‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 75 sur 142 · Maurice Gourant, p · texte numérisé non relu

Maurice Gourant, p

c'esl-à-dire l'ère du gouvernement éclairé, l'ère de la lumière ou de la civilisation. Que Ton compare cette expression avec le temps des Ming en Chine, ou du moins avec ce qu'il représente dans l'imagination des Chinois.

Dès le 14 mars 1867, ep prenant possession du pouvoir, le mikado avait prêté le serment solennel que désormais les affaires du pays seraient traitées par délibération générale, que le gouvernement et le peuple travailleraient ensemble pour le bien de la nation, que les vieilles coutumes seraient corrigées dans l'intérêt commun, que l'industrie serait encouragée et défendue contre la concurrence étrangère, que le pays serait fortifié par l'adoption du système militaire des États étrangers, qu'ainsi l'indépendance et la prospérité du Japon seraient efficacement garanties *. Ce serment impliquait donc une promesse de gouvernement constitutionnel, plus ou moins démocratique.

Cette promesse ne pouvait pas être tenue aussitôt; il fallait organiser la société nouvelle, avant d'en instituer les assemblées représentatives. Il y eut donc dans l'ère de Meiji, telle qu'elle s'est développée jusqu'à nos jours, deux périodes logiquement successives : celle de la dictature mikadonàle, qui acheva la révolution sociale nécessaire aux institutions nouvelles, puis celle du fonctionnement régulier et normal de ces institutions; ces deux périodes peuvent être séparées par la date de 1889, où fut proclamée la constitution actuelle du Japon.

Tout d'abord, le pouvoir fut exercé par le mikado Mutsu- Hïto, assisté d'un Dajokwan ou Département d'État, ou Conseil d'État, où l'on retrouvera peut-être quelques caractères du Conseil d'État de l'époque du Consulat en France. Il fut divisé en sept sections : Religion, Intérieur, Affaires étrangères. Armée et Marine, Trésor, Justice, Loi. 11 y eut de nombreux postes de conseillers ; beaucoup de samouraïs y travaillèrent à l'organisation de l'État; ils ne dépendirent que du mikado; ils

i. History, p. 365 et suiv.

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n'eorent pas à subir le eontrôle d*aucan earps éla; ils assumèrent toute la responsabilité dagrarememeM; ils exercèrenl, sous la direction du mikado, une yérîtable dictature. On retrouve parmi eux les chefs de la Rérolntion, Saigo ei le prince de Tosa, les initiateurs delaaourelie politique iT^ard des étrangers, Ito et ïnonfè ; mais Thomme le plus inQuenl de tout le I^jokwaD, le plos reoiarquable co&seiller du mikado, ceFoî en qui se persomiifie le mieux la dictature mikadonale, ce fut Okoubo Tosimitsi, qui apparaît comme un des plus grands hommes d'État que Ton pmisse rencontrer dans l'histoire. 11 appartenait au célèbre clau du Satzuma ; il était né en 1830, à Kagosima, d'une fomille de samouraïs ; il avait grandi d'abord par la faveur du maréchal Saigo : mais il s'était de bonne heure imposé par la clarté de son intelligence politique et la vigueur de son caractère.

Les auteurs de la Révolution avaient été les dàïmios et les samouraïs, et par là elle était une réaction contre Taèsolutisme monarchique des shogouns, elle était par certains traits une victoire féodale; mais si elle avait dû ramaaer le Japon au régime féodal, elle n'eât pas été un progrès, ni une assurance de grandeur nationale.

II n'en fut rien, parce que les mœurs fêodales en réalité avaient depuis longtemps disparu, parce que le sfaog0«nat d'Edo avait donné au Japon une éducation monarcy^ue dont il ne pouTait plus se défaire, y avait fondé sur des assises solides l'État, avait tenu tout le pays dans une forte centralisation administrative ; parce que les conseillers de l'empereur, dont quelques-uns s'élaîent jetés dans l'étude de la soeiété européenne avec une sorte de lièvre patriotique et un sentiment très élevé de la grandeur de la natioiCE, avaient aeqiiis une très nette conception de Tunité politique nécessaire à leur pays, et se comportaient comme d'excellents disciples de Richelieu ou de Bonaparte, de Frédéric II ou de Pierre le Grand ; parce qu'enfin cette éducation nionarchâque et celte influence occidentale ne faisaient que confirmer, que « réaliser » l'antique autorité du mikado, source de tout pouvoir.

LE GOnVËRNHMËNT ÉGLAIRÊ 239

comme descendant da Soleil, Tautear de tout bien. Si la connaissance des constitutions européennes a eu de l'action sur la constitution nouvelle du Japon, c'est qu'elle ne faisait que déterminer Faction même des plus anciennes traditions de ce pays et des mœurs politiques qu'il avait acquises depuis le xv!!*" siècle. Il y a ici sans doute des resserid)Iances avec l'Europe, mais ity a des particularités bien plus remarquables; nulle part au monde Tunité deTËtat et le seatlment patriotique n'ont conservé une personnification aussi remarquable que celle qu'ils trouvent au Japon dans le mikado; nulle part^ l'histoire tout entière de la nation ne garde, depuis la plus haute antiquité, une unité aussi grandiose que celle qui résulte du culte trente fois séculaire dont la dynastie mikadooale est restée entourée. Les Japonais sont justement fiers de cette incompa* rable distinction.

