H. Cordier, Relations, II
des troupes françaises de Tlndo-Chiiie par le général de Courcy , qui eut en outre les fonctions de résident général. Celui-ci arriva à Hué au commencement de juillet avec une petite escorte; dans la nuit du 4 au 5 juillet, il fut attaqué par des masses considérables d'Annamites; il put à grand'peinè les écarter, leur infligea des pertes sensibles et demeura le maitre de la citadelle et de la ville; le roi Ham-nghi, qui avait préparé avec ses ministres ce guet-apens, s'enfuit dans la montagne; il y fut arrêté; il fut depuis interné en Algérie et remplacé sur le trône d'Annam par son frère Dong-khang. Celte affaire n'eut pas d'autres suites. Cependant l'évacuation du Tonking par les Chinois s'acheva le 2& juillet; dans le même temps les Français évacuaient Formose et les îles Pescadores, où Tamiral Courbet venait de mourir dans le port de Makoung, le 11 juin, à bord de son vaisseau le Bayart.
Peu à peu des relations normales furent instituées entre la France et la Chine; M. Cogordan, sous- directeur à la division politique du ministère des Affaires étrangères, fut envoyé à Péking pour y négocier un traité de commerce qui fut conclu le 26 avril 1886. Il obtint des résultats analogues avec la Corée par le traité du 4 juin. L'année suivante, M. Constans, commissaire extraordinaire du gouvernement de la République française, signa avec le gouvernement chinois une convention de délimitation de la frontière sino-française au nord du Tonking. Dès lors tous rapports furent courtois entre la Chine et la France. Le marquis Tseng, qui avait un moment personnifié parmi les Chinois le parti de la guerre, revenu de Londres en 1886 et devenu membre du Tsoung-li-Yamen, abandonna ses sentiments d'antipathie envers la France. Aussi bien la Chine n'avait-elle en réalité rien perdu à travers les dramatiques événements des années précédentes; elle pouvait n'en conserver aucune irritation.
L'affaire du Tonking eut pour conséquence naturelle le développement des intérêts français en Extrême-Orient; d'une manière plus générale, elle fut un encouragement pour les autres puissances européennes, une occasion d'accroître ou
de préciser leurs ayantages économiques dans les mêmes régions.
Le Portugal put enfin se dégager de tout lien de vassalité à l'égard de la Chine pour la possession de Macao : ce fut Toccasion du traité sino-portugaîs' du 1" décembre 1887, qui régla aussi les relations commerciales entre les deux pays.
L'Angleterre étendit sa domination sur la Birmanie pour faire équilibre à Tinfluence de la France en Indo-Chine; elle annexa ce royaume à son empire en 1886. Le gouvernement de Péking ne rappela point son ancienne suzeraineté sur la Birmanie; il est vrai qu'elle n'y avait jamais été aussi effective que sur TAnnam. Pourtant l'Angleterre ne fit aucune difficulté pour permettre la continuation des anciennes relations entre la Birmanie et l'Empire du Milieu. Par une convention formelle du 21 juillet 1886, attendu qu'il était d'usage, de la part de la Birmanie, d'envoyer des missions décennales pour présenter à l'empereur de la Chine des articles de la production locale, l'Angleterre consentit à l'envoi des missions décennales habituelles *. Elle y vit un moyen d'entretenir avec la Chine du Sud des relations commerciales fructueuses. Le gouvernement français, plus soucieux des idées et des mots que des contingences pratiques, n'avait pas fait le même raisonnement : question de tempérament.
La Russie alors ne s'occupait point encore expressément de l'organisation de la Sibérie orientale; elle se contentait d'entretenir et de développer les importantes relations commerciales qui suivaient la grande route du tract. Plus à l'ouest, elle achevait alors la conquête du Turkestan; elle prenait Merv en 1884, Pendjeh en 1886; elle poussait ses voies ferrées jusqu'au pied du grand Plateau Central de l'Asie, qui est le gigantesque bastion de la Chine. Il ne fut pas question de l'ancienne suzeraineté de l'empereur chinois sur le khanat de Khokand ; mais il n'était plus question non plus de son ancienne suzeraineté sur la Moscovie.
i. H. Cordier, Relations^ III, 19.
