Cf. ci-dessus, p
Péking même, il y eut des menaces assez sérieuses contre les étrangers, et les ministres européens y appelèrent déjà quelques soldats et marins pour garder les Légations. Toute Tannée 1899 fut troublée d'incidents qui, d'ailleurs, ne parurent pas liés les uns aux autres par une inspiration ou une excitation commune; c'est alors que le gouvernement italien, pour suivre l'exemple des autres grandes puissances, demanda la concession de la baie de San-moun, fort heureusement choisie à quelque distance au sud de Ghang-haï; le moment était moins bien choisi, et le Tsoung-li-Yamen ne prit aucune précaution oratoire pour opposer à l'Italie un refus catégorique.
Les sociétés secrètes en effet s'agitaient beaucoup dans le Chan-toung depuis l'occupation allemande ; on y peut distinguer, par exemple, la société du « Grand Gouteau », ou « le Poing de l'Harmonie publique », ou les « Lutteurs pour la justice », que les Anglais et les Français appelèrent les Boxeurs. Leur formule était : « Protéger la dynastie, exterminer les étrangers ». Il y a donc une grande différence entre eux et les Taï-pings; ils sont beaucoup moins Ghinois; ils représentent une réaction mandchoue, leur histoire est une suite du coup d'État; il est impossible d'y saisir la responsabilité personnelle de l'impératrice et de Jong-lou; on y notera pourtant le rôle particulier joué par le prince Touan, père de l'héritier désigné de la couronne; on remarquera aussi que les Boxeurs n'ont rien fait contre le gouvernement impérial, que l'impératrice et la cour s'enfuirent devant les troupes étrangères et non devant les Boxeurs, qu'il y eut « harmonie », sinon connivence, entre le gouvernement et les chefs du mouvement.
Ainsi l'insurrection des Boxeurs fut beaucoup plus mandchoue que chinoise, comme le coup d'État de 1898. G'est pourquoi elle n'eut pas d'écho véritable dans les provinces centrales et méridionales de l'empire. Les vice-rois du Yangisé-kiang et du Si-kiang, de Nanking et de Ganton, maintinrent aisément l'ordre, d'accord avec les consuls étrangers; il y eut quelques attentats individuels; il y eut quelques inci-
Driault. ~ Extrême-Orient. 21
dents critiques dans le Yun-nan,' d'où le consul de France, M. François, dut s'éloigner un moment, non sans peine, pour regagner le Tonking ; en somme il n'y eut dans la vraie Chine rien de bien grave, rien qui puisse être comparé aux événements du nord.
L'insurrection commença par des placards contre les étrangers, accusés des pires méfaits, comme d'empoisonner les puits : un pharmacien de Tsinan-fou s'enrichit à vendre du contrepoison ; ce qui prouve que les gens habiles savent tirer parti de tout. Ces placards encourageaient les gens du peuple à s'enrôler parmi les Boxeurs, invulnérables lorsqu'ils ont reçu une initiation suffisante : s'il leur arrive de mourir d'une balle européenne, ce n'est qu'une apparence, pour tromper l'ennemi ; ils reparaissent bientôt plus vigoureux, ainsi qu'il est prouvé par un grand nombre de cas, que l'on cite et qui sont crus. Pamphlets et proclamations annoncent de terribles dangers, contre lesquels il faut que toute la Chine se lève; treize royaumes étrangers vont conquérir l'empire, si les bons Chinois ne s'arment pas contre eux; les chrétiens sont arrogants et leurs hautes églises, aux orgueilleux clochers, ont ruiné les vieilles pagodes des ancêtres et irrité les dieux. « Peuples, levez-vous; n'ayez qu'un cœur et qu'une âme pour tueries diables d'Occident et détruire la religion chrétienne! »
En quelques mois, tout le Chan-toung et le Tchi-li furent gravement troublés; les gouverneurs, les mandarins des divers degrés laissaient faire. Or, juste au moment où l'hostilité redoublait contre les étrangers, Mgr Favier obtenait du gouvernement impérial, le 15 mars 1899, des décrets de la plus grande importance : ils accordaient dans la hiérarchie administrative une place aux dignitaires de l'Église chrétienne, assimilant les évêques aux vice-rois, les prêtres missionnaires aux divers fonctionnaires, avec des honneurs correspondants. Le 27 avril suivant, un ordre pontifical, distribuant les églises de Chine en cinq grandes régions, notait l'existence dans l'empire de 720866 chrétiens, avec environ 1000 missionnaires et 50 évêques, soit un évêque par 15000 chrétiens.
Étant donné le nombre infime des chrétiens, l'opinion publique put être très émue de Tassimilation d'un évêque avec un vice-roi, comme celui de Canton par exemple, qui gouverne une région de 30 ou 40 millions d'habitants. On a pu supposer que l'impératrice Tseu-hi avait consenti à la promulgation de ce décret pour aggraver le mécontentement populaire et lui donner un prétexte d'action.
