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H. Gordier, Relations, III, 22V

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au ministre chinois de les accompagner au ministère des Affaires étrangères. Dans la suite, cette formalité ne sera pas indispensable; — 2* Dans les réceptions d'État, les banquets officiels, les dîners et les rapports de courtoisie, les envoyés coréens devront prendre rang après les ministres chinois; — S"" Dans les questions importantes relatives aux rapports internationaux, les envoyés coréens devront, au préalable, prendre confidentiellement les instructions des ministres de Chine. Li Hung-chang, en transmettant au gouvernement coréen ces décisions de l'empereur, concluait ainsi : « Telles sont les règles qui devront être suivies, comme conséquence de Tétat de vassalité de la Corée. Elles demeurent étrangères aux autres nations, qui n'ont pas à s'en occuper; car les intérêts de la Chine et de la Corée se confondent. » Ainsi, malgré les accords intervenus avec le Japon, la Chine ne cessait pas d'affirmer sa suzeraineté sur la Corée, et la Corée s'y prêtait pour évincer l'influence japonaise.

Il fut facile au Japon de trouver dans cette situation des raisons d'intervention, de protester contre la violation des conventions antérieures. Au commencement de l'année 1894, des tribus de la Corée, les Tong-haks, se révoltèrent ; des troupes chinoises y accoururent aussitôt et rétablirent l'ordre. Le Japon, voulant intervenir aussi, n'y fut pas admis, la rébellion étant réprimée; néanmoins, mécontent, il envoya des troupes à la légation japonaise de Séoul. Les relations sino-japonaises redevinrent critiques.

Le 28 juin 189&, le gouvernement japonais adressa à Séoul un ultimatum exigeant que la Corée se comportât comme~ une puissance indépendante, et non comme une vassale de la Chine ; afin qu'elle fût de force à assurer son indépendance, il offrait son concours désintéressé pour la réalisation des réformes nécessaires. A cette communication, il n'eut que des réponses dilatoires.

Le 23 juillet, il pressa la solution par un coup de force : le roi Li-hsi fut enlevé de son palais et emmené comme prisonnier à la légation japonaise de Séoul. Là, il fut obligé de

déclarer la guerre à la Chine et de prier le Japon d'intervenir pour chasser les troupes chinoises du territoire coréen. Deux jours après, un transport chinois, le Kowshing, fut surpris dans la haie du prince Jérôme, au sud de Tchemulpo, par un vaisseau japonais et coulé de quelques coups de canon. Sur le rivage voisin, à Seï-kouan, près de Ya-chan, une division japonaise, commandée par le major-général Oshima, battit la division chinoise du général Yé, et lui mit 500 hommes hors de combat : les Japonais se trouvèrent les maîtres de toute la partie méridionale de la Corée et assurèrent leurs communications entre Fousan et Séoul. Les Chinois se concentrèrent au nord de la capitale, autour de la forte place de Pinh-yang.

Le gouvernement français offrit sa médiation; elle ne fut pas accueillie. Le 1*' août 1894, simultanément la Chine et le Japon se déclarèrent la guerre. Le décret impérial chinois protestait contre le coup de force du 23 juillet, qui avait été une violation criminelle de Tindépendance du gouvernement coréen ; il blâmait en termes sévères Taffaire du Kowshing et Taltaque de Seï-kouan : « Le Japon a violé les traités et le droit des gens, et, semblable à un oiseau qui guette sa proie, il a agi par ruse; c'est lui qui a ouvert les hostilités; Topinion publique est manifeste à cet égard. » Le Japon ne se donna pas lort; il rappela que la Corée était un État indépendant, qu'elle avait été introduite dans « la société des nations » par Tinfluence japonaise, qu'elle avait pu, grâce aux conseils du gouvernement de Tokio, faire déjà des progrès dans la voie des réformes intérieures, qu'au contraire la Chine faisait tout pour empêcher l'amélioration de sa condition politique et prétendait la retenir dans l'état de vassalité, que le Japon, dans son intérêt et dans celui de la civilisalion, ne pouvait pas le tolérer davantage.

