LE TRAITÉ DE SHIMONOSERI
Le jeune empereur Kouang-siu fut déclaré majeur le 11 juillet 1886, l'impératrice douairière Tseu-hi conservant le titre et les fonctions de « conseillère du trône ». Ace moment, M. Constans ayant achevé sa mission extraordinaire, M. Lemaire fut nommé ministre de France à Péking. Il demanda une audience impériale pour y présenter ses lettres de créance. Il lui fut répondu que ses prédécesseurs, et même M. Constans, avaient remis leurs lettres au Tsoung-li-Yamen et qu'il devait respecter cette tradition. Il observa qu'alors l'empereur était mineur, ne donnait donc pas d'audience; il rappela qu'en 1874 l'empereur Toung-tché devenu majeur avait reçu les ministres étrangers. Le gouvernement impérial déclara que, « bien que le règne effectif de S. M. l'Empereur fût commencé, S. M. l'Impératrice douairière continuait de donner ses instructions pour l'administration de l'Empire, que par conséquent cet état de choses était différent de celui de 1874 et qu'il convenait donc de différer provisoirement l'époque de l'audience impé-
riale. » M. Lemaire dut attendre ; il lui fallut remettre copie de ses lettres de créance au Tsoung-li-Yamen ; il eut d'ailleurs la réponse trois mois après, en février 1888.
Puis il Y eut un petit progrès. Kouang-siu fut marié le 26 février 1889, avec une jeune princesse pour laquelle il n'avait que de l'antipathie et qui le lui rendait; il est vrai qu*il fut pourvu, en compensation, de deux concubines, deux jeunes sœurs de quinze et de treize ans, rime appelée Kin-pin ou pierre brillante, Tautre Tchin-pin ou perle. Le pouvoir impérial lui fut solennellement remis le k mars 1889, et à cette occasion le Tsoung-li-Yamen offrit aux ministres étrangers un grand banquet diplomatique, le 7 mars. Dès lors le principe de Taudience impériale put être admis ; mais il fallut encore du temps pour en régler les détails et les rites, et la première audience de Kouang-siu n'eut lieu que le 5 mars 1891; il fut admis que l'empereur accorderait chaque année une audience aux représentants des puissances étrangères accréditées à Péking.
Ces concessions du gouvernement chinois ne manquèrent pas de produire de l'effervescence dans l'opinion publique ; il y eut des désordres, des attentats contre les chrétiens, une agitation quelque temps inquiétante dans les sociétés secrètes ; il en résulta des réclamations des puissances intéressées, des négociations qui furent lentes. A cette occasion, Mgr Favier essaya encore de se passer de la France; il écrivit un mémoire d'après lequel il proposait que la Chine fût divisée en six archidiocèses, dont les archevêques, désignés par le pape, régleraient toutes les affaires qui pouraient se produire, directement avec les autorités locales; « par la suite, le pape enverrait en outre un représentant en résidence à Péking et il ne serait plus nécessaire que la France prit soin de ces questions. S'il pouvait être donné suite à cette proposition, concluait-il, on y trouverait avantage* ». La légation française fut informée, et ce mémoire n'eut pas de sanction.
1. On trouvera le texte de ce mémoire dans H. Gordier, RelationSy 111,56.
Dans le même temps, le comte Gassini fut nommé ministre de Russie à Péking ; il y devait rester jusqu'en 1896 ; il entretint les meilleures relations avec M. Gérard, nommé ministre de France en 1893. Ce fut comme une manifestation de l'entente franco-russe jusqu'au fond de TExtrême-Orient; elle y exerça quelque temps une sorte de prépondérance parmi les très graves événements qui s'y produisirent alors; elle sembla un moment devoir disposer des destinées de l'Asie Orientale ; en vérité elle fut, jusque vers la guerre de Mandchourie, la plus puissante combinaison diplomatique du monde.
