p. Leroy-Beaulieu, La Rénovation de VAsiCf p
autorisait le Japon à entretenir en Corée 1000 soldats pour la protection de ses nationaux dans les ports ouverts et le long de la ligné télégraphique à établir entre Fousan et Séoul. Les mêmes avantages étaient assurés à la Russie dans les mêmes conditions et le long de la ligne télégraphique de Séoul à la frontière mandchourienne. Les deux puissances s'engageaient à concerter leurs efforts pour réformer l'administration coréenne, afin de pouvoir ensuite retirer respectivement leurs troupes. Un tel. arrangement avait donc les caractères d'une sorte de condominium : la Corée était en principe indépendante ; en fait, et « provisoirement », elle était soumise à la tutelle, ou, si l'on préfère, à l'éducation de la Russie et du Japon; en d'autres termes, elle allait être le champ clos de leur rivalité. La Russie parut d'abord l'emporter sur sa rivale. Le roi Li-hsi, rentré dans son palais en février 1897, continua naturellement de se confier plutôt à la protection de la Russie ; il lui emprunta des instructeurs pour la formation de sa petite armée, il fit construire les chemins de fer de son pays selon l'écarlement de rails de la voie transsibérienne et transmandchourienne, dont ils furent par là comme un prolongement naturel. Ainsi peu à peu, et par une sorte de consentement tacite du Japon lui-même, la Russie s'établissait en Mandchourie et en Corée; elle y remplaçait la Chine; elle y était bien plus redoutable; elle semblait alors un obstacle infranchissable à l'action du Japon sur le continent. C'était l'œuvre personnelle du comte Cassini; il avait repris pour la Russie presque tous les résultats que le Japon avait cru obtenir de ses victoires sur la Chine. Pourtant aussi le contact s'était établi directement entre la Russie et le Japon : le problème de leur rivalité était posé.
m. — LA « CURÉE » EUROPÉENNE EN CHINE.
Le 1" novembre 1897, deux missionnaires allemands, les frères Nies et Henlé, furent assassinés dans un petit village du
Chan-toung. Enfin TAllemagne allait pouvoir recueillir les fruits du protectorat religieux qu'elle revendiquait depuis plusieurs années sur ses nationaux en Chine ; elle allait en même temps réclamer la récompense des « services » rendus à la Chine au lendemain du traité de Shimonosekî ; les pensées mondiales de Tempereur Guillaume II allaient commencer à se réaliser.
La « weltpolitik » allemande était depuis longtemps préparée; et c'est pourquoi l'affaire du Chan-toung eut aussitôt une importance considérable. Le 14 novembre, « le Michel allemand, selon les expressions grandiloquentes de l'empereur, plantait fermement sur le sol chinois son bouclier orné de l'aigle impériale », c'est-à-dire : l'amiral von Diederichs, commandant de l'escadre allemande du Paciûqûe, sur ordres télégraphiques de Berlin, sans avertissement au gouvernement chinois, occupait sur la côte méridionale du Chan-toung le port excellent de Kiao-tchéou, depuis longtemps convoité ; pour souligner encore la gravité de l'événement et en annoncer les conséquences, Guillaume II réunissait une flotte à Kiel et en confiait le commandement à son frère, le prince Henri de Prusse ; il tenait à présider lui-même au départ, et, le 15 décembre, en un toast retentissant, il donnait la formule de la carrière nouvelle qu'il voulait ouvrir devant l'Allemagne, de la « Grande Allemagne » qu'il s'agissait maintenant de bâtir : « La Hanse allemande, disait-il, a fini par tomber en décadence parce que la protection impériale lui faisait défaut ; » ce qui indiquait sa volonté très réaliste de donner à la marine allemande un solide appui dans les mers de l'Extrême-Orient pour assurer le développement du commerce national. Et l'empereur ajoutait encore : « Le pouvoir impérial implique le pouvoir sur mer »; ce qui est en effet la formule très précise de l'impérialisme contemporain, même ailleurs que dans Tempire allemand. Le 16 décembre, le prince Henri de Prusse, « la dextre gantée de fer j, enmenait la flotte allemande, portant dans les mers lointaines la fortune de la Grande Allemagne. Dans le même temps, l'empereur lui-même entreprenait dans
LA « CORÉE » EUROPÉENNE EN CHINE 3il
le Levant, par Jérusalem, Damas el Gonstaotinople, un grand voyage politique, et ces deux événements ont entre eux de la parenté : le voyage de Guillaume II en Orient ouvre les voies de l'Asie, l'expédition du prince Henri de Prusse prépare dans rExtrême-Orîent un vaste champ d'action; c'est tout l'ancien continent qui est embrassé dans la politique mondiale de la nouvelle Allemagne : assurément ces desseins impériaux ne manquaient pas de grandeur, du moins dans la conception *. Cependant le gouvernement allemand négociait avec la Chine pour se faire confirmer l'indemnité et la réparation dont il s'était d'abord nanti. Comme Frédéric II autrefois, il prenait d'abord, il demandait ensuite. La Gazette de Cologne y voyait le paiement du service rendu à la Chine en 1895, jusque-là imparfaitement réalisé. « Comme la Russie et la France, nous avions accordé notre concours à l'empire chinois lorsqu'il avait besoin qu'un terme fût mis aux prétentions du Japon victorieux. La guerre terminée, la Chine acquitta sa dette de reconnaissance à l'égard de la Russie et de la France, mais elle parut croire qu'elle pouvait payer l'Allemagne en phrases agréables et en promesses vaines. Cette attitude suscita notre mauvaise humeur, et le meurtre de nos missionnaires vint à point nous faire perdre patience. »
Une convention sino-allemande fut signée le 6 mars 1898 : « Sa Majesté l'Empereur de Chine, guidée par l'intention de fortifier les relations amicales entre la Chine et TAllemagne, et en même temps d'augmenter la préparation militaire de l'empire chinois, » cédait à bail à l'Allemagne « provisoirement, pour quatre-vingt-dix-neuf ans », la baie de Kiao-tchéou et une zone de cinquante kilomètres autour de cette baie. Cette concession de ports à bail était une nouveauté dans l'histoire de la question d'Extrême-Orient ; un port à bail est un port fermé au commerce général, même un port fortifié; il est donc en opposition avec la doctrine de la porte ouverte, « open door », comme disent les Anglais; la population