Le 26 août, une convention était signée entre la Corée et le Japon, pour assurer l'expulsion des troupes chinoises et rétablissement de l'indépendance de la Corée sur une base plus solide, il n'est pas question d'y voir l'expression sincère de la pensée du gouvernement coréen. Le Japon poursuivait

cette affaire avec une éaer^que résolution ; il avait du moins une claire conscience de ses intérêts, de la nécessité où il était de se garantir par la Ck)rée le libre passage sur le continent, et il réalisait son dessein avec une impitoyable logique, sinon en tout esprit de justice; car il semble bien que le droit, du moins le droit ancien, était du côté de la Chine; il est vrai qu'il en avait été de même en Annam, dix ans auparavant; quant aux nouveautés annoncées dans sa déclaration de guerre, réformes intérieures, progrès dans la voie de la civilisation, elles ne sont un droit que quand elles sont devenues anciennes. Aussi bien serait-il naïf de chercher Tapplication du droit dans la politique des gouvernements modernes, en Extrême-Orient comme en Extrême-Occident; il ny est généralement question que d'intérêts égoïstes; T Europe et l'Asie, et l'Amérique par surcroît, y montrent une remarquable unité morale, ou immorale. C'est le plus souvent jusqu'ici le canon qui règle les procès entre les peuples.

Les premières opérations de la guerre sino-japonaise eurent lieu entre Séoul et Pinh-yang; les troupes chinoises y étaient sous le commandement des généraux Yé et Tso ; les Japonais étaient commandés par les généraux Yamagata et Nodzu. Le 16 septembre 1894, la bataille s'engagea devant Pinh-yang; dès le premier choc une partie des troupes chinoises s'enfuit, avec le général en chef Yé. Tso fut beaucoup plus courageux, sinon plus habile ; blessé à la jambe, il pansa la blessure avec un morceau de sa robe et continua à se battre; il fut tué d'un coup de fusil, comme il pointait une pièce de canon. Les Chinois durent battre en retraite, laissant sur le terrain 6 000 morts ; les Japonais n'en avaient eu que 300, et déjà la supériorité de leur armement apparaissait formidable. L'Europe commença de s'intéresser à ce duel extraordinaire.

L'amiral Ting, commandant de la flotte chinoise, vint s'établir à l'embouchure du Yalou-kiang, au nord de la Corée, pour en disputer le passage aux Japonais et empêcher l'invasion de la Mandchourie. Il y fut attaqué par l'escadre japo-

Baise de l'amiral Ito ; dès les premiers moments de la lutte, une partie des vaisseaux chinois s'enfuit avec le capitaine FoQg, qui, retiré. à Port- Arthur, y fut condamné à mort et immédiatement décapité. L'amiral Ting se défendit de son mieux; mais il fut blessé grièvement sur son vaisseau et dut abandonner la place à son vainqueur; il avait perdu 600 hommes. C'était la première victoire navale des Japonais; confiants dans l'avenir, ils auraient pu l'appeler la mère des victoires ; ils la célébrèrent avec enthousiasme (17 septembre 1894).

Le 24 octobre, après avoir reçu des renforts, ils passèrent le Yalou, malgré une assez vaillante résistance du général Soung. Ils entrèrent en Mandchourie; mais l'hiver, comme il arrive souvent en ces pays, fut très précoce et de bonne heure très rigoureux; leur marche fut lente et pénible, et bientôt cette première armée fut obligée de s'arrêter, en attendant une saison meilleure.

Mais une seconde armée, sous le général Oyama, fut débarquée sur la presqu'île du Liao-toung, au nord-est de Port-Arthur. Cette place, ainsi nommée du nom d'un voyageur anglais, avait commencé d'être fortifiée par des ingénieurs français; mais la défense n'en était pas encore parfaitement organisée. Les Chinois furent surpris par la rapidité de l'attaque; d'un seul assaut, qui manifesta avec éclat les exceptionnelles qualités militaires du soldat japonais, la place fut enlevée le 21 novembre ; 2 000 Chinois y furent massacrés de sang-froid après la victoire; car de violentes passions animaient les adversaires, en dépit de la parenté des races. Le général Oyama s'avança ensuite sur Chan-haï-kouan, le long de la côte septentrionale du Pé-tchi-li.

Enfin une troisième armée japonaise, sous le maréchal Euroda, fut débarquée sur la côte du Chan-toung. Le 30 janvier 1895, elle s'empara de Weï-haï-weï; l'amiral Ting, qui avait été chargé de défendre cette place, ne voulut pas survivre à cette nouvelle défaite : il s'empoisonna. Ce fut la fin de la première marine moderne de la Chine, construite sur les modèles européens à l'arsenal de Fou-tchéou.