11 y eut encore de longs et fastidieux débats sur l'audience impériale; celle du 5 mars 1891, comme celle de 1874, avait eu lieu hors du palais. Des observations avaient été faites, et le gouvernement chinois avait promis que les audiences suivantes auraient lieu dans le palais. Le 27 octobre 1891, le ministre autrichien fut en effet reçu au palais, mais dans la salle où l'empereur recevait ses vassaux et le tribut de leur hommage; il en fut de même ensuite d'un nouveau ministre anglais, M. O'Connor. Les autres protestèrent, déclarant que w les souverains d'Europe sont les égaux de l'empereur de Chine ». Le Tsoung-li-Yamen s'indigna d'une telle outrecuidance, et en 1892, en 1893, le ministre allemand, le ministre belge furent reçus dans le§ mêmes conditions.
A ce moment, le prince Koung, disgracié depuis quelques années, fut rappelé au pouvoir, sans doute par une manifestation de la volonté personnelle du jeune empereur ; comme autrefois, il allait personnifier une politique d'entente avec les étrangers. Le comte Gassini et M. Gérard se mirent d'accord pour attendre la visite du prince, à l'occasion de son avènement ; en effet il les visita le premier ; puis ils lui rendirent ensemble sa visite. Us lui déclarèrent qu'ils refusaient d'être reçus en audience par l'empereur dans la salle des vassaux. U y eut encore à ce sujet de longs débats ; enfin le prince Koung céda, et une grande audience impériale fut décidée, dans la salle du trône, pour le 12 novembre 189& : il est vrai qu'à cette date la guerre sino-japonaise était commencée et déjà
malheureuse pour la Chine. Quoi qu'il en soit, cet événement peut passer pour une victoire éclatante de rinfluence étrangère; enfin la porte du sanctuaire allait être franchie.
Le 12 novembre, à 9 heures du matin, des officiers chinois à cheval se présentèrent aux diverses légations pour les conduire au palais. Les divers cortèges se mirent en route à 10 heures; arrivés au fossé de la ville interdite, ils le traversèrent sur un large pont; ils entrèrent dans une vaste cour ; ils franchirent un étroit canal sur un pont de porcelaine, et, se dirigeant vers le nord-ouest, ils arrivèrent dans une cour intérieure, où ils furent reçus par les ministres et les membres du Tsoung-li-Yamen et introduits dans des appartements qui servirent de premières salles d'attente : le thé y fut servi, pendant que s'achevait la concentration des divers cortèges. Lorsque tous furent réunis, vers onze heures, ils furent conduits à des tentes de toile bleue pour y attendre le moment d'être admis en présence de l'empereur. Us furent reçus les uns après les autres. Lorsque le tour fut venu des membres de la légation de France, ils se dirigèrent vers le sud, puis vers l'ouest, entre deux haies de mandarins et de gardes, jusqu'à la voie réservée à l'empereur, marquée par un long tapis de feutre qui, montant en plan incliné, s'engageait sous l'ouverture centrale de la porte du milieu. L'empereur était sur un trône, élevé sur une estrade d'un mètre environ, parmi les ministres et les gardes du corps, ceux-ci armés du sabre ou de la lance à queue de panthère. Le ministre de France, portant ses lettres dans une enveloppe de velours bleue à glands d'or, au chiffre de la République, s'inclina dès qu'il eut franchi le seuil, s'inclina une seconde fois au milieu de la salle, une troisième fois en s'arrétant devant l'estrade du trône; il adressa à l'empereur l'allocution de circonstance, qui fut traduite en chinois par un interprète ; alors le prince Koung descendit de l'estrade par les degrés de l'ouest, vint prendre à deux mains les lettres présentées par le ministre de France, les déposa sur une table couverte de soie jaune, devant l'empereur, et remonta sur l'estrade par les degrés de
Test. Sa Majesté regarda le ministre de France, fît un mouvement de tête signifiant qu'ElIe avait reçu les lettres, dit quelques paroles en langue mandchoue au prince Koung, qui, en langue chinoise les répéta, disant que Sa Majesté Impériale était heureuse de la venue du ministre de France en Chine et qu'elle ne doutait pas que son séjour à Péking n'eût pour effet de consolider les relations amicales entre les deux pays. Un interprète traduisit ces paroles en français. L'empereur fit un autre signe de tête, annonçant que l'audience était finie. Le ministre de France s'inclina, se retira de quelques pas, s'inclina de nouveau, arriva à la porte de la salle, s'inclina une troisième fois, fut accompagné jusqu'aux tentes de toile bleue, puis jusqu'aux salles d'attente, où le thé fut servi ; enfin tout le cortège gagna la cour intérieure et les portes de la ville impériale pour rentrer à la légation selon les mêmes cérémonies qu'au départ.