La France, fut en somme, à celte date, la puissance européenne la plus agissante aux confins de la Chine et en Chine même. Elle fortifia d'année en année sa situation en Indochine. Le Cambodge à la fin du xvin* siècle avait perdu ses provinces d'Angkor et de Battambang conquises par le'Siam, qui depuis ne cessait pas d'affirmer ses droits de protectorat sur tout le royaume vaincu. A la suite de rétablissement de la domination française en Cochinchine et du protectorat français sur le Cambodge, une ambassade siamoise fut envoyée à Paris; elle y fut reçue très courtoisement par l'empereur Napoléon III; elle y signa le traité du 15 juillet 1867, par lequel le Siam renonça à tout droit de protectorat sur le Cambodge, mais garda Battambang et Angkor. Dans les années suivantes, il profita des longues querelles entre la France et TAnnam pour étendre de nouveau ses prétentions sur toute la région centrale de Tlndo-Chine; il eut des relations suspectes avec Tu-duc ; il occupa peu à peu le pays jusqu'au Mékong, jusqu'au delà du Mékong, s'efforçant de pénétrer même jusqu'à la mer entre Hué et Hanoï, ou entre Hué et Saigon ; il s'assura ainsi des enclaves très étendues sur le territoire annamite, à la hauteur de Khong et de Luang-prabang. Lorsque la France eut terminé sa querelle avec l'Annam, elle s'émut de la situation que le Siam s'était attribuée; elle prétendit rétablir les anciennes limites de l'Annam, comme du Cambodge. En 1893, elle fît occuper Stung-streng, à la frontière septentrionale du Cambodge, sur la rive orientale du Mékong. Le 25 mai, un inspecteur de la milice indigène du Cambodge, M. Grosgurin, accompagné d'une vingtaine de miliciens, fut attaqué, dans la région de Cam-mon, dans Tarrière-pays de Vinh, par une troupe siamoise commandée par un mandarin; il fut assassiné avec 17 de ses miliciens; trois seulement purent s'enfuir. Le gouvernement français saisit cette occasion d'agir; il s'empara de tous les postes siamois situés à Test du Mékong; et, comme le Siam prétendait y envoyer des troupes, l'amiral Humann conduisit une flottille à l'entrée de la rivière de Bangkok, força les passes de Pak-nam et vint jeter ses ancres au
milieu même de la capitale siamoise, devant le palais du roi (13 juillet). Le roi de Siam se hâta d'accepter Tultimatum qui lui était présenté; sur les bases ainsi établies, M. Le Myrede Vilers, chargé d'une mission extraordinaire à Bang-kok, y signa le traité définitif du 3 octobre 1893 : Le gouvernement siamois renonça à toute prétention sur Tensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve.
Une convention franco-anglaise du 15 janvier 1896 garantit rintégrité du royaume de Siam dans les limites du bassin de laMénam,ou rivière de Bang-kok. En 1907 enfin, un nouveau traité franco-siamois a rendu au Cambodge ses anciennes provinces de Battambang et d'Âng-kor. La situation de la France se trouve ainsi très fortement établie en Indo-Chine, dans le bassin du Mékong, sur les confins des riches provinces de la Chine méridionale; excellente base d'opérations pour le développement ultérieur de ses intérêts politiques et commerciaux dans le grand empire.
Elle avait dû jusque-là une grande part de son influence en Chine à son ancien protectorat sur les missions catholiques. Il l'obligea à de continuelles interventions auprès du gouvernement de Péking; il lui créa souvent de graves ennuis, et l'Angleterre, par exemple, n'a pas eu besoin de ce prestige moral pour faire en ce pays de plus importantes affaires commerciales. Pourtant il est indéniable que le protectorat catholique a longtemps assuré à la France une situation avantageuse, complétant en un sens particulier les avantages de sa situation territoriale en Indo-Chine. C'est pourquoi cette sorte de prépondérance lui fut disputée parfois par d'âpres rivalités.