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L^immense Chine était déjà toute désemparée par ces désastres répétés; elle semblait n'avoir plus aucun moyen de résistance; elle semblait faire un contraste absolu avec le Japon; par comparaison avec lui elle ne montrait aucun esprit militaire; on citait le proverbe chinois : € On n'emploie pas du bon fer pour fabriquer des clous, on ne prend pas des honnêtes gens pour en faire des soldats »; et Ton notait qu'en ce pays le soldat était méprisé, que la guerre y était réputée comme un signe de barbarie, et que dans la « civilisation » contemporaine, fondée sur la force, en ce nouvel âge du fer, la Chine était sans doute destinée à n'être que la proie des plus audacieux. Cette révélation ne fut pas perdue pour les nations européennes; elles avaient jusque-là éprouvé quelque émoi devant le mystère de la puissance chinoise; le mystère était éclairci par les victoires du Japon ; la Chine était ouverte à toutes les convoitises; ce devait être en effet le principe d'une politique plus hardie de la part de l'Europe, d'une crise décisive dans l'histoire de la question d'Extrême- Orient.

Dès le mois de novembre 189i, au moment de la prise de Port-Arthur, Li Hung-chang, l'homme de toutes les ressources, avait fait une tentative de négociation avec le Japon. 11 n'avait pas été entendu. Il recommença en janvier, après la prise de Weï-haï-weï; il fut mieux écouté, le gouvernement japonais craignant qu'une intervention russe, ou même européenne, ne se produisît et ne compromît les résultats de ses succès. Le 15 février 1895, Li Hung-chang fut nommé commissaire impérial pour les négociations qui allaient s'ouvrir; le comte Ilo fut désigné pour représenter les intérêts japonais; le lieu des conférences fut fixé à Shimonoseki. Â ce moment, la première armée japonaise, reprenant sa marche en Mandchourie, s'emparait de Liao-yang, le h nmvSf ( menaçait Moukden : cela ne pouvait manquer d*aeciM érer ' négociations.

La première séance eut lieu le 20 mars. l'^lIc »ert] n'avoir été qu'un échange de vues générales, inutiles à

298 LE « DÉPÈCEMENT » DE LA CflINE

solution des questions pendantes, mais d'un singulier intérêt pour l'avenir. Les deux plénipotentiaires ne purent s'empêcher de regretter les circonstances qui avaient mis leurs pays aux prises : la Chine et le Japon sont deux puissances parentes et solidaires; elles parlent à peu près la même langue; elles ont les mêmes croyances morales; leurs querelles ne peuvent que servir leurs ennemis communs, les Blancs de l'Europe et de l'Amérique; il faudrait que la Chine s'armât et se réformât à l'image du Japon, qu'elle s'entendît étroitement avec lui ; alors ensemble les deux grandes nations jaunes seraient de taille à se défendre contre toutes les convoitises. C'était là du moins un magnifique programme d'entente cordiale ; il n'était pas chimérique peut-être ; mais il était alors prématuré.

Car il ne s'agissait que de résoudre le conflit issu de la question de Corée. A ce sujet, Li Hung-chang demanda d'abord un armistice; le comte Ilo exigea en échange l'abandon par les Chinois de Takou et de Tien-tsin, c'est-àdire de la route de Péking. Li Hung-chang n'y consentit point. Le maréchal Yamagata pressa sa marche en Mandchourie, s'approcha de Moukden, où sont les tombeaux des ancêtres de la dynastie des Tsing. A ce moment, le 24 mars 1895, comme Li Hung-chang, après une conférence, retournait à son logis, un jeune Japonais tira sur lui un coup de revolver; il eut la joue traversée d'une balle, tout près de Tœil; il devait guérir assez vite de sa blessure.

A la nouvelle de l'attentat, l'empereur Mutsu-hito ordonna au comte Ito d'accorder à la Chine l'armistice qu'elle avait demandé, sans conditions, sauf pour l'armée destinée à Formose; en effet l'amiral Ito conduisit alors des troupes de débarquement sur la côte septentrionale de cette île et s'empara de Kelung; ces nouvelles opérations empêchèrent le gouvernement chinois de traîner les choses en longueur et Li Hung-chang de prolonger sa convalescence. Décidément le Japon savait éviter toutes chinoiseries; les puissances européennes y étaient beaucoup moins expertes.