C'est la seule explication de la soumission où se tinrent les daïmios â Tégard du mikado. On s'étonne parfois qu'ils aient sacrifié d'un coup leurs privilèges au pouvoir central ; on oublie alors que depuis trois siècles ils n'avaient plus de privilèges politiques, qu'ils avaient été définitivement assouplis par les shogouns d'Edo; il leur fut- facile d'obéir au mikado, habitués qu'ils étaient à obéir au shogoun ; ils virent même dans cette obéissance nouvelle un relèvement de dignité; car il devait leur coûter moins de se soumettre au fils du Soleil qu'à l'un de leurs égaux; fonctionnaires du mikado, qui est une émanation de la divinité^ ils étaient plus grands que le shogoun, leur ancien maître, désormais renversé; ils furent orgueilleux de leur docilité même.

Ainsi il leur fut ionA d'abord facile de reconnidlre qu'ils tenaient leurs fiefs de la volonté du mikado; c'était une manière de proclamer leur indépendance à l'égard du shogoun . Ces dispositions pamirent^ dès le 29 août 1869, le grand décret où fut modernisée d'un trait de plume la société japonaise. A la suite d'une importante consultation des seigneurs à Tokio, les 2Ô3 hans ou fiefo furent transformés ^n 72 kens on préfectures; les préfeetnres devant être semblablement

admÎDislrées, ce décret avait une importance comparable à la transformation des anciennes provinces de la France en départements par l'Assemblée Constituante et le Consulat. Les daïmios consentirent que cela fût parce que cela était bon; mais aussi il est permis d'observer qu'ils furent mis d'abord à la tète des préfectures; ils se félicitèrent d'être les préfets d'un grand ken au lieu de n'être que les propriétaires d'un petit han ; ils y gagnaient au moins en dignité, outre qu'il y avait plus d'honneur à servir le mikado que le shogoun ; ceux qui perdirent quelque chose à la suppression des hans furent maintenus dans le devoir par ceux qui y trouvaient leur compte.

Leurs châteaux furent démantelés presque tous; ils le trouvèrent bon, n'ayant plus à se défendre contre l'autorité d'un shogoun. Ils n'eurent qu'une autorité déléguée par le pouvoir central ; mais il en était déjà ainsi depuis trois siècles. Ils furent déchargés de tous les soins de l'administration, de tous les frais qu'entraînaient autrefois pour eux l'organisation de la justice, Tentrelien des troupes, moyennant l'abandon qu'ils firent au gouvernement des neuf dixièmes de leurs revenus; le dernier dixième leur fut garanti et consolidé par l'Étal, et prit ainsi le caractère d'un traitement; beaucoup y firent des bénéfices. Un emprunt contracté en Angleterre permit d'achever cette opération considérable. Puis le décret du 14 juillet 1871 organisa dans les détails l'administration des kens ou des préfectures à la façon des pays de l'Europe occidentale.

Ainsi les dernières apparences féodales que le Japon avait gardées sous la monarchie des Tokugawa disparurent définitivement, et la centralisation administrative, introduite dans les mœurs par ce gouvernement absolu comme en France par les Bourbons, fut fixée désormais dans les institutions comme en France au temps du Consulat. Et, comme s'il y fallait une ressemblance de plus, en 188&, le mikado créa de nouveaux titres de noblesse, à l'image de la noblesse napoléonienne; il y eut une hiérarchie complète de princes, marquis, comtes, vicomtes et barons; les titres des plus anciens seigneurs leur furent par là confirmés, souvent dans un rang supérieur; les

la Nouveaux serviteurs de TÉtat y furent admis, en récompense en âe leur zèle, et se confondirent avec les premiers; les uns et atjes autres également tinrent leurs dignités de l'empereur, et ailla pensée ici se reporte au souvenir de Napoléon ou du tckin, ni jde la hiérarchie nobiliaire fondée en Russie par Pierre le le^rGrand. En tout cas la loi ne connaissait plus désormais qu'une rc seule administration, l'administration impériale; il n'y avait 1 plus qu'un seul peuple devant l'empereur*.

ij\ Les samouraïs entrèrent en grand nombre au service impérial; si la Révolution avait été accomplie par les daïmios |H appuyés par la masse des samouraïs, on pourrait dire que les institutions nouvelles ont été fondées par les samouraïs; le t Japon nouveau est en grande partie leur œuvre : on le pourrait remarquer à bien des égards différents. Mais, à côté c de ceux qui se firent une place importante dans le gouvernement du mikado^ beaucoup d'autres moins heiu*eux demeuraient mécontents, turbulents, dangereux par leurs anciennes habitudes et par la fierté de leur rôle récent dans la révolu- . tien ; plusieurs milliers de porteurs des deux sabres, oisifs et querelleurs autour du trône impérial, pouvaient créer de grands embarras : ils étaient des instruments toujours prêts pour le désordre.

-Il avait été difficile de contenir leurs mauvaises dispositions à l'égard des étrangers. Il fut impossible de leur faire perdre la vieille tradition du suicide par le hara-kiri; ils y tenaient comme les seigneurs français du temps de Louis XIII tenaient au duel; ils y voyaient aussi une preuve de leur courage devant la mort, et de leur supériorité sur ceux qu'elle effraie ; ils pratiquaient le hara-kiri selon des rites anciens qui étaient comme un culte de l'honneur; ils savaient de bonne heure I comment, l'instant suprême venu, il fallait tenir le sabre de Texécution, à quel endroit, un peu au bas de la pointé du cœur, il fallait enfoncer la lame, selon quel mouvement habile et ferme il la fallait ensuite promener lentement de-gauche à

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