Gordier» Relatiom, II
6 juin 188i; il y signa, sur les bases posées par M. Harmand, un traité définitif de protectorat, qui devait être complété le 18 février 1885 par une convention spéciale sur le régime des mines dans TAnnam et le Tonking, et sur les facilités qui y devaient être accordées aux ingénieurs français. C'était la fin des affaires d'Annam. L'empereur de Péking au xvn* siècle avait envoyé à Hué, pour la consécration des actes officiels, un sceau qui était le signe de sa suzeraineté; M. Patenôtre en exigea la destruction et le fit fondre en sa présence. Le jeune roi d'Annam mourut le 31 juillet; par la volonté du régent, il fut remplacé par Ham-nghi, qui se hâta de reconnaître le protectorat français. Il y eut encore dans les années suivantes quelques manifestations de mauvais vouloir, quelques alertes assez graves, exigeant d'énergiques répressions, qu'on peut néanmoins considérer comme de simples opérations de police. L'Annam et le Tonking désormais étaient bien à la France.
Les affaires de Chine ne furent pas aussi facilement réglées. Comme M. Patenôtre s'en allait tranquillement vers le Nord, en passant à Hong-hong, il apprit la nouvelle d'un incident très regrettable. Le commandant Fournier, d'accord avec Li Hung-chang, au moment de la signature de la convention du 11 mai, avait invité le général Millot à faire occuper les positions militaires que les troupes chinoises du Tonking allaient évacuer; il lui demandait seulement de laisser passer un délai de vingt jours, pour permettre aux généraux chinois de recevoir des ordres de Péking. Le général Millot laissa passer quelques jours de plus; enfin le 19 juin il chargea le lieutenant-colonel Dugenne d'aller occuper Lang-son, à la frontière de la Chine. Comme il quittait le delta et s'avançait vers le nord dans les montagnes qui la dominent, le lieutenant-colonel Dugenne se trouva, à Bac-lé, en présence d'une armée chinoise. Il demanda le passage; les généraux chinois répondirent qu'ils n'avaient pas d'ordre de leur gouvernement, et cela sans doute était exact : Li Hung-chang, en effet, avait eu beaucoup de peine à faire approuver au Tsoung-li-Yamen les arrangements qu'il avait pris avec le commandant Fournier; la cour de Péking ne
leur reconnaissait d ailleurs qu'un caractère provisoire, en attendant le traité définitif qui devait être négocié avec M. Patenôtre. C'est pourquoi les généraux chinois du Tonkîng ne reçurent pas d'ordres de retraite; ils refusèrent de s'écarler devant le lieutenant-colonel Dugenne; au lieu d'informer le général Millot de l'incident, il voulut passer quand même ; il fut repoussé et subit des pertes assez sérieuses.
On a appelé cette affaire « le guet-apens de Bac-lé » ; on a eu tort ; il y a eu seulement un malentendu, qui provient de la hâte des Française saisir aussitôt tous les avantages d'un traité à l'exécution duquel les Chinois mettaient naturellement moins d'empressement. Ils furent d'ailleurs très peines de l'aventure ; ils pressèrent M. Patenôtre de venir à Péking pour en^ finir au plus tôt; ils avaient eu aussi de nombreuses victimes au combat de Bac-lé; ils déclarèrent spontanément qu'ils ne demanderaient à ce sujet aucune indemnité.
Le gouvernement français ne répondit point à ces excellentes dispositions, où il ne voulut voir que de la mauvaise foi. Jules Ferry s'écria, devant les députés : « De pareilles choses se paient ». Et, le 12 juillet 1884, M. de Semallé, chargé de la légation française à Péking, déposa au Tsoung-li-Yamen un ultimatum où il exigeait l'évacuation immédiate du Tonking, une indemnité de 250 millions de francs, la livraison, en gages, des forts et arsenaux de Fou-tchéou et Nanking.