Dès le !•* avril le comte Ito fit connaître les conditions que son gouvernement mettait à la conclusion de la paix : Tindé* pendance de la Corée, la cession de la presqu'île du Liaotoung et de Formose, une indemnité de 300 millions de taëls — le taël, très variable, vaut environ 4 francs, — et des ayantages commerciaux. Li Hung-chang discuta ces conditions avec beaucoup d'habileté ; il les trouva naturellement inadmissibles, exorbitantes. Il accepta l'indépendance de la Corée, pourvu qu'elle fût aussi garantie par le Japon; il refusa d'abandonner le Liao-toung qui serait une base d'opérations militaires et navales contre Péking même et qui représente une des plus anciennes possessions héréditaires de la dynastie impériale; en demandant à la Chine un tel sacrifice, le Japon lui dit en vérité : « Je serai toujours votre ennemi menaçant, étemel, avec mon armée et ma flotte prêtes à fondre sur voire capitale quand il me plaira, et je me propose d'humilier votre empereur, en lui prenant une partie précieuse de la patrie de ses ancêtres. » Une telle clause ne pouvait que perpétuer les haines entre la Chine et le Japon, dans le seul intérêt de leurs ennemis communs; il n'était ni généreux ni sage au Japon de négocier et de traiter en vainqueur impitoyable et irréconciliable. Li Hung-chang protestait encore contre le chiffre de l'indemnité, beaucoup trop élevé pour les ressources financières de l'empire chinois; il discutait la question des avantages commerciaux exigés par le Japon; il voulait que la Chine et le Japon fussent désormais unis d'une amitié solide; il ne fallait point que leur harmonie prochaine fût retardée par les détails mesquins d'une négociation particulière. Et tout cela n'était point mal raisonné. Mais le Japon ne voulut point perdre le temps en délibérations savantes. Le 11 avril, le comte Ito transforma ses propositions en ultimatum et menaça d'avancer d'autres exigences si elles n'étaient pas acceptées dans les quatre jours. Li Hung-chang eut encore le temps de protester un peu, que. l'indemnité de guerre était beaucoup trop lourde, que la Chine en serait pour longtemps épuisée, qu'ainsi elle ne

pourrait pas entreprendre la bonne besogne des réformes où pourtant elle avait hâte de suivre l'exemple du Japon. Sa résistance ne fut pas tout à fait inutile; le comte Ilo voulut bien ramener l'indemnité de 300 millions à 200 millions de taëls.

Le traité de Shimonoseki fut signé le 17 avril 1895 : Li Hung-chang venait d'apprendre qu'une intervention européenne allait se produire et que sans doute les conditions qu'il acceptait ne seraient pas entièrement maintenues; il put donc cesser de lutter; d'autres allaient défendre, avec plus d'autorité, la cause de son pays.

La Chine reconnaissait d'une façon irrévocable la pleine et complète indépendance de la Corée; elle supprimait désormais tout tribut et toute cérémonie de vassalité de la part de la Corée. Elle abandonnait à perpétuité au Japon la presqu'île du Liao-toung, de l'embouchure du Yalou à celle du Liao-ho, avec Port-Arthur, l'île de Formose et les îles Pescadores. Elle s'engageait à payer une indemnité de guerre de 200 millions de taëls en huit versements, dans un délai de sept ans au plus, avec un intérêt de 5 p. 100 pour les paiements non effectués. Elle s'engagait à nommer des plénipotentiaires pour conclure avec des plénipotentiaires japonais les traités de commerce, de navigation, et les conventions relatives aux communications et au commerce par terre; en tout cas, elle accordait d'avance au Japon le traitement de la nation la plus favorisée; elle ouvrait au commerce japonais les ports de Cha-chi, Tchoung-king, Sou-tcheou et Hang-tchéou; elle consentait à la liberté de la navigation sur le Yang-tsé-kiang au delà de l-tchang jusqu'à Tchoung-king, et sur la rivière de Wou-soung jusqu'à Hang-tchéou. En attendant le paiement des deux premiers versements de l'indemnité et la conclusion des traités de commerce et de navigation, elle consentait à l'occupation de Weï-haï-weï par une garnison japonaise.