Le décret du 15 mars 1899 exaspéra en effet les passions déjà excitées contre les Européens. Il y avait pourtant dans les églises catholiques de la Chine, avec quelques jeunes curés de campagne, frais émoulus des séminaires et aspirants à la palme du martyre, un grand nombre de missionnaires du plus beau caractère, et d'une large intelligence, qui entretenaient avec les mandarins et les lettrés des relations très courtoises et trouvaient parfois des points de contact entre la morale chrétienne et celle du bouddhisme* Mais, dans des circonstances critiques, comme celle de l'insurrection des Boxeurs, l'agitation trouvait des prétextes dans les entreprises de la propagande chrétienne, forcément parfois indiscrètes; on reprochait aux missionnaires leurs continuels appels à la diplomatie, souvent suivis d'interventions sévères des puissances étrangères, de lourdes indemnités, ou de disgrâces pour les fonctionnaires compromis ; ils avaient par là beaucoup d'ennemis ; en beaucoup d'endroits, il leur arrivait en effet d'abuser de leur situation et de leur immunité presque absolue pour créer de graves difficultés aux gouverneurs; pour des raisons intellectuelles et politiques, la classe des lettrés avait beaucoup de haine en général pour les Chrétiens. Il fut facile aux Boxeurs d'encourager ces sentiments et d'y trouver de nouveaux éléments de désordre. Il y eut bientôt autour de Péking un mouvement redoutable de réaction contre les étrangers.
Les représentants des puissances étrangères furent obligés de s'en inquiéter. Le 24 janvier 1900, le corps diplomatique à Péking adressa une note au gouvernement impérial pour demander la dispersion des sociétés secrètes; il n'eut pas de réponse. L'audace des Boxeurs redoublant, il fit une nouvelle
démarche le 2 mars; le gouvernement refusa de dissoudre les sociétés secrètes qui lui étaient signalées, en faisant valoir Tardeur louable de leurs sentiments patriotiques : ce qui était vrai, et justement dangereux. Il fut alors question d'une démonstration navale des grandes puissances dans le golfe du Pé-tchi-li pour en imposer au gouvernement chinois. Mais beaucoup de représentants refusaient d'attribuer de la gravité à ces événements; ils se reposèrent sur la promesse que le gouvernement leur faisait de maintenir Tordre ; pourtant l'agitation continuant, quelques puissances envoyèrent des vaisseaux de guerre devant Takou.
Le 20 mai, Péking fut inondée de placards annonçant le massacre général des étrangers. Le corps diplomatique se réunit et fit une première étude des mesures de précaution qu'il convenait de prendre; il en resta encore à un échange de vues.
Le 29 mai, la gare de Pao-ting-fou, à 150 kilomètres au sud de Péking, fui attaquée et brûlée par une bande de Boxeurs; les ingénieurs et les agents qui s'y trouvaient furent arrêtés, maltraités, quelques-uns grièvement blessés. A Péking même les Européens commencèrent à être inquiets ; le 31 mai, des soldats et marins européens arrivèrent de Tien-tsin à Péking pour la garde éventuelle des Légations, à raison de 75 par nation, le gouvernement chinois n'en autorisant pas davantage et répondant de la sécurité des ministres. Pourtant les désordres continuaient dans tous les environs, les menaces étaient chaque jour plus nombreuses et plus violentes.
Le 10 juin, le prince Touan fut nommé membre du Tsoung-li-Yamen; il était populaire pour sa haine des étrangers, qu'il affichait hautement. Le même jour, le télégraphe fut coupé entre Tien-tsin et Péking; un silence mortel tomba sur le sort des étrangers dans la capitale. Une petite expédition internationale, composée d'environ 2 000 hommes, fut organisée à l'embouchure du Peï-ho, sous le commandement de l'amiral Seymour; elle s'engagea sur la route de Péking;
après seize jours de combats, elle dut revenir à Tien-tsin, avec 280 tués ou blessés. Les bases d'une pareille expédition ne paraissaient pas sûres; les communications pouvaient être coupées par les ports de Takou; on résolut de les occuper pour ouvrir la route; ils furent sommés de se livrer, ils répondirent par une canonnade vigoureuse; les vaisseaux européens éteignirent facilement leurs feux, et ils furent enlevés d'assaut. C'était la guerre avec le gouvernement impérial, dont la cause semblait mal se distinguer de celle des Boxeurs*. i
Dans la nuit du 13 juin, le massacre des chrétiens commença à Péking; les missions et les églises furent attaquées et en partie brûlées; deux curés et de nombreux indigènes furent tués. Après quelques jours d'inquiéludes grandissantes, le 20 juin, les ministres étrangers annoncèrent leur intention de se rendre au Tsoung-li-Yamen, pour avoir une explication avec les membres du gouvernement. Prévenus qu'un attentat était préparé contre eux, ils ne sortirent point; seul, le ministre allemand, M. de Ketleler, voulut se rendre à cheval au Tsoung-li-Yamen ; il fut assassiné dans la rue. Ce fut le signal de l'attaque générale sur les Légations : le ministre de France, M. Pichon, se retira à l'ambassade d'Angleterre plus facile à défendre; le siège des Légations devait durer plus de six semaines. Le 26 juin, un édit impérial ordonnait l'enrôlement des Boxeurs pour la guerre aux étrangers; le 2 juillet, un nouvel édit encourageait les Boxeurs à lutter pour la défense de l'empire. Plus tard l'impératrice Tseu-hi et le prince Touan déclarèrent que ces édits leur avaient été imposés par les révoltés, que le gouvernement lui-même avait été alors prisonnier de Témeute, La preuve historique n'en a pas été faite. La nuit du 29 juin fiit terrible; l'enseigne de vaisseau Herber fut tué. Le bruit se répandit en Europe que tous les Européens avaient été massacrés à Péking ; exagération criminelle qui jeta le déses-
!• Marcel Monnier, Le Drame chinois (Paris, F. Alcan).