Dans le temps même de l'affaire du Tonking, la papauté ne fut pas contente des lois scolaires de Jules Ferry, du fameux article 7 et des décrets contre les congrégations non autorisées ; d'autre part, elle s'inquiéta de la situation des catholiques en Chine pendant le conflit sino-français; elle eut peur qu'ils ne fussent privés de toute protection. Le pape Léon XIII, en février 1885, écrivit directement à l'empereur de Péking
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pour les lui recommander, sans parler de la France et de son privilège séculaire. Le conflit réglé quelques semaines après, l'évêque de Péking, Mgr Tagliabuc, dut en adresser des excuses au ministre de France, expliquant que la lettre pontificale n'était inspirée que par le souci du sort qui pouvait menacer les chrétiens, et n'avait aucun caractère politique.
Cependant le Saint-Siège poursuivit son dessein, où il ne paraissait pas animé des meilleures dispositions à l'égard de la France. Le gouvernement chinois manifesta l'intention d'abolir le protectorat français des catholiques en ouvrant des relations directes avec le Vatican, par la nomination d'un ministre à Rome, le pape nommant un nonce à Péking; cette action diplomatique fut très secrètement menée; un légat pontifical fut même désigné, Mgr Agliardi. Mais le gouvernement français fut prévenu, se plaignit de cette conspiratioA contre ses anciens privilèges : le légat ne partit pas, et l'affaire fut arrangée, selon les anciennes traditions, du moins pour quelque temps.
Bientôt l'affaire du Pétang fut une nouvelle manifestation des rapports désormais plus difficiles entre la France et la papauté. Le Pétang était cette église catholique dont le grand empereur Kang-hi avait permis la construction à Péking, dans l'intérieur même de la cité impériale. Le gouvernement chinois, en 1885, voulut agrandir le palais impérial, pour y construire des appartements qui seraient réservés à l'impératrice douairière Tseu-hi, lorsque Tempereur Kouang-siu, au moment de sa majorité, exercerait personnellement le pouvoir; il demanda, dans cette intention, le déplacement du Pétang, en offrant toutes les indemnités convenables. Mgr Delaplace, évêque de Péking, refusa d'y consentir, à quelque condition que ce fût. Mais l'abbé Favier, procureur des Lazaristes du Pétang, traita directement avec le gouvernement chinois, sans plus se soucier de la France et de son protectorat que si ni l'un ni l'autre n'avaient jamais existé; c'était pourtant bien au gouvernement français que l'empereur Kang-hi avait jadis cédé le terrain de cette église; c'était au gouvernement fran-
çais qu'elle avait été restituée après la guerre de 1860, par un article formel du traité de Tien-tsin.
Mais M. Goûstans, commissaire extraordinaire de la République française en Chine, intervint avec une singulière énergie et prit en mains la négociation. L'abbé Favier prétendit agir en dehors de lui; il fut menacé de destitution, s'inclina, et l'abandon du Pétang, moyennant une compensation territoriale équivalente et une indemnité importante, fut l'objet d'une convention qui fut signée en 1886 par M. Gonstans et Li Hung-chang. Le 30 mai 1887, fut posée la première pierre de la nouvelle église; le 14 décembre suivant, l'ancien Pétang fut remis au gouvernement chinois ; le 9 décembre 1888, l'inauguration de l'église reconstruite fut l'objet d'une imposante cérémonie, qui fut présidée par le représentant de la France, selon tous les honneurs dus à son rang.
Ainsi le protectorat français était maintenu, contre les prétentions de l'Église elle-même, à une situation politique indépendante.
