‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 91 sur 142 · Cf. R. Pinon et MarciUac, La Chine qui s'ouvre · texte numérisé non relu

Cf. R. Pinon et MarciUac, La Chine qui s'ouvre

chinoise elle-même fut chassée de Tsing-fau, le port allemanct qui fut construit sur la baie de Kiao-tchéou ; le bail de Kiaotchéou, au seul proflt de TÂllemagne, inaugurait la politique du partage de Tempire chinois; en cela il prenait une nouvelle gravité, il ouvrait réellement une période nouvelle dans cette histoire*.

D'ailleurs l'emplacement même de Kiao-tchéou était habilement choisi. La baie s'enfonce à trente kilomètres dans l'intérieur du Chan-loung, qui est lui-même une très riche province, qu'on a appelée la Bretagne de la Chine, avec une population totale de 25 à 30 millions d'habitants, capable de constituer par conséquent pour l'Allemagne un véritable empire colonial ou du moins commercial ; le pays est riche de produits agricoles et d'abondanles mines de houille ; le nouveau port de Tsing-tau devint rapidement un des meilleurs de l'Extrême-Orient, pourvu de toutes les commodités pour le grand commerce et d'un puissant arsenal pour les vaisseaux de guerre de l'Allemagne; excellente base d'opérations, non seulement dans la région chinoise, à égale distance de Péking et de Nanking, mais aussi dans toute la région du Pacifique, sur lequel l'empereur Guillaume II jetait alors les arches « d'un pont gigantesque », par les Carolines, la Nouvelle-Guinée et les îles Samoa. En vérité l'Allemagne occupait dès lors une position de premier ordre dans l'Extrême-Orient; on pouvait y voir la promesse d'un brillant avenir, et sans doute Tempereur y laissa errer sa féconde imagination.

Mais la politique impérialiste n'est pas le monopole de l'Allemagne, elle est un phénomène général de la civilisation contemporaine; parmi les grandes puissances, les avantages de l'une ne font qu'exciter les ambitions des autres; et, en effet, après l'occupation de Kiao-tchéou, toutes les nations européennes établies dans le voisinage, inspirées et inquiétées par l'exemple de l'Allemagne, se ruèrent à l'assaut de la proie chinoise sans défense; ce fut la « curée », comme dit M. Henri

1. Lord Ch. Beresford, The break-up of China (écrit en 1899).

LA « CURÉE » EUROPÉENNE EN CHINE 3i3

Cordier, ou le dépècement, « ihebreak-up of China », selon l'expression de lord Charles Beresford.

L'Angleterre se fit céder Weï-haï-weï, au moment de son évacuation par les Japonais; elle affirma d'ailleurs n'avoir aucune prétention sur le Chan-toung; ellç obtint aussi Kaoloung, c'est-à-dire une partie de la côte du Kouang-toung en face de Hong-hong, pour améliorer ce dernier établissement; elle fit ouvrir de nouveaux ports au commerce, Nan-ning dans le Kouang-si, San-tschoui dans le Kouang-toung, près de Canton, lo-tschou sur le Yang-tsé-kiang et Wu-soung près de Chang-haï, Tsin-vang-tau, sur la côte septentrionale du Pétchi-li. Ainsi le gouvernement anglais ne cessait de défendre en Chine la politique de la porte ouverte ou de la liberté conamerciale; dans la même intention, il fit signer par le gouvernement chinois une déclaration qu'il n'aliénerait aucun point de la vallée de Yang-tsé-kiang en faveur d'aucune puissance particulière.

La France, le 11 avril 1898, se fit céder à bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans la baie de Kouang-tschou-ouan, sur la côte du Kouang-toung, dans la région où s'établissait peu à peu son influence. Le vice-roi de Canton ne dissimula point son irritation et encouragea des manifestations populaires contre la France; le 12 novembre 1899, deux enseignes de vaisseau, MM. Gourlaouen et Koun, furent assassinés dans le pays de Kouang-tschou. La France augmenta par suite ses exigences; elle obtint une indemnité pécuniaire de 50 000 taëls ou 200000 francs, une extension de la concession française de Chang-haï ; sur sa demande enfin le gouvernement chinois déclara qu'il n'aliénerait jamais au profit d'aucune autre puissance aucune partie des provinces limitrophes du Tonking. 11 y a quelque intérêt d'ironie dans ces déclarations successives de non-aliénation obtenues du gouvernement chinois; il se prêtait avec une parfaite bonne grâce à promettre qu'il ne consentirait pas au démembrement de son empire ; comme pour le sultan dans la question d'Orient, il trouvait sa meilleure garantie dans les jalousies des puissances

rivales qui convoitaient son bien : garantie d'ailleurs insuffisante.