Les avantages que le Japon tirait de ces victoires sont faciles à résumer; il allongeait son empire du nord au sud de

la côte orientale de TAsie, surveillant toutes les mers de l'Extrême-Orient, depuis les Pescadores jusqu'au détroit de La Pérouse, établissant sa prépondérance sur le PaciQque occidental; il mettait le pied sur le continent, à l'entrée du golfe du Pé-tchi-li, en face de Péking, comme pour en gouverner les destinées à l'ouverture de l'ère nouvelle où la Chine sans doute allait entrer. Quant aux privilèges commerciaux qu'il s'assurait, il ne pouvait avoir la prétention de les interdire aux puissances européennes, qui n'allaient pas manquer de réclamer aussitôt le traitement de la nation la plus favorisée; à cet égard, les victoires japonaises ne faisaient qu'élargir la brèche par où pénétrait l'influence étrangère. Même, TEurope ne voulut pas se contenter de cet avantage partagé; elle disputa au Japon ses avantages particuliers.

En vérité d'ailleurs, la Russie était menacée dans ses propres intérêts par le traité de Shimonoseki, et notamment par l'occupation japonaise du Liao-loung; encore une fois, en Extrême-Orient comme en Europe, devant Vladisvostok comme devant Sébastopol, la mer libre ainsi se fermait devant elle ; elle ne pouvait le permettre ; elle ne pouvait consentir à supporter les conséquences de la défaite de la Chine; elle n'y consentit point en effet, et ce fut l'occasion de l'un des plus éclatants succès de sa diplomatie.

La France n'était pas au même degré intéressée dans la question. Elle entretenait de longue date les meilleures relations avec le Japon; elle lui avait fourni des ingénieurs et des officiers instructeurs; l'ingénieur français Bertin avait présidé à la construction de la flotte japonaise, et il avait été décoré du grand cordon de l'ordre du Soleil Levant après la victoire du Yalou. D'autre part, en se prononçant contre le Japon, la France risquait de compromettre sa situation dans l'Extrême- Orient et notamment sa domination dans l'Indo-Chine. Mais aussi l'alliance franco-russe était toute récente et avait besoin de se manifester par des actes ; Nicolas 11 venait de monter sur le trône, et toutes ses préoccupations politiques, toutes ses ambitions étaient du côté de l'Asie orientale. La France

fut doDc entrainée par les circonstances à soutenir les intérêts de la Russie; elle espéra sans doute en tirer pour elle-même quelques avantages en Chine; elle craignit peut-être que sans elle la Russie ne s'accordât avec rAUemagne qui commençait à s'occuper beaucoup des affaires d'Extrême-Orient.

Car TAUemagne, outre qu'elle redoutait Talliance francorusse et s'efforçait d'en neutraliser les effets en se tenant d'accord avec la Russie, convoitait quelque importante position commerciale sur la côte chinoise; c'était la principale raison de l'indépendance qu'elle avait voulu assurer à ses missionnaires; c'était une des nécessités de son développement économique; c'était la grande pensée politique de l'empereur Guillaume II : il ne fallait donc pas permettre que le Japon fermât le marché chinois aux puissances européennes. Il semble même que l'Allemagne allât plus loin que tout autre gouvernement dans ses ambitions sur la Chine. De bonne heure, dès le gouvernement du prince de Bismarck, les agents allemands en Extrême-Orient avaient essayé de susciter des conflits dont ils espéraient du profit pour leur pays. M. Brandt notamment, ministre à Péking pendant de longues années, n'avait cessé de travailler dans le sens .d'un morcellement de la Chine où l'Allemagne n'eût pas manqué de prendre une bonne part : l'Allemagne, depuis longtemps, n'a pas cessé d'espérer quelque aubaine de cette nature, elle a construit les plus magnifiques châteaux en Chine. Dès l'affaire de Kouldja, qui, malheureusement pour l'Allemagne, devait se terminer sans accident belliqueux, M. de Brandt émettait l'avis que « toutes les puissances chrétiennes devraient s'entendre pour étreindre simultanément la Chine, afin que chacune pût retirer de cette espèce d'écrasement ce qui serait à sa convenance ». Il ne faisait aucun mystère de l'intention où était son gouvernement, dès que la guerre aurait éclaté entre la Chine et la Russie, de mettre la main sur quelque position bien choisie, d'où la marine de guerre de l'Allemagne pourrait utilement seconder les opérations de son commerce ou l'action de sa diplomatie à Péking.