Le gouvernement chinois consentit à des négociations sur . ces bases. L'amiral Courbet conduisit ses vaisseaux dans le port de Fou-tchéou et y fut courtoisement accueilli par les fonctionnaires impériaux. Un décret de l'empereur ordonna l'évacuation immédiate du Tonking (16 juillet). Des pourparlers s'ouvrirent à Chang-haï sur le montant de l'indemnité dont les Chinois admettaient le principe : ce qui était la preuve de quelque bonne volonté. Lorsque la grande colère du gouvernement français se fut un peu refroidie, il abaissa son premier chiffre de 250 millions à 80; il eût mieux valu sans doute ne pas d'abord l'exagérer; en le diminuant des deux tiers, on fit penser aux Chinois qu'il pourrait être
Driault. — Extrême-Orient. 18
diminué encore, et ils offrirent en effet 1 million et demi ; la marge était bien large pour qu'on pût s'entendre. Le directeur des douanes, Sir Robert Hart, proposa ses bons offices, qui ne furent pas admis. Le ô août 188&, quelques vaisseaux français bombardèrent Kéiung, dans l'île de Formose, pour hâter la solution du conflit. Le 19 août, à Péking, M. de Semallé, le chargé d'affaires de France, déposa au Tsoung-li-Yamen un ultimatum exigeant de la Chine l'acceptation du chiffre de 80 millions pour l'indemnité, et une réponse dans les quarantehuit heures. On n'a pas Thabitude en Chine de se décider avec une telle précipitation ; le Tsoung-li-Yamen parla de demander une indemnité pour l'affaire de Kélung, et comme M. de Semallé, faute d'une réponse plus précise, réclamait ses passe-porls, on les lui envoya, et il quitta Péking pour Ghang-haï le 21 août. En même temps, le gouvernement chinois expédiait de nouvelles troupes au Tonking.
Dès lors les événements se précipitèrent. Le 22 août, à cinq heures du soir, l'amiral Courbet reçut de Paris l'autorisation de commencer les hostilités. Le 23, au matin, après en avoir informé le vice-roi du Fo-kien, il ouvrit le feu sur les bâtiments chinois; en quelques heures toute la flotte chinoise fut détruite. Le 24, l'arsenal, autrefois construit par ProsperGiquel, fut bombardé et incendié. Puis, le 25 et le 26, la flotte française sortit du port de Fou-tchéou et descendit lentement la rivière Min, en détruisant méthodiquement au passage tous les forts de la défense. Elle regagna alors la haute mer, ce qui permit au vice-roi du Fo-kien d'affirmer qu'il avait chassé les Français et d'éviter tout châtiment; il eut même des félicitations, ce qui, chez un fonctionnaire, peut passer pour le comble de l'habileté.
Cependant le vice-roi de Canton mettait solennellement à prix la tête des Français : pour la tète d'un commandant en chef, 10 000 taëls (environ 40 000 francs) et le mandarinat à plume de martin-pêcheur; pour la tête d'un officier à sept galons, 3 000 taëls, ou 12 000 francs, et aussi le mandarinat à plume de martin-pêcheur ; pour la tête d'un officier à cinq galons,
1000 taëls, ou 4 000 francs, et le mandarinat à plume de paon ; pour la tête d'un officier à 3 galons, 500 taëls ou 2 500 francs et le même mandarinat; pour un soldat ou marin, 100 taëls ou 400 francs, sans le mandarinat. Décidémeni les relations francochinoises avaient perdu toute courtoisie. Le Tonking fut de nouveau envahi par les armées chinoises, qui mirent le siège devant Tuyen-quan, en novembre 1884.
L'amiral Courbet recul Tordre d'occuper Tîle de Formose ; il y conduisit saQotle; il s'empara deKélung; mais l'amiral Lespès échoua devant Tamsui, et on perdit trois mois à occuper quelques points de la côte septentrionale de l'île. Courbet et Palenôtre demandaient une action plus énergique, sur Péking même, persuadés que c'était le seul moyen d'en finir vite et économiquement; ils n'y furent pas autorisés; Jules Ferry se trouvait embarrassé devant Toppositioû qu'il rencontrait au Parlement ; il n'avait pas officiellement déclaré la guerre à la Chine ; il ne s'agissait toujours que d'une pression un peu énergique sur le gouvernement de Péking pour l'obliger à céder; c'est pourquoi il fallait éviter les opérations trop directement hostiles. Il fallait aussi éviter toute complication avec les puissances étrangères, dont quelques-unes étaient assez mal intentionnées; les vaisseaux français devaient particulièrement ménager les intérêts du commerce des neutres. Courbet eut seulement la permission de couper les arrivages de riz qui, partis des provinces méridionales de la Chine, étaient destinés à la subsistance de Tien-tsin et Péking. Il donna la chasse aux vaisseaux chinois pour établir une sorte de blocus du riz; il y parvint; notamment, le 15 février 1885, un convoi de jonques chargées de riz glissait le long du rivage au nord de Chang-hai pour gagner le golfe du Pé-tchi-li, sous l'escorte de quelques navires de guerre commandés par l'amiral Ting : Courbet les arrêta ; la corvette chinoise Tchen-king, portant pavillon amiral, fut détruite devant Sheipou par des torpilles habilement posées par les lieutenants Duboc et Gourdon ; les jonques ne passèrent point; Péking fut menacé par la famine; le gouvernement impérial
commença à réfléchir. Le mois suivant, Courbet occupa les lies Pescadores, entre Formose et le continent, et de là il fut le maître de toutes les routes qui conduisent à la Chine du Nord.