La Russie, naturellement, n'eut pas une moindre part. Dès le mois de décembre 1897, un mois après Toccupation de Kiao-tchéou par les Allemands, elle avait obtenu la permission de laisser quelques vaisseaux à Port-Arthur pendant Thiver. Le 27 mars 1898, elle s'assurait des avantages décisifs : « En vue de la protection de la flotte russe et pour lui permettre d'avoir une base solide sur la côte septentrionale de la Chine, Sa Majesté l'Empereur de Chine consentait à lui louer, pour vingt-cinq ans, Port-Arthur, Talien-wan et les eaux adjacentes. »^ Port-Arthur ne devait être qu'un port de guerre, accessible seulement aux vaisseaux russes et chinois, fermé pour les vaisseaux de guerre ou de commerce des autres puissances; quant à Talien-wan, une partie, comme Port- Arthur, serait réservée à l'usage des vaisseaux de guerre russes et chinois; le reste serait un port de commerce dans lequel les vaisseaux marchands de toutes nations pourraient aller et venir librement. La Russie était autorisée à construire un embranchement du chemin de fer transmandchourien sur Talien-wan.

Enfin la Russie avait un port « en mer chaude », comme disait Pierre-le-Grand. Elle l'avait été chercher loin, et Pierre-le-Grand sans doute ne songeait pas au golfe de Pétchi-li; mais elle le tenait dans une position exceptionnelle, aux portes de Péking, devant l'horizon immense de l'océan Pacifique. Dès le lendemain de la signature de la convention, les troupes chinoises évacuaient Port-Arthur et y cédaient la place aux soldats du tsar Nicolas IL

Le prince Koung mourut le 29 mai 1898. Sa carrière politique avait été laborieuse, depuis le temps où, en 1860, il avait reçu à Péking lord Elgin et le baron Gros; malgré beaucoup de bonne volonté et une claire intelligence de la nécessité des circonstances, il avait assisté à la lente décadence de son pays ; il avait eu assez de sagesse pour atténuer la brutalité du premier contact entre la Chine et les étrangers;

il n'avait pas eu assez de caractère ni d'autorité pour imposer au gouyernement chinois la politique des réformes libératrices.

Et la pénétration européenne en Chine se continua sans vergogne. La Chine, a-t-on dit, fut comme un vieux tronc que rongent les termites. Les États-Unis furent distancés par l'Europe; ils étaient alors préoccupés des affaires de Cuba et de leur querelle avec l'Espagne; ils n'étaient pas encore maîtres des Philippines; i|s redoutaient toujours le danger dé l'immigration chinoise qui pouvait prendre pour eux les caractères d'une véritable invasion jaune ; ils laissèrent donc les puissances européennes prendre la première place sur le marché chinois; ainsi ils compromirent les chances qu'ils avaient de régner sur le Pacifique.

En dehors d'eux, l'Europe jeta sur l'empire chinois ses capitaux et ses ingénieurs. Le chemin de fer de Péking à Han- Kéou, appelé le Grand Central, fut entrepris par une société de capitaux franco-belges; il fut décidé dès lors (1897) qu'il serait continué de Han-kéou à Canton et qu'un embranchement principal réunirait Han-kéou à Nanking et Chang-haï. Les Allemands se préparèrent à construire des voies ferrées dans le Chan-toung, les Français et les Anglais dans le Kouang-si et le Yun-nan, les Russes dans le Chensi.

Des conflits étaient à craindre entre tous ces intérêts en présence. Le 28 avril 1899, un accord anglo-russe fit un partage amiable du terrain d'exploitation : « Pour consolider la paix dans l'Extrême-Orient et servir aux intérêts primordiaux de la Chine elle-même, prenant en considération la gravitation géographique et économique de certaines parlies de l'empire chinois », la Russie s'engageait à ne pas réclamer de concessioD de voies ferrées dans le bassin du Yang-tsékiang, et l'Angleterre prenait le même engagement pour les pays qui sont au nord de la Grande Muraille de Chine.

Les plus vastes desseins étaient encouragés par ces circonstances si favorables. On parlait en Russie du futur Transasiatique de Moscou à Chang-haï; ofi parlait en Angleterre de

la voie du Caire à Chang-haï, dans le prolongement de la conquête d'Alexandre-le-Grand et de la voie des marchands grecs de l'antiquité ou des marchands arabes du moyen âge. La vieille Chine était livrée de force aux entreprises de la civilisation occidentale; ses trésors longtemps mystérieux allaient entrer dans la circulation universelle : c'était un moment d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire de l'humanité.

Mais cette pression toujours plus hardie de TOccident sur l'Extrême-Orient ne laissa pas la Chine inerte. Le sentiment et l'amour-propre national y sont très éveillés, entretenus par la conscience d'une très longue et très glorieuse histoire dont l'étude était restée la seule base de l'éducation nationale ; à force de s'admirer dans le passé, la Chine s'était laissé devancer par l'Europe ; cela ne signifiait point qu'elle fût incapable de résister à l'action de l'étranger; elle ne peut que trouver des forces précieuses dans le culte de ses antiquités nationales.

C'est pourquoi la pénétration européenne ne pouvait manquer d'y rencontrer des obstacles redoutables. Malheureusement la Chine est profondément divisée contre elle-même, et les conseils de son gouvernement n'ont pas cessé d'être affaiblis par des querelles où l'on retrouve l'influence des siècles antérieurs; il est possible et nécessaire d'y distinguer toujours, comme au temps des Taï-pings, la querelle des Chinois et des Mandchous, et celte opposition s'est retrouvée dans la conduite même de la cour de Péking à l'égard des puissances occidentales ; on se rappelle au temps de la guerre de 1860 les diverses manières de faire du prince Koung et du général tartare Seng-ko-lin-sin.