Et c'était un événement considérable dans l'histoire des hommes qui venait ainsi de s'accomplir.
11 fut décidé qu'une nouvelle audience impériale aurait lieu quelques semaines plus tard à l'occasion de la nouvelle année ; mais le prince Koung prévint les ministres étrangers qu'ils n'entreraient plus au palais par la porte du Milieu réservée à la personne impériale, qu'ils n'y avaient été admis dans la dernière audience que parce qu'ils étaient porteurs de lettres de leurs souverains, ces lettres étant honorées de la même dignité que les souverains eux-mêmes. Les ministres répondirent qu'ils étaient en tout temps et en toute occasion des représentants de la personne même de leurs souverains respectifs, qu'ils avaient droit toujours aux mêmes honneurs; ils insistèrent. On leur demanda alors d'indiquer, dans leur allocution à l'empereur, que leurs félicitations émanaient de leurs souverains eux-mêmes; moyennant quoi, il fut entendu qu'ils entreraient au palais par la porte impériale. Il en fut ainsi à Taudience du 14 février 1895, et dès lors la coutume en fut définitivement établie.
C'était le symbole de l'égalité enfin reconnue des autres
Driault. — Extrôme-Orient. 19
grandes nations du globe avec la Chine, qui cessait de prétendre à la suzeraineté de toute la terre et de les considérer comme des vassales. Le Fils du Ciel consentait à être traité d'égal à égal par les autres chefs d'État; la conquête était d'importance. Les Tictoires de « Timpudent vassal japonais » y étaient sans doute pour quelque chose; elle rendaient le gouvernement chinois plus modeste et traitable; il pouvait avoir besoin des gouvernements de l'Occident.
Le traité de Kang-hoa, en 1876, avait ouvert la Corée au Japon ; mais il n'avait pas effacé la vieille haine de la Corée pour le Japon, qui est comme un des traits de caractère de la Corée et dont les manifestations se prolongent jusqu'à nos jours. Aussi, malgré l'indépendance que le Japon venait de lui reconnaître, la Corée cherchait-elle un appui auprès du gouvernement chinois; elle eût préféré la suzeraineté de la Chine à la condition indépendante que les Japonais voulaient lui assurer; elle craignait de n'être indépcDdante que de la Chine, et c^était sans doute en effet tout le sens de la politique japonaise.
Sur les conseils de Li Hung-chang, haut commissaire impérial dans le Pé-tchi-li, le gouvernement coréen admit le principe de la tolérance à l'égard des chrétiens et l'ouverture de ses ports aux étrangers ; ce ne fut pas sans répugnance ; car il redoutait au même degré l'opium des Anglais et les missionnaires de la France. Il s'y résigna pourtant. Il signa des traités avec la plupart des puissances de l'Europe et avec les États-Unis, et ce fut comme la suite du traité de Kanghoa ; c*était en effet un moyen d'échapper à l'influence exclusive du Japon.
Cependant, à cause du voisinage, les Japonais vinrent beaucoup plus nombreux à Séoul et dans les ports de la Corée ; ils s'y rendirent insupportables et y furent bientôt extrêmement impopulaires. En 1882, une émeute éclata contre eux à Séoul ; on avait fait courir le bruit que le ministre japonais, aidé d'une bande secrètement réunie, devait s'emparer de la ville, chasser le roi et épouser la reine. Le 23 juillet, le peuple se
souleva, se porta contre la légation du Japon; plusieurs Japonais furent massacrés; les autres durent s'enfuir à Tchemulpo, notamment le ministre détesté, Hanabusa. Mais ce ne fut qu'une victoire de quelques jours : Hanabusa revint avec des troupes, rentra en mattre à Séoul, et obligea le gouvernement coréen à payer trois millions d'indemnité, et à ouvrir les ports de Gensan, Fousan et Tchemulpo au commerce japonais. Des troupes chinoises et japonaises tinrent ensemble garnison à Séoul : c'était comme un partage de la suzeraineté entre la Chine et le Japon.