Mais ce protectorat rencontra d'autres difficultés qu'il fut impossible d'écarter. L'Allemagne, préoccupée d'ouvrir des débouchés à son commerce, pensa que des missionnaires pouvaient être d'utiles agents de propagande germanique, et, en cas de conflits, d'excellents prétextes à intervention. N'étaitce pas ainsi qu'avait commencé l'établissement de la France en Indo-Chine?
Un séminaire de Missions fut fondé à Steyl, sur la Meuse, dans le Limbourg hollandais ; il fut surtout recruté d'éléments allemands. Un évèque allemand, Mgr Anzer, fut établi au Chan-toung ; il demanda, pour y être admis, des passeports français ; il fut maintes fois défendu par la légation de France contre les vexations dont il ne manqua pas d'avoir à souffrir, et il se tint toujours dans les meilleurs termes avec elle. Puis la France fut informée que le gouvernement allemand désirait se charger lui-même de la protection de ses nationaux. Le gouvernement italien manifesta la même intention, à laquelle la France ne pouvait pas s'opposer. Les fonction-
naires chinois furent invités à accepter des passeports délivrés par la légation d'Allemagne ou par celle d'Italie; il arriva maintes fois, par Téloignement de certaines provinces ou par la mauvaise volonté de quelques mandarins, que ces passeports ne furent pas suffisants, et Ton vit des missionnaires, porteurs de passeports allemands, revenir sur leurs pas pour demander à la légation de France des passeports plus respectés. C'était là des difficultés inhérentes à celte période de transition ; le prestige de TAIlemagne ne pouvait pas manquer de s'étendre peu à peu et de donner à ses agents plus d'autorité.
Cependant toutes les missions catholiques obéissent à l'autorité du Saint-Siège, et seul il avait le droit, en matière religieuse, de garder à la France son ancien privilège de protectorat catholique. Ses dispositions à son égard n'étaient plus les mêmes qu'autrefois; il recommanda encore aux missionnaires de s'adresser de préférence aux représentants du gouvernement français, capables par tradition ancienne et par communauté de foi, le plus souvent du moins, de leur rendre le plus de services; mais d'autre part il autorisait les religieux allemands à demander le protectorat du gouvernement de Berlin ; il s*en excusait à la France, sur l'impossibilité où il était de risquer là-dessus un conflit avec l'Allemagne, sur les risques qu'il eût courus à la mécontenter, sur le besoin qu'il avait de vivre en bon accord avec ce gouvernement hérétique.
Ainsi la France conserva le droit de donner des passeports à tous les catholiques, sans distinction de nationalité; l'Allemagne et l'Italie n'en purent délivrer qu'à leurs nationaux respectifs. Pourtant la brèche était faite dans les anciens privilèges religieux de la France. Dans ces conditions nouvelles, la papauté se préoccupa de centraliser toute l'administration ecclésiastique catholique de la Chine à Péking, entre les mains d'un représentant direct, au-dessus de toutes les compétitions nationales que désormais il était facile de prévoir. Elle tenta encore une fois d'obtenir la création d'une légation pontificale à Péking. La France a jusqu'ici réussi à écarter cette institution : pour combien de temps?
Presque toutes les grandes puissances européennes, et aussi les États-Unis, s'approchaient donc du marché chinois, le dernier grand marché du monde, le plus précieux de tous par son incomparable richesse et son innombrable clientèle. En 1888, les télégraphes chinois furent rattachés à ceux du Tonking ; il en fut de même en 1892 pour les télégraphes russes entre Péking et la frontière sibérienne à Kiakhla, en 1884 pour les télégraphes anglais de Birmanie entre le Yunnan et Bhamo. En 1892, par le Chinese acty les États-Unis interdirent l'immigration chinoise; le gouvernement chinois protesta contre cette violation des traités; les Étals-Unis durent adoucir dans la pratique les rigueurs de leur législation, car ils ne voulaient pas risquer d'être exclus de l'immense domaine économique de la Chine; ils ménageaient l'avenir.