11 se forma en effet, dans l'entourage immédiat de l'empereur Kouang-siu, un parti qui pensa faire de lui le Mutsuhito de la Chine; ce parti eut pour chef un Chinois éclairé, Kang Yeou-weï, qui paraît s'être appuyé sur les conseils de l'Angleterre ou du moins de quelques Anglais, tandis que ses adversaires devaient se soutenir surtout de l'influence russe. Kang Yeou-weï essaya de délivrer son souverain de la

lourde domioalion de la vieille impératrice douairière, Tseuhi, et de son favori Jong-lou, un général tarlare dont elle avait fait le grand secrétaire du palais ; Kang Yeou-weï souffrait de voir la vieille Chine de ses ancêtres « aux mains d'une concubine et d'un esclave ».

Pendant trois mois (juin-sept. 1898) il réussit, avec l'empereur, à échapper à la tutelle de Tseu-hi, et à lancer la Chine dans la voie des réformes nécessaires, à l'imitation du Japon ; ce fut la période des Cent Jours, restée célèbre et peut-être d'importance capitale dans l'histoire de la Chine nouvelle. Il ne s'agissait pas de renier un glorieux passé, mais de se mettre au courant des ressources de la civilisation moderne pour la préparation d'un avenir aussi glorieux; il s'agissait en somme de suivre l'exemple du Japon, avec plus de respect pourtant des anciennes traditions.

L'œuvre fut entreprise avec beaucoup de vaillance et une sorte de hâte fiévreuse, à cause des obstacles que l'on pouvait prévoir dans l'intérieur même du palais. La ville de Péking^ aux rues boueuses et sales, fut appropriée; l'ordre fut donné de curer tous les égouts, en dedans et au dehors des murs, d'aplanir et de réparer toutes les rues et ruelles : ce fut comme un symbole de la politique nouvelle. Les principes de la tolérance religieuse à l'égard des chrétiens furent renouvelés. Un bureau central des mines et des chemins de fer fut institué à Péking, afin que Tadminislration de ces ressources de l'empire ne fût point abandonnée tout entière aux étrangers.

Mais les réformateurs des Cent Jours comprirent qu'il fallait surtout agir sur l'éducation même du pays, et ils essayèrent de fonder un système complet d'enseignement; ce fut leur œuvre la plus remarquable; elle est renfermée dans une série de décrets impériaux du plus grand intérêt*. Après avoir critiqué sévèrement le système des examens traditionnels^ qui ne donnait plus matière qu'à des exercices de calligraphie ou à des amplifications superficielles sur des textes classiques,.

1. Décrets impériaux de 1808, traduits par J. Tobar, S. J. (imprimerie de la Presse orientalCf Chang-haï).

il fut décrété que les candidats aux fonctions publiques seraient interrogés spécialement sur le gouvernement et Tadministration des divers royaumes du globe et sur les arts propres à chaque royaume, que les meilleurs ouvrages européens seraient traduits et expliqués aux élèves, que les droits de douanes seraient supprimés sur les objets d'imprimerie; le gouvernement fonda rUniversité de Péking et y donna des soins particuliers; elle fut imitée des Universités occidentales, et le recteur, Suen Kia-nai, fut invité à demander le concours de bons professeurs étrangers. Dans toutes les écoles, d'ordre inférieur, les sciences européennes durent être enseignées en même temps que les sciences chinoises, et les conséquences de ces nouveautés eussent été sans doute considérables, car les études et les diplômes ont toujours été en Chine la seule voie des honneurs et des emplois, et une réforme scolaire doit y avoir une influence beaucoup plus profonde qu'en aucun autre pays ; elle est la condition d'une transformation complète du régime politique, social et même économique de l'empire*.

Mais ces grandes promesses ne furent point encore réalisées. Jong-lou avait été écarté du gouvernement; il se vengea, avec l'aide de l'impératrice douairière, et le coup d'État du 20 septemr bre 1898 fut un nouveau triomphe des ïartares sur les Chinois *. L'impératrice Tseu-hi reprit le pouvoir et enferma Kouang-siu dans un appartement du palais. Le 21 janvier 1900, il devait être obligé d'abdiquer, et l'impératrice-douairière désigna pour son successeur un enfant de quinze ans, Pou-tsioun, fils du prince Touan, qui s'imposa par la terreur. Les amis de l'empereur furent chassés; les réformateurs furent dispersés; les décrets furent abolis ; il y eut sept exécutions capitales ; Kang Yeou-weï n'y aurait pas échappé s'il n'avait pas réussi à s'enfuir, sur un vaisseau anglais, qui l'emporta à Singapour; sa tête du moins fut mise à prix.

C'était le triomphe du parti conservateur; c'était l'échec, du moins provisoire, de la réforme nécessaire. La facilité du coup

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