Maurice Gourant, p
24d LA RESTACRATlOir IMPÉRIALE AU JAPON
partager* Il enToya i Séoul une ambassade, conduite par le général Koroda et te ministre Inonyé Kaom, accompagnée de quelques vaisseaux qui induisirent le gouvernemeot coréen à des dispomttcHis conciliantes : le 26 février 1876 fut signé à Kang-hoa un traité extrêmement important par lequel la Corée faisait les excuses nécessaires, ouvrait ses ports, notamment Fousan, aux marchands japonais, s'engageait à la négociation d'un traité de commerce et d'amilié. C'était le commencement de la réorganisation de la Corée, l'ouverture du € Royaume-Ermite » ; elle envoya ses jeunes gens dans les écoles du Japon. C'était un grand succès pour la politique extérieure de ce pays, l'inauguration de ses entreprises sur le continent *.
Mais l'article premier du traité de Kang-hoa disait que « la Corée, étant un État indépendant, jouit des mêmes droits souverains que le Japon ». Le parti de la guerre à Tokio ne le put souffrir, déclara que la Corée n'avait jamais été considérée comme l'égale du Japon, qu'elle n'était pas indépendante, qu'elle avait même autrefois payé tribut, que cette humiliation nouvelle du Japon était insupportable, que les ministres du mikado suivaient une politique honteuse pour le pays. En octobre 1876, une insurrection se produisit à Kumamoto, encore dans Kiu-siu; elle fut vaincue au bout de quelques jours; trois chefs se suicidèrent; 84 samouraïs s'ouvrirent le ventre. A Hagi, dans la province de Choshu, une tentative semblable n'eut pas un autre succès.
Le maréchal Saigo avait été en relations avec ces mouvements rebelles; mais il ne s'y était pas absolument mêlé. Cependant, retiré dans ses domaines du Satzuma, au sud de Kui-siu, il y préparait un effort plus considérable contre la politique du mikado ou plutôt de ses ministres et notamment d'Okoubo. Il avait profité de son influence personnelle et de l'autonomie laissée encore aux anciens daïmios pour fonder à Kagosimaune école militaire; elle avait pour but ostensible
1. H. CoTdieT y Relations de la Chine avec les Puiésances oceidentedes, II, p. d9.
de fournir les cadres nécessaires aux contingents que la province devait entretenir; beaucoup de jeunes gens accoururent à cette école, attirés par la grande réputation du maréchal ; connaissant la pensée secrète de leur chef, ils ne tardèrent pas à s'exciter les uns les autres en violents discours contre le gouvernement de Tokio.
Quand il jugea venu le moment d'agir, le maréchal Saigo dressa la liste de ses doléances, et l'envoya à Tokio : il ppoteslait contre Tusage du calendrier grégorien, contre l'abandon habituel des deux sabres et l'adoption du coslîmne étranger, contre la faiblesse qu'avait l'empereur de se laisser approcher par. des gens de toutes classes, contre l'oisiveté imposée aux nobles, contre le nombre et les mauvaises moeurs et les dettes des fonctionnaires, contre l'influence étrangère dans les écoles, dan» l'instruction militaire, dans les bureaux, contre la tolérance à l'égard des doctrines infernales du christianisme, contre la rigueur des nouveaux règlements, en un mot contre la politique par laquelle le gouvernement du miado prétendait régénérer le Japon *.
Okoubo se contenta de répondre à Saigo que l'empereur, ayant examiné ces vœux, n'était pas disposé à s'y rendre.
Alors les jeunes gens de l'entourage du maréchal jurèrent avec lui le « pacte de sang »; rédigé dans la forme de l'adresse envoyée à Tokio, il fut littéralement signé par chacun d'eux de quelques gouttes de leur sang, et il fut la marque éclatante de leur sincérité et de leur dévouement passionné à une cause qu'ils croyaient être celle de la grandeur du Japon; nouvelle preuve de la vigueur exceptionnelle du sentiment patriotique en ce pays.
Okoubo se résolut à en finir avec celte province de Satzuma, devenue comme un État dans l'État; il en était originaire lui-même, mais il avait élargi la dévotion à son ancien iief dans le culte de la grandeur nationale ; le sacrifice lui fut p&aible ; il donne à cette lutte suprême un caractère plus dra-
1. M. Courant, p. 183. — Cf. aussi Layrle, p. 312-313, et, pour plus do détails, Aug. Monnsef, The Satzuma rébellion.
inatique. L'empereur et son ministre réunirent toutes les troupes, armées à l'européenne, qu'ils purent lever; composées de laboureurs et d'artisans, elles devaient être pourtant redoutables aux samouraïs à deux sabres. Les deux partis en présence sont comme l'image, en un moment, de l'ancien et du nouveau Japon.
Lorsqu'il eut achevé méthodiquement ses préparatifs, en janvier 1876, Okoubo envoya quelques vaisseaux de transport à Kagosima pour y prendre à l'arsenal quelques munitions, sans doute pour désarmer ainsi ceux qui déjà étaient secrètement rebelles. En effet, les jeunes gens de l'École militaire refusèrent de laisser rien prendre à l'arsenal, s'emparèrent même des armes qu'ils y trouvèrent, et mirent en fuite les vaisseaux de l'empereur. C'était la révolte. Okoubo essaya de patienter; il envoya en conciliateur à Kagosima l'amiral Kawamoura, beau-frère du maréchal Saigo. Ce fut en vain. A ce moment, en effet, la nouvelle se répandit, quoique fausse, que le ministre Okoubo avait résolu de faire assassiner le maréchal. L'effervescence fut très vive et la guerre civile fut dès lors inévitable.