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L*occasion fut manquée alors, mais le dessein allemand resta le même. L'empereur Guillaume II semble avoir eu dès 1891 des vues très précises sur le port de Kiao-tchéou, dans le Ghan-toung, si Ton s'en rapporte à un récit du commandant de Fleurac, alors attaché militaire de France à Péking. Li Hung-chang, raconte- t-il*, songeant à fortifier Kiao-tchéou, les représentants des grandes industries européennes Taccablèrent aussitôt de leurs propositions. Ils aspiraient à fournir le matériel de cinq grands forts qui eussent demandé un nombre respectable de millions. Li Hung-chang hésitait, retenu par le sentiment des lourdes charges qui grevaient son budget, quand von Hannecken, un ancien officier allemand passé au service de la Ghine et qui jouissait alors d'une grande faveur, s'avisa de combattre très vivement tout projet d'établissement militaire à Kiao-tchéou, qu'il qualifiait de superflu. Les arguments de von Hannecken produisirent un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait, car Li Hung-chang lui répondit avec sa franchise brutale : « Vous, von Hannecken, vous êtes un traître, un espion ; vous voudriez conserver à votre pays, pour des éventualités qu'il prévoit, cette superbe base d'opérations; mais vos calculs seront déjoués ».

Cela sufBt sans doute à expliquer pourquoi l'Allemagne appuya la politique de la Russie au lendemain du traité de Shimonoseki. Ge fut ainsi entre l'Allemagne, la France et la Russie, une sorte de Triple Alliance, d'ailleurs éphémère. L'Espagne s'y joignit, craignant les entreprises du Japon sur les Philippines, qu'elle possédait encore. L'Angleterre se tint dans l'isolement; elle commençait d'être inquiète des succès du Japon; mais elle ne commit pas la faute de se prononcer contre lui; du reste, elle redoutait plus encore les progrès de la Russie et se croyait obligée de contenir partout, en Extrême-Orient comme en Orient, le glissement du « glacier russe » vers les mers libres.

Pendant les derniers jours des négociations de Shimonoseki,

1. André Chéradame, Le Monde et la Guerre rnsso-japomisej p. 74-75, W.

les flotles française, allemande et russe des mers de Chine s'élaient concentrées dans les eaux japonaises; l'amiral russe Tyrlof était pressé d'agir, il voulait profiter des circonstances pour détruire la jeune flotte du Japon avant qu'elle ne fût devenue plus redoutable : était-ce pressentiment? C'était du moins clairvoyance; une pareille occasion ne pouvait pas aisément reparaître. Mais l'amiral français de Beaumont, qui avaient d'autres instructions, fit tout par ses lenteurs pour contenir l'amiral Tyrtof et empêcher un éclat; la France, en effet, ne voulait pas de la guerre; elle voulait bien défendre les intérêts de la Russie, elle ne voulait pas écraser le Japon avec lequel elle n'avait eu que des rapports amicaux jusque-là. En ce moment critique, la politique française fut singulièrement précieuse au gouvernement du mikado, plus même qu'au gouvernement du tsar. Du moins la médiation de la France sauva alors la cause de la paix.

Le 20 avril 1895, trois jours après la signature du traité de Shimonoseki, les trois puissances alliées adressèrent des « observations amicales » au gouvernement japonais, au sujet de la clause relative à la cession du Liao-loung, qui leur paraissait avoir de graves inconvénients : l'établissement des Japonais à Port-Arthur serait en effet une menace constante sur Péking et rendrait illusoire l'indépendance de la Corée; i c'était quelques-uns des arguments que Li Hung-chang avait ] essayé de faire valoir. Le Japon parut disposé, sous cette pression, à renoncer au Liao-toung; mais il essaya de garder Port- Arthur; les négociations furent un moment très délicates, et la Russie, sans doute l'Allemagne aussi, espérèrent une rupture et une action de guerre. Enfin le Japon céda le 5 mai, et quelques jours après l'empereur en adressa la I proclamation à son peuple : « Nous, empereur, ayant en vue la paix, nous avons accepté les conseils des trois puissances sans hésitation; nous ne voulions pas faire naître d'autres difficultés qui auraient compliqué la situation présente et auraient relardé le rétablissement de la paix, en faisant \ souffrir le peuple et arrêtant l'essor des progrès du pays ».

