition de la haine aux étrangers que les Tokougawa avaient eux-mêmes personnifiée lors de leur avènement. Chez les classes inférieures de la société japonaise, et aussi chez les samouraïs, ce patriotisme très étroit était d'une incontestable sincérité. Il se compliquait chez les daïmios de quelques calculs plus intéressés; ils voyaient dans les circonstances nouvelles l'occasion de se défaire de Tauiorité shogounale; ils eurent sans doute l'espérance de reprendre leur ancienne indépendance ; parmi eux quelquesuns peut-être rêvèrent de fonder une nouvelle dynastie de shogouns. Ainsi l'agitation qui fut la conséqtience de l'intervention européenne fut à la fois nationale et politique; elle ouvrit une crise qui devait durer une vingtaine d'années.

D'abord le régent du jeune shogoun, li Kammon-no-kami, montra une grande vigueur contre ses adversaires, contre ceux qui reprochaient au gouvernement l'admission des étrangers et entretenaient ainsi le désordre; les plus passionnés furent condamnés à la prison et à l'exil, parmi ceux-ci le prince de Mito, un puissant daïmio des environs d'Ëdo. Le 24 mars 1860, à la porte de Sakurada, le régent passait en litière; quelques hommes s'approchèrent pour remettre un placet, furent repoussés par l'escorte, tirèrent des armes, se jetèrent sur le régent, le tuèrent et se sauvèrent en emportant sa tête; elle ftit exposée quelques jours après sur un poteau, devant le château de Mito, avec cette inscription : « Ceci est la-tête d'un traître qui a violé les saintes lois du Japon en admettant les étrangers dans le pays ». Au mois d'octobre suivant, des samouraïs du régent défunt, déguisés en charpentiers, s'introduisirent au château de Mito et tuèrent le prince à coups de hache. Le nouveau régent, Ando Tsusima, montra aussi beaucoup d'énergie contre ses ennemis; il obtint un important avantage en mariant le jeune shogoun avec la sœur du mikado Komei ; il

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