Dans le même temps, les troupes françaises remportaient d'autres succès au Tonking. Le 13 février 1885, le général Brière de flsle, chargé du commandement en chef, occupa Langson ; il y laissa la brigade Négrier ; il alla de là dégager Tuyen-quan, où le commandant Dominé et le sergent Bobillot faisaient depuis le 23 novembre 1884 une résistance héroïque ; ils furent délivrés le 3 mars 1885, aux acclamations de la France entière.
Alors sir Robert Hart renouvela sa tentative de médiation, et, au nom de la Chine, il fit des propositions de paix, le 26 février 1885 ; elles furent accueillies en principe à Paris, où Ton mit les négociations sur la base de la Convention Fournier; un représentant de sir Robert Hart, sir Duncan Campbell, secrétaire des douanes chinoises à Londres, fut autorisé à engager les premiers pourparlers avec le gouvernement français, et aussitôt les dispositions des deux parties parurent très conciliantes.
Les négociations, bien préparées, furent un petit moment interrompues par la malheureuse aventure de Langson, le 28 mars 1885. Le général Négrier s'y trouva en présence d'une armée chinoise; il lui livra bataille, mais fut blessé assez grièvement au début de l'action. Il remit le commandement à son second, le lieutenant-colonel Herbinger, qui, se croyant enveloppé par des forces considérables, ordonna la retraite qui s'accomplit dans le plus complet désordre, dans une sorte de panique; on ne s'arrêta qu'à Chu, à 60 kilomètres au sud; le général Négrier annonça cet apparent désastre au général Brière de Tlsle qui, perdant lui-même son sang-froid, annonça par télégramme au gouvernement français l'invasion du Tonking par une innombrable armée chinoise; il y disait son espoir de sauver au moins le delta et demandait de prompts renforts. A cette nouvelle, les adversaires de Jules Ferry
firent retomber sur le ministre toute la responsabilité de ces événements; il fut renversé du pouvoir le 30 mars. Le jour même, Brière de Tisle envoyait un télégramme qui rectifiait complètement les nouvelles du 28; Langson avait pu être réoccupé par les Français, et les Chinois s'étaient retirés à la frontière. Le 30 mars aussi, sir Duncan Campbell signait, au nom de la Chine, un armistice avec le gouvernement français; le 4 avril, des préliminaires de paix étaient conclus sur la base de la convention du 11 mai 188&.
Les négociations définitives aboutirent, sans autre incident, au traité de Tien-tsin, signé par Li Hung-chang et M. Patenôlre, le 9 juin 1885 *. En ses termes, ce traité manifesta les plus grands ménagements pour « la dignité de l'empire chinois » ; il n'y fut point question d'indemnité pécuniaire ni territoriale; la France s'engagea à restituer Kélung et les îles Pescadores; il ne lui resta aucun avantage des victoires de l'amiral Courbet; elle en revint purement et simplement à la convention Fournier, et ainsi il apparut que toutes les opérations militaires poursuivies depuis l'affaire de Bac-lé. avaient été proprement inutiles.
La France avait désormais la domination de TAnnam et du Tonking. La Chine avait « sauvé la face », et Li Hung-chang, adressant à son gouvernement un rapport sur le traité qu'il venait de signer, s'exprimait ainsi : « Après la grande victoire de Langson, les succès des troupes impériales inspiraient la terreur; dans le monde entier retentissaient des félicitations unanimes. Voyant la France sincère dans son repentir, la Chine put enfin déposer les armes. C'est grâce à l'inflexible détermination du gouvernement impérial que les perfides projets que la France avait formés d'extorquer de l'argent à la Chine ont été abandonnés, et la générosité de la Chine à son égard s'est montrée d'une façon éclatante. » Il faut laisser à la Chine ces petites satisfactions d'amour-propre.
Le général Brière de l'Isle fut remplacé au commandement