Le Satzuma avait conservé à travers les siècles une originalité très remarquable parmi tous les grands fiefs du Japon. Un homme du Satzuma, y disait-on, est d'abord du Satzuma, ensuite du Japon. Là aussi avait été écrasé dans le sang au XVII* siècle le grand mouvement chrétien qui avait ^failli changer dès lors les destinées du Japon; là s'était fondée la monarchie dès Tokugawa. Ces terres de l'île de Kiu-siu, ouvertes sur le continent et les mers du Sud, ont vu quelquesuns des épisodes les plus expressifs de l'histoire du Japon. La guerre contre Saigo fut parmi les plus décisifs.
Le 16 février 1876, le maréchal partit de Kagosima avec une armée de 30 000 hommes et alla mettre le siège devant Kumamoto, à 150 kilomètres vers le nord; il ne put pas l'enlever d'un coup de main. II espérait s'entendre avec Itagaki, le chef de Tosa ; mais ils n'avaient pas les mêmes idées, Saigo voulant revenir à l'ancien régime, et Itagaki voulant
au contraire Torganisation plus rapide des institutions parlementaires, d'ailleurs par les voies légales. Saigo demeura abandonné à ses seules forces, les autres daïmios ne se prononcèrent pas en sa faveur; peut-être attendaient-ils les événements. Le siège de Kumamoto se prolongea.
Cependant, le 8 mars, Tamiral Ito s'empara deKagosima; 8000 Impériaux, sous le commandement du prince Arisugawa, furent débarqués à Shimabara, au sud de Kumamoto. Saigo craignit que la retraite ne lui fût coupée; le 13 avril, il leva le siège de Kumamoto, et revint au sud pour défendre la terre de ses ancêtres. Il se jeta sur Kagosima; il ne put Tenlever. Son année fut cernée. 11 ne voulut pas se rendre; après une longue défense, le 18 août, accompagné de 200 fidèles samouraïs, il fit une trouée dans les rangs de ses ennemis et disparut dans la montagne. Ses troupes alors capitulèrent; la joie fut immense à Tokio.
Le maréchal resta encore quelque temps insaisissable; traqué comme un gibier, il tomba tout à coup avec sa petite troupe sur les faubourgs de Kagosima, enleva au-dessus de la ville la hauteur de Shiroyama, et s'y retrancha comme en un repaire. Il y fut enveloppé; l'armée de Kawamoura y donna l'assaut le 24 septembre; en une heure tout fut fini. Saigo se fit ouvrir le ventre par un ami.
Il avait fallu 60 000 hommes pour le vaincre; c'était la défaite de la dernière armée féodale par la nouvelle armée. 11 y avait eu environ 7 000 hommes tués de part et d'autre. . Après la répression, 42000 personnes furent poursuivies comme complices de la rébellion; 2 000 furent emprisonnées; il y eut vingt exécutions capitales.
L'amiral Kawamoura recueillit pieusement le corps du grand vaincu et le fit ensevelir avec honneur dans la bonzerie de Djokwosi, en vue de la mer, au-dessus de Sakourasima. Les Japonais cultivent dévotement sa mémoire; ils n'ont pas cessé de conduire des pèlerinages patriotiques à la tombe du rebelle; ils y plantent toujours avec la même vénération leurs petites baguettes enduites d'encens; l'image du « maréchal »
est restée là plus populaire des temps modernes; elle se rencontre à peu près dans toutes les maisons du pays. Elle demenre la personnification de rancien Japon. Les Japonais les pins loyalistes donneot sans doute un regret aux gloires du passé, ils y cherchent un encouragement et un exemple pour les luttes redoutables de Tàvenir; ils y entretiennent leur naturelle vaillance, prêts à mourir aussi pour la grandeur de la patrie.
Le 14 mai 1877, comme Okoubo passait en voiture dans un des vallons ombragés qui font le charme de certains quartiers de Tokio, six samouraïs déguisés en paysans se jetèrent sur lui ; il fut percé de coups et massacré sur la place. Les six assassins se livrèrent eux-mêmes, se félicitèrent de leur succès, et furent heureux de mourir pour la cause qu'ils avaient vengée*.
La mort de ce grand homme d'État terminait une nouvelle décade dans l'histoire de la régénération : la première, de 1858 à 1868, avait posé le problème de l'intervention étrangère et détruit le shogounat; la seconde, de 1868 à 1878, était celle de la dictature impériale; représentée surtout par Okoubo, elle avait imposé au Japon des conditions d'existence toutes nouvelles; la troisième, de 1878 à 1889, allait voir l'organisation des institutions parlementaires et l'achèvement presque complet du Japon moderne.
Car après la mort d'Okoubo l'œuvre commencée fut poursuivie avec une résolution et une vaillance où il est impossible de ne pas voir l'action personnelle de l'empereur Mutsu-hilo, Son règne, en effet, servi depuis 1868 par des hommes diversement remarquables, garde une unité qui ne peut s'expliquer que par le rôle du souverain lui-même.
Le 28 mars 1876, au commencement de la r^ellioix du Satzuma, un décret impérial avait fait défense de porter les deux sabres, sous peine de confiscation; le samouraï dès lors avait perdu son âme. Au mois d'août suivant, au déclin de la lutte, les pensions des samouraïs furent supprimées graduellement, pour s'éteindre peu à peu d'année en année. Les