poir dans un grand nombre de familles : il y eut pendant ces sanglantes journées 58 Européens tués et 140 blessés; ce sont des chiffres suffisamment élevés.
Le 14 juillet, Tien-tsin fut prise par les contingents européens débarqués à Takou. La cour impériale commença de redouter le châtiment qui se préparait. Le 19 juillet, l'impératrice Tseu-hi adressa aux chefs des principaux États étrangers un appel à la conciliation; ils lui répondirent unanimement qu'il fallait d'abord rendre la liberté aux ministres assiégés. Le gouvernement impérial envoya alors des vivres aux Légations, et les attaques perdirent un peu de leur violence; les Chinois, après Texaltation des passions, en étaient venus à la période des réflexions.
Cependant les puissances européennes, avec le Japon et les États-Unis, s'étaient mises d'accord pour assurer de vive force la délivrance des Légations. Une armée internationale fut formée ; le commandement suprême en fut attribué au maréchal allemand Waldersee, par une considération spéciale à l'égard de TAllemagne dont le ministre avait péri à Péking; le contingent français, sous le général Voyron, conserva son autonomie. D'ailleurs toutes opérations se trouvèrent terminées en quelques semaines, avant l'arrivée du commandant en chef.
En effet, après une marche vigoureuse, où le contingent japonais, sous le général Yamaguchi, se distingua particulièrement, l'armée combinée arriva devant Péking le 13 août; le lendemain, après un vif combat, les Légations étaient délivrées. La cour s'enfuit à Sin-gan, la vieille capitale du Chen-si. Pendant plusieurs semaines, Péking fut aux mains des Européens; ils y commirent des excès qui rappelèrent tristement le souvenir du pillage du Palais d'Été en 1860; ce fut un scandale dont toute FEurope s'émut; on l'expliqua par les ardeurs irréfléchies de la vengeance.
Les négociations auxquelles le gouvernement chinois dut enfin se décider furent très longues; elles n'aboutirent que le 7 septembre 1901. Le commerce des armes fut interdit pour
deux ans dans les ports chinois. La Chine s'engagea à payer aux diverses puissances intéressées, dans un délai de 39 ans, une indemnité de &ôO millions de taëls, — 1 milliard 700 ou 800 millions de francs. Les gouvernements européens eurent le droit de faire garder le quartier des Légations par leurs propres moyens. Les forts de Takou furent rasés; les principaux points stratégiques des embouchures du Peï-ho, ïien-tsin et Chan-haï-kouan notamment, furent occupés militairement par des corps européens ou japonais et américain pour assurer toutes communications avec Péking.
~ Le gouvernement impérial s'engagea à publier dans toute la Chine des proclamations interdisant la formation de sociétés secrètes hostiles aux étrangers et annonçant les peines réservées aux coupables d'attentats contre eux. Le Tsoung-li-Yamen fut transformé en un ministère des Affaires étrangères et commença de se rapprocher des institutions correspondantes de TEurope. Les ports à traités restèrent seuls ouverts aux établissements commerciaux de l'étranger; mais les marchands furent dès lors admis librement dans toute la Chine, qui se trouva ainsi à peu près dans la condition économique dés autres nations de la terre. 11 avait fallu soixante ans pour renverser toutes les murailles où elle était enfermée.
Li Hung-chang mourut le 7 novembre 1901 ; il avait été la plus remarquable personnification de la période de transition qui s'achevait en même temps que sa carrière. Depuis le temps des Taï-pings jusqu'à celui des Boxeurs, il avait été un homme habile dans des circonstances très difficiles; il n'avait pas été un véritable homme d'État; il n'avait su que louvoyer entre le parti conservateur et les étrangers; comme le prince Koung, il avait représenté la vieille Chine hésitant devant les réformes, tout en les sentant nécessaires.
C'est que la nature de la Chine est si originale qu'une transformation radicale y est beaucoup plus grave et sera sans doute beaucoup plus lente quau Japon; elle n'a pas
encore renconlré le grand homme qui fera sortir la nouvelle Chine du lent travail de préparation où elle s'attarde. Le moment pourtant est critique; les victoires du Japon sur la Russie hâteront peut-être la régénération de Tempire chinois et sauveront peut-être son indépendance.