La Russie, en 1878, au traité de Berlin, avait perdu les plus beaux bénéfices du traité de San-Stefano. Le traité de Shimonoseki subit une semblable correction : le Japon garda les Pescadores et Formose; il renonça à la presqu'île du Liaotoung et à Port-Ârthur. Il demanda une compensation en argent; la négociation en fut longue; il obtint enfin une indemnité complémentaire de 30 millions de taëls — environ 120 millions de francs, — qu'il allait consacrer aux armements de la vengeance; car il sentait vivement la déception qui lui était infligée et il en souffrait cruellement dans son amour-propre national comme dans ses intérêts. Il eut conscience que la Russie était sa plus redoutable ennemie, et il envisagea courageusement l'éventualité falale de la querelle à vider; il se prépara en même temps à lui disputer, comme aux autres puissances européennes, Texploitation du marché chinois; il hâta la négociation du traité de commerce prévu par le traité de Shimonoseki; la négociation en fut conduite à Péking par le baron Hayashi et aboutit à la signature du traité du 21 juillet 1896.

Cependant les gouvernements européens, sûrs désormais de la Chine, se disposaient à la dépouiller pendant que le Japon en était encore écarté, rejeté à la mer; ils y mirent une activité en quelque sorte fébrile, mêlée d'une part d'inquiétude, par la pensée que l'occasion ne serait peut-être pas longtemps favorable; ils firent valoir auprès du gouvernement chinois le service qu'ils venaient de lui rendre, comme s'ils n'avaient été inspirés que par le plus magnanime désintéressement, et ils en exigèrent avec quelque indiscrétion la récompense.

L'Allemagne ne trouva pas tout de suite le moyen de se faire payer; elle se contenta d'abord de quelques concessions de territoires dans des ports, comme Tien-tsin, pour l'établissement de quelques maisons de commerce qui firent d'ailleurs aussitôt une grande concurrence aux maisons rivales.

La France et la Russie, déjà installées au voisinage de la Chine, furent plus à l'aise pour imposer à la Chine les

. Driault. — Extrême-Orient. 20

manifestations de sa reconnaissance. M. Gérard y mit beaucoup de zèle et obtint des résultats importants : une nouvelle convention de délimitation de la frontière du Tonking assura à la France quelques rectitkations avantageuses; une convention commerciale ftit signée avec la Chine dès le 20 juin 1895 : Ho-kéou, en face de Lao-kay, et Sse-mao, furent ouverts au commerce français, en outre de Mong-tseu, pour la pénétration au Yun-nan; le prolongement des voies ferrées et des Toies télégraphiques françaises fut prévu du Tonking dans l'intérieur de cette province, et du Kouang-si ou du Kouangtoung. Il fut décidé que l'arsenal de Fou-tchéou serait reconstruit par des ingénieurs français. Le gouvernement chinois consentit à déclarer, le 15 mars 1897, que jamais Tîle de Hai-nan et la côte voisine ne seraient aliénées ni concédées par la Chine à aucune autre puissance étrangère, à titre de cession définitive ou temporaire, ou à titre de station navale ou de dépôt de charbon. L'église de Tien-tsin, brûlée lors du massacre de i 870, fut reconstruite et solennellement inaugurée le 21 juin 1897. En somme la France se contentait jusque-là de consolider sa situation antérieure dans la région méridionale de la Chine.

La Russie n'y mit pas tant de réserve; elle allait s'attribuer à elle-même les principaux avantages que le Japon avait recueillis de sa victoire. Elle offrit à la Chine l'argent de sa libération, pour son indemnité de guerre de 230 millions de taëls — 920 millions de francs ; — avec l'aide de banquiers français, un emprunt chinois fut émis, le 19 juillet 1895, sous la garantie de la Russie, et inscrit tout aussitôt à la Bourse de Paris. A la fin de la même année, la Banque Russo-Chinoise fut fondée, toujours avec des capitaux surtout français ; sa prospérité fut très rapide et très grande ; elle eut son siège social à Saint-Pétersbourg, sa première succursale à Chang-haï, où elle prit la place du Comptoir d'Escompte ; elle eut quarante autres succursales, en Russie, Sibérie, Chine, Japon ; elle eut une succursale à Paris en 1897. Elle exerça par l'argent une action considérable sur la Chine; il

sembla qu'elle dût être rinstrument esse&tiel de la mise en valeur du marché chinois.