La pénétration japonaise se Qt de plus en plus active. Une nouvelle révolution éclata dans la capitale coréenne le 4 décembre 1884. Les ministres du roi de Corée, connus pour leur dévouement à Tégard de la Chine et, par suite, pour leur « esprit d'injustice » envers le Japon, furent massacrés par des étudiants et autres partisans du Japon. Le peuple se souleva; la légation japonaise fut brûlée; les troupes japonaises Ifurent impuissantes et durent se retirera Tchemulpo, laissant a place aux seules troupes chinoises. Ainsi tous ces événe* ments tournaient à l'avantage de la Chine, dont la Corée recherchait de plus en plus la protection, dont elle cultivait de plus en plus les sympathies séculaires.
Néanmoins, sur les conseils mêmes du gouvernement de Péking, le gouvernement coréen sigaa avec le comte Ilo, représentant du Japon, le 9 janvier 1885, une convention par laquelle il accordait les satisfactions et les indemnités récla*mées.
Il était évidemment nécessaire de régler avec plus de précision la condition politique de la Corée, maintenue dans une situation hybride par la rivalité d'influence de la Chine et du Japon. Li Hung-chang observait dès ce moment que les Japonais avaient la gloutonnerie du poisson et l'instinct rongeur du ver à soie ; il expliquait très bien que la Corée et la Chine avaient le même besoin de se mettre d'accord contre une telle vora* cité, que la Corée était le mur indispensable à la protection des provinces orientales de la Ct)ine, qu'elle était à la Chine
ce que les lèvres sont aux dents; il est vrai que les Japonais estimaient de leur côté que la Corée n^était pas moins utile à achever la physionomie de leur pays. Il devait être difficile de concilier pacifiquement ces compétitions.
Pourtant, à la suite des derniers événements, un traité sino-japonais, relatif à la Corée, fut signé en avril 1885 ; toutes les troupes chinoises et japonaises devaient être retirées ensemble du pays; les deux gouvernements de Péking et de Tokio devaient engager le gouvernement coréen à faire instruire ses troupes par des instructeurs étrangers, ni Chinois, ni Japonais; en cas de troubles en Corée, les Chinois et les Japonais devaient intervenir ensemble. Cette convention fut signée par Li Hung-chang et le comte Ito Hiroboumi. Ainsi la Chine consentait à être écartée de la Corée et à n'y exercer pas plus d'influence que le Japon : celui-ci, plus entreprenant, espérait bien y conquérir peu à peu la première place.
Mais la Corée, avec son roi Li-hsi, n'y consentait pas, ne voulait dépendre, comme dans les anciens temps, que de la Chine; elle demandait des conseils à Péking au sujet de l'envoi de ministres auprès des puissances étrangères, et elle y employait, sans doute de parti-pris, comme jadis l'Annam pour échapper à la France, des termes de la plus expressive soumission. « Nous devons remarquer, lit-on dans un mémoire présenté par le roi de Corée à l'empereur de Chine, que notre petit royaume a été d'âge en âge l'objet de la bienveillante protection de la Cour céleste, dont les bienfaits ont eu l'immensité de la Terre et du Ciel, la hauteur des montagnes et la profondeur de la mer. Il n'est point d'objet que ces bienfaits n'aient atteint et nos prières ont été infailliblement exaucées. » Et, après un échange de lettres avec Li Hung-chang, trois points furent expressément établis * : 1** Lorsque les envoyés Coréens arriveront dans les pays étrangers, ils^devront en premier lieu se rendre à la légation de Chine pour l'en informer par un rapport spécial et demander