De Rémusat, Mémoire sur Lao-tseu
LA PENSEE CHINOISE. — CONB'UCIUS 13
Taoutiking ou la Bible du taoïsme. Puis le sage vieillard disparut.
La doctrine de Confucius est plus proprement chinoise ; en vérité elle est la philosophie de La Chine. Koung-fou-Tseu, né en 551 avant Jésus-Christ, eut la carrière honnête d'un fonctionnaire modèle; son père était gouverneur d« Tséou, dans le Chantoung. Il fut un bon élève à Técole^ on le prit souvent pour moniteur; il avait déjà des jeux sérieux, il jouait à prier et à louer les divinités du Ciel, ce qui annonçait en effet des dispositions très particulières. Très jeune, comme il était d'une excellente famille, il entra dans les fonctions publiques ; il fut inspecteur de la vente des grains; il s'acquitta consciencieusement de son métier; il se renseignait sur la vie des paysans, il allait les visiter sur leurs champs, il leur donnait de bons conseils, il leur rappelait les bons usages qui sont indiqués dans les anciens livres et qui avaient fait la fortune des ancêtres; il fut fait inspecteur-général des campagnes et <ies troupeaux; il écrivit alors le premier de ses traités,, le ChoHr-Kinff, ou l'histoire des temps anciens, c'est-à-dire l'éloge dxi passé, où Thumanité avait connu le vrai bonheur^
Ayant perdu sa mère, il abandonna ses fonctions et porta le deuil pendant trois ans, dans une retraité absolue, selon la coutume ancienne, et il écrivit le Hiao-King, ou le livre de la piété filiale. Il y rappela et il y imposa autour de lui le respect du aux usages des générations disparues, qui est le principal devoir des vivants. Il y a du reste beaucoup de ressemblances à cet égard entre la civilisation chinoise et la civilisation indo-européenne. Les Chinois ne croient pas que la mort soit l'anéantissement de l'être; selon eux la vie se perpétue au delà du tombeau et les défunts ne cessent pas d'entretenir des rapports avec les vivants- Les âmes des morts deviennent des divinités, comme les pénates, adorées par leurs descendants; mais il est nécessaire que la descendance soit fidèle au culte du tombeau, que le père de famille, grand-prêtre de ce culte, accomplisse les rites coutumiers, qu'il ait un fils pour les continuer : car les morts éprouvent
tous les besoins de la vie terrestre, il y faut des sacrifices funèbres; jadis même on sacrifiait des serviteurs, des servantes; il y faut du moins des vêtements funèbres, une demeure, un mobilier, des amulettes pour protéger les défunts contre les mauvais esprits.
Celui pour lequel les rites funèbres n'ont pas été célébrés,
devient un esprit maliir, toinrni^ate les vivants, et les Chinois
parfois enfoncent un clou dans le tumulus à la hauteur de la
tête du mort pour y fixer Tâme et Tempêcher de devenir un
fantôme malfaisant. Ils sont naturellement tourmentés par la
crainte de mourir hors de leurs demeures et de ne pas avoir
les cérémonies nécessaires; on en voit qui se suicident, qui
se substituent à des condamnés à mort, pour être sûrs de
recevoir les honneurs posthumes. Des familles pieuses font
fabriquer des mannequins et les ensevelissent, selon toutes les
coutumes obligatoires, à la place des morts disparus, dans un
naufrage, par exemple, ou dans des pays lointains. Il y a de
puissantes associations pour le rapatriement des Chinois morts
à Tétranger, ou pour la sépulture de ceux qui n'ont pas de
famille. On achète son cercueil d'avance, on offre de beaux
cercueils à ses amis; ce sont les « bois de longévité »; il n'y
a pas de plus précieux cadeaux. Sauf pour certains détails,
c'est la foi même de nos ancêtres; c'est la foi des anciens
Chinois, renouvelée, définitivement formulée par Confucius.
Car ce fut la doctrine fondamentale du philosophe, que la
société elle-même ne peut rompre sans périr les liens d'ordre
et de subordination qui la rattachent au passé, qu'il faut
imiter les anciens, lire les livres sacrés, ne manquer aucun
des rites : il mit en ordre les vieux livres des ancêtres pour
en rendre la consultation plus facile dans la .conduite de la
vie. La Chine par lui s'enveloppa toute dans les leçons du
passé; elle se défia du progrès. 11 fallut désormais connaître
les vieux textes pour être admis aux fonctions publiques, et
les mandarins furent tous des lettrés, occupés pendant de
longues années à l'étude des caractères et des classiques, et,
si l'on songe que, dans la langue chinoise, il y a environ un