Le couronnement du tsar Nicolas II eut lieu à Moscou en 1896 et fut l'occasion des cérémonies les plus grandioses. Li Hung-chang y représenta la Chine, à la tête d'une importante mission ; il fit ensuite un long voyage d'études à travers TEurope; il en visita les arsenaux, les établissements industriels; des honneurs royaux furent partout rendus à ce vieillard qui personnifiait avec une dignité hautaine, ou parfois avec une bonhomie narquoise, la Chine du moment, aux richesses universellement convoitées ; il excita autour de lui les plus merveilleuses espérances; il s'instruisit tout à son aise; mais il ne fit aucune commande, n'ayant pas d'autorité pour cela, et quoiqu'il l'eût toujours très nettement déclaré, il laissa derrière lui beaucoup de déceptions, qui eurent soin d'ailleurs de ne pas trop s'exprimer.

La Russie cependant obtint des avantages positifs; en septembre 1896, le comte Cassini signait avec le gouvei'nement chinois une convention, qui demeura longtemps secrète, sur les chemins de fer de Mandchourie ; il obtint la concession à la Russie du chemin de fer transmandchourien, ou de l'Est chinois, par Tsitsikar et Kharbin jusqu'à Vladivostok, avec embranchements sur Moukden, Port- Arthur et Péking. C'était, dans des conditions inespérées, l'achèvement du transsibérien, devenu ainsi, non seulement la grande voie du Pacifique, mais un instrument puissant de pénétration en Chine, dans la capitale même, un moyen de pression, qui put paraître décisif, sur la dynastie mandchoue. Ce fut peut-être le plus grand succès de la carrière diplomatique du comte Cassini.

Plus loin même, la Russie prenait la place de la Chine en Corée, et le Japon ne parut pas avoir gagné beaucoup à ce changement. D'ailleurs les Japonais commirent des fautes en Corée; ils pensèrent bouleverser d'un seul coup les mœurs des Coréens, et, fiers de leur récente éducation, ils ne témoignèrent que du mépris pour les anciennes traditions de ce peuple très réfractaire à toutes les nouveautés : tout de blanc

vêtus, l'énorme chignon couvert du chapeau à larges ailes, la longue pipe aux lèvres, les Coréens vivaient jusque-là sans souci, dédaigneux de tout travail, défiants du mieux. Sous prétexte que larges chapeaux et longues pipes sont embarrassants à tout labeur, les Japonais mirent des sentinelles aux portes de Séoul, pour couper les pipes, abattre les lourds chignons, rogner les bords des grands chapeaux*. Ils n'en avaient nul droit, et montraient trop de la sorte la conception qu'ils se faisaient de l'indépendance de la Corée. Ils irritaient les habitants du pays et autorisaient indirectement l'intervention de la Russie.

La reine, 1res courageuse et puissante sur l'esprit de son mari, était l'âme du parti national coréen, la principale ennemie de la pénétration japonaise. Le 7 octobre 4897, elle fut assassinée dans une conspiration de palais dont l'opinion publique attribua l'inspiration au ministre du Japon. L'irritation fut générale dans le pays. Le pauvre roi Li-hsi s'enferma dans son palais, sous la terreur d'un sort semblable. Puis, le 11 février 1896, il se sauva à la légation de Russie et se mit sous la protection d'un corps de marins russes récemment débarqués. Le Japon n'osa protester, ayant lui-même des torts, et le gouvernement coréen passa en réalité sous l'influence de la Russie.

Le Japon ouvrit cependant des négociations pour préciser cette situation nouvelle ; le gouvernement russe s'y prêta, et elles aboutirent à la convention de Séoul, du 14 mai 1896, confirmée à Moscou par le prince Lobanof et le maréchal Yamagata, le 29 juillet suivant, pendant les fêtes du couronnement de Nicolas II ; car le caractère propre de ces fêtes fut dans les préoccupations purement asiatiques de la politique russe à ce moment; la présence de Li Hung-chang et du maréchal Yamagata, et les attentions dont ils furent l'objet en sont comme le symbole ; c'était la grande pensée du nouveau règne qui se révélait. La convention de Séoul-Moscou

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